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9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 13:05

Le massacre des Herero, premier génocide du XXème siècle

Le Figaro, 7 décembre 2016

Entre 1904 et 1907, quelque 80 000 Hereros et 10 000 Namas, deux tribus de l'actuelle Namibie en

révolte contre le colonisateur allemand, ont été exterminés par les forces impériales. Près de 80 % de la

population herero a péri et la moitié de celle des Namas. Berlin cherche une voie pour reconnaître

sa responsabilité dans ces massacres sans avoir à verser de compensations.

La « Pierre africaine » se trouve au fond du cimetière. Pour arriver jusqu'à elle, il faut passer près de

plusieurs monuments aux morts honorant les soldats allemands tombés durant les guerres des XIX e et

XX e siècles. Entre la mosquée Sehitlik, construite au début des années 2000, et le parc de l'ancien

aéroport de Tempelhof, le Garnisonfriedhof abrite un cimetière militaire discret où certains nostalgiques

de la Wehrmacht viennent parfois se promener. Sur l'une de ses allées extérieures, une stèle en forme

de roc, datant du début du XX e siècle, rend hommage à 41 combattants de l'armée coloniale impériale,

« morts en héros en Afrique du Sud-Ouest » entre 1904 et 1907. Comme pour honorer un autre

souvenir, un symbole faisant référence à l'Afrikakorps de 1941 a été gravé sur un côté dans les années

1970. Mais, depuis sept ans, une plaque déposée à son pied par les autorités du quartier de Neukölln

invite aussi à ne pas oublier les « victimes du régime colonial allemand », tout particulièrement en

Namibie. Une citation de Wilhelm von Humboldt a été ajoutée : « Seuls ceux qui connaissent le passé

peuvent avoir un avenir. »

Entre 1904 et 1907, environ 80 000 Hereros et 10 000 Namas, deux tribus de l'actuelle Namibie qui

tentaient de se révolter contre leur colonisateur, ont été exterminés par les forces impériales*. Près de

80 % de la population herero a péri et la moitié de celle des namas. Certains sont morts de faim et de

soif dans le désert, où l'armée, qui empoisonnait les points d'eau, les avait acculés, d'autres

d'épuisement dans des camps de travail. L'ordre d'extermination était explicite. « Sur le territoire

allemand, tout Herero avec ou sans arme, avec ou sans bétail, doit être abattu. Je n'accepterai plus non

plus les femmes et les enfants », avait décidé le général Lothar von Trotha en octobre 1904. Les

historiens décrivent aujourd'hui le massacre comme le premier génocide du XX e siècle. Mais la plaque

de la « Pierre africaine » de Berlin ne mentionne pas le mot : la mémoire officielle hésite encore à

l'utiliser.

Lentement, le massacre des Hereros et des Namas sort pourtant du silence. En 2004, la ministre du

Développement Heidemarie Wieczorek-Zeul a, la première, brisé le tabou, en demandant pardon pour

les crimes commis. Elle avait été vivement critiquée : un an plus tôt, le ministre des Affaires étrangères

Vert Joschka Fischer avait indiqué qu'il ne prononcerait aucun mot qui conduirait à des

« dédommagements » envers la Namibie. Onze ans plus tard, en 2015, des discussions officielles entre

les gouvernements allemand et namibien ont commencé pour mettre des mots communs sur ce passé.

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Ancien président de la commission des affaires étrangères au Bundestag, Ruprecht Polenz a été chargé

par Berlin de mener à bien ces négociations. « Nous voulons aboutir à une résolution commune,

assure-t-il. Le terme de génocide apparaîtra . » Après avoir reconnu le génocide arménien au

printemps dernier, Berlin ne peut de toute façon pas donner le sentiment de traiter l'histoire à la carte.

Tranché par les historiens, le débat est maintenant entre les mains des diplomates et des juristes.

« Nous voulons savoir sous quelle forme la Namibie attend des excuses de la part de l'Allemagne et

comment elle y réagira, poursuit Ruprecht Polenz. Cette résolution commune ne doit pas nuire aux

relations entre les deux pays ... » L'Allemagne ne veut pas devoir payer pour des crimes commis il y a

plus d'un siècle. Elle ne veut pas créer de précédent, et les autres ex-puissances coloniales lui en

sauront gré. « Nous ne parlons donc pas de «réparations», puisqu'il s'agit d'un terme juridique. Après

plus d'un siècle, la question n'est pas juridique entre nos deux pays, mais morale et politique. Ce n'est

pas moins important. C'est différent » , insiste Ruprecht Polenz. « Nous voulons parler de projets

d'avenir », poursuit-il. Berlin est prêt à financer une fondation qui travaillerait au développement de la

Namibie, favoriserait la formation, les échanges... Idéalement, le gouvernement allemand voudrait

aboutir avant le printemps 2017 pour que l'actuel Bundestag puisse voter la résolution. Sinon, il faudra

attendre au mieux 2018, dit-on. C'est une discrète pression pour ne pas tergiverser.

À Windhoek, la capitale namibienne, les messages ont été entendus, et le gouvernement a confié les

négociations à un diplomate expérimenté. Âgé de 82 ans, Zed Ngavirue est d'origine herero. Mais il a été

chargé de veiller aux intérêts du pays. Alors, la communauté herero en tant que telle se sent tenue à

l'écart des discussions et dépossédée de son histoire. « Notre peuple vit aujourd'hui dans des conditions

difficiles. C'est le résultat direct du génocide. Nous voulons retrouver notre dignité » , explique

Mbakumua Hengari, l'un des représentants hereros qui réclame de pouvoir s'asseoir à la table des

discussions. Il réclame des réparations pour sa communauté, dominante démographiquement il y a un

siècle. Mais, en Namibie, les Hereros ne forment plus, comme les Namas, qu'une minorité par rapport

aux Ovambos. Eux aussi espèrent profiter d'une indispensable aide au développement.

Influence coloniale et costume tribal

Au début du mois d'octobre, avec quelques autres, Mbakumua Hengari a fait le déplacement à Berlin

pour faire entendre sa colère. « Rien ne pourra être fait sans nous », ont-ils clamé dans les rues de la

capitale, où, pour défiler, les femmes avaient revêtu leurs habits de cérémonie : un boléro noir brodé,

une jupe rouge et longue jusqu'aux chevilles à l'air victorien, un chapeau rouge qui forme deux pointes à

ses extrémités. « Elles évoquent les cornes d'une vache », explique Vepuka Kauari, une belle femme

noire. La tenue mélange l'influence coloniale et le costume traditionnel tribal. « Les Allemands doivent

prendre conscience de notre histoire, dit-elle gravement. Ma grand-mère avait les cheveux blonds et fins,

comme une Allemande. Quand je regarde des photos, je me dis toujours que c'est impossible que ce soit

elle. » Sa grand-mère est née d'un viol.

La petite foule se met en marche. Les femmes entonnent Senzeni Na ? , un chant des révolutions

sud-africaines. « Qu'avons-nous fait ? » demande l'air. Dans le cortège, Mbakumua Hengari raconte son

histoire lui aussi. « Mon grand-père, du côté de ma mère, a été envoyé à Shark Island après avoir été

capturé. Mais il a survécu » , dit-il. Entre 1904 et 1908, les troupes impériales allemandes ont construit

sur cette île sèche en face de Lüderitz un camp de prisonnier pour les rebelles hereros et namas. Le

premier camp de concentration de l'histoire moderne, disent les historiens. Environ 3 000 personnes y

ont été enfermées. Environ 10 % seulement ont survécu.

« Excuses et réparations »

En tête du cortège, Vekuii Rukoro, le leader de la communauté herero, réclame « excuses et

réparations » et dénonce les « insultes » faites par l'Allemagne à son peuple. À côté de lui, Petrus Simon

Moses Kooper, chef du clan Kai-Khaun - la « nation rouge », en français -, défile droit et digne. À

quelque 80 ans, il a fait le voyage pour représenter l'un de ses illustres prédécesseurs. « Il s'appelait

Manase !Noreseb. Les soldats l'ont capturé. Ils lui ont coupé la tête et ils ont demandé aux femmes

prisonnières de faire bouillir le crâne et d'en nettoyer la peau » , raconte-t-il. Au début du XX e siècle,

des anthropologues adeptes de thèses raciales étudiaient les boîtes crâniennes des populations noires

pour prouver leur infériorité.

Quelques-uns de ces restes humains, conservés dans les musées, ont été rendus à la Namibie : la

Charité, le grand hôpital berlinois, en a déjà retrouvé une quarantaine, l'université de Fribourg, quatorze.

« Ce sont les seuls que nous avons pu identifier avec certitude » , explique Dieter Speck, qui a

supervisé les recherches à Fribourg. « Le fonds de l'hôpital compte encore environ 1 500 crânes, dont

un millier datent de la période préhistorique. Par chance, nous savons qu'il n'y a pas de restes humains

du temps du nazisme », ajoute-t-il.

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Dans son livre De Windhoek à Auschwitz, paru en 2011, l'historien Jürgen Zimmerer, spécialiste de

l'histoire coloniale allemande, pose la question taboue de la préfiguration de l'Holocauste dans le

génocide des hereros. Si une génération sépare les nazis de la guerre coloniale et si l'Allemagne a

perdu son empire après la Première Guerre mondiale, « entre les deux époques, il y a une continuité

dans certaines idées », explique prudemment le chercheur : « La hiérarchisation des hommes, le refus

du mélange des sangs, dit-il. En Afrique allemande du Sud-Ouest, les mariages mixtes étaient interdits

et avoir une goutte de sang africain suffisait à faire de vous un Africain. Cette obsession rappelle celle

contre les Juifs. » Adolf Hitler entretenait aussi une certaine rhétorique coloniale. « Il appelait les Russes

«nos Indiens» », note Jürgen Zimmerer. La thèse d'un lien entre les deux génocides est critiquée par

d'autres historiens, qui refusent les parallèles.

L'histoire de la « victoire » contre les hereros imprègne néanmoins l'inconscient allemand au début du

XX e siècle. « Le livre pour enfant Peter Moors voyage au Sud-Ouest est l'un des plus populaires jusque

dans les années 1940 », souligne Zimmerer. L'ouvrage raconte la répression des Hereros en prenant le

parti de l'Empire. Mais l'histoire coloniale allemande est rapidement oubliée après la Deuxième Guerre

mondiale. «Cette période, courte et sans succès, est peu connue des Allemands. Bien que sanglante,

elle a été enfouie sous la mémoire de l'Holocauste », confirme Hermann Parzinger. Directeur de la

Fondation prussienne, il a lui aussi à gérer l'héritage de collections issues des colonies. Il participe aussi

à un projet de musée qui doit bientôt ouvrir à Berlin. L'endroit comprendra notamment une section

ethnologique. « À travers ce lieu, nous voulons que les Allemands prennent conscience de leur passé »,

dit-il. Le nom du projet ? Le Forum Humboldt.

*Un superbe roman ayant pour toile de fond cet épisode méconnu de l'histoire vient d'être publié aux

Éditions JCLattès : Cartographie de l'oubli, de Niels Labuzan.

 

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Published by Brahim Senouci
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