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13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 14:17

Revenir à la croisée des chemins

http://latribunedz.com/article/21600-Revenir-a-la-croisee-des-chemins

Dans le cheminement d’une nation depuis son avènement, elle se retrouve parfois face à un choix déterminant pour son devenir. Elle est à la croisée des chemins et elle doit choisir sa voie parmi celles qui lui sont proposées. L’Algérie indépendante a été confrontée, à deux reprises au moins, à ce choix difficile. Avouons-le, elle a mis une remarquable constance  à se tromper.

En 1962, plusieurs options se présentaient. On pouvait reconduire le GPRA en lui confiant la mission de faire élire une assemblée constituante chargée, comme son nom l’indique, de rédiger une constitution et de soumettre son approbation au vote populaire. C’était le vœu de feu Hocine Aït Ahmed. La ferveur de la libération aidant, nul doute que le peuple aurait accueilli avec bonheur une telle initiative et qu’il aurait répondu en force à l’appel aux urnes. Cela aurait eu un double mérite : en premier lieu, la libération du pays débouchant sur la consécration, par le peuple,  de la démocratie, aurait enraciné  celle-ci dans notre pays. En deuxième lieu, on aurait établi ainsi un continuum entre la guerre d’indépendance et la guerre du développement, l’acteur principal de celle-ci comme de celle-là étant le peuple.  Au lieu de cela, c’est un pouvoir autoritaire qui a pris les commandes, en signifiant aux Algériens qu’ils n’avaient pas le droit de se mêler de ce qui les regardait…

L’Histoire repasse rarement les plats. Elle nous a cependant offert une nouvelle opportunité, au prix de la mort de centaines de milliers de nos compatriotes. C’était, on l’aura compris, au lendemain de la décennie noire. Celle-ci résultait elle-même de la politique erratique qui avait été menée jusque-là. En toute logique, l’horreur de cette tuerie aurait dû signifier la fin de l’autoritarisme et nous inciter à revenir à la croisée des chemins. Oui, il aurait fallu revenir à 1962 et redonner vie aux options dont nous disposions alors, notamment celle de la constituante et de la démocratie. Au lieu de cela, nous avons retrouvé les mêmes acteurs, le même théâtre d’ombres, les mêmes gesticulations, sur fond d’un silence insoutenable sur les tenants et les aboutissants de la déferlante terroriste. La corruption s’est développée et devient une donnée structurelle. Plus grave, elle a atteint désormais les citoyens. Donner un peu d’argent en échange d’un passe-droit est devenu banal… Les signes d’enrichissement sont ostentatoires. Villas et berlines de luxe font partie du paysage. Toutes les marques d’un affaissement moral sont là : la violence est devenue endémique. L’absence absolue de scrupules est devenue la règle. Comme il faut bien s’arranger avec l’au-delà, cette perte de sens s’accompagne d’un regain de religiosité qui ne retient de l’Islam que le dogme, à des années-lumière de son esprit. Le signe le plus patent de cette pathologie est précisément cette cohabitation entre l’absence de morale et l’ostentation dans la pratique du culte. Cette schizophrénie n’engendre pas le bonheur. Les relations sociales sont marquées du sceau de la méfiance, voire de la violence. Il subsiste tout de même des traces d’un passé si proche. L’hospitalité, l’attention aux autres, la déférence envers les vieillards, sont encore présentes, mais tendent à s’estomper…

Nous avons encore une possibilité, la dernière peut-être, de changer le cours d’une histoire qui nous mène à la catastrophe. Il faudrait revenir à octobre 1988, saluer la mémoire de nos jeunes garçons fauchés par les fusils d’autres jeunes garçons qui leur ressemblent en tout point, à par leur uniforme. Cette bouffée de violence a offert son lot de mirages, l’apparente ouverture des champs politique, syndical, médiatique, qui a fait naître un le fol espoir d’une Algérie enfin renouvelée. L’espoir s’est fracassé. Comment en aurait-il pu être autrement, alors que le personnel politique n’avait pas changé et que, prévenir l’avènement d’une alternance démocratique véritable, le système avait permis au diable de sortir de sa boîte et d’assassiner des centaines de milliers de nos concitoyens ? Ce même pouvoir avait réussi le tour de force de survivre à cet abominable massacre sans rendre aucun compte à sa population meurtrie. C’est encore lui qui est aux manettes, défaisant chaque jour un peu plus le fragile tissu social.

L’un de ses archétypes, M. Ouyahia, vient de se signaler dans l’affaire de la demande de restitution des crânes de nos résistants assassinés, puis décapités. Ces crânes se trouvent au Musée de l’Homme. J’ai pris l’initiative de lancer une pétition qui a recueilli près de 30.000 signatures. La presse s’en est largement fait l’écho en Algérie et en France. Je pensais naïvement que cette cause était de nature à nous unir et, peut-être, de nous redonner un souffle. J’ai été extrêmement surpris d’apprendre que des députés avaient refusé de signer une pétition lancée en Algérie même. J’ai été sidéré d’entendre M. Ouyahia s’interroger à voix haute sur l’utilité de rapatrier ces crânes et d’exprimer sa préférence pour leur maintien au Musée de l’Homme, à Paris. Il avance comme argument central qu’"en enterrant ces restes en Algérie, on finirait par les oublier" alors, qu’à Paris, ils peuvent continuer de servir de mémoire pérenne sur les horreurs du colonialisme. Ne s’est-il trouvé personne pour lui signifier que, pour l’heure, la "mémoire" pérenne tient dans des boîtes à chaussures, enfermées dans une armoire métallique, dans les caves du Musée de l’Homme ?

Il faut le redire avec force. Ces crânes doivent recevoir une sépulture digne en Algérie. A la faveur de ce retour, le temps sera venu d’éclairer ce pan de notre histoire. Nous devons faire connaître la réalité de ce qu’a été la colonisation et de ce que celle-ci a détruit dans la société d’alors. Pour l’anecdote, voici un trait qui la décrit parfaitement. Un ancien maire de ma bonne ville de Mascara m’a raconté qu’en fouillant dans les recoins de sa mairie, il était tombé sur un manuscritsigné d’une sociologue française, datant de l’époque de l’Emir Abdelkader, intitulé "La douceur de vivre à Mascara". Elle parle, entre autres, d’une maison baptisée "Dar El Metoua7mat" (la maison des femmes enceintes qui ont des envies). Une très grande table y était dressée en permanence, chargée de tous les fruits de la terre. Les Metoua7mat venaient se servir et repartaient sans autre forme de procès. N’est-ce pas là un signe de cette civilisation que les colons d’hier et d’aujourd’hui, assistés de leurs harkis d’hier et d’aujourd’hui, voudraient nous dénier ?

 

 

 

 

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7 octobre 2016 5 07 /10 /octobre /2016 06:58

Hamlet au Musée de l’Homme

http://latribunedz.com/article/21467-Hamlet-au-Musee-de-l-Homme

La photographie de gauche est tirée d’une représentation de Hamlet, de Shakespeare. Celle de droite est une affiche visible dans toute la France. Il s’agit d’une publicité pour…le Musée de l’Homme, destinée à donner envie au public de venir s’extasier sur la gigantesque collection (18.000) de crânes exposés dans ses murs ! Cette campagne publicitaire était sans doute prévue de longue date. Les gestionnaires du musée ne pouvaient pas imaginer qu’elle entrerait en collision avec la polémique autour des crânes de résistants algériens dont une pétition demande la restitution à l’Algérie. Il est vrai que ces crânes ont été soustraits à la vue du public et qu’ils sont « à l’abri », comme l’a signalé le directeur du Musée dans un reportage sur France 24, quelque part dans les entrailles du musée. Le but des créateurs de cette affiche était sans doute de mettre en avant le sens de l’existence d’un tel musée, qui est de répondre aux interrogations fondamentales de l’homme sur son identité, son origine, son évolution, son devenir. Ces questions émanent apparemment ici de l’humanoïde qui tient le crâne dans sa main gauche, comme Hamlet tient celui de son père.

On peut aussi voir dans cet humanoïde blanchâtre un avatar des bourreaux d’hier, tenant le crâne d’un des chefs algériens de la bataille des Zaatcha, décapité sur ordre du général Herbillon. Ce crâne a voyagé. Il a orné le salon confortable d’un médecin militaire français. Il a vu grandir les enfants et les petits-enfants de ce dernier. Il a bien senti qu’il leur inspirait de la gêne et il a compris que la famille voulait se séparer de lui : elle lui a trouvé comme foyer d’accueil un musée. Longtemps exposé au public comme un trophée de guerre, il a fini sa "vie" dans une boîte en carton, enfermée dans une armoire métallique, dans les sous-sols du musée.

Pourquoi ne serait-ce pas alors le crâne qui interroge l’humanoïde qu’il voit armé d’une hache et décapitant ses ennemis désarmés ? En effet, c’est le résistant assassiné, interdit de sépulture, qui fait face à son bourreau et qui l’interroge sur son acharnement post mortem, C’est lui qui réclame une sépulture sur la terre pour laquelle il a donné sa vie.

A côté de lui, Hamlet tient le crâne de son père, assassiné par son propre frère, qui a de plus épousé sa veuve. C’est le spectre de son père qui l’a lui-même narré les circonstances de sa mort. La tentation de l’oubli et du suicide traverse alors l’esprit de son fils. Etre, ou ne pas être : telle est la question. Y a-t-il pour l’âme plus de noblesse à endurer les coups et les revers d’une injurieuse fortune, ou à s'armer contre elle pour mettre un frein à une marée de douleurs ? Mourir... dormir, c’est tout ;... C’est là le hic. Car, échappés des liens charnels, si, dans ce sommeil du trépas, il nous vient des songes, halte là ![…] Cette considération prolonge la calamité de la vie.

Oui, la tentation du renoncement, d’éloigner l’image de ces crânes qui se vengeront en venant hanter notre inconscient, en alimentant sans cesse notre mésestime de nous-mêmes, en nourrissant nos ressentiments silencieux qui vont jusqu’à englober ceux qui nous ont libérés et qui, pour beaucoup, en sont morts…

Oui, nous sommes dans la situation étrange de regretter d’être libres, parce que nous sommes convaincus d’être condamnés, par une sorte de fatalité incompréhensible, à une incapacité ontologique à nous gouverner, à assumer nos responsabilités. Ne passons-nous pas le plus clair de notre temps à nous flageller, à nous insulter, à appeler sur nous le feu du ciel afin que nous débarrassions la terre de notre "inutile" présence ? Legs peut-être d’une trop longue colonisation qui nous a appris la cautèle, l’abaissement… Nous les avons certes secoués dans un moment de saine fureur, avant de retomber dans l’apathie.

C’est de cela que nous devons guérir. Et si cette guérison commençait par l’arrachement de ce crâne des mains de l’humanoïde dépourvu d’affect qui le considère d’un œil froid ? Le retour de cet aïeul dans sa terre natale nous permettra de répondre à nos interrogations. Peut-être entreverrons-nous enfin l’horizon vers lequel nous allons. Peut-être saurons-nous enfin qui nous sommes et d’où nous venons. De quelles heureuses surprises la visite de notre passé lointain nous gratifiera-t-il ? De quelle société heureuse ont surgi ces combattants des Zaatcha qui ont guerroyé comme des lions face à une armée si supérieure en armement et en nombre ? A quelle source, que nous avons oubliée, ont-ils puisé le courage de ferrailler en silence, sans que jamais aucun d’entre eux n’ait demandé grâce ? De quelle communauté soudée, eux qui venaient de toutes les régions d’Algérie, sont-ils issus, pour qu’ils ne forment qu’un seul corps, durant les longs mois de la bataille ?

Oui, ils doivent revenir sur la terre sacrée d’Algérie. Ils ont encore tant à nous dire, sur l’inanité de notre propension morbide au découragement et à la mortification. Ils ont encore tant à nous apprendre sur ce pays que nous n’habitons pas vraiment, eux qui ont estimé que sa conservation valait le prix de leurs vies…

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1 octobre 2016 6 01 /10 /octobre /2016 09:06

La France, les harkis et l’Algérie indépendante…

La Tribune d'Alger, 1 octobre 2016

En 2011, en voyage officiel en Arménie, Nicolas Sarkozy provoque l’enthousiasme de ses hôtes par un discours enflammé marqué par une ferme injonction à la Turquie de "revisiter son histoire comme d’autres grands pays dans le monde l’ont fait, l’Allemagne, la France."

La France, tiens donc…

Aurait-elle reconnu sa culpabilité, dans la colonisation de l’Algérie notamment ? Aurait-elle admis la mise à mort de millions d’Algériens par la faim, les camps de regroupement, les enfumades, les emmurements, les dizaines de milliers d’exécutions sommaires ? Aurait-elle dépêché ses missi dominici chargés de se recueillir sur les lieux de ses "exploits", à Guelma, Skikda, Kherrata, Sétif, aux grottes dans lesquelles elle a enfumé sans états d’âme des milliers de personnes, dont des femmes, des enfants, de vieillards ? Aurait-elle reconnu sa responsabilité dans le massacre des Zaatcha, dans lequel n’ont survécu, selon le général Herbillon qui commandait la colonne des barbares qui l’ont perpétré, qu’"un aveugle et quelques femmes" ? A-t-elle pris ses distances avec ses généraux, Bugeaud, Saint-Arnaud et les autres qui, entre deux incendies de villages et de récoltes, faisaient collection d’oreilles dont certains arrivaient à en remplir de pleins barils ?

Non, bien sûr, bien au contraire…

La France continue d’honorer les artisans de la colonisation. Il y a partout en France des rues Pélissier, des places Bugeaud, des squares Voirol… Il y a surtout l’Hôtel des Invalides, sorte de Panthéon des militaires, qui accueille les dépouilles de l’incendiaire Bugeaud, de l’enfumeur Pélissier, du collectionneur de têtes coupées et d’oreilles Saint-Arnaud, de l’emmureur Canrobert, tous promus maréchaux en récompense pour leurs "états de service"… Il a même été question, il y a quelques années, d’y ajouter Bigeard, l’homme aux crevettes, terme qui désignait ces cadavres d’Algériens que la mer rejetait régulièrement sur nos côtes. Il s’est trouvé des citoyens Français courageux pour s’y opposer et qui ont eu gain de cause. Bigeard est allé se faire enterrer ailleurs mais pas n’importe où. Il s’agissait tout de même d’un lieu qui devait évoquer ses "exploits". Le choix s’est porté sur le Mémorial des guerres d’Indochine de Fréjus, où il a été inhumé en présence de l’actuel ministre de la Défense et de l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing.

Actuellement, ce sont les harkis qui sont à l’honneur. La France déclare officiellement reconnaître sa culpabilité dans leur abandon. Mais, à ma connaissance, rien n’a été dit sur les raisons de cet abandon. Elles apparaissent très clairement pour ceux qui ont vu les camps de harkis du Sud de la France. On y rencontre des vieillards oisifs, assis sur le pas de leur porte, des jeunes tout aussi désœuvrés longtemps soumis à l’interdiction de quitter le camp, et surtout des femmes aux visages parcheminés, recouverts de tatouages, s’affairant l’air absent dans leurs amples blouzas. Aucun de ces vieillards ne parle le français. Ces Algériens dont on nous dit qu’ils ont choisi la civilisation et la culture de la France n’en connaissent pas la langue. Le colonisateur ne voyait sans doute pas la nécessité de la leur apprendre. C’est un révélateur du regard posé sur ces pauvres hères par les prédécesseurs de ceux qui font mine de les fêter aujourd’hui, un regard doublement méprisant envers l’indigène et le renégat. S’ils ont choisi la France, c’est le plus souvent sous la contrainte ou la peur, peut-être aussi pour la perspective d’une solde, même misérable, qui leur assurerait la jouissance d’une paire de chaussures et d’un manteau pour l’hiver. Ce sont les descendants des Africains qui sont venus mourir sur les plages de Provence pour une cause qu’ils ne connaissaient même pas, de ces Africains à qui, une fois la victoire sur le nazisme acquise, on a intimé l’ordre de rentrer chez eux et qui ont été remplacés par des soldats blancs. Les autorités de l’époque ne voulaient à aucun prix que le défilé de la victoire sur les Champs-Elysées soit par trop basané… Ce sont aussi les descendants plus lointains de ces dizaines de milliers d’Africains qui ont trouvé la mort dans les tranchées boueuses de la première guerre mondiale. Ils n’ont pas été dignes d’avoir leurs noms dans l’ossuaire de Douaumont. Maigre consolation : On en retrouve une partie dans l’annexe de l’ossuaire ouverte en…2006 !

Et l’Algérie dans tout cela ? Silence…

Elle aurait peut-être dû réagir à cette campagne qui a vu la classe politique française dans son ensemble verser une larme sur le sort des harkis. Elle aurait pu inviter son partenaire français à plus de discrétion. Les harkis n’ont pas laissé un bon souvenir en Algérie. Notre gouvernement avait fêté le cinquantenaire de l’indépendance de façon modeste, sans le faste qui aurait dû accompagner un événement de cette importance. Il se disait à l’époque que cette retenue visait à ne pas perturber les relations bilatérales et donc à ne pas indisposer le puissant partenaire du Nord. Possible…

Il y a une autre façon de faire. Entre la Chine et le Japon, il existe un fort contentieux mémoriel. Les Japonais ont commis des massacres abominables. A Tokyo, il existe un sanctuaire shinto, le Yasukuni, le pendant de l’Hôtel des Invalides. Ce sanctuaire est considéré comme un symbole du Japon colonialiste puisqu’il accueille les âmes des généraux Japonais que le pays choisit d’honorer. Beaucoup de ces généraux sont impliqués dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité perpétrés en Chine. Les leaders japonais avaient coutume d’y venir saluer la mémoire de ces généraux. La montée en puissance de la Chine les a conduits à plus de discrétion. Quelquefois tentés par passer outre la menace de leur puissant voisin, des leaders de premier plan s’aventurent dans des initiatives qui déplaisent à Pékin. Ils en subissent le courroux dans l’heure qui suit.

L’Algérie n’est pas la Chine, hélas. Pour autant, cela ferait tellement plaisir à notre peuple, un bon coup de gueule contre ces ectoplasmes qui se voient présidents et qui assurent que la colonisation n’avait pas d’autre but que de partager avec des sauvages la culture française !

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 08:50

Le juste et le fort

http://latribunedz.com/article/21002-Le-juste-et-le-fort

Dans Rhinocéros, la célèbre pièce d’Eugène Ionesco, une ville est le siège d’un phénomène étrange. Des habitants se réveillent avec une tête de rhinocéros. Il y en a d’abord un, puis deux, puis trois, puis des dizaines, des centaines. A la fin, il n’y a plus dans cette cité naguère tranquille que des hommes et des femmes à tête de rhinocéros…

Il y a dans cette fable des résonances évidentes avec l’actualité.

En France, le masque du rhinocéros pourrait être le signe d’un ralliement aux idées d’extrême droite. A l’approche des élections présidentielles, mais aussi des législatives, une classe politique saisie par la panique se lance dans une course éperdue vers le nouveau paradigme qui conjugue le nationalisme dans sa version guerrière et un retour à la grille de lecture à l’ombre de laquelle se sont épanouis le colonialisme et l’esclavage. C’est une grille essentialiste, raciste, comme en témoignent le retour à un discours racialiste et son corollaire, l’injonction faite aux non-européens de s’assimiler, de se dissoudre jusqu’à disparaître du paysage. Peut-être une solution aux problèmes des éleveurs de porcs et des viticulteurs du Midi, qui trouveraient dans cette situation quelques millions de nouveaux clients…

Cette injonction rencontre des résistances, qui se manifestent de diverses façons. La plus visible est la prolifération des voiles et l’apparition d’avatars tels que le niqab ou le burkini. Radicalisation islamiste, tonne la classe politique. Ne serait-ce pas plutôt la réaction à l’évidente radicalisation de la classe politique, quasiment dans son ensemble ? Sarkozy intime l’ordre à tous ceux qu’il ne trouve pas assez Français d’accepter de jeter la part d’héritage de leurs aïeux au profit d’une ascendance gauloise. Le "gentil" Fillon nous apprend que la colonisation n’avait pas d’autre but que de partager avec des peuplades sauvages la culture française. Il est vrai qu’en Algérie, nos grands-mères fréquentaient Racine et Corneille et qu’elles déclamaient des vers de Victor Hugo le soir, à la veillée…

Manuel Valls a longtemps asséné l’idée que la tentative d’explication du terrorisme valait justification de celui-ci. Il fallait, à l’en croire, se contenter de condamner et, surtout, d’assigner les terroristes à une identité hors-sol, hors-humanité, une sorte de génération spontanée jaillie de nulle part et qu’il convient de détruire dès son apparition sans se préoccuper de ses racines éventuelles. La violence qui frappe délibérément des innocents doit être condamnée sans réserve. L’esprit humain a cependant besoin d’inscrire l’événement dans une chaîne causale. Inconsciemment, il se refuse à rejeter les assassins à une altérité irréductible. L’homme se sent quelque part responsable des atrocités commises par certains de ses semblables, oui, semblables. Ces jeunes gens aux visages blêmes ont grandi dans ses cités, ont été éduqués dans ses écoles. Il lui faut comprendre les mécanismes qui ont permis à cette frange de la population de faire sécession, de quitter la société dans laquelle elle a grandi. La vérité, c’est que, si le crime est horrible, sa genèse est souvent banale. Hannah Arendt a encouru les foudres des institutions juives quand elle a osé parler de la banalité du mal à propos de la destruction des juifs d’Europe, banalité qu’elle voyait s’incarner dans les trais d’un fonctionnaire falot nommé Eichmann. Elle avait sans doute raison, hélas. L’humanité peut certes être belle. Malheureusement, elle recèle aussi une part de violence, voire de bestialité et de sauvagerie qu’elle peut exercer sans entraves et sans trop de tourments moraux. La célèbre expérience de Milgram a révélé notre propension à nous défaire de notre libre arbitre et à exécuter les ordres les plus atroces quand ils nous viennent d’autorités supérieures. Rappelons que cette expérience consistait à débusquer chez des individus ordinaires l’aptitude à commettre des actes atroces s’ils lui sont ordonnés par une autorité supérieure. Les résultats sont effrayants. De jeunes gens équilibrés ont obéi à l’injonction d’une prétendue autorité scientifique et morale qui leur demandait d’actionner une machine censée délivrer des décharges électriques de plus en plus fortes. Cette machine était factice, évidemment. Mais ces jeunes gens la croyaient bien réelle. En l’actionnant et en augmentant l’intensité des décharges électriques, ils pensaient vraiment soumettre ces gens qu’ils voyaient se tordre de douleur à des tortures pouvant entraîner la mort. Cette expérience a découvert un abîme. Elle devrait nous inciter à éviter le confort de la pensée unique qui consiste à présenter les terroristes comme une sorte de fléau incompréhensible, qui viendrait troubler la marche sereine du monde. Cette même pensée unique a donné lieu aux déploiements militaires dont on constate l’inanité face au terrorisme.

Apprendre à vivre avec cette part de violence inhérente à la condition humaine, c’est d’abord la reconnaître et surtout éviter de lui fournir des occasions de s’exprimer. La dernière initiative de Donald Trump, possible futur président de l’hyper puissance mondiale, a été d’installer des relais de campagne dans les territoires palestiniens occupés par Israël. Il a inauguré ses nouveaux locaux par un discours où il appelle Israël à continuer de coloniser la Palestine. Quel est donc ce monde dans lequel le plus puissant, celui qui a la capacité de détruire l’ensemble de l’humanité, signifie avec un tel éclat son mépris du droit ? Comment faire semblant de s’étonner qu’un tel monde ne peut engendrer que la violence ?

Si tu ne peux faire que le juste soit fort, fais en sorte que le fort soit juste.

Vaste programme…

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 05:50

Syllogisme, sophisme, guerres

http://www.libre-algerie.com/syllogisme-sophisme-guerrespar-brahim-senouci/15/09/2016/#sthash.1Z3SIIOq.dpbs

Dans sa défense de la pratique de la philosophie conçue comme "étude réfléchie de l'univers en tant qu'il fait connaître l'Artisan", face à ceux qui la déclaraient impie, Ibn Rochd avançait un argument simple : comment, disait-il à ses contradicteurs, rejeter la raison alors même que le Coran invite les fidèles à son exercice ? Les contradicteurs en question voyaient dans la spéculation intellectuelle un danger de nature à détourner les fidèles de leur foi. Il faut croire que la leur était bien fragile pour qu’ils jugent nécessaire de la "protéger" en interdisant une activité qui, selon eux, pouvait produire des résultats qui contrediraient le texte sacré ! Cette attitude donne la mesure de leur faiblesse et de leur frilosité intrinsèques qui les rendait sourds à l’exhortation divine de rechercher la connaissance, du berceau au tombeau, jusqu’en Chine s’il le faut ! Il est vrai qu’à l’époque, il y a un bon millénaire de cela, les ignorants n’avaient pas vraiment voix au chapitre. Le débat se faisait entre réformateurs et conservateurs, à coups non pas de couteau mais d’arguments. Contrairement à une croyance relativement répandue, Ghazali et Ibn Rochd n’étaient pas vraiment contemporains. Ce dernier est né près de 70 ans après son illustre prédécesseur. L’ouvrage célèbre de Ghazali, La réfutation des philosophes, n’était donc pas une charge contre Ibn Rochd mais contre les dangers de la pratique de la philosophie en général, notamment par les philosophes grecs, mais aussi El Farabi ou Ibn Sina. Ibn Rochd lui a répondu longtemps après sa mort dans son non moins célèbre ouvrage, La réfutation de la réfutation. L’opposition entre les deux hommes s’est schématiquement cristallisée sur la crainte exprimée par Ghazali que la philosophie entre en conflit avec la religion et son souhait de n’en conserver que la partie jugée conforme aux prescriptions islamiques. Ibn Rochd pense que la spéculation intellectuelle, matériau de base de la philosophie, ne doit être pratiquée que par des gens avertis et exhorte à en éloigner ceux qui ne sont pas suffisamment outillés. Par ailleurs, il revendique la recherche de la Vérité par la voie de la raison, sans exclure que l’on puisse accéder à la connaissance de Dieu par l’émotion.

Restons avec Ibn Rochd un instant. A l’instar de son illustre prédécesseur, Aristote, il recourait volontiers au syllogisme. Cette figure, d’une logique implacable, fonctionne ainsi. Elle commence par une prémisse dite majeure, une seconde dite mineure, et se termine par une conclusion générale. En voici un exemple :

  1. Tous les hommes sont mortels (prémisse majeure)
  2. Tous les rois sont des hommes (prémisse mineure)
  3. Tous les rois sont mortels (conclusion générale)

Le syllogisme a été détourné pour servir des desseins pas toujours bienveillants. Le paralogisme en est un avatar. Exemple :

  1. Tous les humains sont mortels.
  2. Un âne est mortel.
  3. Donc un âne est un humain.

Evidemment, la conclusion est fausse. L’erreur, volontaire ou non, réside dans l’énoncé. Pour que le syllogisme fonctionne, il aurait fallu inverser l’ordre de la prémisse majeure qui serait devenue : Tous les mortels sont humains, ce qui est faux naturellement, puisque nous partageons cette caractéristique avec tout ce qui vit…

Le sophisme représente une autre variante du détournement du syllogisme. Il constitue une arme de rhétorique redoutable. Il est beaucoup plus insidieux parce qu’il se présente avec l’apparence d’une logique irréfutable, en réalité fallacieuse. En voici un exemple qui sonne comme un rappel sinistre puisque nous devons la prémisse majeure à l’"ineffable" George W. Bush, énoncée après les attentats du 11 septembre 2001 :

  1. Si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi.
  2. Vous n’êtes pas avec moi.
  3. Vous êtes donc contre moi.

Ce sophisme malveillant est basé sur une prémisse majeure qui est en réalité un faux dilemme. On peut très bien être neutre, ce qui est sans doute le cas le plus répandu, et ne pas entrer dans le cadre de cette prémisse. Or, celle-ci se doit d’être une vérité incontestable…

Nous connaissons la suite de cette sortie rhétorique, les désastres irakien et afghan, l’équipée sanglante des hors-la-loi Blair et Bush, la légalité internationale remisée au rang des vieilleries promises à une disparition rapide et, surtout, la validation de l’idée que la justice n’a pas le rang ni le rôle que lui assignent les textes internationaux. On imagine l’effet désastreux de la découverte du primat absolu de la force sur les populations qui ont subi l’injustice mais qui gardaient, dans un coin de leurs inconscients collectifs que, la justice étant de leur côté, leur calvaire aurait une fin…

En Algérie, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous faisons la même chose avec le sophisme. Quelques exemples :

  1. Tous les musulmans font la prière.
  2. Tu ne fais pas la prière.
  3. Tu n’es donc pas musulman.

Ça, c’est la version "soft". Les sophismes se font de plus en plus durs à mesure que le conservatisme progresse. Il y a des variations infinies autour de l’exemple qui suit :

  1. Les femmes qui ne se couvrent pas les cheveux sont des prostituées.
  2. Tu ne te couvres pas les cheveux.
  3. Tu es donc une prostituée.

Ou encore celle-ci,

  1. La beauté est dangereuse et doit être voilée.
  2. Tu es belle et non voilée
  3. Tu es donc dangereuse.

Extirper les sophismes du discours algérien est un travail de Titan. La racine du sophisme malveillant est la prémisse mensongère qui s’impose par la force. Elle est le fruit de la vision en noir et blanc du monde. Elle s’enracine dès l’école. La spéculation intellectuelle y est interdite. L’enseignement est fondé sur une vision binaire qui oppose le vrai au faux, le licite à l’illicite, le beau au laid… Peut-être est-ce la tâche prioritaire que de briser cette logique mortelle… ?

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 05:39

L’amnésie et (est) la mort

http://www.latribunedz.com/article/20733-L-amnesie-et-est-la-mort

Ecoutant une musique neuve et jamais entendue,

Une pauvre romance, un air de chien battu,

Chanté par une femme saoule au beau milieu d’une rue,

L’amnésique se souvient d’une veuve que jamais il ne connut,

Jacques Prévert (Paroles)

Je revois le visage d’une vieille dame, la grand-mère d’un ami, que j’ai connue jadis. Elle avait perdu la mémoire. Elle se tenait toujours de la même manière, assise en tailleur, adossée à un mur, silencieuse. Elle avait l’immobilité d’une statue. La fixité de ses nombreux tatouages faciaux accentuait encore l’impression d’éternité qu’elle dégageait. Indifférente au flot des conversations qui l’environnaient, elle gardait un mutisme absolu. Parfois, un prénom émergeait de ces conversations, celui de son fils, mort depuis longtemps. Il fallait être un observateur attentif pour déceler sur son visage un imperceptible tressaillement.

Pourquoi cette vieille dame revient-elle me visiter aujourd’hui ? Peut-être parce que je songe qu’elle pourrait figurer l’Algérie d’aujourd’hui. En dépit du bruit et du mouvement chaotique de ses rues, elle est en réalité figée dans le chagrin d’une perte dont elle a… perdu la mémoire. Mais qu’avons-nous donc perdu ? Quel est ce souvenir d’un passé évanescent dont nous pleurons silencieusement la disparition inéluctable et que nous sommes incapables de retenir, de lui redonner vie ? Nous nous contentons d’enregistrer dans notre inconscient sa fuite, en suivant la course vers l’oubli de ses lambeaux.

Mais qu’est-ce que la mémoire ? De quoi l’oubli est-il le nom ?

Evidemment, ces catégories n’ont pas échappé au champ de l’investigation scientifique. La loi du gradient de Ribot dispose que, dans la maladie d’Alzheimer, le récent s’efface avant l’ancien. Dans les démences sémantiques, qui représentent une forme de pathologie neuro-dégénérative, ce gradient est inversé. C’est l’ancien qui s’efface avant le récent. Le présent finit ainsi par constituer l’horizon unique. N’est-ce pas une image de ce qui a cours en Algérie ? La mémoire du passé s’y effiloche. Elle constitue aujourd’hui un tissu mité, une sorte de gruyère corrompu par la vieillesse et qui verrait ses trous s’agrandir et sa substance se réduire. Combien d’Algériens sauraient situer l’oasis des Zaatcha, la grotte de Ghar Frachih, le ravin de Kef Boumba… ? Ce sont pourtant des noms qui renvoient à des massacres abominables dont ont été victimes nos aïeux. A terme, ce processus d’oblitération va faire de notre pays une page blanche, même pas un palimpseste puisque dans celui-ci perdure l’histoire réelle sous les couches du mensonge.

Le grand récit, ou roman national, qui traduit l’identité sociale d’un peuple, se construit à partir de "mécanismes qui renforcent ou annihilent l’importance de certains événements". Ceux qui sont privilégiés sont mémorisés quand les autres sont condamnés à l’oubli. On peut retrouver dans la maladie d’Alzheimer une forme de logique. Elle préserve la sauvegarde du passé et s’acharne sur le nouveau. C’est comme si la nature sauvait l’ancien parce qu’il est en effet nécessaire à la construction du nouveau. La mémoire n’est pas exclusivement tournée vers le passé. Elle est aussi anticipation du futur et projection dans l’avenir.

Quand la mémoire est en question, il se trouve souvent des contradicteurs qui rejettent d’un revers de la main ces "vieilles lunes" du passé auxquelles, à les entendre, il faudrait tourner le dos et "regarder vers le futur". Ils s’avèrent, à l’usage, incapables de représenter ce futur. Il leur manque en effet les ingrédients, disséminés dans le passé, qui ont permis à notre peuple de vivre ensemble durant des siècles et qui façonnent encore aujourd’hui, pour le meilleur bien plus que pour le pire, notre mode de vie.

La mémoire renvoie à la notion de fidélité quand l’Histoire renvoie à celle de vérité. Ces deux notions sont différentes mais certes pas inconciliables. Au récit historique de la bataille des Zaatcha viendrait donner de la chair les témoignages d’éventuels descendants, les contes et légendes qu’elle a inspirés… C’est dans la mémoire que se trouvent les clés de notre vivre-ensemble, que se trouve le sens du sacrifice consenti par des millions d’Algériens pour nous offrir cette patrie dont nous avons la jouissance mais aussi la charge.

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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 05:57

Paris, Musée de l'Homme…

http://www.libre-algerie.com/paris-musee-de-lhommepar-brahim-senouci/11/09/2016/#sthash.VC0RESxZ.dpbs

A Paris, au Musée de l'Homme, il y a des milliers de crânes, 18.000 pour être précis. Ils sont presque tous accessibles au public. Trente six (ou trente sept?) sont plus difficiles d'accès. Ils sont entreposés dans les caves du Musée, dans des cartons enfermés dans des armoires métalliques. Ces crânes ont une histoire…

En 1849, deux ans après la défaite de l'Emir Abdelkader, l'Algérie "pacifiée" est le siège d'un terrible massacre dans la ville-oasis des Zaatcha. Une colonne lourdement armée, commandée par le Général Herbillon, est opposée à une armée de résistants algériens, conduits par d'anciens compagnons de l'Emir Abdelkader, notamment le Chérif Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit Boubaghla, Mohamed Benallal Ben Embarek, le Cheïkh Bouziane, Moussa El-Derkaoui et Mokhtar Ben Kouider El Titraoui. La bataille, du 17 juillet au 26 novembre 1849, est terrible. Au prix de très lourdes pertes, plus de 1.500 hommes, l'armée française réussit à investir l'oasis. Le massacre peut commencer. Personne ne trouve grâce aux yeux d'une soldatesque ivre de violence. Les femmes sont torturées et meurent dans d'atroces souffrances. Des bébés ont la tête fracassée contre les murs. Tout ce qui vit et respire est détruit, méthodiquement. Il ne reste aucun survivant hormis, selon le Général Herbillon, "un aveugle et quelques femmes". Les leaders de la rébellion font l'objet d'un traitement particulier. Ils sont décapités et leurs têtes exposées en public pour décourager d'éventuelles velléités de sédition. Ces têtes se retrouvent dans les cabinets des médecins militaires, grands amateurs de restes humains, et finissent au Musée de l'Homme, d'abord comme trophées de guerre, puis comme "objets d'études scientifiques".

Et depuis? Depuis, elles y sont encore!

Bref rappel: au nombre des curiosités macabres présentes au Musée de l'Homme, il y avait (à l'imparfait) des têtes maories (peuples premiers de Nouvelle-Zélande), des têtes de guerriers kanaks (peuples premiers de Nouvelle-Calédonie), la fameuse Vénus Hottentote (esclave sud-africaine née au 18ème siècle et exposée comme un phénomène de foire en Europe avant de finir au Musée de l'Homme). Ces restes ont été rendus à leurs patries respectives. La France ne l'a pas fait de bonne grâce. Elle a cédé face aux exigences des peuples et des gouvernements de Nouvelle-Zélande et d'Afrique du Sud et de la société kanak.

Les dirigeants algériens ont-ils engagé des démarches auprès de leurs homologues français? Ils auraient pu le faire dès 2011, quand l'anthropologue Farid Belkadi les a alertés sur l'existence de ces crânes. Il n'en a rien été. La pétition qu'il a lancée à ce moment n'a pas eu d'impact. J'ai, pour ma part, initié une nouvelle pétition qui a eu une audience plus large, puisqu'elle a recueilli près de 29.000 signatures. Les autorités ont alors été contraintes de réagir. Elles l'ont fait sur leur mode habituel qui combine le mystère et la rodomontade. Les déclarations enflammées du début du mois de juillet ont cédé le pas au silence. On apprend tout de même par des brèves dans la presse, incidemment, que le ministre des anciens moudjahidine aurait adressé une demande de restitution de ces restes. Personne ne connaît la teneur de ce courrier, la qualité de son destinataire, la réponse qu'il aurait suscitée. Cette question engage bien plus que le sort des crânes de nos résistants et leur inhumation dans la patrie pour laquelle ils ont accepté de mourir, de voir mourir leurs femmes et leurs enfants: il s'agit de réparer l'insulte faite à la dignité de notre peuple.

A quoi bon?, nous susurre notre vieille compagne d'infamie, la haine de nous-mêmes. Quelle dignité pouvons-nous défendre quand notre pays se déchire, se corrompt, voit ses jeunes lui préférer le risque de finir dans le ventre poissonneux de la Méditerranée?

Plutôt que de se complaire dans le lamento sans fin sur les illusions perdues, de choisir la facilité du fatalisme, honorons l'immense dette que nous avons contractée vis-à-vis de nos martyrs. Il n'y a pas d'autre moyen de la régler en faible partie que de manifester notre reconnaissance envers eux en exigeant que les restes de nos résistants soient rendus à leur terre. Commençons par ce geste simple, qui consiste à signer la pétition sur le site :

https://www.change.org/p/restitution-des-t%C3%AAtes-des-r%C3%A9sistants-alg%C3%A9riens-d%C3%A9tenues-par-le-mus%C3%A9e-de-l-homme.

En leur manifestant ainsi notre considération, peut-être retrouverons-nous un début de considération pour nous-mêmes, une once de fierté qui soit autre chose que le slogan ridicule du "nif"…

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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 06:55

Sans mémoire, quel devenir ?

http://www.latribunedz.com/article/20632-Sans-memoire-quel-devenir?

Il est vrai que l’Algérie a recouvré son indépendance en juillet 1962. Il est vrai que l’armée française a battu en retraite en abandonnant ses supplétifs, ce qui en dit long sur l’estime que la puissance coloniale portait à ceux de ses sujets qui choisissaient de la servir… Il est vrai que, depuis, nous sommes gouvernés par des Algériens du cru et que, en apparence, la France ne nous dicte plus notre ligne de conduite. La réalité est plus complexe et, pour tout dire, moins reluisante…

Inutile de revenir sur l’état de l’Algérie. Plus d’un demi-siècle après la Libération, le bilan n’est guère flatteur. Les culpabilités sont multiples mais elles relèvent d’une origine unique : la prise du pouvoir par un clan qui a refusé, qui refuse encore aujourd’hui, de prendre acte de son échec et de s’inspirer enfin de l’esprit du Congrès de la Soummam en appelant au rassemblement des forces et à un retour à la politique. Dessaisi de la maîtrise de son destin, renvoyé à sa condition humiliante de sujet, le peuple recru d’épreuves a choisi la voie du renoncement et s’est contenté durant un demi-siècle du rôle de spectateur sardonique et amer de la décrépitude de sa patrie. Et puis - last but not least- il y a la culpabilité de la colonisation et de sa stratégie de destruction méthodique de notre être culturel… Bien sûr, le colonisateur a toléré les écoles coraniques où le bon peuple apprenait le Coran sans rien comprendre de son contenu. En revanche, elle a combattu méthodiquement les médersas qui s’inscrivaient dans une politique d’alphabétisation et d’éveil de la conscience politique du peuple. Le colonialisme a globalement réussi hélas dans cette entreprise d’acculturation et de destruction de notre mémoire qui lui assure aujourd’hui les faveurs de tant de nos compatriotes ignorants de ses crimes abominables. Cette faveur se manifeste avec de plus en plus d’éclat. Ainsi, il y a de plus en plus d’enfants algériens qui ne parlent QUE le français et qui ne comprennent pas un mot d’arabe. Il y a également un retour discret mais notable de la toponymie coloniale. Des groupes de jeunes Algériens se créent sur les réseaux sociaux et font référence à la toponymie coloniale. Ainsi, Skikda redevient Philippeville et ces jeunes gens qui activent sur Facebook se disent Philippevillois.

La mémoire, c’est elle qui nous construit, c’est grâce à elle que nous apprenons, c’est dans la mémoire qu’est notre rédemption, nous dit Estelle Laughlin, survivante des camps de concentration nazis. Le vide mémoriel, réalité de l’Algérie d’aujourd’hui, ne peut qu’engendrer et amplifier ce phénomène de recherche d’identité de substitution. Face à ce vide, la mythologie coloniale qui décrit un pays prospère, fait de grasses prairies et de frais vallons, de villes propres, de plages lumineuses et de places illuminées pour les bals du samedi, constitue un pôle d’attraction évident.

Bien sûr, la dilapidation de l’argent du pétrole, la corruption effrénée, la perte du sens moral, resteront comme les legs principaux du Pouvoir auquel nous sommes soumis. Mais le plus grave est la dissolution du tissu mémoriel, consécutive à une politique criminelle qui a abouti à la confusion entre guerre de libération et fiches communales, sources de profits pour des dizaines de milliers de personnes censées avoir participé à la libération du pays. Ce sont elles qui soutiennent le Pouvoir et lui assurent sa pérennité. C’est cette politique clientéliste qui a disqualifié, aux yeux de nos concitoyens les plus jeunes, l’épopée de la guerre d’Indépendance, son cortège de souffrances, ses centaines de milliers de morts, et qui se solde aujourd’hui par l’élan amoureux pour la Nation coupable de ces souffrances et de ces centaines de milliers de morts. Ce n’est pas la moindre des victoires du colonialisme que cette victoire posthume qu’il est en train de remporter sans avoir besoin de recourir aux charges mortelles de sa soldatesque.

Quiconque est renvoyé à la porte du temps se condamne à être renvoyé du lieu. Quiconque se défait de sa mémoire, assistant les bras ballants à sa disparition se condamne à sortir de l’Histoire, voire à une disparition physique à brève échéance. L’oblitération du passé engendre une profusion de souvenirs apocryphes, construits selon l’humeur du moment, convoqués en tant que serviteurs fallacieux d’un projet suicidaire. Le séparatisme rampant se nourrit de cette provende dispensée en abondance par l’imagination débridée d’un peuple qui a aboli son passé.

Quand le jardin de la mémoire commence à se dessécher, on prend soin des dernières plantes et des dernières roses avec une affection encore plus grande. Pour empêcher qu’elles flétrissent, je les mouille et je les caresse du matin au soir : je me rappelle, j’essaye de me rappeler pour ne pas oublier, Orhan Pamuk (Le livre noir, Gallimard, 1996)

Notre jardin se meurt, dans l’indifférence. A ce rythme, dans quelques années, notre histoire aura disparu. Les habitants d’une ville qui s’appellera Alger, sans référence à un quelconque chapelet d’îles, ou Icosium ou qui n’a pas de nom passeront à proximité d’un étrange monument regroupant des photos défraîchies de combattants en haillons, un centre commercial, des boîtes de nuit où vient s’encanailler la jeunesse Tchitchi, à quelques encablures de l’improbable agglomérat de Diar Chems (les bien mal nommées maisons du soleil). Personne n’y reconnaîtra la lointaine velléité d’un gouvernement falot pour couler dans le béton la mémoire d’une guerre oubliée. L’anisette y coulera à flots, dans un entre-soi de pieds-noirs et d’indigènes assimilés, les autres ayant été rendus à leur fonction initiale consistant à squatter le décor…

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 09:53

QUESTIONS

  1. Hormis l’objectif de restitution à l’Algérie des restes mortuaires des martyrs de la résistance algérienne, quelles sont les motivations de votre initiative ?

Cette question me hante depuis que j’en ai eu connaissance, en 2011, quand l’historien Belkadi l’a révélée au public. L’idée que des restes de résistants algériens risquent de finir dans de vulgaires cartons, dans des armoires métalliques, dans un musée français, au cœur de la capitale de la nation à laquelle ces résistants devaient leur martyre m’était insupportable. Le fait que nos autorités n’aient jamais engagé de démarche pour exiger leur rapatriement, m’était tout autant insupportable. Enfin, le fait que notre peuple n’ait pas exprimé son indignation, alors même que cette situation avait été rapportée dans les journaux en 2011, m’était également insupportable. Si vous permettez cette digression personnelle, je suis fils de chahid. Mon père est mort, officiellement en 1958, mais ma famille n’a jamais pu récupérer son corps. Mort sans sépulture donc… Je n’avais pas besoin de cela pour être sensible à cette question mais, à l’évidence, cela a compté dans ma détermination à assurer une sépulture pour ces résistants héroïques qui ont, unanimement, refusé de se rendre aux forces coloniales et qui ont combattu jusqu’à la mort.

  1. Le nombre de signataires a dépassé le cap des 2000. Votre initiative contribue à faire connaître aux Algériens et Français les horreurs perpétrées en Algérie par la colonisation française. Travaillez-vous avec l’historien Ali Farid Belkadi, qui a été à l’origine, en 2011, de la découverte ? Quelle est la suite de votre initiative ?

Nous en sommes à plus de 3000 signataires… Je n’ai pas de contact avec Monsieur Belkadi. Je l’aurais rencontré avec plaisir. Il n’a pas souhaité rejoindre cette initiative. Quelles que soient ses motivations de l’heure, je lui suis reconnaissant d’avoir ouvert cette fenêtre sur l’horreur coloniale. Nous réfléchissons avec des amis aux suites à donner à cette initiative. Plusieurs pistes sont envisagées. Je vous en ferai part dès que nos réflexions aboutiront. Pour l’instant, la priorité est de faire grossir le nombre des signataires. C’est cela qui nous donnera la force pour mener cette opération à bien, c’est-à-dire jusqu’à la cérémonie qui présidera à l’enterrement de ces résistants, même si rien ne subsiste d’eux que des crânes secs, et à l’hommage de la Nation et du peuple algérien.

  1. Le Musée de l’Homme de Paris s’est dit «prêt» à restituer les restes mortuaires et qu’il n’attendait que les décisions politiques, expliquant qu’il faut une demande de l’Etat représentant les familles de ces résistants. Envisagez-vous une autre initiative en direction des autorités algériennes si les choses restent en l’état ?

Il avait fait, à peu de choses près, la même déclaration en 2011. Nous savons qu’il ne revient pas au directeur du musée de restituer ces restes. Seule, une décision politique pourra dénouer la situation. Nous sommes conscients de cela. Mais nous agissons en tant que citoyens Algériens. Notre position est une position de principe. Nous interpellons le Musée de l’Homme parce que c’est lui qui détient ces restes. C’est sur lui que nous mettons la pression. Nous escomptons évidemment que cette pression sera fatalement transférée aux échelons politiques qui seront astreints à répondre. On peut imaginer qu’il y aura un dialogue entre les autorités d’Algérie et de France. Notre but est de faire que cette procédure advienne le plus rapidement possible. Il y aura donc certainement une action en direction des autorités algériennes pour qu’elles se mobilisent enfin, a fortiori qu’elles ne soient pas un facteur de freinage.

  1. Vous déplorez le manque d’implication des Algériens à cette initiative, en raison du fait que la majorité des signataires de la pétition émanent de ceux qui vivent en France. Comment pensez-vous faire impliquer davantage d’Algériens et quel est votre message en leur direction.

Oui, nous le déplorons en effet. Mais nous l’inscrivons dans le contexte difficile de l’Algérie d’aujourd’hui. Notre peuple vit un état inquiétant d’anomie, de désespoir, qui fait le lit d’un certain nihilisme. Dans sa majorité, il ne croit plus en lui-même et il ne pense plus pouvoir retrouver la maitrise de son destin. Certains de nos compatriotes, pour expliquer nos maux actuels, montrent du doigt… l’indépendance ! Ils ont oublié la grande misère, les massacres, les enfumades, les camps de regroupement, l’analphabétisme, la famine, qui ont rythmée la vie sous la botte coloniale. C’est terrible. L’aboutissement de cette initiative pourrait contribuer à retrouver un peu d’estime de nous-mêmes, un peu d’attrait pour l’effort collectif, un peu de confiance dans les vertus du dialogue, un peu de foi dans le fait que nous constituons une communauté de destin…

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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 06:57


Le Japon et nous

http://latribunedz.com/

Image peu banale, un vieil homme de 82 ans s'avance vers un pupitre et déclare avoir des doutes sur sa propre capacité à régner sur son pays. Il laisse entendre qu'il est près d'abdiquer, parce qu'il estime qu'il n'est pas en possession de toutes les capacités nécessaires pour remplir sa fonction.

Cet homme s'appelle Akihito. Il est le Mikado, l'Empereur du Japon, 125ème successeur d'une très longue lignée dynastique. Son père, Hiro-Hito est le dernier des empereurs de droit divin. Il est célèbre pour avoir annoncé la capitulation de son pays en 1945, après le largage de bombes atomiques étasuniennes sur les villes d'Hiroshima et de Nagasaki. Redescendu sur terre, dépossédé de ses pouvoirs par la Constitution dictée par le Général Mac Arthur, il a perdu beaucoup de son aura et son fils, Akihito, a accentué la banalisation de la fonction d'empereur. C'est précisément cette banalisation qui lui a permis de s'adresser en toute simplicité à ses compatriotes et leur annoncer son prochain retrait du Pouvoir. Il l'a fait debout, d'une voix claire...

Sous nos latitudes, les dynasties ne sont pas de droit divin, mais de droit familial. Nos dirigeants accèdent au pouvoir par des voies obscures et leur principale préoccupation est de s'y maintenir. Même malades, mutiques, aphasiques, ils ne se résignent pas à abandonner une fonction qu'ils ne sont plus capables d'assurer. Lorsque la mort étend son ombre sur leurs têtes, ils n'ont rien de plus pressé que d'introniser un de leurs descendants. Songeons aux tentatives de Moubarak ou de Kaddafi pour imposer leurs rejetons comme successeurs.

La conception même du pouvoir est particulière. Ceux qui l'occupent ne se sentent tenus par aucune contrainte, par exemple celle d'assurer l'éducation, le logement, le suivi sanitaire de leurs administrés. Bien au contraire, ceux-ci sont perçus comme une gêne, un fardeau. Pour prévenir les risques de rébellion, le recours est, soit de faire donner la troupe, soit de distribuer quelques menues prébendes. Le plus souvent, hélas, la population se prête au jeu et se comporte elle-même en prédatrice des biens publics. Le plus sûr moyen de garantir sa pérennité pour un régime de cette nature est en effet de corrompre sa propre population.

Serait-ce donc une fatalité que de n'avoir le choix qu'entre le silence et l'exil, intérieur ou extérieur, et l'"adaptation" au modèle dominant et la participation, avec ou sans états d'âme, à la grande braderie de la Nation ?

Il y a bien une troisième voie, la moins commode sans doute. C'est le refus obstiné de toute compromission, le rejet de toute tentation d'accélérer le cours des choses ou d'obtenir des faveurs indues en glissant un billet au bon endroit et au bon moment. Tout le monde en Algérie se plaint de la corruption et tout le monde, ou presque, la pratique. Elle s'est tellement banalisée que des imams l'ont "halalisée" par un tour de passe-passe consistant à remplacer le mot "tchipa" par le mot "cadeau".

Après le terrible tremblement de terre de Fukushima, les Japonais manquaient de tout, de nourriture, de médicaments, d'eau… Des camions-citernes leur fournissaient des jerricans d'eau, disposés sur le sol. Chacun venait se servir, à hauteur de ses besoins. Celui qui n'avait besoin que d'un jerrican n'en prenait qu'un, celui qui avait besoin de plus prenait plus… Le plus frappant dans cette foule, c'était l'absence totale de toute suspicion. Personne n'imaginait qu'un compatriote puisse tricher en pareille circonstance.

Une telle scène est-elle imaginable chez nous ? Certes, les catastrophes, comme les inondations de Bab-El-Oued ou le séisme de Boumerdès, ont donné lieu à des scènes de courage et de dévouement extraordinaires. A Bab-El-Oued, des jeunes sachant à peine nager se sont jetés à l'eau pour sauver des vies. A Boumerdès, des volontaires ont afflué de tous les coins d'Algérie pour venir gratter la terre avec leurs ongles, dans l'espoir de retirer quelques vivants des décombres. Mais il ne faut pas occulter la part de la malversation, de corruption, qui a permis ces tragédies, les immeubles construits à la diable ici, l'absence d'entretien des systèmes d'évacuation des eaux là.

Ces mêmes jeunes pourraient très bien vendre des appartements dans des immeubles qu'ils savent dangereux sans avoir l'impression de violer la morale. La norme, en Algérie, c'est la disjonction qui s'opère dans les esprits entre l'attitude individuelle et le constat collectif. Tous, nous nous croyons innocents et nous continuons à alimenter la corruption de nos minuscules lâchetés quotidiennes, tellement minuscules que nous les croyons inoffensives. Quel mal y a-t-il à obtenir un passe-droit pour une consultation médicale, un logement, l'ajustement à la hausse d'une note d'examen ?

Eh bien oui, il y a un mal. Ce sont ces petits arrangements avec l'honnêteté qui assoient les régimes les plus corrompus. Les choses changeront si nous changeons, si nous cessons ce jeu aussi stupide qu’hypocrite qui consiste à accuser la terre entière d’être la cause de nos malheurs, tout en continuant à alimenter la noria de notre malheur…


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