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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 08:27

 

Algérie-France, quelle réconciliation ?

Paru dans l'Humanité du 4 décembre 2012

Le 24 juin 2000 paraissait dans les colonnes du Monde un article intitulé « La mémoire meurtrie ». En tant qu’Algérien, j’appelais de mes vœux une parole française de nature à adoucir la blessure jamais guérie de la colonisation.  Cette parole n’est pas venue. J’ai le sentiment que son heure est passée. Les Algériens ne l’attendent plus. Le communiqué laconique (et discret) de François Hollande reconnaissant la répression sanglante du 17 octobre 1961 a été accueilli avec une relative indifférence. Il est vrai que, dans le même temps ou presque, la République qu’il préside rendait hommage à Marcel Bigeard à Fréjus. Bigeard, le tortionnaire, l’homme des « crevettes », ces cadavres que vomissait régulièrement la Méditerranée du temps où il sévissait à Alger, serait-il jugé plus présentable que Maurice Papon? Pire encore, la question centrale, obsédante, du passé colonial et de la reconnaissance des crimes qui l’ont jalonné n’est-elle considérée en France que comme un enjeu de politique intérieure, soumis aux mêmes contingences, aux mêmes contorsions qu’impose la recherche constante d’un point d’équilibre ?

Il est à craindre que cette dernière hypothèse soit la bonne.

La conquête de l’Algérie et son occupation ultérieure ont donné lieu à un déferlement de violence inouï. Les sceptiques peuvent se reporter au récit des « exploits » des Pélissier, Cavaignac, Canrobert… Ils y trouveront les techniques utilisées pour les enfumades ainsi que celles des emmurements pratiqués quand le bois ou la paille venait à manquer. Qu’ils lisent les Carnets de Bugeaud ou les Lettres de Saint-Arnaud. Ces dernières, pourtant expurgées par la famille du Maréchal avant publication, sont d’une lecture insoutenable. Près du tiers de la population algérienne a été chassé de ses villages pour être « regroupé » dans de véritables camps de concentration. Le 8 mai 1945, jour de la « victoire sur le nazisme », des dizaines de milliers d’Algériens ont été massacrés de façon indistincte à Sétif et dans sa région. On pourrait évoquer la torture, l’acculturation, la misère. La veille de l’Indépendance, l’écart entre l’espérance de vie entre un Musulman et un Européen d’Algérie était de plus de vingt ans ; 86 % des Algériens étaient analphabètes.

Ce bilan terrible n’a jamais fait l’objet d’un débat de fond en France. Pire encore, en dépit de la littérature que la colonisation a suscitée, l’opinion est majoritairement acquise à la thèse de ses « bienfaits ». Une anecdote personnelle, très éclairante : j’ai commis, il y a quelques années, un livre* dans lequel je racontais mes souvenirs de la guerre, la mort de mon père, le supplice suivi de l’assassinat de mon grand-père, de mon grand-oncle, le massacre d’un nombre impressionnant de membres plus lointains de ma famille. Je l’ai offert à une dame très proche, française, qui l’a lu mais ne l’a pas commenté. Je me suis retrouvé il y a quelque temps à sa table. Elle a engagé la conversation autour de l’occupation allemande en France. Elle a raconté les privations qu’elle a subies, les souffrances de son père au STO. En conclusion, elle se tourne vers moi en me disant : « Tu ne peux pas comprendre. Tu  n’as pas connu la guerre. » Cette dame n’avait aucune intention maligne. Simplement, l’inconscient collectif français s’est exprimé par sa bouche. Cet inconscient transcende les frontières idéologiques. Il a été forgé au cours des siècles par la construction de la figure du Barbare dont la mort, y compris quand elle intervient au service de la France, est dans l’ordre des choses et ne saurait engendrer d’émotion. Ainsi, aucun nom de tirailleur sénégalais n’est gravé sur les voûtes de l’ossuaire de Douaumont. Après le débarquement de Provence, les soldats indigènes de l’armée d’Afrique ont été invités à retourner chez eux et remplacés par des Blancs. Pas question de faire défiler une armée bigarrée sur les Champs-Elysées le jour de la victoire ! Bien entendu, les millions de victimes algériennes qui ont jalonné la période sanglante qui va de l’invasion à l’Indépendance sont tenues pour quantité négligeable. Le traitement des harkis, abandonnés à leur sort après la défaite, enfermés dans des camps pour ceux qui avaient réussi à s’accrocher aux camions de l’armée française, témoigne de la vision essentialiste de la puissance coloniale. Ils ne pouvaient être considérés comme des frères d’armes. Ils étaient complètement englobés dans le mépris que subissait la population algérienne. Plusieurs intellectuels ont apporté leur contribution à la production de cette grille de lecture : Renan, Ferry, Hugo, Tocqueville… Une infime minorité, de Montaigne à Clémenceau, a tenté de produire une vision alternative, en vain. En l’absence d’une remise en cause sérieuse, la matrice culturelle qui a produit la colonisation est bien vivante.

C’est cela qui permet à la République de condamner discrètement la répression sanglante d’une manifestation pacifique et d’honorer un tortionnaire avéré d’un même souffle. La gravité d’un crime ne se juge pas à sa violence mais à l’importance qui est accordée à la victime. A cette aune, Bigeard, encensé par le Ministre de la Défense, loué par Giscard d’Estaing, n’est donc coupable que d’un péché véniel.

Ceux qui plaident en faveur d’une réconciliation entre l’Algérie et la France invoquent souvent le précédent de celle qui est intervenue entre la France et l’Allemagne. Ce parallèle n’est pas pertinent. La paix entre ennemis égaux coule de source. Entre ennemis inégaux, elle ne peut se traduire, pour la partie jugée inférieure, que par le renoncement à son histoire, couverte du voile de l’oubli et de la honte.

La société algérienne, bien que malade, ne s’y résoudra pas. Elle se laissera d’autant moins déposséder de la possibilité de redevenir actrice de son destin que la France a beaucoup perdu de son lustre à ses yeux. Elle n’en attend rien, ni repentance, ni regrets. Elle laisse à ses politiciens locaux ce misérable fonds de commerce. Dans la douleur, dans le désordre, elle tente de se reconstruire et de redonner du sens à une liberté si chèrement acquise. Cette population est jeune, dynamique, inventive. L’espoir ne lui est pas interdit d’accéder au rang des sociétés modernes, puissantes, qui feront le monde de demain. Bien d’autres pays actuellement sous-développés connaîtront le même sort. La France, l’Occident en général, devraient définir leur attitude actuelle au regard de ce monde qui vient, un monde dans lequel ils n’auront plus la prééminence, dans lequel ils devront composer avec les indigènes d’aujourd’hui. Ils devraient songer à déminer l’Histoire en reconnaissant les exactions passées, en réglant les injustices actuelles, en intégrant définitivement le paradigme de l’égalité de tous les hommes. Il ne s’agit pas d’une hypothèse d’école. N’eussent été les exactions commises par les Japonais en Chine, exactions jamais vraiment reconnues, serait-on au bord d’un affrontement mortel à propos des Senkaku, quelques îlots rocheux de moins de 2,5 kilomètres carrés ?

Les conditions d’une paix pérenne demain doivent être réunies aujourd’hui. Les puissances actuelles doivent abandonner toute velléité de maintenir le monde sous leur coupe et signifier de manière éclatante la rupture avec la vision passéiste qui cantonne les trois-quarts de l’humanité dans une altérité et une infériorité irréductibles.

La guerre d’Algérie a joué un rôle fondamental dans l’éveil de bien des consciences. La gestion des relations entre ces deux pays aura une résonance particulière. François Hollande ferait œuvre utile en prononçant les mots qu’il faut, pas ceux de repentance ni d’excuses, mais de reconnaissance et d’engagement à en finir avec la matrice culturelle qui a permis à un Occident impersonnel et froid de commettre l’horreur…

Brahim Senouci, universitaire, écrivain, journaliste

Algérie, une mémoire à vif, ou le caméléon albinos, Préface de Stéphane Hessel, L’Harmattan, Paris, juillet 2008

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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 11:46
Chers amis, 
Permettez-moi de vous faire part de la sortie de mon dernier livre: "Lyali, les Nuits Mortes", chez l'Harmattan

Histoire, enfance, memoire, un peu de l'âme de l'Algerie...

Ce récit a pour cadre un village d'Algérie. Il est construit autour d'évènements liés à l'enfance et à l'adolescence du narrateur. Ce dernier, établi en France, retrouve le fil d'une mémoire en sommeil à l'occasion d'un retour au pays intervenant après une absence d'une vingtaine d'années. Remontent à la surface l'histoire d'une amitié muette, celle d'un officier amoureux d'une image, d'un petit garçon victime d'une guerre qu'il a cru oublier mais

 dont le souvenir cruel le rattrape, celle d'une tragédie placée sous le signe des Nuits Mortes. 
Ce n'est pas d'une succession d'anecdotes qu'il s'agit. Chaque souvenir est une sorte d'auréole magique. Chacun des contes, fondés souvent sur des faits très réels, prend l'heureuse liberté de fuguer vers l'imaginaire.
Parfois le tragique des situations prends le dessus...
Une atmosphère douce-amère imprègne ces pages.
Une tendresse pudique court sous un humour parfois "énorme".




Pour commander, par exemple: http://www.chapitre.com/ CHAPITRE/fr/BOOK/ senouci-brahim/ lyali-les-nuits-mortes,5235 0475.aspx 

http://www.librairiedialogues.fr/livre/3617487-lyali-les-nuits-mortes-senouci-brahim-l-harmattan

harmattan.fr

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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 06:57

France-Algérie: La mémoire lourde

Gérard Courtois (France)


Parce qu'elle s'y inscrit et l'écrit au quotidien, parce que le récit de son action pèse autant que sa réalité, parce que l'imaginaire est l'un de ses ressorts, la politique entretient avec l'Histoire des rapports jaloux, volontiers manipulateurs, voire incestueux.

En France plus qu'ailleurs, dit-on. "Nous sommes un pays de mémoire lourde.Nous passons une partie de notre temps à commémorer nos libérations et nos victoires, mais aussi nos haines civiles, à remuer le couteau dans la plaie vive de nos rancunes, à reconstruire le passé au gré de nos passions", écrit ainsi l'historien Michel Winock , dans Parlez-moi de la France (Perrin, 2010).

Il n'est guère d'épisode de notre histoire contemporaine où cette mémoire lourde soit plus évidente que dans le douloureux chapitre de la guerre d'Algérie. 

François Hollande vient d'en apporter une nouvelle démonstration. On pouvait pourtant difficilement imaginer communiqué plus lapidaire que celui publié par l'Elysée, la semaine passée : "Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes."

C'est presque aussi sec et minimaliste qu'un constat d'huissier, validant les recherches menées depuis une vingtaine d'années par quelques historiens courageux et tenaces. Et évitant - trop prudemment diront certains -, de pointer du doigt responsables ou coupables, en l'occurrence la police parisienne et ses chefs de l'époque, à commencer par le préfet Maurice Papon. 

 Mais il a suffi que le président de la République rompe un silence officiel d'un demi-siècle pour déclencher les foudres de la droite. Il est "intolérable de mettre en cause la police républicaine et avec elle la République tout entière", a dénoncé Christian Jacob, le président du groupe UMP à l'Assemblée, sans se soucier de savoir ce qui fut le plus "intolérable", les faits ou leur occultation, au prix d'un mensonge d'Etat.

Candidat à la présidence de l'UMP, François Fillon n'y est pas non plus allé par quatre chemins : "J'en ai assez que tous les quinze jours, la France se découvre une nouvelle responsabilité, mette en avant sa culpabilité permanente." La présidente du Front national , Marine Le Pen , lui a emboîté le pas : "Je commence à en avoir soupé de ces représentants de la France qui n'ont de cesse que de la salir", avant de qualifier de "bobard" la terrible répression du 17 octobre 1961 et d'"acte de lâcheté absolue " le communiqué présidentiel.

Rien ne surprend vraiment dans ces réactions pavloviennes. Ni la défense aveugle des oeuvres complètes du général de Gaulle, en dépit de ses parts d'ombre. Ni la condamnation de la "repentance" (cette "mode exécrable" que dénonçait déjà Nicolas Sarkozy en 2007), sans s'aviser qu'il n'y en a précisément pas trace dans le communiqué de M. Hollande. Ni la vitupération contre l'anti-France, ou peu s'en faut, qui est depuis toujours l'un des procès simplistes dont raffole l'extrême droite. 

Il est vrai que la vérité de la tragédie algérienne blesse cruellement la mémoire - ou plutôt les mémoires. "Tragédie" ? Raymond Aron employait le mot dès 1957. Comment qualifier autrement cette histoire de violence, de mort et de mépris qui s'est écrite pendant cent trente ans : depuis les longues années d'une conquête féroce qui coûta à l'Algérie, en 1830 et 1860, le tiers de sa population , puis d'une colonisation brutale où le moind re soulèvement se soldait par une implacable répression, jusqu'à ces huit années d'une "guerre" qui n'osa dire son nom qu'en 1999, trente-sept ans après la proclamation de l'indépendance algérienne.

Si aucun de ceux qui l'ont vécue - et bien souvent leurs enfants - n'a oublié les drames de cette séparation sanglante, beaucoup n'en ont pas fait le deuil, murés  dans d'indicibles souvenirs, enfermés dans des mythes rassurants autant que dans les silences officiels des responsables des deux pays.

Pour la France, cela aura été le second grand traumatisme national du siècle, après l'effondrement de 1940. Pas seulement pour le million de rapatriés dont l'Algérie était la patrie, à défaut d'avoir su y construire une nation. Mais aussi pour les deux millions d'appelés qui eurent 20 ans dans les Aurès. Enfin pour l'ensemble d'un pays qui vécut là, entre massacres et torture, le dernier épisode d'une histoire coloniale - et d'une puissance impériale - où la République avait trouvé l'un de ses fondements et la France une part de sa "grandeur".

En outre, aujourd'hui encore, comment ne pas voir dans le refoulement de ce drame l'origine de ce que l'historien Benjamin Stora a appelé "le transfert de mémoire" : l'importation, en "métropole" d'une mémoire coloniale où se mêle la peur du "petit blanc" et le sentiment d'abandon qui lui est lié, son angoisse identitaire face à l'islam , son racisme anti-maghrébin et les crispations identitaires antagonistes qui en résultent.

Pour l'Algérie, le traumatisme fut tout aussi profond, même s'il était celui d'une libération. La violence du nationalisme algérien - contre la France bien sûr, mais aussi contre une partie des Algériens, dissidents ou harkis -, la suprématie alors conquise par ceux qui imposaient une conception policière de l'action, le boulet d'une histoire officielle immuable, tout cela a engendré les drames et les paralysies dont l'Algérie reste, aujourd'hui encore, prisonnière.

Comme ce fut longtemps le cas à propos de Vichy, la vérité fait mal. Il fallut un demi-siècle pour que Jacques Chirac dise, en 1995, la responsabilité de l'Etat français dans la rafle du Vel'd'Hiv et dénonce la collaboration avec l'occupant nazi.

Il aura fallu aussi longtemps pour que François Hollande reconnaisse la réalité de ce sinistre 17 octobre 1961.

Paul Ricoeur faisait précisément de la "reconnaissance" la condition de ce "petit miracle, une mémoire heureuse". La France et l'Algérie en sont encore loin, mais le travail des historiens, autant que la lucidité des dirigeants tracent la voie.

Français et Algériens ont un trop long passé commun, fût-il dramatique, pour ne pas savoir inventer un avenir partagé et assumé.

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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 08:15
AïnLegradj, dix-huit mois plus tard

 

Pour mémoire, Aïn Legradj est ce village de Petite-Kabylie qui a fait l'objet d'un reportage paru dans le Quotidien d'Oran en mai 2011. Il y était question de l'inauguration de dix-huit maisons dont ont bénéficié des familles démunies. La mairie s'était chargée de la viabilisation, des adductions d'eau, d'électricité et de gaz. Elle avait aussi procédé à la mise à niveau des routes qui mènent à ce nouvel ensemble immobilier. Le terrain avait été fourni par un généreux donateur, natif du village. La Fondation Abbé Pierre avait fourni le financement. Elle avait levé les fonds en lançant un appel en France. Parmi ceux qui avaient répondu, il y avait de très nombreux Algériens qui ont manifesté ainsi leur solidarité avec leurs compatriotes nécessiteux. L’Association Génération 2010 avait tenu le rôle de passerelle entre la Fondation Abbé Pierre et les institutions locales. Elle avait veillé au bon déroulement du chantier.

Le projet continue. D’autres maisons, sans doute autant que la première fois. De plus, une autre forme de solidarité est venue se superposer à l’ancienne. Il s’agit de restaurer les maisons les plus anciennes. Une quinzaine de maisons a déjà été rénovée. « Transformée » serait plus exact ! Cuisine, salle de bains, revêtements, plomberie…, tout a été fait pour changer radicalement le cadre de vie des familles tout en les maintenant dans leurs domiciles. D’autres maisons vont connaître le même destin… L’Association Génération 2010 poursuivra dans ce cadre sa mission de représentation et de facilitation.

Sa tâche ne s'arrête pas là. Il nous est apparu en effet qu'il fallait aller au-delà de l'aspect purement caritatif en inscrivant cette réalisation dans un cadre culturel, économique, écologique. Ainsi, tout naturellement, nous avons été amenés à réfléchir aux moyens de subsistance des attributaires d’abord, des villageois ensuite, à imaginer donc des sources de revenus possibles. La beauté de la région, les richesses patrimoniales qu’elle recèle, son histoire devraient en faire une destination touristique de choix. Il ne s’agit pas toutefois de faire venir des légions de voyageurs en bermudas à fleurs, généralement peu respectueux des lieux et des gens qui les accueillent. La Petite-Kabylie, à l’image de bien d’autres contrées d’Algérie, est pudique et fière. Elle n’en est pas moins accueillante aux visiteurs de passage qui savent se tenir et se conformer aux règles qui régissent le comportement des habitants. Par ailleurs la Nature, extraordinairement belle, est fragile. Elle ne supporterait pas longtemps les campements sauvages, les sacs en plastique et les canettes. Le choix le plus raisonnable est celui de l’écotourisme, un tourisme responsable, respectant l’environnement humain et naturel.

C’est ainsi qu’une magnifique auberge, l’Auberge Delaga, a été édifiée sur une hauteur du village. Elle peut accueillir jusqu’à trente jeunes gens dans deux dortoirs différents (l’un pour les filles, l’autre pour les garçons). Elle peut aussi accueillir deux familles dans deux petits studios bénéficiant d’un réel confort. Un cybercafé pourra accueillir des apprentis internautes ou des collégiens venus « naviguer » sur la Toile et y trouver de quoi alimenter leurs dissertations sur les thèmes proposés par leurs professeurs. Les femmes bénéficiaires du programme des dix-huit maisons seront sollicitées pour assurer la restauration des touristes. Elles pourront en outre promouvoir leurs produits artisanaux.

L’Auberge a également vocation à accueillir les associations. Elle pourrait être une sorte de forum qui regrouperait différentes associations qui pourraient engager des partenariats, des chantiers, autour de thèmes d’intérêt commun. Une première rencontre a eu lieu à l’Auberge, réunissant, outre l’ATA (Association Touristique d’Aïn Legradj), l’Association SDH d’Oran, des associations de Béjaïa, d’El Kseur, d’Akbou, ainsi que des représentants de l’APC de Ouled Saïd, près de Timimoun. Il y a donc déjà un embryon de fédération d’associations qui s’engagent à une mutualisation des compétences, à des échanges…

Un festival de chorales a connu sa première édition durant ce mois d’octobre, dans une version minimaliste. Nous nous sommes en effet naturellement associés au deuil national décrété à l’occasion de la disparition de l’ex Président Chadli Bendjedid. Nous avons pu écouter néanmoins des chants religieux interprétés par une formation de fillettes et de petits garçons de la zaouïa locale. Des écoliers ont également chanté divers hymnes et ont conclu par le poème de Paul Eluard, « Liberté », décliné en arabe, en tamazight et en français.

Une superbe chorale, venue de Sétif, nous a particulièrement enchantés. Composée d’une vingtaine de choristes, jeunes filles et jeunes gens, elle a ébloui l’assistance par le talent et la conviction enthousiaste de ses membres. Les répertoires andalou et populaire ont été convoqués tour à tour, avec le même bonheur.

Le lendemain, bon nombre de participants se sont retrouvés dans un village abandonné, Mziene, niché dans les replis discrets de la montagne. Une impression étrange se dégage de ces lieux. Le village, autrefois superbe, est totalement désert. Le guide nous fournit l’explication. Mziene, haut lieu de la résistance au colonialisme, a été investi par l’armée française le 29 mai 1956. La plupart des maisons ont été rasées après avoir été minées. Les habitants ont été massacrés. Le vieux guide nous raconte, entre autres, une scène dont il a été le témoin. De la maison voisine de la sienne montaient des gémissements. Un jeune garçon blessé y gisait, sous le regard de sa mère. Il aurait dû cesser de gémir pour ne pas attirer l’attention des soldats mais la douleur était trop forte. Ce qui devait arriver arriva. La soldatesque investit la maison. Une botte de paille fut répandue sur son corps. Sous les yeux hagards d’une mère suppliante, un jeune soldat au teint frais, souriant, y mit le feu….

Le groupe s’arrête devant la mosquée du village. C’est une petite bâtisse, très simple, d’une étonnante fraîcheur. Une volée de quatre marches permet d’y accéder. Elle est fermée, bien sûr, fermée depuis l’épouvantable massacre du 29 mai 1956. Des marches… une chorale aux chants clairs…. Les monts si proches, à la fois amicaux et chargés de terribles secrets… Tout naturellement, les jeunes Sétifiens prennent place sur l’escalier, les garçons derrière, les jeunes filles devant. Dans le ciel cristallin de ce matin d’automne s’élèvent  des odes à la mère, à l’Algérie, conclues par la superbe chanson que nous devons à feu Ahmed Wahby. Voilà les montagnes témoins du martyre de Zabana, chanté par de jeunes Algériens en larmes…

C’est cela aussi l’Algérie. Les visiteurs seront conviés à visiter les lieux de mémoire. S’ils sont Algériens, cela les ramènera à la conscience du traumatisme vécu par leur pays et qui n’en finit pas de dérouler ses conséquences. S’ils viennent de l’étranger, ils sauront…

Conclure ? Des images ? Celles de Ryad, l’apprenti cuisinier qui nous a régalés de ses compositions et de sa verve, de Djelloul le forestier qui veille sur son chemin de randonnée, de Fairouza, disponible, attentive, Saliha et ses incessantes expéditions dans le village en quête de maisons à rénover, Daoud, Lamri, Aziz, de l’Association Touristique de AïnLegradj, Halim, Djoudi, Nazim et leurs caméras qui volettent, en qu^te d’images prises sur le vif, Kamel, Kader, les amis d’El Kseur, d’Akbou, Oran, Timimoun, celui de Béjaïa qui nous explique l’étonnant télescopage entre sa ville et celle de Tlemcen... Tous sont restés tendus vers le même objectif : faire de cette opération un succès qui ne se résume pas à un lot de bâtisses mais au partage d’un rêve, rêve d’une Algérie et d’Algériens retrouvant la foi dans l’aventure collective.

Il y a de la pauvreté dans ce village, du chômage. Il y a aussi une très grande dignité. Je lis par-dessus l’épaule du Président de la Fondation Abbé Pierre le journal, Liberté, qu’il tient dans ses mains. J’apprends, en même temps que lui, que l’Algérie prête 5 milliards de dollars au FMI. L’information court dans l’assistance. Des jeunes se déclarent choqués. Ils auraient pu perdre leur enthousiasme en se demandant pourquoi ils doivent suppléer à un Etat suffisamment riche pour prêter son argent au FMI, alors qu’eux-mêmes doivent faire appel à l’aide nationale et internationale. Ils ne l’ont pas fait. Personne n’a remis en cause son implication dans le projet commun. Sans doute ont-ils compris que leur salut ne pouvait venir que d’eux-mêmes, de la force que leur confère leur solidarité

 

Brahim Senouci, Président de l’Association Génération 2010

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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 11:26

Le sage et le chien

 

L’islamophobie s’impose de plus en plus comme le nouveau visage du racisme. Elle a permis à des milliers d’ « intellectuels » qui n’ont jamais osé livrer clairement leurs opinions rétrogrades sur les Arabes et les Noirs, ont pu leur donner libre cours en les revêtant du… voile de la lutte contre l’islamisme.

Publier des brûlots contre l’Islam devient le nec plus ultra de la défense de la liberté d’expression. Charlie Hebdo, confronté sans doute à une baisse de notoriété depuis le long passage à sa tête du sioniste islamophobe Philippe Val, vient de s’illustrer de nouveau en publiant des caricatures dont il n’ignore pas la colère qu’elles vont provoquer. Les Musulmans de France, abonnés au chômage, aux discriminations et à l’exclusion sociale, sont désormais et par surcroît la cible d’une campagne indigne qui les atteint au plus profond de leur imaginaire collectif. Les Musulmans de France, dans leur écrasante majorité issus des anciennes colonies et des terres d’esclavage, expérimentent le mépris que leurs aïeux connaissaient si bien. Fatmas des maisons closes d’Alger, Mohamed cireurs de chaussures, Mamadous  enchaînés sous un soleil de plomb alignant les rails du train Congo-Océan, ressortent des recoins sanieux d’une mémoire putride.

Tout le monde est invité à la curée. Il y a dans cette foule bon nombre d’« intellos de gauche ». Incapables de proposer des idées nouvelles, ils sont en mal d’existence et choisissent de suivre la ligne de plus forte pente en collant à un air du temps nauséabond. De plus, ils n’assument même pas leurs rôles. Céline au petit pied, ils habillent leurs haines des oripeaux d’une morale mortifère. Les diatribes contre les femmes voilées ne relèvent pas pour eux d’une logique d’exclusion mais d’une résistance légitime face à une atteinte aux libertés. Si on exclut, c’est par amour de la liberté ! Je songe à cette dame que je refuse, pardon amis lecteurs, de nommer parce que je trouve qu’elle ne mérite pas autre chose que l’oubli. Elle soutenait qu’il fallait interdire l’accès aux basketteuses voilées dans les gymnases parce qu’elles en profitaient pour collecter de l’argent pour le Hamas, qualifié d’organisation terroriste ! A-t-elle pris le soin de vérifier ? Quel député, quel ministre, quel intellectuel de renom l’a sommée de fournir la preuve de ce qu’elle avançait ? Personne… Pour l’écrasante majorité des leaders d’opinion en France, elle n’a fait qu’énoncer l’évidence que leur dicte leur inconscient.

Un climat malsain s’installe en Europe, notamment en France. Les vieilles haines assoupies se réveillent. Le gentil « Arabe du décor » (Ah ! Camus, quel bel islamophobe il aurait fait !) ne se confond plus avec le paysage. Son image renvoie à l’autre Arabe, le générique, Irakien, Palestinien, Congolais, Indien, Chinois, l’Autre en somme, celui qui menace l’Occident dans son leadership, dans son mode de consommation adipeuse, dans sa boulimie de pétrole et de matières premières à bas prix. C’est ce même Occident, entre deux rots « odorants », qui prétend dicter au monde ses valeurs, celles d’un monde où les vieillards meurent seuls entre les murs nus d’une salle d’hôpital. C’est ce même Occident qui prétend n’avoir rien à apprendre d’un monde extérieur qu’il a maintenu dans l’asservissement pendant des décennies et qu’il ne conçoit que soumis et zélote. Pourtant, s’il était à l’écoute, peut-être qu’il percevrait le message d’un monde dans lequel le sacré, au sens le plus large, n’est pas un vain mot et qu’on n’y insulte pas les croyances qui fondent souvent les peuples.

L’Occident doit être entendu comme un concept. Beaucoup de citoyens de cette partie du monde ne sont pas dans le paradigme décrit plus haut. Ceux-là se battent, hélas dans l’indifférence souvent, pour une démocratie-monde, un ordre qui donnerait toute leur place à toutes les nations dans la construction d’un ordre juste…

Un mot sur les réactions qu’a entraînées le passage de ce misérable film sur Internet. Elles sont très malvenues. La réponse à ce genre d’attaque imbécile doit être le silence. Il faut d’abord éviter de faire de la publicité à ce genre d’entreprise. N’importe quel individu pourrait ainsi se donner le plaisir de secouer le monde musulman en postant une « saloperie » sur Internet. Se rend-on compte du pouvoir que l’on offre ainsi à des imbéciles ?

Un sage, dit-on, cheminait tranquillement quand, sur son passage, un groupe d’hommes se mit à lui lancer des insultes et des pierres. Le sage les ignora. Un témoin de l’incident l’apostropha et lui demanda pourquoi il n’avait pas eu le courage de réagir. Le sage lui répondit que ce n’était pas affaire de courage. « Si un chien me mord, dit-il, dois-je me faire chien pour le mordre en retour ? »

Brahim SENOUCI

 

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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 11:23

Réconciliation algéro-française : un leurre !

 

Les anniversaires sont souvent l’occasion d’établir un bilan, de dessiner des perspectives d’avenir. Que dire alors du cinquantenaire de l’indépendance du plus vaste pays d’Afrique, indépendance arrachée au bout d’une lutte qui a ému le monde entier, qui a souvent suscité l’éveil politique des consciences de plusieurs générations d’hommes et de femmes, en Europe et dans le tiers-monde ?

On le sait. Cet événement n’a guère suscité les passions. Accueilli avec indifférence, il n’a donné lieu à aucun bilan, hormis les sempiternelles envolées d’un patriotisme de commande. Pas de perspective, hormis celle de la reconduction ad nauseam de l’immobilisme, juste un feu d’artifice coûteux destiné à masquer l’absence de projet et de toute velléité de questionnement sur les raisons qui nous ont conduits là où nous sommes, c’est-à-dire d’être en situation de dépendance, à 97 %, d’une ressource non renouvelable…

Paradoxalement, c’est dans l’ancienne métropole que le cinquantenaire a fait l’objet d’une intense couverture. Télévisions, journaux, y ont consacré de nombreuses productions. De petites MJC (Maisons des Jeunes et de la Culture) en ont abondamment débattu. Bien sûr, la date du 19 mars a pris le pas sur celle du 5 juillet. Bien sûr, le colonialisme a été présenté d’une manière singulièrement « adoucie ». Bien sûr, il n’a pas été vraiment question des Algériens. Cette guerre n’a été présentée que comme une affaire française, l’Algérie n’étant que la toile de fond des événements qui ont secoué la France, de l’OAS au « coup d’Etat constitutionnel de mai 1958 ». Le titre d’un film de Stora, diffusé il y a vingt ans par la télévision algérienne, « les années algériennes », la déclaration de Giscard d’Estaing à sa descente d’avion à Alger où il était accueilli par Boumediene, « La France historique salue l’Algérie indépendante », montrent bien le peu de place qu’occupe l’Algérie, simple « parenthèse dans la glorieuse histoire de France »…

La France se paie même le luxe de la magnanimité. Elle appelle ainsi à intervalles réguliers à la « réconciliation », à la signature d’un « traité d’amitié » qui viendrait sceller les retrouvailles des ennemis d’hier. Pour autant, elle refuse de revoir le passé. Elle appelle à l’oubli des blessures d’hier en appelant à « regarder vers l’avenir ». Ce faisant, elle veut éviter que le passé soit revisité, pas seulement parce qu’elle y a joué le mauvais rôle, mais parce qu’elle ne veut pas remettre en cause fondamentalement la matrice de pensée qui a rendu possibles la colonisation, les massacres de masse, l’acculturation. Ce qui a rendu les horreurs admissibles par l’opinion française, c’est la construction de la figure de l’Algérien, présenté comme ontologiquement pillard, prédateur, voleur. C’est à ce prix que la France a pu installer au cœur de sa « démocratie » un espace d’exception dans lequel les sujets de l’Empire n’avaient pas les mêmes droits que les Français ordinaires. En revanche, ils avaient le devoir de mourir pour cette « patrie » qui les méprisait. Les dizaines de milliers de morts africains n’ont pas eu le droit de voir leurs noms gravés dans l’ossuaire de Douaumont. Les soldats africains du débarquement de Provence n’ont pas eu le droit de défiler sur les Champs-Elysées. Après avoir vaincu, au prix de dizaines de milliers de morts, l’armée allemande, ils ont été priés de repartir dans leurs foyers et ils ont été remplacés par des soldats blancs, au teint frais. Les soldats algériens démobilisés ont pris le bateau pour l’Algérie. Ceux qui étaient originaires de Sétif, Guelma, Kherrata et des hameaux environnants y ont trouvé les séquelles fraîches du massacre des leurs, massacre commis par la Nation qu’ils venaient de libérer…

Cinquante ans plus tard, la France refuse toujours de reconnaître sa culpabilité. Elle exclut la possibilité d’un récit algérien de la guerre d’Algérie et souhaite figer le passé dans une narration dont elle a été de bout en bout la maîtresse d’œuvre. Sa structure mentale lui interdisait de penser l’indigène comme un acteur possible de son propre destin. Plus généralement, dans l’inconscient collectif de l’Occident, il s’agit d’un impensable. Les 80 % de l’Humanité qui sont extérieurs à sa sphère sont assignés à résidence dans une altérité, une infériorité irréductibles.

C’est un impensable commode. Il est vrai que ces 80 % vivent dans un monde marqué par la violence interne, la corruption, la prédation. Plutôt que d’inscrire ces maux dans une grille de lecture qui permet de leur donner une genèse politique et sociale, le discours occidental les attribue à une fatalité liée à l’essence même de ces peuples. Le bénéfice est énorme. En effet, les richesses dont la nature les a pourvus sont déclarés illégitimes. Durant sa présidence, Giscard d’Estaing avait dit à propos des pays exportateurs de pétrole et de la facture pétrolière : « Ils viennent nous prendre chaque année 250.000 voitures ». « Prendre » équivalait dans sa bouche à « voler ». Dans son esprit, il lui était insupportable d’avoir à payer pour du pétrole indûment détenu par des infra humains qui n’y avaient aucun droit. Ce tribut équivalant à « 250.000 voitures » qu’il était contraint de verser en échange de livraisons de pétrole était perçu comme une rançon.

Plus grave, ce discours de délégitimation de la possession de richesses naturelles est complaisamment relayé dans le Tiers-monde, notamment en Algérie. Naguère, on a pu entendre un président en exercice se demandant à voix haute si le pétrole représentait un bienfait ou une malédiction. Il bouclait ainsi la boucle en accusant les hydrocarbures de l’Algérie d’être responsables de son sous-développement. Bien entendu, le président en question ne trouvait aucun défaut à sa gestion du pays… Il s’est aussi trouvé des intellectuels pour proposer, sans vraiment plaisanter, que l’on mette le feu à Hassi Messaoud pour permettre à l’Algérie de décoller enfin ! L’Occident relaie ce discours en appelant l’Algérie à s’insérer dans l’économie mondiale plutôt que de s’y intégrer. La différence n’a rien de sémantique. S’insérer, c’est garantir l’approvisionnement des pays développés en matières premières et ouvrir son marché pour que s’y déversent leurs produits. S’intégrer suppose la participation à la marche du monde en contribuant au développement de l’industrie, du savoir, de la culture…

C’est probablement le propre des peuples qui ont vécu de longues périodes d’assujettissement. Ils finissent par intégrer l’image forgée pour eux par les maîtres d’hier. Le discours sur la malédiction de la rente est d’abord un discours occidental. Ce discours avait ainsi mis l’état effarant du Zaïre sur le compte de ses énormes richesses minières. Les dirigeants zaïrois puis congolais l’ont repris à leur compte, justifiant d’une certaine manière les menées des pays occidentaux participant à la razzia sur le cuivre, le coltan...

Il y a en Algérie un besoin d’expression identitaire. Les Algériens ont le regard rivé sur les autres (on se compare) et s’inquiètent du regard des autres (on donne à voir une image de soi). C’est que l’image est brouillée. L’homo algerianus est un être mystérieux ; il ne s’est pas tout à fait défait de ses habitudes d’étranger à un monde gouverné par d’autres. Il y a une très grande difficulté pour les Algériens à se penser comme une communauté de destin, à s’inscrire dans l’action collective. Mille et un exemples en attestent. L’état de notre cadre de vie, l’acceptation du recours aux passe-droits et à la corruption, la méfiance maladive que nous nous inspirons mutuellement, sont autant de signes de nos difficultés à vivre ensemble. Un raccourci audacieux (tant que ça ?) mais saisissant consisterait à établir un lien entre la crasse des cités, les fonctionnaires véreux, l’anarchie des hôpitaux d’une part et le martyrologe des 150.000 victimes de la décennie noire. Une société qui accepte de vivre dans un déni permanent de justice, dont les membres acceptent d’accéder à leurs logements en empruntant un escalier sombre, sale et branlant, de vivre sans eau parce qu’incapables de faire l’effort collectif de réparer une pompe, de payer pour un misérable document administratif, qui acceptent que des malades grabataires puissent rester à la porte des hôpitaux pendant que d’autres y soignent leurs petits bobos…, est une société capable d’accepter la mort brutale d’une grande partie des siens. Il y a donc, outre la violence exercée par le Pouvoir, celle banale que nous nous infligeons quotidiennement les uns aux autres.

Une telle situation est-elle imaginable ailleurs ? Les événements d’Irlande ont commencé avec ce qui est resté dans la mémoire collective comme le Bloody Sunday. En 1972, la police britannique tire sur des manifestants pacifiques. Il y eut 13 morts, oui 13 et non 13.000 ! Cet événement a changé radicalement la donne en Irlande. Il est célébré de manière régulière, notamment à travers des chansons de John Lennon ou du groupe U2. Il a ouvert la voie à l’émancipation des citoyens d’Irlande du Nord, jusque là victimes de discriminations.

La petite Irlande n’a pas supporté la mort de 13 de ses enfants. Nous avons non seulement intégré la mort de 150.000 des nôtres mais nous avons accepté, au moins de manière tacite, que cette mort n’ait AUCUNE CONSEQUENCE TANGIBLE !

Comment avons-nous pu intégrer cela, sans un cri, sans une plainte ? C’est là que nous devons nous poser des questions sur nous-mêmes, en tout cas cesser de nous dédouaner de la moindre responsabilité dans ce qui nous arrive.

Il y a une nécessité impérieuse, celle de poser enfin un cadre d’analyse pertinent. Cinquante ans plus tard, il est grand temps de procéder à un examen objectif des verrous qui entravent notre élan vers le progrès. Il faudrait sans doute procéder à un réexamen de nos relations avec l’ancienne puissance tutélaire. La Chine proteste et inflige des mesures de rétorsion envers le Japon quand le gouvernement de ce dernier décide d’honorer des criminels de guerre ayant sévi sur son territoire. L’Algérie, gouvernement et société, reste silencieuse quand le gouvernement de la France amnistie les généraux de l’OAS et projette de transférer les cendres de Bigeard aux Invalides. Serait-ce que nous considérons que nos suppliciés d’hier n’ont pas d’importance ? Il faudrait répondre à ces questions dans un cadre propice, en sachant que les réponses ne sont écrites nulle part et qu’il faudra les chercher au plus profond de nous-mêmes…

Le cinquantième anniversaire peut marquer l’Histoire de l’Algérie s’il est l’occasion de l’ouverture d’un immense chantier. Il s’agira de procéder à une réappropriation critique de notre passé, de faire le point sur ce qui nous leste et que nous taisons inconsciemment. Il s’agira d’engager enfin la rédaction d’un récit national, sans gloire, sans complaisance et sans honte, récit dont les générations futures reprendront le fil et le feront vivre pour toujours…

Brahim SENOUCI

 

 

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 10:01

Cinquantenaire de l’indépendance, et après ?

 

Les anniversaires sont souvent l’occasion d’établir un bilan, de dessiner des perspectives d’avenir. Que dire alors du cinquantenaire de l’indépendance du plus vaste pays d’Afrique, indépendance arrachée au bout d’une lutte qui a ému le monde entier, qui a souvent suscité l’éveil politique des consciences de plusieurs générations d’hommes et de femmes, en Europe et dans le tiers-monde ?

On le sait. Cet événement n’a guère suscité les passions. Accueilli avec indifférence, il n’a donné lieu à aucun bilan, hormis les sempiternelles envolées d’un patriotisme de commande. Pas de perspective, hormis celle de la reconduction ad nauseam de l’immobilisme, juste un feu d’artifice coûteux destiné à masquer l’absence de projet et de toute velléité de questionnement sur les raisons qui nous ont conduits là où nous sommes, c’est-à-dire d’être en situation de dépendance, à 97 %, d’une ressource non renouvelable…

Paradoxalement, c’est dans l’ancienne métropole que le cinquantenaire a fait l’objet d’une intense couverture. Télévisions, journaux, y ont consacré de nombreuses productions. De petites MJC (Maisons des Jeunes et de la Culture) en ont abondamment débattu. Bien sûr, la date du 19 mars a pris le pas sur celle du 5 juillet. Bien sûr, le colonialisme a été présenté d’une manière singulièrement « adoucie ». Bien sûr, il n’a pas été vraiment question des Algériens. Cette guerre n’a été présentée que comme une affaire française, l’Algérie n’étant que la toile de fond des événements qui ont secoué la France, de l’OAS au « coup d’Etat constitutionnel de mai 1958 ». Le titre d’un film de Stora, diffusé il y a vingt ans par la télévision algérienne, « les années algériennes », la déclaration de Giscard d’Estaing à sa descente d’avion à Alger où il était accueilli par Boumediene, « La France historique salue l’Algérie indépendante », montrent bien le peu de place qu’occupe l’Algérie, simple « parenthèse dans la glorieuse histoire de France »…

La France se paie même le luxe de la magnanimité. Elle appelle ainsi à intervalles réguliers à la « réconciliation », à la signature d’un « traité d’amitié » qui viendrait sceller les retrouvailles des ennemis d’hier. Pour autant, elle refuse de revoir le passé. Elle appelle à l’oubli des blessures d’hier en appelant à « regarder vers l’avenir ». Ce faisant, elle veut éviter que le passé soit revisité, pas seulement parce qu’elle y a joué le mauvais rôle, mais parce qu’elle ne veut pas remettre en cause fondamentalement la matrice de pensée qui a rendu possibles la colonisation, les massacres de masse, l’acculturation. Ce qui a rendu les horreurs admissibles par l’opinion française, c’est la construction de la figure de l’Algérien, présenté comme ontologiquement pillard, prédateur, voleur. C’est à ce prix que la France a pu installer au cœur de sa « démocratie » un espace d’exception dans lequel les sujets de l’Empire n’avaient pas les mêmes droits que les Français ordinaires. En revanche, ils avaient le devoir de mourir pour cette « patrie » qui les méprisait. Les dizaines de milliers de morts africains n’ont pas eu le droit de voir leurs noms gravés dans l’ossuaire de Douaumont. Les soldats africains du débarquement de Provence n’ont pas eu le droit de défiler sur les Champs-Elysées. Après avoir vaincu, au prix de dizaines de milliers de morts, l’armée allemande, ils ont été priés de repartir dans leurs foyers et ils ont été remplacés par des soldats blancs, au teint frais. Les soldats algériens démobilisés ont pris le bateau pour l’Algérie. Ceux qui étaient originaires de Sétif, Guelma, Kherrata et des hameaux environnants y ont trouvé les séquelles fraîches du massacre des leurs, massacre commis par la Nation qu’ils venaient de libérer…

Cinquante ans plus tard, la France refuse toujours de reconnaître sa culpabilité. Elle exclut la possibilité d’un récit algérien de la guerre d’Algérie et souhaite figer le passé dans une narration dont elle a été de bout en bout la maîtresse d’œuvre. Sa structure mentale lui interdisait de penser l’indigène comme un acteur possible de son propre destin. Plus généralement, dans l’inconscient collectif de l’Occident, il s’agit d’un impensable. Les 80 % de l’Humanité qui sont extérieurs à sa sphère sont assignés à résidence dans une altérité, une infériorité irréductibles.

C’est un impensable commode. Il est vrai que ces 80 % vivent dans un monde marqué par la violence interne, la corruption, la prédation. Plutôt que d’inscrire ces maux dans une grille de lecture qui permet de leur donner une genèse politique et sociale, le discours occidental les attribue à une fatalité liée à l’essence même de ces peuples. Le bénéfice est énorme. En effet, les richesses dont la nature les a pourvus sont déclarés illégitimes. Durant sa présidence, Giscard d’Estaing avait dit à propos des pays exportateurs de pétrole et de la facture pétrolière : « Ils viennent nous prendre chaque année 250.000 voitures ». « Prendre » équivalait dans sa bouche à « voler ». Dans son esprit, il lui était insupportable d’avoir à payer pour du pétrole indûment détenu par des infra humains qui n’y avaient aucun droit. Ce tribut équivalant à « 250.000 voitures » qu’il était contraint de verser en échange de livraisons de pétrole était perçu comme une rançon.

Plus grave, ce discours de délégitimation de la possession de richesses naturelles est complaisamment relayé dans le Tiers-monde, notamment en Algérie. Naguère, on a pu entendre un président en exercice se demandant à voix haute si le pétrole représentait un bienfait ou une malédiction. Il bouclait ainsi la boucle en accusant les hydrocarbures de l’Algérie d’être responsables de son sous-développement. Bien entendu, le président en question ne trouvait aucun défaut à sa gestion du pays… Il s’est aussi trouvé des intellectuels pour proposer, sans vraiment plaisanter, que l’on mette le feu à Hassi Messaoud pour permettre à l’Algérie de décoller enfin ! L’Occident relaie ce discours en appelant l’Algérie à s’insérer dans l’économie mondiale plutôt que de s’y intégrer. La différence n’a rien de sémantique. S’insérer, c’est garantir l’approvisionnement des pays développés en matières premières et ouvrir son marché pour que s’y déversent leurs produits. S’intégrer suppose la participation à la marche du monde en contribuant au développement de l’industrie, du savoir, de la culture…

C’est probablement le propre des peuples qui ont vécu de longues périodes d’assujettissement. Ils finissent par intégrer l’image forgée pour eux par les maîtres d’hier. Le discours sur la malédiction de la rente est d’abord un discours occidental. Ce discours avait ainsi mis l’état effarant du Zaïre sur le compte de ses énormes richesses minières. Les dirigeants zaïrois puis congolais l’ont repris à leur compte, justifiant d’une certaine manière les menées des pays occidentaux participant à la razzia sur le cuivre, le coltan...

Il y a en Algérie un besoin d’expression identitaire. Les Algériens ont le regard rivé sur les autres (on se compare) et s’inquiètent du regard des autres (on donne à voir une image de soi). C’est que l’image est brouillée. L’homo algerianus est un être mystérieux ; il ne s’est pas tout à fait défait de ses habitudes d’étranger à un monde gouverné par d’autres. Il y a une très grande difficulté pour les Algériens à se penser comme une communauté de destin, à s’inscrire dans l’action collective. Mille et un exemples en attestent. L’état de notre cadre de vie, l’acceptation du recours aux passe-droits et à la corruption, la méfiance maladive que nous nous inspirons mutuellement, sont autant de signes de nos difficultés à vivre ensemble. Un raccourci audacieux (tant que ça ?) mais saisissant consisterait à établir un lien entre la crasse des cités, les fonctionnaires véreux, l’anarchie des hôpitaux d’une part et le martyrologe des 150.000 victimes de la décennie noire. Une société qui accepte de vivre dans un déni permanent de justice, dont les membres acceptent d’accéder à leurs logements en empruntant un escalier sombre, sale et branlant, de vivre sans eau parce qu’incapables de faire l’effort collectif de réparer une pompe, de payer pour un misérable document administratif, qui acceptent que des malades grabataires puissent rester à la porte des hôpitaux pendant que d’autres y soignent leurs petits bobos…, est une société capable d’accepter la mort brutale d’une grande partie des siens. Il y a donc, outre la violence exercée par le Pouvoir, celle banale que nous nous infligeons quotidiennement les uns aux autres.

Une telle situation est-elle imaginable ailleurs ? Les événements d’Irlande ont commencé avec ce qui est resté dans la mémoire collective comme le Bloody Sunday. En 1972, la police britannique tire sur des manifestants pacifiques. Il y eut 13 morts, oui 13 et non 13.000 ! Cet événement a changé radicalement la donne en Irlande. Il est célébré de manière régulière, notamment à travers des chansons de John Lennon ou du groupe U2. Il a ouvert la voie à l’émancipation des citoyens d’Irlande du Nord, jusque là victimes de discriminations.

La petite Irlande n’a pas supporté la mort de 13 de ses enfants. Nous avons non seulement intégré la mort de 150.000 des nôtres mais nous avons accepté, au moins de manière tacite, que cette mort n’ait AUCUNE CONSEQUENCE TANGIBLE !

Comment avons-nous pu intégrer cela, sans un cri, sans une plainte ? C’est là que nous devons nous poser des questions sur nous-mêmes, en tout cas cesser de nous dédouaner de la moindre responsabilité dans ce qui nous arrive.

Il y a une nécessité impérieuse, celle de poser enfin un cadre d’analyse pertinent. Cinquante ans plus tard, il est grand temps de procéder à un examen objectif des verrous qui entravent notre élan vers le progrès. Il faudrait sans doute procéder à un réexamen de nos relations avec l’ancienne puissance tutélaire. La Chine proteste et inflige des mesures de rétorsion envers le Japon quand le gouvernement de ce dernier décide d’honorer des criminels de guerre ayant sévi sur son territoire. L’Algérie, gouvernement et société, reste silencieuse quand le gouvernement de la France amnistie les généraux de l’OAS et projette de transférer les cendres de Bigeard aux Invalides. Serait-ce que nous considérons que nos suppliciés d’hier n’ont pas d’importance ? Il faudrait répondre à ces questions dans un cadre propice, en sachant que les réponses ne sont écrites nulle part et qu’il faudra les chercher au plus profond de nous-mêmes…

Le cinquantième anniversaire peut marquer l’Histoire de l’Algérie s’il est l’occasion de l’ouverture d’un immense chantier. Il s’agira de procéder à une réappropriation critique de notre passé, de faire le point sur ce qui nous leste et que nous taisons inconsciemment. Il s’agira d’engager enfin la rédaction d’un récit national, sans gloire, sans complaisance et sans honte, récit dont les générations futures reprendront le fil et le feront vivre à jamais…

 

Brahim Senouci

 

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 08:53

Un observatoire indépendant pour faire échec au révisionnisme,

par le Commandant Azzeddine

A lire de toute urgence.

 

«La hache est une arme indolore à cinquante pour cent. Il faut être deux pour la faire fonctionner. Celui qui tient le manche ne sent rien.»
Alfred Hitchcock

S’ils ont baissé en intensité, les flood qui inondent l’histoire de l’Algérie, allumés des deux côtés de la Méditerranée, avec, hélas, un bémol sur notre rive, à l’occasion du cinquantenaire du recouvrement de l’indépendance nationale, n’en sont pas moins demeurés en veille. Ils attendent, sans doute, les opportunités commerciales de la rentrée pour reprendre de la brillance. L’histoire de l’Algérie, d’une manière générale, se vend bien, en particulier celle qui relate la guerre de Libération, (ou guerre d’Algérie, comme on dit de l’autre côté). C’est un produit intellectuel qui suscite toujours beaucoup d’intérêt et c’est aussi un article de bon rapport, tant chez nous en Algérie qu’en France.

C’est pour cela, nous dit le commandant Azzedine dans cet entretien, que  «nous devons être attentifs à tout ce qui s’écrit, se diffuse par tous les médias, non pour exercer une quelconque censure, exiger un imprimatur, ou créer un service des douanes de l’histoire. Mais pour attirer l’attention de nos concitoyens et de tous ceux qui portent un intérêt à notre passé. Il faut faire échec au révisionnisme rampant, souvent déguisé en œuvre magistrale dans des livres savants qui, depuis quelques années, infeste les écrits et d’entre eux les plus innocents».

Historiens, témoins, journalistes et toute une foultitude d’animateurs, d’«experts» et de «spécialistes», biographes ou mémorialistes, dont certains autoproclamés, travaillent à exhumer le passé tumultueux de cette terre et restituer les mugissements de la guerre qui n’a pas cessé depuis que les troupes françaises ont commis l’inacceptable, en débarquant sur la plage de Sidi Fredj en juin 1830.  
Un passé douloureux, habité par la misère, la maladie et la mort pour les uns et marqué par  «l’œuvre de la colonisation» pour les autres. Une loi, tout ce qu’il y a de plus «législatif», votée par l’Assemblée française, a tenté, en février 2005, de masquer la forfaiture colonialiste. Dans l’esprit de ses promoteurs, comme dans celui de la France officielle d’une façon générale, seule l’histoire dans son abstraction, je dirais philosophique, serait comptable de la cruauté des colonisateurs et des monstruosités du colonialisme. Autrement dit, s’il y a une facture à présenter, les Algériens et les colonisés de tous les continents doivent s’adresser aux guichets de l’histoire.

Ainsi, en juillet 2007, l’ancien président français, s’adressant à la presse, à Zéralda, devant son homologue algérien, affirmait, jouant des épaules, droit dans ses bottes : «Moi, j’ai pas fait la guerre d’Algérie. Je ne suis ici ni pour m’excuser ni pour blesser.» (sic).
Je ne suis pas de ceux qui conditionnent nos relations économiques, commerciales ou culturelles avec l’ancien colonisateur à des excuses ou une repentance, pour la simple raison que cela ne l’engage en rien et ne saurait réparer aucunement les crimes commis par le colonialisme français au nom de l’Etat français. J’estime avoir triomphé du colonialisme après un des combats parmi les plus prestigieux du XXe siècle et que je n’ai pas besoin de souffler dessus, pour que mon drapeau flotte dans le ciel de mon pays. L’Algérie est libre. Elle doit son émancipation au sacrifice de ses seuls enfants. Que la France batte sa coulpe ou qu’elle s’obstine dans la position des trois singes ne changera rien, mais alors rien de rien, à l’éclat de notre victoire ou à l’héroïsme de la multitude qui ont donné leur vie, ou se sont engagés dans le combat.

Acceptons, néanmoins, l’hypothèse où Paris, saisi de soudains remords, présenterait ses excuses les plus plates. Que se passerait-il le jour d’après ? Le colonialisme porté par l’Etat français, près d’un siècle et demi en Algérie, serait-il subséquemment absout de ses crimes ? Allons-nous déchirer cette page que nous voulions lire avant de la tourner ? Elle n’est d’ailleurs même pas écrite.
Ou alors attendrons-nous, par solidarité avec tous les Africains, les Indochinois et tout le reste de l’humanité qui a eu à souffrir des affres de la domination, jusque, y compris Pondichéry et Chandernagor, que la France fasse amende honorable et ne parler de ce passé que dans des cercles d’initiés ? Notre triomphe est certain, le trophée, le plus beau de tous, est que l’Algérie n’est plus française. Ce que les Algériens en ont fait est une autre affaire. Une affaire qui est du ressort exclusif du seul peuple algérien.

Ceci dit, les gouvernants français ne feraient que se grandir en reconnaissant non les «erreurs», les «fourvoiements» ou les «excès du colonialisme», comme ils concèdent parfois, à l’admettre, dans le meilleur des cas, mais son caractère criminel ayant spolié les biens et nié les droits des personnes et des nations qu’il a soumises. Le colonialisme est un crime contre l’humanité.   
La France a vécu 132 ans en Algérie. Elle les a passés en qualité de puissance colonisatrice. Le Français, quelles que soient la modestie ou la félicité de sa condition, jouissait de ses pleins droits, ceux prévus par l’arsenal juridique mis en place, mais aussi le privilège, quel que soit son statut d’être au-dessus de l’autochtone, quelle que soit la situation. L’indigène est un être sans droit. Qu’est-ce que le sinistre code de l’indigénat (28 juin 1881), sinon la codification du «non-droit» ?
Les Algériens, quant à eux, ont vécu ces mêmes 132 ans comme des non-êtres. Il est faux de prétendre que nous avons la même histoire, sous prétexte que nous avons vécu sur une même terre à une même époque. Il n’y a aucune espèce d’intimité entre un bastonné et son bastonneur !

Il m’a été donné lors d’un passage dans la capitale française de visiter une exposition qui s’est déroulée au musée de l’Armée. Je n’y ai rencontré aucun sentiment de résipiscence ou d’attrition quelconque. Je ne m’y attendais pas de toute façon. Mais bien au contraire, pour les organisateurs de cette manifestation, il fallait faire ressortir la «grandeur» de la France impérialiste. L’esprit conquérant était sur chaque mur. Pour les promoteurs de l’exhibition, «la France était une grande puissance, à ce titre elle se devait de dominer le monde. Ce qu’elle a fait». Jules Ferry, ministre des Affaires étrangères et des Colonies (1883 – 1885), qui a été honoré par le président François Hollande lors de son investiture, n’affirmait-il pas : «Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit sur les races inférieures. (...) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.» De quoi faire des bonds simiesques en se grattant les aisselles !

Dans cette exposition intitulée «L’Algérie de 1830 à 1962», il y était fait éventaire des portraits en pied des sinistres, Pélissier, Clauzel, Randon, Saint-Arnaud, mais aussi des autres, plus proches de notre époque. Dont on entend encore le cri des suppliciés. Les «virtuoses de la gégène» et autres maîtres-queux des «régalades» servies à la villa Suzini. Parmi eux, quelques putschistes d’avril 1960 et des centaines d’autres galonnés. Tous ces «preux» de «la coloniale» n’apparaissent aucunement comme des pourfendeurs du peuple algérien. Ceux qui ont enfumé, mais aussi, on l’oublie souvent, emmuré des tribus entières, demeurent pour leur pays des paladins des temps modernes, couverts de la noble poussière et de la gloire des champs de bataille.

Comment donc pourrions-nous écrire une même histoire ?
C’est s’illusionner que de croire qu’une approche commune des faits et des événements soit la panacée pour qu’Algériens et Français cousinent leurs vues respectives du passé.
Il faut donner le temps à notre histoire de se construire sur des faits avérés, sur la vérité historique, telle que le peuple dans sa permanence l’a vécue. Elle n’appartient à personne. L’avoir politisée l’a réduite à un instrument de pouvoir. Il ne s’agit pas de la sacraliser ni de la sanctuariser, mais de la tenir hors de portée des jeux manœuvriers de gouvernement. Dès lors qu’on a récupéré le FLN, on a confisqué à la nation toute entière une partie de sa mémoire, de son histoire donc d’elle-même. Les premiers à l’avoir travestie sont ceux-là mêmes dont le rôle était de la protéger. Ils s’y sont cherchés, ils ne s’y sont pas retrouvés, alors ils se sont taillés des places usurpées au détriment des autres, des vrais acteurs. Il s’agit de dépolitiser l’histoire, de lui donner sa totale indépendance.
Pour cela, selon moi, il est nécessaire, voire indispensable, que l’Algérie et ses institutions créent leur propre école d’histoire. Que l’université donne des moyens accrus à celles et ceux qui se consacrent à l’étude approfondie de notre passé pour que la jeunesse comprenne mieux son présent et qu’elle appréhende son avenir sans rougir. Car s’il est une jeunesse dans le monde qui n’a pas à pâlir de ses aînés, c’est bien la nôtre.

Mais j’attirerais son attention sur un phénomène qui tend à prendre une ampleur grandissante et qui, insidieusement, se glisse dans les esprits pour s’installer dans la culture générale, comme une évidence, une certitude.  
De nos jours, on assiste à une étrange réduction de notre combat, à sa banalisation et souvent aussi à de curieuses interprétations des faits et des événements.

Juillet 1962, revu et corrigé par certains historiens ne correspond pas, selon leurs analyses et conclusions, à la chute de l’Empire français. Le colonialisme qui plie ses bagages à Alger, pour toujours, parce qu’historiquement vaincu, après avoir régenté la vie de millions d’individus et de dizaines de nations, n’est pas l’événement essentiel. Un silence énigmatique et singulier est observé autour de cette victoire du colonisé et de la preuve par l’histoire de la véracité du message de Frantz Fanon, d’Abane Ramdane, de Kwame N’ Krumah, de Patrice Lumumba, de Giap, et bien d’autres «damnés de la terre». Ce qu’ils retiennent, c’est le drame d’un prétendu massacre de harkis dont le nombre de morts n’a cessé d’enfler à mesure qu’enflait un mensonge devenu vérité. Tant et si bien qu’il a été enregistré plus de victimes qu’il n’y avait de supplétifs, selon les chiffres et statistiques établis par l’armée française elle-même, (confère les archives de l’armée de terre de Vincennes). Voici des mercenaires, journaliers, puisqu’ils étaient payés à la journée, présentés comme les agneaux sacrificiels du FLN. Les harkis, c’est une histoire franco-française, faut-il le répéter ? Nous ne leur avons jamais promis le panthéon une fois notre indépendance reconquise. Je l’ai souvent dit : «On n’abandonne pas ses troupes lorsqu’on quitte, même précipitamment le champ de bataille.» Nous ne devons pas admettre cette culpabilisation sans broncher et observer un silence qui est interprété comme une reconnaissance des affabulations qu’on veut faire passer pour des réalités.

Il en va de même de la fumeuse théorie, «de la violence des deux côtés». Certains politiques français en arrivent à épouser les exigences des anciens ultras et subordonnent toute discussion autour de l’ histoire à «une reconnaissance par le FLN de ses crimes commis contre les ressortissants européens» (sic).
Où est l’agresseur et où est l’agressé ? Qui est l’assaillant, qui est l’assailli ? Voilà des gens armés qui entrent dans un pays, l’occupent, le pillent, le mettent à la botte. Et quand le peuple de ce pays demande ses droits, on le réprime et lorsqu’il se soulève, on crie au crime ! Cela paraît ahurissant et pourtant c’est cela la «logique» colonialiste ! Une logique qui veut que Charles Martel soit un démiurge dont on enseigne aux enfants l’exploit comme un hymne national, pour avoir fait la guerre aux Arabes lorsqu’ils sont arrivés jusqu’à Poitiers, mais qui refuse à des Algériens d’en faire autant avec les Français qui occupent leur pays !
Il est temps pour les Algériens, acteurs, historiens, témoins, simples citoyens de réfléchir aux voies et moyens les meilleurs et les plus efficaces, en toute indépendance, de faire face aux tentatives avérées de falsification de notre histoire à tous et ceci d’où que vienne la menace.

J’avais accordé récemment un entretien à une chaîne de télévision française dans laquelle j’expliquais la position des responsables de la  Zone autonome d’Alger concernant la tenue à Tripoli (Libye) de la réunion du dernier CNRA.
Membres de cette instance, Omar Oussedik et moi-même, avions reçu les convocations pour la réunion de Tripoli pour le 27 mai 1962. Nous avions répondu qu’étant aux prises avec les séides de l’OAS et vu la tournure dramatique qu’avaient pris les événements au lendemain du cessez-le-feu, nous préférions donner délégation à Omar Ouamrane de nous représenter et poursuivre en ce qui nous concerne la lutte à l’intérieur contre les ultras.

Nous avions également fait la suggestion de tenir le dernier CNRA en Algérie et pourquoi pas à Alger, «capitale du 11 décembre», pour reprendre la formule que nous avions employée dans notre courrier. D’autant que le premier congrès s’était également déroulé à l’intérieur, à Ifri, dans la vallée de la Soummam, comme chacun le sait. Nous avions proposé d’élargir la conférence aux anciens détenus, aux cadres formés dans les pays frères et amis, aux militants des fédérations de France, de Tunisie et du Maroc, aux cadres de l’ALN de l’intérieur, etc., des Etats-généraux représentatifs de tous les courants de pensée et des forces vives du peuple algérien.  
Aucune réponse n’avait été apportée à notre suggestion. Nous connaissons tous le désastre qui a suivi la réunion de Tripoli, laquelle, soit dit en passant, n’a jamais été levée officiellement, à ce jour.  

Dans les débats qui ont été organisés par la chaîne en question, l’historien Benjamin Stora avait d’un revers de la main écarté notre point de vue. «La réunion ne pouvait pas se tenir en Algérie pour des questions de sécurité et de neutralité», avait-il soutenu savamment. Nonobstant le sort, expéditif, qu’il a lui-même réservé à notre réflexion sur l’éventualité de la tenue de la réunion en Algérie, M. Stora m’a paru fort sûr de lui. Combattant de l’intérieur, membre de l’Etat-major général et du CNRA, j’avoue ignorer à ce jour pourquoi notre suggestion n’a pas connu de suite. Cet historien qui fait autorité dans le domaine qui est le sien en Algérie et outremer, aurait-il en sa possession des documents, aurait-il été informé par un des membres du CCE ou du CNRA quant à cette question de sécurité ? Qu’est-ce qui lui donne cette totale assurance pour affirmer que des «raisons de sécurité» auraient empêché une réunion à l’intérieur.
La sécurité était-elle mieux garantie lorsque quatre colonels et bien d’autres cadres de l’ALN de l’intérieur se réunissaient dans la presqu’île de Collo en décembre 1958 ? La sécurité était-elle meilleure en août 1956, sur les contreforts du Djurdjura ?
Ceux qui ont pris la décision courageuse d’organiser le Congrès de la Soummam là où il s’est déroulé, l’avaient fait parce qu’il s’agissait d’une question de souveraineté de la décision. Ils savaient ce à quoi ils s’exposaient, mais ils l’ont fait parce qu’il fallait le faire à l’intérieur et non ailleurs. Il aurait été loisible pour eux, pour se garantir la «sécurité» absolue de le tenir ailleurs, en Tunisie, au Maroc, en Egypte ou à Tripoli. Mais s’ils ont choisi Ifri c’était pour montrer à l’ennemi colonialiste que «la meilleure protection du poisson, c’est l’eau».

Et comme le poisson se fond dans l’eau, les congressistes et les combattants qui les accompagnaient se sont réunis au milieu du peuple qui a assuré leur protection. Tout ce monde représentait plus de trois cents personnes. Lesquelles ont séjourné pendant plus d’un mois. Elles y ont travaillé, elles s’y sont restaurées, elles s’y sont reposées du début août jusqu’au 5 septembre protégées par la population.
L’organisateur hors pair qu’était le colonel Amirouche, contraint d’appliquer le plan B en raison de l’affaire du mulet qui s’était sauvé avec les documents, a été confiant dans la mobilisation populaire, mais aussi les assauts répétés des djounoud sous les ordres du commandant Kaci, lequel n’a pas cessé, tout le congrès durant, de harceler l’ennemi et de l’orienter vers le Sud, loin du lieu où se tenaient les premières assises du FLN.

A ce propos, il me vient également à l’esprit le souvenir de la katiba Es Sabr ou el Iman (Patience et foi). Cette vaillante unité opérait dans la région de Cherchell. Une région déclarée zone interdite. Les officiers français qui assuraient le commandement des postes et des casernes rapportent  qu’ils étaient étonnés de ne trouver dans les poches des combattants de l’ALN qu’ils capturaient que des glands, mais aussi une brosse à dent et du dentifrice. C’est vrai qu’il nous arrivait souvent d’avoir faim, mais j’atteste que notre hygiène était toujours impeccable.

Un jour, la population de Cherchell avait introduit secrètement, dans cette ville garnison, «plus peuplée de militaires que de civils», une centaine de moudjahidine de l’unité en question. Et puisque nous parlions de sécurité... : durant un mois entier, les cent combattants ont été logés, nourris de crevettes, de rougets et de merlans et choyés par la population, au nez et à la barbe de l’armée d’occupation. Quelle meilleure sécurité que celle qui est assurée par les citoyens convaincus du bien-fondé de leur lutte ? Mettre en opposition «sécurité» et «population» ne revient-il pas à soutenir l’idée que les Algériens doutaient sinon de l’issue de leur soulèvement, mais en tous les cas de leur engagement derrière le FLN ?    

Il est vrai qu’il se développe en France une nouvelle approche de la guerre qui veut qu’il s’agissait d’«une guerre civile» et que de nombreux historiens, désireux de zapper le FLN, lui opposent une partie de la population qui serait représentée par, d’un côté, les partisans du MNA de Messali Hadj, et de l’autre, les harkis, comme si ces deniers constituaient un courant d’opinion. Dans cet ordre d’idée, la population ou le peuple seraient, selon cette nouvelle approche, divisés dans leur position vis-à-vis des «indépendantistes».
Ces deniers ne seraient qu’une tendance parmi d’autres. Un peu ce qui se passait dans les vieilles colonies (ex : Saint Pierre et Miquelon, Guyane, Guadeloupe, Saint Louis du Sénégal, etc.) où les «indépendantistes» et les «autonomistes» étaient opposés aux «départementalistes». Si c’était le cas, la partie française, qui a de tout temps recherché une troisième voie ou un autre partenaire aux négociations, aurait imposé les représentants de ces courants. Comment se fait-il que Paris ait finalement accepté, en traînant les pieds, que le FLN soit «le seul et unique représentant du peuple algérien» ?

Au risque de voir notre histoire transformée en une bouillasse informe, ravalée et dépréciée pour servir de mortier de colmatage à une histoire dite «plus grande» ou de figuration passive à l’histoire de France, un sursaut national est indispensable. Pour que plus jamais on ne vienne nous enjoindre de célébrer nos fêtes «dans la modération», les Algériens, conscients des périls qui menacent notre mémoire collective, doivent se concerter en toute indépendance de tout organisme public ou privé et exiger des pouvoirs publics les moyens de s’organiser afin de défendre et d’illustrer notre passé.

Je ne sais quelle forme doit prendre la riposte au révisionnisme, mais je sais qu’il est temps pour les enfants de ce pays de sonner le réveil des mémoires, de mettre en place un Observatoire national pour attirer l’attention sur les falsifications de tous genres. Il ne s’agit pas de verser dans le Jdanovisme et d’interdire, de saisir, de juger, de condamner. Non ! Rien de tout cela. Ce sont justement ces méthodes qui nous ont menés vers la privatisation de l’histoire. Au contraire, il faut encourager toutes les volontés intellectuelles, mais dans le sens de la seule vérité historique pour barrer la route aux négationnistes de tous poils et aux révisionnistes, nombreux, de quelque bord ils soient.               

 

amazitb1@yahoo.fr

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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 15:29

 

Algérie-France, pardonner ou non ?

 

En 2008, la médaille de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne est attribuée à cinq personnalités françaises, à l’occasion du 45èmeanniversaire de la signature du traité de l’Elysée, acte fondateur de l’amitié franco-allemande. L’une de ces personnalités la refuse. Il s’agit de Marc Ferro, historien français de renom.

Marc Ferro avait œuvré pourtant pour cette entente, notamment par la célèbre émission télévisée qu’il anima sur Arte pendant une douzaine d’années, Histoire parallèle. Dans la lettre qu’il adressa à la chancellerie allemande, il exprime sa reconnaissance pour la distinction qui lui est offerte et l’impossibilité de l’accepter, en tant que fils d’une mère déportée au camp de Buchenwald dont elle n’est pas revenue. Assumer cet honneur sur ma poitrine me serait insupportable. Je n’ai jamais fait mon deuil de mon être chéri, déclara-t-il. L’ambassadeur allemand accueillit cette attitude avec compréhension et respect. En France, l’opinion manifeste la même attitude bienveillante.

Primo Levi, écrivain juif italien, rescapé du camp d’Auschwitz, est mort à Turin en 1987. Le médecin légiste avait conclu à un suicide. Cette thèse est d’autant plus plausible que Levi ne s’était jamais remis de sa déportation. Il la raconte dans un livre très célèbre, Si j’étais un homme. On lui a souvent demandé s’il avait pardonné aux Allemands. Sa réponse était ambiguë. Il déclare que le pardon est impossible parce que le repentir n’est pas sincère. Il dissocie dans un premier temps les coupables du peuple allemand qu’il innocente du crime. Mais c’est pour ajouter que ce même peuple ne pouvait pas ignorer l’existence des camps et donc qu’il doit assumer une part de la culpabilité. Primo Levi bénéficie du respect universel, non seulement en Italie mais dans toute l’Europe, Allemagne comprise.

Vladimir Jankélévitch, philosophe et musicologue juif d’origine russe, a une attitude beaucoup plus tranchée. Il refuse totalement le pardon et renonce à ouvrir un livre ou une partition allemande et s’abstient de parler la langue allemande dans laquelle il excelle… Il explique son attitude par l’abomination des camps. Il insiste sur ce qui fait l’originalité selon lui du génocide juif, la normalité de l’horreur. Il parle des orchestres qui jouaient Schubert pendant les séances de pendaison et l’absence de haine chez les SS qui pratiquaient la torture. Ainsi, ce massacre n’était pas commis sous l’empire de la colère mais organisé de manière froide, réfléchie. Contrairement à Primo Levi, il déclare coupable le peuple allemand dans son ensemble, puisqu’il a porté au pouvoir Hitler, qu’il l’a plébiscité avec enthousiasme comme en témoignent "les affreux hurlements des congrès de Nuremberg". Enfin et surtout, il trouve insupportable "l’absence de culpabilité du peuple allemand dans son ensemble qui jouit tranquillement du plan Marshall sans la moindre gêne". Là, ses déclarations deviennent véritablement haineuses. Il cite ainsi un rescapé d’Auschwitz : On nous reprochera de comparer ces malfaiteurs à des chiens ? Je l’avoue en effet : "la comparaison est injurieuse pour les chiens. Des chiens n’auraient pas inventé les fours crématoires, ni pensé à faire des piqûres de phénol dans le cœur des petits enfants…". Et Jankélévitch d’ajouter : "Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? C’est la détresse et c’est la déréliction du coupable qui seules donneraient un sens et une raison d’être au pardon. Quand le coupable est gras, bien nourri, prospère, enrichi par le miracle économique, le pardon est une sinistre plaisanterie. Non, le pardon n’est pas fait pour les porcs et pour leurs truie". Il conclut par une sentence sans appel : "le pardon est mort dans les camps de la mort".

Tout comme Primo Levi et Marc Ferro, Jankélévitch bénéficie du respect et de la considération de toute l’Europe. En dehors de quelques voix bien timides, personne ne s’est avisé de lui tenir rigueur de ses propos.

Jankélévitch n’ignorait pas que des massacres ou des tortures étaient pratiqués à grande échelle sur des populations jugées "inférieures". Il citait en particulier le cas du colonialisme. Il établissait toutefois un distinguo entre le massacre des juifs et la situation des peuples colonisés. Le premier avait un caractère "ontologique". Le Juif était assassiné parce que juif. Les peuples colonisés étaient voués par leurs maîtres à les servir. Leur disparition n’était donc pas programmée. Les exactions dont ils étaient l’objet n’avaient pour but, pour le colonisateur, que de s’assurer de leur soumission. Cela rendait, selon Jankélévitch, l’horreur coloniale moins inhumaine que la Shoah.

Pierre-Vidal Naquet, historien français, a écrit plusieurs ouvrages sur la colonisation, en particulier sur les actes de torture et d’assassinats commis en son nom. Un livre, ou plutôt un dossier a paru aux éditions Maspéro en 1975. Il s’intitule « Les crimes de l’armée française, Algérie 1954-1962 ». Il s’agit d’un recueil de témoignages de soldats français. Il dit l’horreur dans sa nudité. En voici quelques exemples :

De Jacques Chégaray,  paru dans Témoignage chrétien, le 29 juillet 1949:

Dans un petit poste à Cholon, il voit quelque chose comme un crâne humain sur le bureau d'un adjudant "jovial et sympathique".

« - Ce n'est pas un vrai ..., demandais-je.

- Quoi? ce crâne! Mais si bien sûr. Un sale Viet, vous savez, c'est moi qui lui ai coupé la tête. Il criait... il fallait l'entendre! Vous voyez, ça me sert de presse-papier. Mais quelle affaire pour enlever la chair. Je l'ai fait bouillir quatre heures; après j'ai gratté avec mon couteau ... »

Quinze jours plus tard à Phul-Cong au Tonkin. Un jeune officier français lui fait visiter le PC de la compagnie :

« Ici, [...], c'est mon bureau. Table, machine à écrire, lavabo et là, dans le coin, la machine à faire parler. »

Comme j'ai l'air de mal comprendre, il ajoute :

- Oui, la dynamo, quoi! C'est bien commode pour l'interrogatoire des prisonniers. Le contact, le pôle positif et le négatif; on tourne et le prisonnier crache. »

Chégaray ajoute : "On pourrait multiplier à plaisir les faits de cet ordre. [...] Ce qui m'a frappé dans cette torture, c'est qu'elle est admise, reconnue, et que nul ne s'en formalise. Dans les trois cas cités plus tôt, je me suis présenté comme "journaliste de France". [...] Mais, chaque fois, on m'a présenté la chose comme normale, si normale, qu'on ne songeait jamais à la cacher. "

Un colonel qu'il interroge au sujet de la torture, la justifie par les cruautés des "Nha-Qués" (terme péjoratif pour désigner les Vietnamiens) et formule le raisonnement qui permettra à "notre pays civilisé" de commettre toutes les horreurs :

"Et puis vous savez, dans les combats de guérilla, l'importance des renseignements. Un prisonnier qui avoue l'endroit précis où il a caché une mine piégée, c'est la vie de dix gars de chez nous qui est sauvée. Il faut y songer. [...] La vie de dix jeunes français ne vaut-elle pas une heure d'interrogatoire?"

L’Algérie à présent…

Ecoutons Robert Bonnaud (Les Temps Modernes, septembre 1957) :

À Chéria, dans les postes du G.M.P.R.(Groupe Mobile de Protection Rurale), un suspect, ligoté, couché dans la poussière, en plein midi, au soleil de juillet. Il est nu, enduit de confiture. Les mouches bourdonnent, jettent des éclairs verts et dorés, s’agitent voracement sur la chair offerte. Les yeux fous disent la souffrance. Le sous-officier européen en a marre ! « S’il n’a pas parlé dans une heure, je vais chercher un essaim d’abeilles. »

À Guentis, quatre gendarmes tiennent garnison avec nous. Ils occupent un gourbi de l’ancien hameau et y interrogent les suspects cueillis dans la montagne. Peu de temps après notre arrivée, un gendarme rend visite à l’électricien de la compagnie, lui demande deux morceaux de fil téléphonique. Le camarade propose de faire la réparation lui-même et, intrigué par le refus du gendarme, le suit, assiste à l’interrogatoire, revient horrifié. Le suspect est ligoté sur une table avec des chaînes, garnies de chiffons mouillés, auxquelles on fixe les électrodes. Un gendarme tourne la manivelle du téléphone de campagne ; il fait varier l’intensité de la décharge en changeant le rythme de son mouvement ; il sait que les variations d’intensité sont particulièrement douloureuses ; il raffine, il fignole, il est à son affaire. Le supplicié hurle, se tord dans ses liens, a des soubresauts de pantin burlesque, des convulsions désespérées d’agonisant. « Tu parleras, salopard ? tu parleras ? »

Les électrodes se fixent aussi bien aux tempes, sous la langue, au sexe ou à toute autre partie sensible du corps humain. Des piles ou une génératrice peuvent remplacer la dynamo du téléphone. Le supplice ne laisse pratiquement aucune trace. Il procure à ceux qui y assistent sans préjugés moraux un plaisir d’ordre sexuel d’une qualité rare.

La France a-t-elle encore des préjugés moraux ? Les gendarmes de Guentis en avaient-ils ? Entre les siestes, les parties de bridge, les lectures érotico-policières, les tournées d’anisette au Foyer, les repas chargés et les discussions vantardes, ils exerçaient la surabondante énergie de leurs grands corps adipeux sur les minables constitutions des fellahs sous-alimentés du canton.

Je me souviens du jour où la compagnie, d’une patrouille matinale ramena deux Algériens, rencontrés dans la steppe, que le capitaine, je ne sais pourquoi, avait trouvés suspects. Ils s’en occupèrent aussitôt, sans même prendre la peine de préparer "l’électricité". Poings velus armés de lourdes chevalières, avant-bras charnus, pieds chaussés de pataugas : ils visaient le bas-ventre, le foie, l’estomac, le visage. Quand le sang coula, quand le sol du gourbi en fut trempé, les malheureux, agenouillés, durent lécher le terrible mélange de leur propre terre et de leur propre substance. C’est dans cette position qu’ils reçurent, pour terminer (les tortionnaires étaient en nage) un grand coup de pied en pleine figure. On leur fit pendant une heure encore, déplacer d’énormes pierres, sans autre but que de les épuiser et d’aggraver les saignements. Et le soir même ils furent libérés.

Histoire absurde, sadisme gratuit ? Non. Dans ce pays, l’énorme majorité des suspects, et aussi de ceux qui ne le sont pas, aident réellement les patriotes, ne serait-ce que par leur silence. On ne court pas grand risque, par des tortures ou des brimades intempestives, de se mettre à dos la population : le peuple algérien a perdu confiance en notre faux libéralisme et nos promesses menteuses.

Les gendarmes de Guentis, comme tous les pacificateurs de quelque expérience, partaient du point de vue qu’on ne saurait être Algérien innocemment. Le déchaînement de brutalité perverse dont ils nous donnaient l’exemple, exemple parfois suivi hélas, dérivait de cette constatation élémentaire, de l’exaspération aussi et du sentiment d’impuissance.

Il faut savoir ce que l’on veut. Le maintien de notre domination a exigé, exige, exigera des tortures de plus en plus épouvantables, des exactions de plus en plus générales, des tueries de plus en plus indistinctes. Il n’y a pas d’Algérien innocent du désir de dignité humaine, du désir d’émancipation collective, du désir de liberté nationale. Il n’y a pas de suspect arrêté à tort et torturé par erreur. Ces deux Algériens de Guentis dont je parlais tout à l’heure, tellement silencieux et tellement pitoyables avec leur démarche chancelante, leur visage ensanglanté, leur accoutrement bizarre (l’un portait un sarouel rouge vif que nos yeux perçurent longtemps dans le poudroiement jaune de la steppe), ces deux misérables devaient bien avoir quelque relation avec les patriotes des djebels, puisque, la nuit qui suivit leur aventure, le bordj fut harcelé par le tir des Statti, sanction habituelle de nos écarts de conduite.

Dans ces conditions, les mieux intentionnés et les plus naïvement pacificateurs glissent très vite sur la pente de l’immoralisme répressif. J’ai vu des officiers s’initier au tabassage et, empruntés au début, devenir d’excellents auxiliaires ès tortures ; d’autres, qui en avaient déjà le goût, comme ce forcené, lieutenant du Bataillon de Corée, qui commanda quelque temps une compagnie en poste dans la montagne, se réserver l’interrogatoire des suspects, c’est-à-dire des Algériens quelconques, parfaitement en règle souvent, rencontrés au hasard des patrouilles. J’ai vu des soldats, saisis d’émulation, encouragés par les gendarmes, frapper eux aussi, garder trois jours la main enflée, recommencer à la première occasion.

Et qui s’étonnait à Chéria de la baignoire du G.M.P.R. dans laquelle on mettait d’abord le suspect, ensuite l’électricité ? Qui s’étonnait des ongles arrachés et du gonflage à l’eau ? Qui ignorait qu’à Tébessa, dans les salles de police où on interrogeait, les portes étaient, vers le bas, d’une étrange tonalité grenat sombre, parce que, la peinture partie, le sang des malheureux avait imprégné le bois, ineffaçablement ?

Que les victimes de ces horreurs soient favorables aux rebelles, que les rebelles tuent et supplicient éventuellement des civils français, est-ce une bonne raison ? Car précisément celui qui a commencé, celui qui a imposé à l’Algérie cette guerre civile, celui qui le premier a torturé et massacré des non-combattants, qui est-ce, sinon l’envahisseur colonial, sinon le mainteneur de l’ordre colonial ?

C’est une chose atroce de tuer nuitamment la famille d’un fermier de la Mitidja, ou de mitrailler la foule des promeneurs dominicaux dans une rue de Bône. Mais c’est une chose incommensurablement plus atroce de fonder sur des dizaines de milliers de cadavres périodiquement rafraîchis un régime d’abjection que huit millions d’Africains vomissent. La majorité africaine ou ses défenseurs emploient depuis 1954 les procédés de la terreur de masse contre la minorité européenne. Mais il est bon de se souvenir que depuis 1830 les procédés de la terreur de masse sont employés par la minorité européenne et ses défenseurs contre la majorité africaine. Priorité dans l’horreur. "Que messieurs les terroristes européens commencent. "Commencent à sacrifier des privilèges qui n’ont pu s’établir et ne sont protégés que par des bains de sang épisodiques et une oppression permanente.

Il y a dans le livre de Pierre-Vidal Naquet plusieurs témoignages plus atroces que celui qui précède. Le plus horrible est l’indifférence qui préside à ces crimes, comme celle de cet officier qui avait coutume de tirer une balle dans le foie, de laisser le sang couler lentement avant d’égorger non moins lentement ses victimes. Cette indifférence renvoie à celle des généraux et des maréchaux qui emmuraient, enfumaient, brûlaient des femmes, des enfants et des hommes par milliers...

Le distinguo de Jankélévitch n’est pas pertinent en ce qui concerne la situation faite aux Algériens. On les massacrait d’abord parce qu’ils étaient Algériens. Il n’y a pas d’images des massacres du début de la conquête de l’Algérie. Il y en a quelques-unes en revanche de mai 1945 par exemple. On voit ainsi des soldats intimant l’ordre à des bergers de quitter leurs tentes et les abattre sans autre forme de procès. L’attitude de ces soldats, sous les auspices des gouvernements et le silence du peuple de France de l’époque, renvoie tout à fait à l’entreprise qui a eu cours dans les camps de la mort allemands.

Il y a une différence de taille. L’Allemagne a demandé pardon, ne cesse de demander pardon. Elle a totalement assumé son héritage. Même si Jankélévitch, Ferro ou Levi jugent cette demande hypocrite, elle n’en existe pas moins. Il est remarquable qu’en dépit de son attitude, beaucoup de gens, en France notamment, à l’image de ces trois personnalités, lui refusent le pardon. Il est surtout remarquable que la société française dans son ensemble juge ce refus respectable.

A contrario, quand il s’agit de l’Algérie, entre tentative de révisionnisme tendant à faire passer la parenthèse coloniale comme une œuvre positive, amnistie des tortionnaires, glorification des Bigeard…, la demande de pardon n’est pas de mise. C’est tout juste si on concède une certaine violence de l’armée coloniale, tout de suite expliquée par "la violence terroriste" des rebelles. En somme, ce qu’on demande au peuple algérien, c’est une réconciliation fondée sur un mensonge. Ceux qui la refusent sont accusés d’être des messagers de la haine et du ressentiment.

Marc Ferro n’a pas pu enterrer sa mère. Il ne sait même pas si elle a eu une sépulture. 70 ans plus tard, il ne peut se résoudre à l’oublier. Des dizaines de milliers d’Algériens ont été ainsi massacrés, jetés dans des fosses communes, précipités dans les gouffres qui environnent les villes de Sétif, Guelma et Kherrata. Les descendants de ces victimes n’ont-ils pas droit au même respect que celui manifesté à l’égard de Marc Ferro ? Non ? Parce qu’Algériennes, donc inférieures ?

La question même de la réconciliation n’est pas envisageable tant que la demande de pardon ne sera pas exprimée. La mémoire des morts sans sépulture exige le respect de cette clause !

 

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 11:26

Damas, Canossa, Tel Aviv…

 

A l’époque de Jésus-Christ vivait Saul. Le passe-temps favori de ce dernier était de persécuter les premiers chrétiens. On dit que, investi d’une mission qui devait le mener de Jérusalem à Damas d’où il devait ramener des prisonniers, il eut la vision d’une lumière venue du ciel. C’est ainsi qu’il devint un des plus fervents apôtres sous le nom de Paul. Depuis, l’expression « trouver son chemin de Damas » évoque un parcours provoquant un changement radical d'attitude chez celui qui le vit. Plus généralement, elle signifie aujourd’hui passer d’une opinion à son exact contraire.

En 1077, une querelle opposa le pape Grégoire VII aux empereurs germaniques. Elle se termina à l’avantage du pape. Excommunié, l’empereur Henri IV vint lui demander pardon, dans la petite ville de Canossa. Le pape lui-même raconte : « Il vint, en faible compagnie, au château de Canossa, où je résidais, et là, assis devant la porte pendant trois jours, dépouillé de ses attributs royaux, misérablement, déchaussé et vêtu de laine, il ne se releva pas avant d’avoir imploré en pleurant le secours et la consolation de la miséricorde apostolique ». C’est ainsi que l’expression « aller à Canossa » devint synonyme de soumission, voire de reddition. Cette expression a été popularisée par le chancelier allemand Bismarck en 1872. Confronté à une violente opposition catholique soutenue par le pape Pie IX, il réaffirme ses convictions laïques et s’écrie : « Nous n’irons pas à Canossa ! »

Des Algériens, Boualem Sansal, Jean-Pierre Lledo et Ferhat Mhenni ont découvert récemment le chemin de Tel Aviv. Leur renommée n’est pas telle que ce chemin-là rejoigne dans la légende ceux de Damas ou de Canossa. D’ailleurs, je ne me propose pas de les accabler ici. Il s’agit plutôt d’essayer de comprendre les motivations profondes qui les ont amenés à entreprendre ce voyage.

Ces trois personnages ont en commun d’avoir exprimé une aversion profonde du fanatisme musulman, opinion qu’ils partagent avec bon nombre d’Algériens. Toutefois, ils ont été au-delà de la simple opinion politique, somme toute respectable. Leur haine du fanatisme les a conduits au rejet de la société dont il serait, selon eux, le produit ontologique. Consciemment ou non, ils estiment que le peuple algérien porte la violence et le fanatisme, comme la nuée porte l’orage. Jean-Pierre Lledo le proclame dans son film « Histoires à ne pas dire », où il s’attarde sur la sauvagerie des crimes commis par le FLN sans les inscrire dans la grille de lecture de l’oppression coloniale. Boualem Sansal exprime sa nostalgie du « temps béni des colonies » en déclarant, à propos des pieds-noirs qu’ « ils ont transformé un enfer en paradis ». Quant à Ferhat Mhenni, il propose tout simplement une séparation du « corps sain de la Kabylie » du reste de l’Algérie. Il a même pu dire que l’oppression que faisait subir le FLN aux Kabyles était plus grave que celle qu’exerça sur eux la soldatesque coloniale, insultant ainsi la mémoire des centaines de milliers de Kabyles massacrés par la France tout au long des décennies de sa présence, celle des déportés de Nouvelle-Calédonie immortalisés par Akli Yahyaten dans la chanson « El Menfi », celle de Mokrani ou de Abane Ramdane…

Ne commentons pas plus avant. Contentons-nous de rappeler que les Pieds Nickelés, pour ceux qui s’en souviennent, étaient au nombre de trois…

Toutefois, il ne faut pas sous-estimer cet épisode. Il nous dit quelque chose à propos de notre société. On savait déjà que le désenchantement post indépendance s’est traduit souvent par un travestissement de la réalité coloniale. Elle a été parfois habillée des plus beaux atours et ses crimes occultés. On a oublié ou voulu oublier qu’un peuple misérable, analphabète, acculturé, du fait de la colonisation, ne pouvait pas produire un regard critique sur lui-même, n’avait pas la faculté de s’instituer en acteur de son destin. Les politiques de 1962 en ont d’ailleurs profité pour asseoir leur dictature. Privée du droit d’expression, la société algérienne n’a pas vraiment eu le sentiment de changer d’ère, mais simplement de changer de maître. Les élites intellectuelles de l’époque auraient pu jouer un rôle important en accompagnant les maturations nécessaires à l’accomplissement de l’indépendance. Trop peu nombreuses, elles ont choisi de coopérer avec les pouvoirs ou de prendre le chemin de l’exil. Ainsi, le peuple leur est demeuré étranger, voire vaguement hostile. Il leur est même apparu comme l’obstacle majeur à l’accès à la modernité. C’est ainsi que, dans bon nombre d’inconscients, l’indépendance est apparue comme une erreur ! « Il faut changer de peuple », s’exclame Arturo Ui dans la pièce éponyme de Brecht. C’est l’apostrophe muette que lançaient, que continuent de lancer trop d’intellectuels en Algérie. En fait, il aurait fallu, à leur gré, que le peuple se défasse de son patrimoine culturel qu’il avait réussi à conserver en dépit des coups de boutoir de la colonisation. Ils auraient souhaité qu’il intègre les valeurs de démocratie et de liberté en se défaisant de son substrat fondamental, façonné par les siècles. Jacques Berque, très attentif jusqu’à sa mort à la situation en Algérie, avait reproché aux intellectuels algériens de « ne pas être en phase avec leur propre peuple ». Et d’ajouter « C’est par l’identité, non par l’imitation de l’autre, que l’on accède à l’universel ».

Ces conseils n’ont pas été entendus par tous. Dans l’impossibilité d’inscrire la société dans leur cadre de pensée nourri à la mamelle occidentale, beaucoup d’intellectuels en ont divorcé de fait. Cela n’a pas été un divorce à l’amiable. Il s’est accompagné d’un ressentiment tenace, nourri sans doute d’une culpabilité secrète. Voulant se démarquer le plus possible d’un peuple qu’ils rejettent, ils ont rejoint les salons littéraires occidentaux. Ils y tiennent devant des auditoires ravis les discours de justification de la colonisation que les Européens n’osent pas tenir. A l’extrême, ils vont à Tel Aviv, capitale du dernier pays colonial de la planète, faire acte d’allégeance…

Le chemin de Tel Aviv, c’est celui du renoncement à l’Histoire, le raccourci pour éviter celui d’Alger, beaucoup plus risqué, qui consiste à accompagner dans l’humilité les siens sur la voie accidentée, difficile, de l’accès à la modernité et au développement. Là est le vrai courage…

B.S.

 

 

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Published by Brahim Senouci
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