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22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 21:46

De grâce, partez !

http://www.impact24.info/de-grace-partez/

Amis dirigeants,

Vous avez accompli une performance peu commune, faire d’un des pays les mieux dotés du monde un lieu de misère sociale, économique, morale. Vous aurez réussi à désespérer sa jeunesse et contraint la majorité de sa population à vivre dans la précarité.

Comment avez-vous réussi cet exploit ? Et, surtout, où nous menez-vous ? Y aurait-il quelque chose à modifier dans la matrice dont vous êtes issus ? Vous nous gouvernez au nom d’une légitimité auto proclamée, celle d’avoir « libéré » le pays du colonialisme. Indépendamment du caractère contestable de cette assertion, qui passe sous silence que la victoire est d’abord celle d’un peuple, vous êtes en passe d’en être aujourd’hui les fossoyeurs.

Vous avez tenu le peuple pour une menace. Vous avez donc tout fait pour calmer sa juste colère, en endiguant son mécontentement par l’achat à courte vue d’une paix sociale toujours plus fragile. Vous augmentez ainsi les salaires des plus remuants ou de ceux qui vous sont plus « utiles ». Ces augmentations se traduisent par une hausse des prix pour celles et ceux qui ne bénéficient pas de vos faveurs. Pour ceux-là, vous faites donner la troupe ou alors, vous laissez pourrir des situations quitte à ce qu’elles débouchent sur des guerres civiles larvées.

Cela ne vous rappelle rien ? C’est ainsi que procédait l’ancien colonisateur, celui que vous êtes censés avoir vaincu. Rien d’étonnant : vous nourrissez le même mépris pour les « indigènes ». Vous les traitez donc avec les mêmes techniques…

En finir avec cette logique mortifère nécessite de faire de l’Algérien l’acteur de son devenir. Lourde tâche. Des décennies de mensonge lui ont inculqué l’art de la débrouille, la perte du sens moral, le cynisme. Comment l’amener à rompre avec ces « valeurs » qui, il faut bien le dire, lui ont permis de survivre jusqu’à ce jour ? Comment l’amener à en finir avec la contradiction avec une tradition d’hospitalité, de partage, d’attention aux autres, aux faibles et aux démunis et un individualisme de plus en plus effréné, de plus en plus sauvage ? Comment lui rendre confiance ?

D’abord en lui disant la vérité. Celle-ci en particulier : l’Algérie, à ce train, va vers l’abîme et personne n’est en mesure l’en empêcher, personne ! Demain, il n’y aura plus d’hydrocarbures. De toutes manières, ils auront perdu de leur attrait puisque, selon toute vraisemblance, les nécessités de la lutte contre la pollution auront amené nos acheteurs des nations développées à leur trouver des substituts. Demain donc, nous ne pourrons plus importer des voitures, des autoroutes et même des immeubles d’habitation, ce qui donne la mesure de la disparition des techniques les plus simples dans l’ADN de notre société. Ce n’est pas en fournissant des analgésiques, comme vous le faites, sous forme de primes ou de hausses de salaires, que le danger sera conjuré. Bien au contraire. Cette politique est de nature à accélérer le processus mortel.

La vérité consiste à pointer la faillite, non seulement du pouvoir, mais de son paradigme algérien, celui qui consiste à prélever une faible part du butin pour acheter le silence juste et permettre ainsi aux dirigeants de continuer à s’enrichir en se répartissant les ultimes morceaux de la bête.

Votre système a un style, inauguré par Ben Bella et poursuivi par ses successeurs. C’est le populisme. L’urgence commande de rompre avec ce style. La conjoncture est paradoxalement favorable. Les Algériens ont cessé de croire à l’homme providentiel. Ils seraient sans doute réceptifs à une offre de partenariat qui les associerait à la construction de leur destin. Ils seraient probablement enclins à écouter quelqu’un qui les inviterait à prendre leur dignité en charge en participant à l’œuvre de reconstruction de leur pays. Peut-être finiraient-ils par mettre du sens dans leur activité quotidienne en l’inscrivant dans un cadre qui la dépasse mais qu’elle contribue à édifier. Peut-être finiraient-ils par trouver de l’attrait à l’effort collectif, de l’amitié et de la considération pour eux-mêmes et pour leurs compatriotes engagés dans un même combat.

Il faut des gages. Winston Churchill, lors d’un Conseil des Ministres dans le Londres en ruine de 1942, ouvre la réunion par un tour de table. Il demande au ministre de l’économie l’état de la nation. Réponse « catastrophique ». Même réponse de la part du ministre de l’agriculture, de l’industrie, de la santé… Vint le tour du ministre de la justice. Sa réponse fut « Excellente, Monsieur le Premier Ministre ». Soupir de satisfaction de Churchill qui déclare que « L’Angleterre est sauvée » ! La suite lui a donné raison.

C’est en effet la justice qui détermine en dernier ressort la sincérité du lien entre le pouvoir et le peuple. En Algérie, elle est sinistrée, mitée par les innombrables dépassements, passe-droit… C’est sa faillite qui est à l’origine de la violence endémique qui sévit dans notre pays. En effet, la tentation de se faire justice devient la norme puisque le recours aux tribunaux n’est pas considéré comme une garantie d’équité. C’est à l’aune de la fondation d’une justice impartiale que la population considérera qu’il y a les prémisses d’un vrai changement. Le reste des réformes sera d’autant plus simple à réaliser que celle-là aura recueilli l’approbation confiante de la population.

Force est de constater toutefois que l’anomie de la vie politique en Algérie n’est pas seulement de votre fait, bien que vous en ayez la plus grande part. Ceux qui s’opposent ne sont pas exempts de reproches puisqu’ils se sont révélés incapables de construire une alternative forte et crédible. C’est vrai que la tâche n’est pas simple, et pour deux raisons. D’abord, il y a de votre part une stratégie éprouvée d’empêchement de l’émergence d’une opposition forte. Ensuite, il y a une population qui rechigne à s’engager, qui cultive la peur de la nouveauté. Sous toutes les latitudes, le pouvoir en place travaille à empêcher l’émergence d’un pôle qui le conteste. Vous êtes, de ce point de vue, très compétents au vu de l’état du champ politique en Algérie. Il est vrai que la tâche vous est facilitée par une sorte de tropisme de nombreux opposants qui les amène à garder, tout en faisant mine de vous combattre, une sorte de connivence avec vous. D’où la nécessité de l’annonce d’une rupture claire, une rupture systémique, manifestée par l’annonce d’une autre façon de gouverner plutôt que par l’opposition à un homme.

Nul n’ignore l’horreur de la décennie noire. Plutôt que de l’analyser, l’interroger, ce qui aurait permis de nous éclairer sur les racines de la violence, vous avez fait voter une loi sur la concorde nationale qui assigne à un oubli définitif les tenants et aboutissants de cette période. Rien sur les origines de la violence. Rien sur les mécanismes qui l’ont permise. Rien sur la matrice qui l’a produite. Des questions qui dépassent le cadre de la politique et qui relèveraient plutôt de la faille psychologique collective qui touche un peuple qui, en dépit de son caractère bravache, cache ses plaies dans un silence plus que séculaire.

C’est sans doute là le chantier le plus douloureux, mais certainement le plus nécessaire, celui qui doit être en surplomb de tous les problèmes que vit notre pays. Il s’agit de rendre voix aux Algériens, de rouvrir ces pages obscures pour permettre une catharsis réparatrice. Il faut rendre aux Algériens le sentiment de leur utilité, de la nécessité de leur unité, le sens de l’ardente obligation de construire ensemble un pays pour lequel des millions de voix se sont tues. Difficile mais pas impossible. Les esprits y sont probablement prêts. Des initiatives simples peuvent contribuer à faciliter cette prise de conscience, le sentiment que quelque chose de nouveau est enfin possible, que la dignité des Algériens figure en bonne place dans l’agenda d’un prétendant au pouvoir.

Sarah Baartman est née en Afrique du Sud en 1789. Elle a vécu esclave dans une ferme avant d'être vendue comme attraction au début du XIXe siècle. Elle avait en effet des caractéristiques anatomiques qui en faisaient un monstre de foire et lui ont valu son célèbre surnom de Vénus Hottentote. Après sa mort à Paris, en 1815, son squelette, ainsi qu’un moulage de plâtre reproduisant ses parties génitales furent exposées au Musée de l’Homme et servirent à illustrer les idées racistes en vogue à l’époque, professées notamment par Cuvier. En 1974, le squelette fut relégué dans les réserves du musée, suivi deux ans plus tard par le moulage. En 1994, sous la présidence de Nelson Mandela, les autorités Sud-Africaines exigèrent la restitution des restes de Sarah Baartman afin de lui offrir une sépulture et lui rendre ainsi sa dignité. Cette demande se heurte d’abord à un refus des autorités et du monde scientifique français au nom du patrimoine inaliénable de l'État et de la science. En 2002, la France accède enfin à cette demande. Sarah Baartman repose désormais chez elle…

Signalons qu’une affaire similaire s’est soldée de la même manière. Des têtes momifiées de Maoris, exposées dans plusieurs musées de France, ont été rendues à la Nouvelle-Zélande

pour y bénéficier d’une sépulture décente.

Un historien algérien, Farid Belkadi, a découvert que des restes mortuaires de dizaines de résistants algériens à la colonisation française, se trouvent au Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris. Parmi eux, se trouvent des gens illustres tels que Cheikh Bouziane des Zaâtchas, Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit Chérif “Boubaghla” et son lieutenant Aïssa Al-Hamadi, ainsi que le moulage intégral de la tête de Mohamed Ben-Allel Ben Embarek, compagnon de lutte de l’Emir Abdelkader. Une pétition a été lancée récemment pour exiger de la France la restitution de ces restes à leur pays. L’Algérie officielle, au contraire des autorités Sud-Africaines et Néo-Zélandaises, se tait… Alors, une voix pourrait-elle s’élever pour porter cette exigence ?

Sans doute faudra-t-il aussi cultiver la mémoire, arracher à l’oubli celles et ceux, artistes, écrivains, poètes, hommes politiques de conviction qui sont morts pour l’Algérie et dont les voix nous manquent aujourd’hui. Pas à pas, se reconstruira le lien entre gouvernants et gouvernés, processus lent à la faveur duquel l’Algérie prendra sa place dans le concert des nations, renouera avec la fierté d’elle-même, un pays que ses jeunes enfants n’auront plus envie de fuir…

Pour que l’espoir soit de nouveau permis, rendez un dernier service à l’Algérie. Ce sera sans doute le plus important.

Partez !

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Published by Brahim Senouci
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commentaires

farida 23/06/2015 09:52

bravo pour cet article , un résumé remarquable de la vie en Algérie et des algériens.
quel avenir pour l’Algérie de demain ?
quel sera le destin de l’Algérie après le pétrole?

Kartout 23/06/2015 01:18

Bonsoir M.Senouci, très beau article, merci à vous !

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