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20 juin 2015 6 20 /06 /juin /2015 11:56

Quel tribut pour nos morts ?

http://www.impact24.info/quel-tribut-pour-nos-morts/

Ce premier jour du Ramadhan correspond au 170ème anniversaire de l’enfumade des Ouled Riah, qui a eu pour cadre les grottes de Ghar-el-Frechih, dans la région du Dahra. Plusieurs centaines d’hommes, de femmes et d’enfants y périrent dans d’atroces souffrances. Son ordonnateur, le Colonel Pélissier laissa tomber, en guise d’oraison funèbre, cette phrase dédaigneuse : "La peau d'un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables."

Ce n’était pas la première enfumade. Les Ouled Sbih avaient subi le même sort un an auparavant dans la région de Chlef, de la part de Cavaignac. Bugeaud avait applaudi à l’"exploit". Il encourageait ses subordonnés à s’en inspirer : "Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Enfumez-les à outrance comme des renards."

Ces mêmes Ouled Sbih avaient même connu, deux ans plus tard, une variante monstrueuse de ce supplice. Saint-Arnaud avait choisi d’emmurer la grotte dans laquelle ils avaient cru trouver refuge...

Ces trois événements donnent la mesure du long supplice de notre peuple sous le joug colonial. Ils disent la peur, les massacres indistincts, les tortures, la volonté permanente de nous réduire. Ils disent notre disparition du décor de nos villes, redessinées pour le bien-être d’une population venue d’Europe, pétrie d’une bonne conscience haineuse. Ils disent les camps de concentration (qu’on appelait camps de regroupement) dans lesquels on entassait des millions d’hommes et de femmes.

L’indépendance a mis fin à cette souffrance. Du moins, le croyions-nous. En fait, elle l’a estompée mais elle ne nous a pas libérés de la culpabilité de nous être mis en état de la subir. Nous continuons d’être prisonniers de cette mémoire de notre abaissement, de notre humiliation. En surplomb de nos pensées, en sombre arrière-plan de nos velléités, il y a cette rengaine infâme qui nous dit que notre condition naturelle est d’être colonisés, que nous sommes incapables d’assumer un destin de peuple libre.

Nous cheminons, accompagnés du cortège invisible et muet de nos morts. Ils nous supplient de redonner du sens à leur martyre, d’assurer l’indispensable prolongement à leur sacrifice en construisant un pays prospère, paisible, un pays qui compte. Ils nous implorent de mettre en place les conditions nécessaires pour que nous ne revivions plus jamais la tragédie coloniale…

Frappés de paralysie, nous sommes incapables de répondre à leurs vœux, incapables de réaliser leurs promesses.

On dit que les peuples naissent de leur sortie de la nuit. La naissance peut être différée mais elle doit advenir. Comme le dit le philosophe Manuel de Dieguez, "nos morts nous conduiront à la puissance si nous nous montrons dignes de leur anonymat héroïque."

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16 juin 2015 2 16 /06 /juin /2015 08:13

De la bonne conscience occidentale…

http://www.impact24.info/de-la-bonne-conscience-occidentale/

Herzliya est une ville israélienne appartenant à l’agglomération de Tel-Aviv. Elle doit son nom à Herzl, sinistre fondateur du sionisme. Elle a la particularité de concentrer de nombreux investissements immobiliers, originaires de France notamment. Elle est réputée pour abriter un centre de haute technologie qui lui vaut le surnom de « Silicon Valley » israélienne. Elle est surtout connue pour accueillir une conférence annuelle qui rassemble le « gratin » du sionisme. Quelques noms de participants de l’exercice du 8 juin 2015 en donnent une illustration : les ministres israéliens Moshé Yaalon (Défense), Naftali Bennett (Diaspora) et Ayelet Shaked (Justice), l’ancien président Shimon Peres, le président actuel Reuven Rivlin, le Premier ministre Benjamin Netanyahou, le secrétaire d’État étasunien, John Kerry… C’est une sorte de Davos local qui permet un échange de vues sur la situation politique, d’un point de vue israélien ou proche d’Israël.

Nicolas Sarkozy est un habitué des lieux. Il était présent à cette édition, invité à y donner une conférence. Doux euphémisme, Nicolas Sarkozy ne déteste pas l’argent. Une grande partie de ses confortables revenus proviennent de conférences qu’il donne aux quatre coins du monde. Si, si, il y a des gens disposés à payer très cher pour l’écouter ! Même le Congo a payé, c’est dire…

Mais là, il est en territoire ami. Il se produit donc gratuitement. Le sacrifice ainsi consenti mériterait, au vu de son goût du lucre, de le faire figurer au rang des martyrs d’Israël.

Ecoutons-le. Même gratuitement (merci Youtube), l’exercice reste pénible mais tellement éclairant…En tout cas, il fait le même effet qu’une musique céleste aux oreilles de son auditoire. Quel bonheur que ce flot de mots descendant d’une bouche amie, si exactement conformes à ceux que ces « bons » sionistes ont envie d’entendre, ces mots qui disent le choix de la soumission à Israël plutôt qu’au droit !

Sarkozy nous « apprend » ainsi qu’il est vrai qu’il existe des écoles en France dans lesquelles il n’est pas possible d’enseigner la Shoah. Passage obligé, il déclare que le boycott est inacceptable et que Stéphane Richard, PDG d’Orange, qui avait eu l’outrecuidance d’envisager l’hypothèse d’un retrait de son entreprise d’Israël, allait très vite se rétracter et viendrait s’expliquer devant les dirigeants du pays. Stéphane Richard s’est très vite rendu à ces injonctions…

A propos, pourquoi donc la dénomination initiale, celle qu’on doit à Raul Hilberg, qui parle de la « destruction des juifs d’Europe », qui a le mérite de la clarté, a-t-elle disparu au profit de vocables induisant à connotation religieuse tels que Shoah ou Holocauste ?

Revenons à Sarkozy. Indépendamment des mots, il glisse en passant que la tragédie juive n’est pas due aux Arabes mais aux Européens. Mais, ajoute-t-il, l’humanité entière est débitrice du peuple juif et comptable de la sécurité d’Israël ! L’humanité entière ? Pourquoi devrait-elle assumer les conséquences d’un crime européen ? Pourquoi les Palestiniens notamment devraient-ils jouer le rôle du bouc émissaire de la Bible et expier jusqu’à la fin des temps des crimes commis par d’autres ? Au nom de quel principe devrait-on accepter qu’une faute puisse être rachetée par une autre ?

Illogique ? Non…

Il y a une sorte de règle non écrite qui dispose que vertu et puissance sont des valeurs concomitantes. Cette règle, naturellement fondée par les riches, a été largement intégrée par les pauvres. La faiblesse est souvent honteuse, perçue comme le fruit d’une sorte de malédiction atavique. A contrario, la force s’exhibe sans complexe et se proclame fille de morale, quand elle se déploie dans des expéditions qui ruinent les pays faibles qui en font les frais. Ce mécanisme est toujours à l’œuvre. C’est en son nom que l’Occident édicte des valeurs qualifiées d’« universelles », en son nom que l’on fait endosser à la terre entière un crime européen. C’est en son nom encore que l’injustice faite aux Palestiniens ne trouble en rien la bonne conscience occidentale qui fait d’Israël l’unique objet de sa sollicitude. A titre d’exemple, il y a cet autre extrait du discours de Sarkozy dans lequel il déclare que « le genre humain n’a pas compris que le sort des juifs est toujours un signe avant-coureur de ce qui arrivera à d’autres ». Il n’y a pas de doute qu’à aucun moment, dans son esprit, les "autres" pouvaient être des Palestiniens !

Cet ordre des choses est appelé à disparaître. Bon an mal an, la démocratie avance dans le monde sous-développé. La parole se libère et la jeunesse des peuples pauvres ne considère plus la pauvreté comme allant de soi. Parallèlement, l’Occident vit une crise du sens qui se manifeste par l’atmosphère délétère qui y règne, nourrie par la libération de la parole raciste et de la pulsion de violence. La matrice qui fonde le monde injuste dans lequel nous vivons se craquelle. Il sera de moins en moins possible à une minorité de continuer à s’enrichir et à prospérer sur la misère de la majorité. La question de la viabilité du monde se posera avec acuité et la réponse se fondera nécessairement sur la nécessité de l’établissement d’une justice-monde, dont le préalable serait l’abandon des représentations conscientes et inconscientes dont le monde actuel est l’expression.

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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 19:54

Algérie : un destin de grenouille ?

Un obscur fonctionnaire étasunien, en poste (par intérim !) à l’ambassade des Etats-Unis en Algérie où il est (provisoirement !) le responsable (par intérim, vous dis-je !!) de la Section commerciale, se déclare "déçu" par la faiblesse des performances économiques de notre pays, au regard de ses immenses potentialités. Il ne s’arrête pas en si bon chemin. Il prodigue généreusement ses conseils pour nous permettre d’amorcer la marche vers le développement. Les conseils en question ne brillent guère par l’originalité. C’est la liste habituelle des recommandations du FMI, qui prônent l’ouverture totale du marché intérieur, l’abandon du 51/49, la dévaluation du dinar… En bref, ce fonctionnaire a connu son heure de gloire en Algérie en ressassant les recettes favorites du FMI, celles qui ont eu le succès que l’on connait dans les pays qui les ont expérimentées bien malgré eux…

Sommes-nous descendus si bas que les élucubrations d’un sous-fifre fassent la une de nos quotidiens ? Ce sous-fifre est, il est vrai, étasunien, ressortissant d’une puissance qui a la faculté de peser sur nos destinées. Alors, sa voix est entendue, bien plus que celles de notre chef de gouvernement et de nos ministres. Voilà qui est de nature à ramener les rodomontades de ceux-ci à de bien modestes proportions.

Nous avons tous les jours l’occasion d’expérimenter notre faiblesse, notre insupportable vassalité, d’autant plus scandaleuses que le prix de l’indépendance aura été extraordinairement élevé. Comment le supplice d’un peuple a-t-il pu déboucher sur un tel gâchis ? Comment une révolution qui a ébloui le monde, qui a suscité tant de vocations, s’est-elle diluée pour accoucher du brouet infâme qui nous est servi aujourd’hui ? Comment, dans notre pays, des mini guerres civiles ont-elles pu éclater comme à Berriane ? Comment des jeunes gens peuvent-ils prendre le risque d’une mort hautement probable en fuyant l’Algérie à bord de rafiots ? Comment 200.000 de nos compatriotes ont-ils pu mourir assassinés, souvent dans des conditions atroces, sans que notre peuple soit éclairé sur les tenants et aboutissants de cette tragédie ? Comment le Pouvoir a-t-il pu néanmoins se maintenir à l’identique et poursuivre le pillage du pays, après avoir déclaré « la parenthèse fermée » ?

Personne ne doit fuir sa responsabilité. En l’espèce, ce n’est pas seulement celle du Pouvoir, c’est aussi celle de la société, ou plutôt celle de l’absence de société. Il y a un hiatus, un gouffre entre les politiques et la population, deux mondes distincts, évoluant dans des univers parallèles. La rencontre, quand elle se produit, est explosive. Le ressentiment accumulé se traduit par l’émeute, la destruction des biens, la fermeture des voies de circulation. Très vite, le soufflé retombe et le bon peuple retourne à son morne quotidien, "le fil des jours pour unique voyage". Un immense paradoxe veut que ce même peuple, si haineux envers ses dirigeants, refuse tout changement. Il se dressera comme un seul homme contre toute initiative visant à l’instaurer. A choisir entre une vie médiocre et un changement à risques… Personne ne s’imagine que l’équipe qui est aux affaires est de taille à redresser le pays. L’écrasante majorité pense au contraire qu’elle mène le pays à sa perte. Mais elle le fait graduellement, doucement. "Killing me softly"…

Parabole bien connue de la grenouille : elle est plongée dans une marmite d’eau froide, disposée sur une plaque chauffante. La température est augmentée faiblement, à intervalles réguliers, d’un degré environ. La grenouille a ainsi le temps de s’adapter et vit somme toute plutôt confortablement. A la fin de la journée, l’eau bout et la grenouille est morte, paisiblement, sans s’en être rendue compte…

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 07:25

Que nous disent les Cassandre d’Algérie ?

http://www.impact24.info/que-nous-disent-les-cassandre-dalgerie/

Depuis quelques semaines, il y a une sorte de chœur des Cassandre qui enfle en Algérie. Cassandre est cette Troyenne qui s’obstinait à répéter que « la guerre de Troie allait avoir lieu », contre l’opinion publique de la ville qui pensait, ou qui voulait croire, que la paix allait régner. L’Histoire a donné raison à Cassandre et Troie a été détruite…

Nos Cassandre locaux se comptent par millions. Ils se recrutent dans toutes les couches sociales, des plus humbles aux plus nanties. Ils sont marchands de légumes, poissonniers, écrivains, hommes politiques, artistes… Et ce conglomérat improbable, d’une seule voix, nous annonce que nous courons à la catastrophe, que l’Algérie va sombrer dans une nouvelle ère de violence qui risque de l’emporter.

Il y a une sorte de satisfaction morbide dans le ressassement de cette prophétie. S’il est compréhensible que le commun des Algériens tienne un discours de désespoir, au vu de l’absence de perspectives et la dégradation du quotidien qui constituent son lot, il est pour le moins étrange que des intellectuels ou des personnalités politiques qui ont été aux affaires reprennent à leur compte ce discours irrationnel. Habituellement, les « sachants », vocable qui désigne les familiers du sérail, délivrent des messages codés à l’adresse de la population. Sous d’autres cieux, les intellectuels seraient en train de débattre pour identifier les causes de cette éventuelle descente aux Enfers. Rien de tout cela chez nous. Juste la ritournelle de la promesse sans cesse renouvelée du retour de la tragédie…

Il y a dans cette absence de recherche des causes, cette absence de recherche de parades à cette catastrophe annoncée, un sentiment d’inéluctabilité, d’inanité de toute velléité de contrer l’oracle. Comment oublier que la précédente catastrophe, celle qui a emporté 200.000 de nos compatriotes dans l’équipée sauvage de la décennie noire, n’a fait l’objet d’aucune analyse, qu’elle n’a débouché sur aucun questionnement ? La parenthèse une fois fermée autoritairement par le Pouvoir, les choses ont repris leur cours burlesque, sur fond de violence larvée et de corruption généralisée. Les morts de la décennie noire ne sont même pas des martyrs. « Heureux les martyrs, disait le poète. Ceux qui savent pourquoi ils meurent sont de grands privilégiés ».

Il y a une sorte de deal silencieux entre le régime et la population. Recrue de drames, celle-ci réclame l’immobilisme, le changement étant perçu comme un facteur de risque. Le Pouvoir acquiesce bien volontiers, évidemment. Bénéficiant de l’immunité, il organise sous les yeux d’un peuple atone, résigné, l’équarrissage de la bête Algérie et la vente à l’encan de ses richesses ultimes.

La prophétie en question est liée au sentiment que ce deal est en train de toucher à sa fin, que le marché de dupes est caduc. On pressent que le butin se raréfie et que les prédateurs sont en train d’organiser leur sortie en bon ordre, laissant un pays exsangue…

Que faire d’autre que de se lamenter et d’attendre, immobiles, que le Destin s’accomplisse ?

Rien, répond le chœur des Cassandre.

Et pourtant…

Et si l’on tirait profit de cet entre-deux qui sépare une mauvaise fin de règne de lendemains inconnus pour tenter de trouver ensemble des solutions ? Pour cela, il faudrait se pencher sur les causes. Nous aurons l’occasion d’y revenir. Mais profitons de l’actualité pour soulever un premier lièvre.

Boudjedra déclare, avant de se rétracter, qu’il est athée. Cette déclaration est accueillie par un tonnerre d’imprécations. Que lui reproche-t-on au juste ? De ne pas avoir la foi ? Mais celle-ci ne se décrète pas, comme le rappelle le texte sacré lui-même, « Pas de contrainte en religion » ! Alors, le reproche serait-il dans la déclaration, dans le fait de mettre au jour un élément dérangeant un ordre établi où beaucoup « font semblant ». Qu’est-ce qui est préférable, la vérité de la diversité, ou le mensonge hypocrite du conformisme généralisé ? C’est de la réponse à ce type de questions que dépendra notre avenir…

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4 juin 2015 4 04 /06 /juin /2015 06:36

Qu’est-ce qui a manqué aux « révolutions arabes » ?

Le Quotidien d'Oran du 4 juin 2015

Un des constats les plus frappants concernant le mouvement populaire dans le monde arabe (c’est-à-dire le monde où on parle l’arabe !) est la faiblesse du débat intellectuel qui l’accompagne. Le mouvement est né pour beaucoup d’une dégradation des situations sociales et les revendications qu’il porte y sont liées. Mais il n’y pas que cela. Il y a également une exigence de dignité, de respect de la part de peuples qui n’ont connu que la soumission et le mépris de la part de dirigeants autoproclamés. Il est frappant de constater l’unité du mot d’ordre que clament les manifestants de Tunis, du Caire, de Palestine… : le peuple veut la chute du système. Cela va au-delà de la revendication de la chute des régimes. C’est la fin du système qui les a engendrés que le peuple réclame. Ces mêmes dirigeants, il est vrai, ont largement échoué à développer leurs pays, à donner des perspectives d’avenir, à proposer un projet de société. Trop occupés à asseoir leur pouvoir sur un peuple qui les hait en silence, trop occupés à se payer sur la bête, ils ont été conduits à lier leur propre sort au bon vouloir de leurs puissants protecteurs étrangers, exacerbant ainsi le sentiment de honte de leurs peuples, livrés par procuration au bon vouloir de puissances étrangères. Sentiment de honte d’être soumis au pouvoir absolu de tyranneaux de bas étage, incapables de gagner la moindre bataille, agenouillés devant leurs maîtres, sentiment d’humiliation de courber l’échine face à un pouvoir « hors sol » qui se comporte comme un occupant… Ces sentiments mortifères plongent également dans la mémoire longue d’une histoire arabe qui, depuis plus de cinq siècles, n’est qu’une longue descente vers le gouffre actuel. Bien sûr, cette chute n’a pas été continue. Le XIXème siècle a vu l’éclosion de ce qu’on a appelé la Nahda, la Renaissance, mouvement d’abord culturel, puis politique et scientifique panarabe. De grandes figures telles que celles de Mohammed Abdou ou Djamel Eddine El Aghani sont liées à cette période de foisonnement culturel et politique durant laquelle des questions fondamentales telles que celles du progrès, du rapport à la religion, ont été posées. Inspiré par la sécularisation, voire la laïcité, occidentale, ce mouvement n’en a pas pour autant mis entre parenthèses la dimension musulmane des sociétés arabes, dimension qualifiée par le Baath de « meilleure expression de la nation arabe ». C’est sans doute ce mouvement qui a permis aux nations arabes assujetties par le colonialisme de trouver la force de se libérer de leurs chaînes. Les indépendances chèrement acquises ont débouché sur la fierté retrouvée et le regain du nationalisme arabe, avec Nasser et Boumediene notamment comme figures de proue. Cette ère prometteuse s’est diluée dans le mal développement post indépendance et, surtout, dans les sables du Sinaï sous la botte sioniste… Ajoutons que le Baath s’est perverti en s’incarnant dans des dictatures sanglantes, en Syrie, en Irak, et en Libye, dont l’agonie n’est pas terminée. Le monde arabe est revenu alors à la logique de la chute et de la mise à l’écart du monde.

C’est une rupture dans cet effondrement que vise le mouvement populaire. C’est le rêve de la fin d’un état de sujétion, et d’un retour sur le devant de la scène de l’Histoire que caressent les foules du Caire, de Tunis, et d’ailleurs…

A cette aune, le compte n’y est pas. L’Irak est démembré, la Libye se liquéfie. La Syrie est dévastée et se délite à toute vitesse. L’expérience démocratique a connu un terme brutal en Egypte. La Tunisie, la moins touchée par le retour de manivelle du chaos et des reprises en main militaires, doit faire avec le terrorisme. Par ailleurs, de nombreux régimes représentatifs de l’ordre ancien tiennent encore et travaillent, en collaboration étroite avec les puissances de l'Empire, à faire échouer le processus. Ils le font d’autant plus violemment que la puissance de leurs protecteurs décline et que la pérennité de leurs trônes est menacée. Les monarchies du Golfe sont ainsi partie prenante dans les expéditions libyenne, yéménite, et ont participé à l’écrasement sanglant de la contestation au Bahreïn. Elles sont largement présentes dans la guerre qui secoue la Syrie en instrumentalisant à leur profit les factions qui s’y déchirent... Et comment ne pas citer la Palestine, symbole obsédant de l’échec et de l'humiliation arabes, quintessence des abandons et des renoncements maquillés sous le fallacieux prétexte de recherche d’une paix « digne » ? Comment ne pas y voir la noria du désespoir qui abreuve nos peuples, accablés par la désagrégation de ce pays qui représente tant dans notre imaginaire collectif ?

L’éventualité d’un succès de la mise au pas du mouvement populaire et du retour à l’ordre impérial ancien n’est malheureusement pas à écarter. Le mouvement est fragile. Il est traversé par des conflits de nature à l’entrainer vers le bas : Guerres confessionnelles consciencieusement attisées de l’extérieur, en particulier entre chiites et sunnites, entre chrétiens et musulmans, réflexes tribaux, tentations sécessionnistes chez les minorités nationales, Berbères, Kurdes…, absence de tradition de combats collectifs, absence du sens de l’Etat… En fait, ce sont les maux qui ont conduit le monde arabe à sa déshérence qui reviennent sur le devant de la scène. Ce sont de très vieux contentieux que les dictatures ont maintenus en sommeil et qui resurgissent aujourd’hui. Il faut que ces contentieux soient apurés et dépassés pour laisser place à une entreprise authentiquement nationale de réappropriation d’un destin collectif qui permettrait aux peuples du monde arabe de redevenir acteurs de l’Histoire et d’imprimer leur marque dans la marche du monde. Cela impliquerait la prise en compte de ces minorités nationales, dont l’implantation est souvent très ancienne, largement antérieure à celle des Arabes dans le cas du Maghreb. Il y eu dans le passé brillant du monde arabo-musulman une communion parfaite qui a conduit ces mêmes minorités à intégrer cette civilisation et à en porter le flambeau. Comment ne pas évoquer les figures du Kurde Saladin et du Berbère Tarek Ibn Zyad, les conquérants de Jérusalem et de l’Andalousie ? Ce passé semble bien lointain et les crispations communautaires sont largement revenues à l’ordre du jour…

Il n’y a pas de révolution si elle ne s’accompagne d’un mouvement artistique et intellectuel important. Il y a eu, en particulier dans les pays arabes les plus touchés par le mouvement populaire, une effervescence créatrice dont le monde n’a pas forcément idée. Cette dimension artistique est inséparable du sens. C’est elle qui donne sa profondeur aux mouvements humains, elle qui marque la transmutation d’une révolte en révolution.

Malheureusement, le débat d’idées auquel aurait dû donner lieu cet événement reste encore trop faible. Il existe mais il est peu audible. C’est ce débat d’idées qui aurait permis aux révolutions arabes de se déployer. C’est lui qui aurait permis que les contentieux internes à chaque pays, contentieux ethniques, culturels, religieux, soient dépassés du fait de la promesse d’un monde à venir dans lequel toutes les sensibilités auraient trouvé leur place.

L’Algérie s’est soustraite à ce mouvement. Le souvenir obsédant des massacres de la décennie noire conduit la majorité de notre peuple à rejeter toute velléité de mouvement et de se cantonner dans un immobilisme faussement rassurant.

Le monde arabe n’échappera pas, à l’heure du choix, à sa responsabilité. Il peut disparaître demain, de la même façon que l’Irak ou la

Nous avons donc choisi de vous adresser cet appel pour lui donner la consistance, la résonance et la force que mérite le mouvement populaire. Nous vous proposons donc de vous exprimer sur le sujet, au moyen d’interviews, de contributions écrites, d’œuvres d’art sous la forme qui vous agrée. Nous vous invitons à échanger avec vos pairs, avec le public, en vous rendant sur les lieux où se passe l’événement.

Nous, signataires du présent appel, ne sommes pas les porte-parole des peuples du monde arabe. Nous en sommes simplement partie prenante. Nous voyons (re) monter un sentiment de désespoir. Dans nos rues, nous entendons des gens appeler au retour des dictateurs parce qu’ils veulent renouer avec une existence, certes humiliante, mais « tranquille », sous la botte d’un père fouettard. A l’image de nos compatriotes, nous avons du mal à nous représenter l’avenir, nous ne parvenons pas à dégager du sens dans l’agitation quotidienne, souvent meurtrière, toujours angoissante. Ce sentiment de désespoir pourrait s’atténuer puis disparaître si des intellectuels ouvraient un débat public dans lequel ils exposeraient leurs visions, même divergentes. Nous y trouverions les éclairages, les réponses à des questions que nous n'arrivons pas toujours à formuler.

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 14:37

L’innocence…

http://www.impact24.info/linnocence-attribut-de-quelles-nations/

A la faveur d’une bienheureuse insomnie, je découvre une émission, sur une radio française, particulièrement intéressante. En fait, il s’agit de la reprise nocturne d’une émission matinale. Le jeu consiste, pour le journaliste de la chaîne, à répondre aux questions d’un panel d’enfants. Le thème du jour : le terrorisme !

Tout y passe, Charlie Hebdo, Ben Laden, Daesh… Au fil du temps se développe un malaise diffus. Les questions des enfants ressemblent un peu trop à des questions d’adultes. Ce sont les mêmes mécanismes, les mêmes enchaînements, les mêmes banalités qui se déclinent avec la même componction. Les réponses du journaliste sont à l’avenant…

Bien sûr, pas question d’échapper au 11 septembre. Là, le journaliste a une réponse déjà entendue, des dizaines, des centaines de fois, une réponse qui résonne comme un bruit de fond auquel on ne prête pas vraiment attention. Le 11 septembre, l’Amérique, dit-il, "a perdu son innocence".

Son innocence ? Diable ! Voyons les définitions. Il y en a trois principales. L’innocence serait :

§ La qualité de quelqu'un qui ignore le mal, une définition qui s’applique parfaitement à l’enfant.

§ L’état de quelqu'un qui n'est pas coupable d'une faute déterminée.

§ Le caractère de ce qui est exempt de malignité, qui pourrait être qualifié d’ingénuité, de naïveté peut-être excessive.

De quelle catégorie relèverait l’"innocence" étasunienne ?

Ce pays ignorerait-il le mal ? Hypothèse crédible s’il s’agit du mal subi. Ce pays a traversé des siècles de désordres mondiaux sans jamais avoir vécu la guerre chez lui, hormis l’attaque de Pearl Harbour. Cette disposition a pu conforter dans son inconscient collectif l’idée que le malheur n’était pas pour lui, qu’il avait le privilège d’une sorte d’élection. En revanche, s’il s’agit du mal fait aux autres, l’idée même d’innocence est complètement incongrue.

Est-il innocent d’une faute déterminée ? Allons bon. Le Vietnam, le Nicaragua, l’Irak,… ?

Peut-il être qualifié de naïf, d’ingénu ? Voilà des caractères que l’on ne peut pas vraiment reconnaitre à un pays surarmé, richissime, dont la population, qui représente 5 % de la population mondiale, consomme 25 % des ressources de la planète. Il s’agit du champion toutes catégories de la pollution par habitant. C’est un pays enclin à s’affranchir du droit international, qui joue le rôle de protecteur vigilant de régimes agressifs, le moindre d’entre eux n’étant pas l’Etat d’Israël !

Alors, pourquoi ce beau mot d’"innocence" revient-il comme un leitmotiv dans la bouche ou sous la plume des commentateurs occidentaux ?

L’Occident tire sa suprématie de sa capacité à penser le monde, selon une grille particulière. S’il a pu prospérer, c’est par le pillage du reste du monde, c’est en l’asservissant au besoin. Il a fait cela en ne cessant de se présenter comme un modèle de vertu. Il l’a tellement claironné qu’il a fini par y croire. C’est ainsi qu’il s’est auto octroyé l’exclusivité de l’"innocence", reléguant la culpabilité ontologique sur les épaules de ceux qui gémissaient sous son implacable férule.

Incapable de revisiter sa grille de lecture essentialiste, il ne comprend pas pourquoi il est de plus en plus objet d’exécration. « Mais pourquoi nous détestent-ils ? », gémissent les peuples d’Occident. « C’est pour ce que nous sommes, nos libertés, nos talents, notre amour de la vie », répond leur imaginaire. En creux, l’Autre est réputé ignorant, barbare, haïssant la vie. Il ne se trouve pas grand-monde pour établir un lien formel entre l’immense forfait commis quotidiennement contre des peuples affamés, venant s’échouer sur leurs rivages quand ils réussissent à échapper à une noyade proclamée, et la vague de violence qui s’étend du Moyen-Orient jusqu’à l’Afrique, et qui touche désormais le cœur du monde occidental.

Richesse indue et autosatisfaction d’un côté, pauvreté extrême et mésestime de soi de l’autre, superbe cocktail de toutes les explosions à venir…

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28 mai 2015 4 28 /05 /mai /2015 06:54

La mémoire, toute la mémoire, rien que la mémoire

Le Quotidien d'Oran du 28 mai 2015

Alors que nous apercevons les flammèches annonciatrices des réveils des volcans assoupis, il serait utile d’essayer de comprendre les ressorts cachés de notre propension au pire. Pourquoi ne pouvons-nous pas avoir un débat serein ? Pourquoi dérapons-nous si vite vers la violence ? Pourquoi, chercher chez l’Autre, le compatriote, la dissemblance plutôt que la ressemblance ? Pourquoi notre premier mouvement est-il de le rejeter, de se disposer à l’affronter, plutôt que de lui tendre la main ?

Des siècles d’abaissement, de servitude, de massacres, expliquent dans une certaine mesure cette attitude. Ils l’expliquent d’autant plus qu’aucun des épisodes tragiques qui ont rythmé la vie de notre peuple n’a été revisité, éclairé. Bien qu’ayant conquis par nos propres et faibles moyens nos indépendances, nous n’avons pas su produire les récits hagiographiques, nous n’avons pas su héroïser ce passé, le transfigurer pour faire de nos résistances et de nos victoires le cœur de notre mémoire. De la lutte obscure de ces guérilleros dépenaillés ferraillant de leurs modestes pétoires contre l’armée la plus puissante d’Europe, du miracle de notre victoire, nous aurions pu faire une épopée, qui aurait donné du souffle à notre entreprise de remise sur pied après l’indépendance. L’esprit de résistance aurait pu irriguer notre combat post guerre de libération pour nous guérir de l’acculturation, de l’ignorance, pour en finir avec les caractères qui nous ont prédisposés à être d’éternels colonisés…

Au lieu de cela, nous avons eu droit à un tissu de mensonges imbéciles, destinés en priorité à maintenir au pouvoir une caste de pillards avides, ne songeant qu’à prélever le tribut le plus lourd possible sur la bête, comprendre l’Algérie, qu’ils croyaient avoir conquise !

Alors, plutôt que de mordre au misérable appât d’une histoire apocryphe, les Algériens ont été réduits à se bricoler des bouts de légende, seule façon de s’inventer un passé, une éternité… Chacun de nous a été revisiter les recoins d’une mémoire éclatée, aphasique, pour y déceler les ingrédients de la construction d’une estime de soi. En l’absence d’une entreprise à caractère national, portée par la société algérienne dans son ensemble, nous sommes plus proches du bricolage que d’une avancée sérieuse vers la reconquête symbolique de notre passé. Bricolage ? Le mot est faible. C’est que ces tentatives hétéroclites sont en réalité lourdes de menaces…

Pour notre malheur, en matière de prépositions, nous sommes plus portés vers le "contre" que vers l’"avec". Pour fouiller dans le passé, nous utilisons la boussole qui nous indique la direction du "moins d’Algérie", de la séparation de ces compatriotes dont la proximité nous renvoie aux trop nombreux jours sombres de notre histoire.

Du mauvais usage de la mémoire : dialogue (imaginaire) entre deux époux …

  • Fatma, tu étais là quand j’ai été licencié de mon boulot ?
  • Oui, Omar.
  • Tu étais là quand j’ai été emprisonné sur la foi d’une dénonciation fausse ?
  • Oui.
  • Tu étais là quand j’ai eu cette attaque cardiaque et qu’il a fallu appeler le SAMU en urgence ?
  • Oui.
  • Tu étais là quand j’ai failli succomber à un cancer du poumon. C’est toi qui m’a poussé à aller voir le docteur après m’avoir entendu tousser jusqu’à cracher mes poumons ?
  • Oui.
  • Tu étais là quand mon entreprise a connu la ruine à cause d’un associé indélicat ?
  • Oui.
  • Finalement, c’est toi qui me porte malheur. Je ferais mieux de te quitter !

A l’image de Omar, nous tenons nos compatriotes comme coupables de nos tragédies, porteurs de poisse, simplement parce qu’ils en ont été les témoins. Plutôt que de glorifier une époque où nous nous secourions les uns les autres, nous préférons éloigner, voire supprimer les témoins de nos disgrâces. Comme dans un immense bazar à ciel ouvert, nous furetons parmi les lambeaux de notre histoire. Pour en tirer la justification d’une conduite que nous avons décrétée a priori, nous sélectionnons les éléments, vrais ou fantasmés, qui correspondent au but recherché. Pour cela, nous n’hésiterons pas à nous risquer dans le passé lointain, à remettre en cause ce qui, pour nos aïeux, tous nos aïeux, coulait de source, comme notre berbérité originelle, notre islamité et notre arabité acquises et intégrées dans le tréfonds de notre inconscient collectif. Sous nos yeux incrédules, se noue le scénario stupide et cruel du détricotage de notre identité par des apprentis sorciers.

La cause n’est pas perdue. Il faut retrouver un élan collectif, partir à la redécouverte de notre Nation, de ses valeurs, de son patrimoine culturel. Il nous faut dépoussiérer les archives et donner à connaître à notre peuple la réalité de son cheminement à travers les siècles. Il nous faut surtout rompre avec la double tendance mortifère de l’hypermnésie et l’hypomnésie. Pour les besoins de cette cause imbécile, les tenants de la séparation ont tendance à sélectionner certains éléments de l’Histoire et en faire une représentation exagérée et reléguer les autres dans l’ombre de l’oubli. Il faut que nos chercheurs, nos sociologues, nos historiens, remettent le bleu de chauffe pour nous fournir les éclairages incontestables, de nature à couper l’herbe sous les pieds des faussaires.

La définition d’une Nation tient dans ses frontières culturelles. L’Etat-Nation est un ensemble tel que les frontières géographiques se confondent avec les frontières culturelles. Le ciment d’une Nation est la mémoire partagée. Son tombeau est l’éclatement en mémoires antagoniques. Le danger est là pour notre pays.

Toute initiative de nature à lancer ces immenses chantiers est bienvenue.

Je voudrais en citer une en particulier, due à un groupe de citoyens Algériens, issus de toutes les régions de notre pays et des diasporas en France, au Canada, aux Etats-Unis… Ce groupe a fondé une association intitulée « Académie de la Mémoire Algérienne ». Cette association s’inscrit très exactement dans le cadre ci-dessus. Une demande d’agrément a été déposée auprès des autorités compétentes en octobre 2014. Le récépissé légal n’a pas été remis aux dépositaires. Aux dernières nouvelles, le dossier serait sur le bureau d'un sous-directeur du Ministère qui « explique » qu’il est bloqué dans l’attente d’une décision du ministre ou du Secrétaire général… Espérons que ce « blocage » n’est que circonstanciel et que les énergies réunies dans cette association pourront très rapidement se déployer en toute liberté…

B. Senouci

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 11:36

Crise kabyle, quelles répercussions sur la Nation ?

http://www.impact24.info/crise-kabyle-quelles-repercussions-sur-la-nation/

J’ai un ami palestinien dont la famille, chassée en 1948 de Haïfa par les milices israéliennes, avait trouvé refuge au Liban. C’est là qu’il a grandi et que, tout naturellement, devenu adulte, il a intégré le Fatah de Yasser Arafat. Il a vécu la guerre civile qui a embrasé le pays en 1975. Souvenons-nous : des incidents opposent des milices chrétiennes et musulmanes, sur fond de différends sur la division des pouvoirs politiques opposant la majorité musulmane à la minorité chrétienne, et d’accentuation du sentiment d’inégalité exacerbé par une grave crise économique. Last but not least, la présence de troupes palestiniennes dans le sud du pays, et les violences engendrées par leurs combats avec l’armée israélienne, contribuent à la création de la situation explosive qui a dégénéré en guerre civile. D’ailleurs, l’acte inaugural de cette guerre a été le mitraillage d’un autobus transportant des Palestiniens qui revenaient d’une fête dans le village de Sabra, ce même village qui, avec son voisin Chatila, devait faire la une de la presse mondiale en dévoilant l’horreur du sionisme…

Une question me vint à l’esprit lors d’une de nos nombreuses conversations. Comment se reconnaissaient les ennemis ? Comment un milicien chrétien reconnaissait-il un druze ou un sunnite et inversement ? La réponse est surprenante. Ce petit pays de 10.000 kilomètres carrés compte des particularismes locaux bien connus de la population. Il suffisait d’un mot bien choisi et de sa prononciation pour définir l’origine du locuteur. Un habitant du Chouf reconnaitra sans peine un compatriote de la plaine de la Bekaa. A titre d’exemple, tous les Libanais, pour désigner une tomate, disent "panadoura". Les Palestiniens avalent le deuxième "a" et ça donne "pandoura". Cette minuscule différence linguistique était devenue synonyme de tragédie. Elle était mise à profit dans les barrages tenus par des milices anti Palestiniennes pour reconnaître et massacrer sans autre forme de procès femmes, enfants, civils désarmés…

Il y a toujours eu dans notre pays une revendication kabyle. D’ordre culturel, elle se traduisait notamment par la préservation de l’identité berbère et l’accès au statut de langue nationale et officielle du tamazight. Revendication légitime, évidemment. Personne ne conteste vraiment le caractère ethniquement berbère de l’Algérie. Ce ne sont évidemment pas les quelques dizaines de milliers de cavaliers arabes qui l’ont conquise qui se sont substitués aux autochtones ! Il y a eu des avancées notables. Le tamazight adroit de cité dans les télévisions et les radios publiques. Son caractère national a été réaffirmé et il a vocation à accéder au rang de langue officielle. De plus en plus d’intellectuels et d’universitaires, dont l’auteur de ces lignes, plaident pour que son apprentissage soit rendu obligatoire dans tout le pays. Etrange paradoxe : ces succès, loin d’apaiser la colère kabyle, semblent l’attiser au contraire, au point où la demande de séparatisme prend de plus en plus de vigueur et de consistance. Son héraut, le MAK, est en train de mettre sur la touche les partis kabyles traditionnels tels que le FFS et le RCD.

Souvent, les conflits communautaires sont nourris par la mémoire de massacres passés, ou par la perception d’une citoyenneté au rabais. Rien de tel en Algérie. Nulle trace de pogroms contre la population kabyle. Au vu de la biographie de celles et ceux qui ont présidé aux destinées de l’Algérie, il est difficile d’y trouver trace d’une mise à l’écart des leaders kabyles.

Alors, quoi ?

Sans doute une version kabyle de la haine de soi, que tous les Algériens ont en partage…

Oui, nous avons en partage une situation dégradée, une absence de perspectives, une douloureuse humiliation d’être cantonnés au rôle de spectateurs de notre propre histoire. Les kabyles se perçoivent par surcroît comme une "minorité » persécutée par une majorité arabe. Notons au passage la contradiction entre leur slogan favori qui fait de tous les Algériens des Berbères (ce qui n’est probablement pas loin de la vérité !), et de les désigner dans le même mouvement comme une majorité arabe hostile…

Haine de soi, haine de l’autre… L’avantage de se définir comme une minorité opprimée est de s’absoudre de toute responsabilité dans la situation du pays dans lequel on vit. Les coupables, ce sont les autres, les aliens. On remontera dans l’Histoire aussi loin qu’il faudra, pour les débusquer et faire un constat d’une simplicité biblique : Tous les malheurs du monde viennent de l’arrivée des Arabes, il y a plus de 15 siècles. Bien sûr, les Berbères ont adopté la langue des "conquérants". Ils ont embrassé la religion dont ceux-ci ont apporté le message. Ils ont puissamment contribué à l’éclat de la civilisation arabo-musulmane en l’étendant à l’Europe. Rien n’y fait. Dialogue de sourd avec un berbériste : Je tentais de lui rappeler que Tarek Ibn Zyad apostrophait ses troupes en arabe. C’était donc un traître, laissa-t-il tomber d’une moue dédaigneuse. Autre manifestation de cette brutalité et de cette haine de soi, haine de l’autre, la tendance à trouver des avantages à la fréquentation du sionisme (ennemi des Arabes, donc ami !) et même, n’est-ce pas Monsieur Mhenni ?, de trouver des circonstances atténuantes à la colonisation française en la présentant comme un "malentendu entre la France et la Kabylie" (sic) !

Tout cela pourrait paraître ridicule. Hélas, nous savons qu’en politique, le ridicule peut tuer. Il peut même génocider ! Si l’on n’y met bon ordre, par une approche pacifique, intelligente, mais où chacun sera mis en face de ses responsabilités, qu’est-ce qui nous garantit que nous ne reproduirons pas dans notre pays le drame libanais, qu’un Oranais pourrait être égorgé à un barrage pour un "Chawala" ou un kabyle pour un "aghroum" ?

Politique fiction ? Je l’espère, mais je n’en suis pas si sûr !

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18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 13:39

L’islamisme, une ruse pour ne pas assumer notre destin ?

L’Egypte condamne Mohamed Morsi à mort. Pour faire bonne mesure, la même sentence est appliquée à une centaine de Frères Musulmans.

Quel serait le crime de Morsi ? Officiellement, il est accusé d’ « espionnage » et d’avoir « tenté de s’évader ». Rappelons que l’armée l’avait destitué, profitant d’une intense campagne populaire de contestation qui s’était traduite par de gigantesques manifestations. Le chiffre de 18 millions de manifestants Egyptiens avait été donné à l’époque par… l’armée ! Cela me rappelle un dessin de Plantu dans Le Monde du 1er juin 1990. C’était au lendemain d’une manifestation organisée par le FFS à Alger. Il y avait certes beaucoup de monde et un immense… malentendu. La revendication officielle, avancée par la direction du FFS, était le libre exercice de la démocratie et l’ouverture du champ politique. Ces mots d’ordre visaient donc plutôt le régime, soupçonné à juste titre de torpiller les libertés. Toutefois, la préoccupation majeure de la partie de la population acquise à l’idée de démocratie était la lutte contre le FIS. De ce point de vue, elle avait objectivement partie liée avec le Pouvoir. Les slogans étaient largement cacophoniques. Les mots d’ordre traditionnels du FFS, sur l’ouverture du champ politique et la régénération de la gouvernance, étaient noyés sous les condamnations de l’intégrisme. Le dessin de Plantu représentait la manifestation, sous la forme de milliers de têtes à peine esquissées. Sur le trottoir, un journaliste européen annoncait « une gigantesque marche, de 300.000 personnes selon les organisateurs, 3 millions selon la police »…

Morsi avait été élu de façon indiscutable. Sans doute n’était-il pas au fond de lui-même un démocrate ? Sans doute rêvait-il d’un califat dans lequel se noierait l’illusion démocratique ? Toujours est-il qu’il n’en a rien montré durant son passage au pouvoir, durant lequel il s’est contenté d’étaler une incompétence qui a fini par indisposer la majorité des Egyptiens. Sans l’intervention de l’armée, il n’aurait sans doute pas tenu plus de quelques mois avant de tomber comme un fruit mûr, démocratiquement. Il faut croire que ce scénario ne convenait guère à l’armée qui ne voulait en aucun cas que l’échec des islamistes fût sanctionné par la vox populi. L’armée avait compris qu’en pareille circonstance, ce départ risquait fort de s’accompagner immanquablement d’une remise en cause radicale de la place de l’armée et de sa mise en cause comme étant l’origine unique de la misère, de la corruption, de tout ce qui a balisé la voie à la prise du Pouvoir par Morsi. Elle a donc choisi de prendre de vitesse le mouvement populaire, la défense de ses intérêts passant apparemment avant celle de l’Egypte… Depuis, c’est la restauration de l’ordre ancien, commençant symboliquement par la quasi réhabilitation de Moubarak et la mise à mort (espérons qu’elle ne soit que symbolique !) des chefs islamistes. Le changement est renvoyé aux calendes grecques.

En Algérie, on a arrêté le temps. Le paysage politique s’est figé autour de la figure immobile d’un président assis, autocrate mutique échappé d’un roman de Garcia Marquez, régnant sur une cour interlope. Le peuple, inconsciemment, lie son destin à sa survie et a adopté l’immobilité pour conjurer les menaces. Attentif à étouffer toute velléité de mouvement, il s’oppose à tout changement. En guise de viatique, il a choisi la forme épurée, ultime de la religion, l’observance sourcilleuse du dogme, l’annihilation du mystère et du sacré, le rejet du doute. Il pense se protéger ainsi contre la violence dont il se sait porteur. Il pense que les signes annonciateurs des guerres et du chaos, ces signes qui nous viennent d’Irak, de Libye et de Syrie, ne seront pas pour nous tant que nous ne bougerons pas, tant que nos vies seront rythmées par les prières quotidiennes sur fond de sommeil léthargique, tant que nous abdiquerons toute prétention de jouer un rôle dans la construction de notre destin.

Illusion, bien sûr…

Brahim Senouci,

http://www.impact24.info/lislamisme-une-ruse-pour-ne-pas-assumer-notre-destin/

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 14:21

8 mai 1945…

Paru dans l'Humanité du 15 mai 2015

Ce matin du 8 mai 1945, sur I Télé, un commentateur fustigeait le gouvernement Japonais pour ses réticences à admettre le « crime contre l’Humanité » consistant en la servitude sexuelle imposée à 200.000 sud-coréennes, astreintes au rôle de femmes de réconfort au service des soldats Japonais. Un peu plus tôt dans la semaine, sur d’autres antennes, on a eu droit aux diatribes désormais habituelles contre une Turquie peu encline à admettre sa responsabilité dans le génocide arménien. Puis, toujours en ce vendredi 8 mai, on a eu droit aux très longs développements sur la « victoire » sur le nazisme, aux reportages coutumiers sur le tourisme mémoriel sur les plages du débarquement, au traditionnel cocorico sur le caractère déterminant de la part française dans la libération de la France… Le discours de Hollande n’a pas failli non plus à l’usage. Il a rappelé avec force le caractère sacré du devoir de mémoire et de la nécessité de la transmission.

Rien d’autre ? Rien…

Je fais miennes les exhortations élyséennes quant au devoir de mémoire et de transmission. Je demande donc à tous les citoyens épris de liberté et de vérité de ne jamais oublier ces sinistres journées du 8 mai 1945 durant lesquelles des dizaines de milliers de nos concitoyens algériens ont été massacrés de façon aveugle, indistincte, sans sommation. Ils ont été bombardés par air, par terre et par mer. Ils ont été précipités vivants des camions dans lesquels ils étaient entassés dans les nombreux précipices qui cernent les villes de Guelma, de Sétif et de Kherrata. Ils ont été extraits de leurs misérables cahutes ou leurs tentes de bergers pour être exécutés d’une balle dans la tête par les membres de multiples milices pied-noir qui s’étaient constituées pour participer au carnage. Jamais les chiens de la région n’avaient été à pareille fête. Ils se déplaçaient en de sinistres meutes, la gueule rouge de sang, exhalant une haleine fétide…

Hollande dans les Antilles. Il fait la leçon. L’esclavage, une bien mauvaise chose, dit-il. Il faut le commémorer. Mais surtout, n’allez pas réclamer de l’argent ou une quelconque réparation matérielle. Restons dans la symbolique. La République a beau être bonne fille, elle n’est pas en état d’honorer autre chose que des symboles.

Nous n’oublierons jamais, Messieurs les gouvernants français, ni ces tragédies, ni votre insupportable prétention à les ravaler au rang d’événements somme toute mineurs. Nous n’oublierons pas non plus l’arrogance que vous étalez en indiquant aux descendants des victimes de vos prédécesseurs la manière dont elles doivent traiter les souffrances que leurs aïeux ont subies. Nous n’oublierons pas la singulière ressemblance du ton que vous adoptez à notre égard avec celui que, sans doute, vos prédécesseurs utilisaient vis-à-vis de nos ancêtres. Nous ne voulons ni des amis condescendants ni des ennemis malfaisants. L’Histoire ne manquera pas de vous présenter, à vous tous, sa facture…

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