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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 07:29

UN SEUL MONDE !

http://www.latribunedz.com/article/18287-Un-seul-monde-

Le XXème siècle a apporté le pire et le meilleur. Dans le pire, il y a eu les hécatombes des deux guerres mondiales, la destruction des juifs d’Europe et des Roms, le génocide des Tutsis au Rwanda, celui des Cambodgiens sous le régime des Khmers rouges, les convulsions sanglantes dans les colonies d’Afrique et d’Asie.

Dans le meilleur, il a été notamment le siècle des décolonisations. Toutefois, les indépendances reconquises n’ont pas tenu toutes leurs promesses. En Afrique, le lot de la plupart des pays libérés est fait de pandémies et de guerres intestines, à l’ombre de dictatures prédatrices. Les anciennes puissances tutélaires n’ont pas abdiqué tout leur pouvoir. Elles continuent d’intervenir dans les affaires de ces pays, s’assurant ainsi leur approvisionnement en matières premières achetées à vil prix.

Le champ symbolique n’est pas exempt d’un traitement post-colonial inégal. Les mémoires meurtries de l’esclavage et de la colonisation, longtemps en sommeil, se réveillent. Le Manifeste culturel panafricain d’Alger de 1969 a mis en avant l’exigence de la restitution des éléments du passé : archives, objets d’art, restes mortuaires…, des anciens peuples colonisés, le retour de ces éléments étant de nature à contribuer à un développement conforme à l’"identité culturelle" des peuples. Le Manifeste postule que cette restitution doit permettre de combler les trous de mémoire. Elle peut aussi être le symbole d’une volonté de réconciliation.

Les relations entre l’Algérie et la France peuvent être lues à travers ce prisme.

Le retour à Alger en 2003, sous la présidence de Jacques Chirac, du sceau du Dey Hussein Pacha, qui avait scellé sa reddition en 1830, est un exemple de gage d’une volonté de réconciliation. Il y a un contre-exemple : la France, par la voix de la ministre de la défense, Michèle Alliot-Marie a refusé en 2006 de restituer le Canon d’Alger, Baba Marzoug, saisi en 1830. Les prétextes avancés sont hautement contestables. Sont ainsi invoqués l’appartenance du Canon au patrimoine historique de la Défense et le fait qu’il commémore, dit-elle, "un épisode glorieux de l’histoire de nos armées". L’épisode "glorieux" en question est l’invasion de l’Algérie. Là, il n’est plus question de réconciliation, mais d’une exaltation de la "geste" coloniale qui rappelle le débat parlementaire de 2005 sur le caractère positif de la présence française en Algérie. Le Canon d’Alger est considéré par la France comme un trophée de guerre, tout comme les têtes de résistants décapités, exposés dans des musées parisiens durant des décennies comme titres de gloire, puis comme objets d’études scientifiques pour pérenniser leur séquestre.

Cette valse-hésitation est dommageable. Les blessures de la mémoire ne peuvent s’accommoder de calculs politiciens. Elles ne peuvent s’estomper qu’au prix d’une politique déterminée de transfert méthodique des objets mémoriels, des anciennes métropoles vers les pays libérés dont ils proviennent. Garder quelque prise de guerre que ce soit ne peut être perçu que comme le signe de la volonté de l’ancienne puissance tutélaire de conserver une sorte de primat symbolique sur ses anciens sujets. C’est peut-être ce primat qui favorise le maintien d’un tête-à-tête étouffant entre l’ex métropole et ses anciennes possessions. C’est lui qui paralyse celles-ci, les empêchant de se déployer et de s’ouvrir au monde. C’est lui qui borne leur rétro horizon aux dates auxquelles elles ont été investies. C’est lui qui les cantonne au rôle subalterne de lieux de déploiement de l’Histoire de leurs envahisseurs d’hier. Il y a un hiatus colonial. En Algérie, le regard ne porte pas au-delà de 1830, vers le pays de l’avant. L’indépendance n’a pas éteint la nostalgie de cet avant, aussi désiré que réputé inconnaissable. Il est bien connu que les mutilés souffrent couramment de douleurs dont ils ont l’impression qu’elles viennent du membre absent. Le siège de notre souffrance est dans l’avant.

L’incapacité à le visiter fait de cet avant l’instrument protéiforme qui alimente les prurits séparatistes. En Algérie encore, la bataille fait rage, avant contre avant, Algérie arabe contre Algérie berbère, Algérie francophone contre Algérie arabophone, détestation réciproque d’Algéries aussi multiples que mythiques, exclusives les unes des autres, convoquée pour alimenter le brasier qui menace de dévorer l’Algérie réelle. Sortir de cette logique infernale suppose de retisser patiemment les fils pour rétablir le lien, passerelle fragile, entre aujourd’hui et l’avant. Il faut retrouver, dans notre palimpseste, le pays qui respire sous la mythologie coloniale. Pour cela, il faut rapatrier les éléments qui concourent à le reconstituer. Il faut remettre en place les signes qui témoignent de sa présence, les objets, les contes, il faut retrouver dans certaines de nos attitudes actuelles des réminiscences du passé. C’est un impératif. L’indépendance n’aura de sens que si notre rétro horizon cesse d’être borné par une date, 1830. Elle ne sera complète que si nous reprenons possession du pays de l’avant. C’est là que se trouvent les fondations, les signes qui nous convaincront que nous sommes une communauté de destin, que nous disposons d’une mémoire partagée qui a transcendé tout au long des siècles nos différences.

Le passé est réputé être un champ de mines. La crainte de s’y aventurer est souvent plus forte que le désir de la découverte. Dans notre cas, il n’y a aucun doute possible. C’est le choix de ne pas savoir qui est porteur du pire. C’est ce choix-là qui est en train de nous conduire à constituer méthodiquement un champ de mines terriblement actuel…

Plus généralement, le monde ne retrouvera la paix que par le parachèvement des indépendances et l’intégration réelle des nouvelles nations dans une communauté internationale qui ne serait plus le faux nez d’un Occident arcbouté sur son leadership, insoucieux de reconnaître ses torts immenses envers une majorité de l’humanité qu’il a réduite en esclavage, colonisée et massacrée, et qu’il vassalise aujourd’hui en la cantonnant au seul rôle de pourvoyeuse d’aliments de son propre bien-être. Il peut dès à présent donner des gages de sa volonté de s’inscrire dans une logique de paix et d’égalité en rendant à qui de droit le fruit de ses innombrables rapines.

Quelle belle façon ce serait de marquer le XXIème siècle que de le placer sous le signe : UN SEUL MONDE !

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Published by Brahim Senouci
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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 15:02

Le théorème du buffle

http://www.libre-algerie.com/le-theoreme-du-buffle-par-brahim-senouci/14/06/2016/#sthash.oMKMY0eo.dpbs

La télévision passe un document animalier, banal à première vue. Je regarde d’un œil distrait. Un énorme troupeau de buffles puissants pâture dans l’herbe nouvelle d’une savane revigorée par la pluie. Face à eux, une dizaine de lions affamés contemple avec un désir sauvage cette masse de viande goûteuse. De temps en temps, quelques félins se détachent du groupe et s’élancent en direction des buffles. Ceux-ci, aussitôt, se rassemblent, s’agrègent pour former une muraille infranchissable. Pour être mieux compris, ils s’avancent en bloc et c’est en bloc qu’ils se mettent à pourchasser des lions battant pitoyablement en retraite. Ce scénario se répète, à l’identique. Les buffles prospèrent, alors que les lions s’affaiblissent et maigrissent à vue d’œil. Et puis, un soir, un petit de buffle se détache du troupeau. Sa mère court à sa rescousse, se détache du reste de la harde. Les dix lions s’élancent. Pendant que l’un d’entre eux étouffe le petit de souffle putride en collant sa gueule sur son museau, les autres partent à l’assaut de la mère. Le troupeau, surpris, pris de panique, s’égaille dans tous les sens, abandonnant leur congénère qui ne tarde pas à s’écrouler sous les puissants coups de boutoir de la meute affamée. Ce soir là, les lions font bombance. Ils reprennent de la vigueur. La faim revient. Leurs forces sont intactes, autant que leur courage. Ils s’élancent une nouvelle fois vers le troupeau qui, au lieu de recourir à la parade qui lui avait permis de survivre, se disperse, ce qui permet aux prédateurs de s’emparer d’un des nombreux buffles isolés. Des semaines durant, le nouveau scénario se répète, implacable. Dès que le besoin se fait sentir, les lions vont se servir. Ce sont eux qui prospèrent à présent, tandis que le troupeau de buffles s’amenuise…

La défaite des buffles est due à la perte du sentiment collectif, elle-même liée à la perte de la confiance de chacun envers ses congénères. La stratégie de survie était fondée sur le groupe. C’est au groupe que revenait la protection de tous. Cette stratégie doit être adossée à la certitude de chaque élément de pouvoir compter sur la protection de ses deux flancs, de ne jamais offrir de prise aux crocs des prédateurs. Ces certitudes enfuies, chaque buffle doit assurer sa survie par lui-même. Il a peu de chances d’y parvenir face à une petite armée de félins parfaitement consciente de sa force et de sa cohésion.

L’Algérie à présent…

L’allusion est transparente. Nous pratiquons les deux types de défiance, verticale vis-à-vis d’un pouvoir honni et de sa faune de prédateurs, horizontale envers nos concitoyens. Nous pratiquons le chacun-pour-soi sous toutes ses formes. Cela consiste à poser ses ordures devant la porte du voisin, à accepter de vivre dans un immeuble sale et sans eau. Nous pourrions imaginer une entente entre copropriétaires ou colocataires pour engager des dépenses minimes qui permettraient d’en finir avec ces inconvénients. Ils ne le font pas parce qu’ils sont obsédés par le risque de "se faire avoir". Certains immeubles abritent des centaines de familles. Il arrive que des résidents tentent de convaincre leurs voisins de mener une action collective. La proposition est toujours, ou presque, accueillie avec faveur. Un trésorier est désigné, un devis établi, l’écot de chacun calculé. Il suffit que, parmi les centaines de résidents, un seul refuse de payer pour que le projet s’écroule. Pas question de "se faire avoir"… A Sig, dans les années 70, l’EGA installe le gaz naturel. La ville est en effervescence. Les techniciens s’affairent. Il y a deux types de tuyaux, des gros et des moins gros. Les techniciens garantissent à la population qu’il n’y a aucune différence entre les deux. Les gens hochent la tête d’un air entendu, tout en réclamant un gros tuyau. Evidemment, une fois qu’une grande partie des maisons ont été équipées, il ne reste plus que les "moins gros". Les "malheureux" qui doivent s’en contenter (on leur a dit que c’était à prendre ou à laisser) font grise mine, hurlent au favoritisme, agonisent ceux de leurs voisins qui ont bénéficié du "favoritisme" en question. Petite anecdote vécue : un citoyen algérien veut acheter du miel, mais pas n’importe quel miel. Il a appris, en effet que les apiculteurs de la région en produisent deux sortes. L’une est de couleur crème, l’autre tire vers le noir. La deuxième est réputée supérieure. Cet homme connait bien ses compatriotes. Il a parfaitement intégré les codes qui permettent de se mouvoir en milieu hostile. Il demande à l’apiculteur, avec beaucoup d’insistance, du miel de couleur crème, et il refuse par avance quoi que ce soit d’autre. Le marchand, après avoir réfléchi, lui répond qu’il n’en a plus, qu’il ne lui reste que du "noir", que c’est à prendre ou à laisser. La mine contrariée, notre ami finit par accepter en maugréant et en ajoutant qu’au point où il en est, il en prendra quatre kilos…

Ces anecdotes peuvent prêter à sourire. Elles n’en suscitent pas moins la gêne, voire l’inquiétude. Si nous voulons subir le sort des buffles qui ont égaré leur logiciel de survie, il faut que l’on retrouve le nôtre. Nous ne l’avons pas perdu complètement. Il perce çà et là, dans les manifestations d’hospitalité et de solidarité qui perdurent. Nous devons retrouver le sens, celui d’une communauté de destin et de partage. Durant les débordements d’enthousiasme qui ont suivi la victoire de l’équipe d’Algérie face à l’Egypte à Oum Dourmane, des foules immenses avaient investi les rues de nos villes. Il n’y a eu aucune agression, aucun geste déplacé dans ces foules aux mixités multiples, de genres, d’âges, de conditions sociales. Le moteur de l’agressivité est la haine de soi, forme intime de la haine des autres, mais aussi, mais surtout la peur. Celle-ci nait du sentiment de solitude lié au fait qu’on ne croit plus à l’existence d’une main secourable. C’est la peur du buffle qui sent le souffle du lion sur sa croupe et voit sa harde se disloquer totalement. L’estime de soi s’accompagne naturellement de l’estime et la confiance des autres. Le moment privilégié de la victoire sur l’Egypte en terre soudanaise s’est estompé. De toutes façons, on ne peut construire une communauté que ne rassemblerait que l’amour du football. On peut le faire en multipliant les actions positives. On peut par exemple signer et faire signer une pétition déjà évoquée dans une précédente livraison*… Le succès de ce genre d’opération produit à petite échelle un effet Oum Dourmane, à ceci près qu’on peut le rendre pérenne…

*http://www.libre-algerie.com/de-lavantage-detre-en-retard-par-brahim-senouci/31/05/2016/#sthash.iRJDWioC.dpbs

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 19:16

De l’avantage d’être en retard…

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La litote est une figure de rhétorique qui consiste à en dire moins pour laisser entendre davantage. Elle peut être illustrée par un exemple qui parle aux lecteurs et qui consisterait à dire que l’Algérie ne va pas très bien… Il ne s’agit pas ici de dérouler encore une fois le lugubre chapelet des échecs, la triste compilation des occasions manquées, la somme des dégâts moraux infligés à une population recroquevillée sur un conservatisme têtu, bouclier dérisoire contre l’appel du gouffre. Cela a été dit, mille fois, et répété tous les jours en boucle, partout, dans un ressassement sinistre…

Comment en sortir ? Le combat politique ne perd jamais ses droits. Mais il doit sans doute se départir pour l’heure de sa dimension habituelle de concurrence entre projets, entre partis, pour intégrer la donnée locale d’une désespérance quasi ontologique, fille de la haine de soi implantée en nous par deux siècles de mise à l’écart du monde. Cette désespérance n’est pas que le résultat de l’échec. Elle y contribue. Nous sommes nombreux à avoir fait cette expérience simple, dans une conversation de café. Quelqu’un tente timidement de dégager quelque chose de positif dans notre paysage plombé. Aussitôt, les autres font front pour s’opposer à cette vision qualifiée de « naïve ». L’"importun" n’a plus qu’à battre en retraite et le jeu de massacre peut reprendre.

Une pétition*, dont je suis l’initiateur, appelle au retour en Algérie de têtes de résistants détenus en France, au Musée de l’Homme de Paris, depuis 1849, à la fin de la furieuse bataille des Zaatchas dans laquelle ces résistants se sont illustrés avant de succomber. Une quinzaine de jours après son lancement, elle a recueilli plus de mille signatures. Succès d’estime, là où on était en droit d’attendre un déferlement de soutiens, mais succès encourageant quand même au vu de l’état de prostration de notre société. L’ambition de cette pétition, évoquée dans un précédent article**, ne se limite pas au simple transfert de ces restes en Algérie. Son succès serait celui de la société algérienne, posant un acte positif qui pourrait contribuer, même modestement, à une amélioration de l’estime de soi de notre peuple. Des centaines de messages d’encouragement autorisent cet espoir. Certains, beaucoup moins nombreux, restent marqués du sceau de la haine de soi. Il en va ainsi de celle d’un facebooker méprisant qui demande si « ces têtes sont destinées à un bouzellouf », et qui nous enjoint de « laisser tranquilles ces résistants qui ont la chance d’être en France, rêve de tous les Algériens… » Certains notent le caractère tardif de cette demande. C’est vrai que près de deux siècles se sont écoulés depuis la bataille des Zaatchas. Et si ce retard était bénéfique ? Et si cette initiative, et d’autres du même style, arrivaient à point nommé ? On sent une sorte de frémissement dans la population algérienne, l’attente d’une rupture avec un processus de dévalorisation et de déclassement. Il y a sans doute un désir de sens, d’horizon, l’envie d’une perspective élargie, le sentiment que c’est possible, comme en témoignent les réactions enthousiastes à l’annonce d’une success story algérienne aux Etats-Unis ou ailleurs.

C’est vrai, nous avons accumulé des retards énormes, dans à peu près tous les domaines. Nous sommes contraints d’acheter la plus grande partie de notre nourriture à l’étranger. L’industrie nationale est obsolète. L’administration est un facteur de blocage, plutôt qu’un instrument de facilitation. L’éducation est un désastre. Pire encore, l’absence d’une politique linguistique raisonnée a encouragé l’émergence de ce sabir infâme, limité à quelques mots, dont la pauvreté est proportionnelle à la violence des échanges verbaux, voire physiques. Cette langue est trop pauvre pour permettre à la nuance, gage de la sérénité des débats, de s’exprimer.

Des chercheurs ont proposé récemment une thèse stimulante sur "l’avantage d’être en retard". J’y reviendrai dans une prochaine livraison. Pour l’heure, elle peut se résumer ainsi. L’émergence de nouvelles technologies résulte d’un mouvement de longue haleine. Ce mouvement n’est pas linéaire. Il passe par des échecs, des révisions, avant d’arriver à maturité. L’idée de ces chercheurs est que les nouveaux arrivants, c’est-à-dire les pays en développement, pourraient faire l’économie des avatars inévitables liés à la mise au point des avancées technologiques et gagner ainsi un temps considérable. Il ne s’agit pas non plus du "raccourci" emprunté par l’Algérie au temps des "industries industrialisantes" et qui s’est soldé par l’achat d’usines clés en mains, voire produits en mains, et qui s’est traduit par les éléphants blancs que le gouvernement s’emploie à maintenir à flot. Gagner du temps ne dispense pas de la connaissance et de l’intégration du processus de mise au jour d’une nouveauté. De plus, il n’est pas interdit d’étendre cette notion à d’autres domaines. Il n’est pas inapproprié de s’inspirer de l’expérience de pays comme la Belgique ou la Suisse, qui ont fait face à la question du plurilinguisme, ni de celles de pays comme le Japon, qui ont eu des velléités de simplification d’une langue jugée trop compliquée et comment ils en sont revenus…

Certes l’Algérie est actuellement en queue de peloton dans le monde nouveau qui se construit, mais pourquoi ne pas faire de ce retard un avantage ?

*https://www.change.org/p/la-direction-du-mus%C3%A9e-de-l-homme-restitution-des-t%C3%AAtes-des-r%C3%A9sistants-alg%C3%A9riens-d%C3%A9tenues-par-le-mus%C3%A9e-de-l-homme

**http://www.libre-algerie.com/quand-je-me-regarde-je-me-desole-quand-je-me-compare-je-me-console-par-brahim-senouci/24/05/2016/#sthash.uss6Fvjp.OfwCJfAc.dpbs

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26 mai 2016 4 26 /05 /mai /2016 08:34
Compatriotes ?

http://www.latribunedz.com/article/17585-Compatriotes-?

Compatriotes ?

Une lointaine réminiscence…

Septembre 1995. Je suis dans un train de banlieue qui me ramène de l’Université de Cergy vers Paris. J’ai quitté l’Algérie il y a quelques semaines, et la tragédie solaire qui s’y déroule. Mon cerveau est aussi brumeux que le paysage que traverse ce morne tortillard en ce samedi désert. Le wagon est quasiment vide. En fait, nous ne sommes que deux personnes à l’occuper. L’autre voyageur est aveugle. Une canne blanche et des lunettes noires en attestent. Je ne crois pas qu’il se soit rendu compte de ma présence.

Le train s’approche de la gare Saint-Lazare. Avant d’arriver à quai, il s’immobilise quelques instants, sans doute pour des problèmes de régulation du trafic. Pensant être arrivé, l’aveugle se lève, essaie d’ouvrir la porte, sans succès, s’énerve, s’angoisse. Je le rassure alors en lui expliquant que la porte est bloquée parce que le train n’est pas encore à quai. Rasséréné, il se rassoit près de moi. Nous engageons la conversation, sur le temps qui va, nos occupations respectives… Il me loue pour ma discrétion et vitupère les porteurs de walkman qui lui imposent d’habitude leurs rythmes obsédants auxquels il est d’autant plus sensible que sa cécité a accentué son acuité auditive. Au beau milieu de la discussion, il me demande si je suis… Toulonnais ! Je lui réponds que non. C’est votre accent, me dit-il, qui m’a laissé croire que vous l’êtes.

Le train s’ébranle enfin et s’arrête définitivement à quai. Nous descendons ensemble. Il me prend le bras avec une grande familiarité et m’annonce qu’il me réquisitionne pour l’accompagner jusqu’à sa station de métro. J’accepte bien volontiers. Chemin faisant, nous devisons. Il convient que, effectivement, mon accent n’est pas tout à fait toulonnais et me prie de lui dire d’où je viens. Je satisfais sa curiosité en lui révélant que je suis algérien. Vraiment ? s’écrie-t-il. Et il se lance dans un long monologue d’où ressortent son amitié pour Youcef, secrétaire de l’Union des Aveugles d’Alger et, surtout, sa connaissance intime des soubresauts politiques qui agitent l’Algérie, en proie à une vague de terreur. Aucune subtilité ne lui échappe, rien de la querelle sur l’interruption du processus électoral de janvier 1992, rien des dissensions entre partis dits démocratiques. Il m’apprend quelque chose que, comme l’écrasante majorité de mes compatriotes, j’ignorais totalement et qui provoque son indignation. C’est le fait que, avant le premier tour des fameuses élections législatives, une disposition avait été adoptée par le gouvernement, permettant à tout citoyen de voter en lieu et place d’un ascendant, d’un descendant, d’un frère ou d’une sœur souffrant d’un handicap dûment certifié. Ce détail lui avait été révélé par Youcef, l’aveugle algérois. Une si parfaite connaissance de l’Algérie m’amène à lui demander si nous sommes compatriotes. Pas du tout, répond-il, je suis français. En fait, mes vrais compatriotes sont mes amis aveugles d’Alger, de Stockholm ou du Cap. Nous sommes les enfants du même pays obscur…

Qu’est-ce qu’un compatriote ? Qu’est-ce qui fonde ce rapport particulier à des gens qui sont plus que des voisins, qu’on aime ou qu’on déteste davantage que des banals colocataires ? Peut-être le partage d’une longue mémoire, d’un inconscient collectif commun, dans lequel s’entrechoquent des images de chiens aux babines rouges plongeant leurs gueules dans les entrailles de milliers de cadavres, aux alentours de Sétif, Guelma et Kherrata, les youyous de femmes rythmant la marche du futur chahid vers la guillotine coloniale. Mais c’est aussi la mémoire tenace d’un pays auguste, mettant l’entraide et la solidarité au rang de vertus cardinales.

En reste-t-il quelque chose ? Qu’on en juge…

Eté 2015. Je roule sur l’autoroute d’Oran derrière un poids lourd, immatriculé à Sétif. Il mord largement sur la file du milieu, ce qui m’empêche de le doubler. La voie de gauche est la propriété de voitures survitaminées roulant à tombeau ouvert. Il faudrait donc que ce camion se rabatte sur la droite, mais il s’y refuse. Appels de phare, klaxons, injures, rien n’y fait. Finalement, il finit par s’écarter, de très mauvaise grâce et je peux enfin doubler. Je me rends compte alors, en regardant dans mon rétroviseur, qu’il a accéléré et qu’il semble me poursuivre ! De plus, il multiplie les appels de phare et me fait de grands signes de la main pour me demander de m’arrêter. Ça ne ressemble à rien de détaler sur des kilomètres pour fuir un homme seul. Je m’engage donc sur la bande d’arrêt d’urgence. Il me précède et vient se ranger juste devant moi. Nous descendons en même temps de nos véhicules respectifs. Je constate que ce très jeune homme ne manifeste aucun signe d’hostilité. Il se contente de m’annoncer que ma roue arrière droite pose problème. Comment cela ? Elle vibre d’une drôle de manière, me répond-il, elle donne l’impression de vouloir se détacher. Le mieux, ajoute-t-il, c’est de la démonter. Je me rends à cette suggestion. J’ouvre le coffre. Il se précipite pour se saisir, avant que je puisse le faire, du cric et de la manivelle. « Pas la peine de te salir », grommelle-t-il. Il enlève la roue et nous constatons tous deux que le pneu est déchiré, quasiment fendu, probablement sur le point d’éclater ! « Tu me dois un repas », me dit-il. Il installe la roue de secours en restant sourd à mes protestations Je le remercie et commets l’indélicatesse de lui proposer de l’argent (« des bonbons pour les enfants »). Il se met en colère et retourne précipitamment à son camion. Ne voulant pas sans doute rester sur cette mauvaise impression, il se retourne une dernière fois vers moi en me disant « Bon voyage, 3ammou ! »

Oui, nous sommes une communauté de destin façonnée par l’Histoire. Oui, nous avons en partage beaucoup plus que ce que nous croyons. Plongeons sans crainte dans le labyrinthe de notre mémoire. Nous y trouverons la force de nous extraire de cette gangue qui nous immobilise, qui nous empêche de changer un cours des choses qui nous mène à l’abîme…

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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 18:13

Quand je me regarde, je me désole. Quand je me compare, je me console…

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Ce vieil adage est souvent de mise. Pas en Algérie. Quand on voit l’état de nos universités, on se désole. Quand on se compare à d’autres nations, on se… désole encore davantage. Même chose quand on considère le classement des pays en matière de la liberté de la presse, de l’indépendance de la justice, ou de l’ampleur de la corruption. Toujours scotchés aux plus mauvaises places !

Ce qui suit est une illustration, une de plus, de cette funeste habitude…

Le 28 août 2014, une étrange cérémonie se déroule dans l’amphithéâtre du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, établissement de tutelle du Musée de l’Homme. Quatre totems encadrent deux petits cercueils déposés par une délégation kanak, venue spécialement de Nouvelle-Calédonie. Dans ces cercueils se trouvent les crânes d’un illustre chef de guerre, Ataï et de son sorcier, le "Méche". Tous deux ont trouvé la mort en 1878, lors de l'insurrection menée par les indigènes kanaks contre la colonisation française. Cent trente-six ans plus tard, l'Etat français s'est résolu à les restituer à leurs descendants. Il aura donc fallu cent trente-six ans d’un combat acharné pour parvenir à cette heureusedécision. En 1988, le gouvernement Rocard signe avec le mouvement indépendantiste les Accords de Matignon qui prévoient, entre autres, la restitution de ces restes. Cette promesse n’a pas été tenue. Des manœuvres dilatoires sont opposées aux demandes des clans kanaks. Le Muséum annonce la perte des crânes avant de les "découvrir" dans ses sous-sols en 2011. Dans une dernière tentative pour les conserver, le Muséum exige qu’ils soient remis aux descendants qu’il faudrait retrouver à l’aide de tests ADN. Les Kanaks s’y refusent et lui opposent la mémoire des généalogies kanaks, qui a le dernier mot. Notons que le crâne d’Altaï avait d’abord été présenté comme un trophée de guerre avant d’être qualifié d’"objet d’études scientifiques".

Le 9 mai 2011, la ville de Rouen organise la cérémonie de restitution d’une tête maorie à la Nouvelle-Zélande. Hormis le fait que, pour les Maoris, le lien avec ces les ancêtres revêt un caractère crucial, cette restitution est le symbole d’un combat global pour la reconnaissance de leurs droits. En même temps, l’Allemagne, la Suède, la Norvège rendent deux têtes tatouées ainsi que des ossements maoris. Un musée national dédié aux cultures maorie et néo-zélandaise a été chargé depuis 2003 du rapatriement des restes humains, notamment de quelques cinq cents têtes scarifiées et tatouées, dérobées par des voyageurs.

Le 3 juillet 2015, le Musée de l’Homme est saisi par le ministère argentin des affaires étrangères d’une demande de restitution d'un crâne ramené en France par un explorateur, le comte Henry de La Vaulx. Ce crâne serait celui du fils du Cacique Liempichun Sakamata, l'un des chefs de la tribu Tehuelche, originaire de Patagonie. Le collectif Guias, une association d’anthropologues argentins, relaie cette exigence, avec le soutien des autorités argentines. Ces restes sont d’une importance capitale. Pour les Tehuelche, "le cercle de la vie se ferme quand on revient à la terre mère. Sans le retour de leurs ancêtres, leur monde spirituel est incomplet".

En août 1880, huit Inuits quittent Hébron, au Labrador. Ils décèdent en Europe l’année d’après. Leurs restes ont été retrouvés en France. La communauté canadienne du Nunatsiavut exige leur retour au Canada.

La communauté aborigène d’Australie exige le rapatriement des restes des membres de sa communauté. On en trouve partout en France, notamment en Angleterre et en France. Les autorités australiennes appuient ces demandes. Il y a sans doute une part d’hypocrisie dans ce soutien. Il n’est ainsi pas question pour autant de rendre aux aborigènes les terres qui leur ont été volées par les Blancs.

En 2012, le Sénégal réclame le retour au pays du squelette du roi Diatta de Casamance, actuellement en France. Ce roi s’était opposé aux conquérants français et s’était laissé mourir de faim. Tout comme Ataï, il était passé du statut de trophée de guerre à celui d’"objet d’études scientifiques".

Sarah Baartman est née en Afrique du Sud en 1789. Elle a vécu esclave dans une ferme avant d'être vendue comme attraction au début du XIXe siècle. Elle avait en effet des caractéristiques anatomiques qui en faisaient un monstre de foire et lui ont valu son célèbre surnom de « Vénus Hottentote ». Après sa mort à Paris, en 1815, son squelette, ainsi qu’un moulage de plâtre reproduisant ses parties génitales furent exposées au Musée de l’Homme et servirent à illustrer les idées racistes en vogue à l’époque, professées notamment par Cuvier. En 1974, le squelette fut relégué dans les réserves du musée, suivi deux ans plus tard par le moulage. En 1994, sous la présidence de Nelson Mandela, les autorités sud-africaines exigèrent la restitution des restes de Sarah Baartman afin de lui offrir une sépulture et lui rendre ainsi sa dignité. Cette demande se heurte d’abord à un refus des autorités et du monde scientifique français au nom du patrimoine inaliénable de l'État et de la science. En 2002, la France accède enfin à cette demande. Sarah Baartman repose désormais chez elle…

En 1845, l’oasis de Zaatcha a été le siège d’une bataille meurtrière. Les résistants opposèrent, deux mois durant, une résistance farouche aux puissantes colonnes du général Herbillon. Les Français ont eu 1500 tués et blessés “sans compter les victimes du choléra”. Malheureusement, l’issue fut terrible. Les populations furent massacrées sans merci. Les leaders de la révolte connurent une fin tragique. La tête du Cheikh Bouziane fut fixée à la baïonnette d’un fusil, à la baguette duquel fut pointée celle de son fils et sur la capucine du même fusil fut ajustée celle du chérif Moussa al-Darkaoui. Leurs crânes, ainsi que ceux de nombre de leurs compagnons furent exposés au Musée de l’Homme avant d’être entreposés dans de vulgaires cartons, enfermés dans des armoires métalliques. Elles y sont toujours, le gouvernement algérien n’ayant pas eu le même réflexe que les leaders d’Australie, de Nouvelle-Zélande, de Nouvelle-Calédonie, d’Afrique du Sud…

La société algérienne a le droit de suppléer à ces carences. Une pétition exigeant le retour des restes des résistants des zaatchas circule depuis peu. Voici le lien qui permet d’y accéder…

https://www.change.org/p/la-direction-du-mus%C3%A9e-de-l-homme-restitution-des-t%C3%AAtes-des-r%C3%A9sistants-alg%C3%A9riens-d%C3%A9tenues-par-le-mus%C3%A9e-de-l-homme?recruiter=9203092&utm_source=petitions_show_components_action_panel_wrapper&utm_medium=copylink

Quand je me regarde…

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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 20:03

Rêvons debout !

http://latribunedz.com/article/17446-Rever-debout-?

Tout le monde se souvient de la célèbre phrase de Gramcsi : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Cette phrase, d’une terrible actualité, résonne de manière tragique à nos oreilles. Les monstres sont ceux d’un terrorisme inhumain qui sème la mort de manière aveugle, au Nigeria, au Cameroun, au Tchad, en France, en Belgique… Oui, je sais, l’habitude n’est pas de classer les pays dans cet ordre. Le classement serait inversé. Pire encore, les premiers cités ne figureraient même pas dans le palmarès de l’horreur. Eh bien, cette habitude ferait partie de ces monstres, comme en feraient partie ces milliers de gens richissimes qui gouvernent la planète en n’oubliant pas de la pressurer et de planquer le fruit de leur rapine quotidienne à des « paradis » fiscaux peu regardants sur les mauvaises effluves que dégagent les montagnes d’argent qu’abritent leurs banques. Il y a aussi ceux qui n’omettent pas de tirer parti du meurtre d’innocents attablés aux terrasses de cafés, ou réunis par un concert de musique, pour faire avancer des causes inavouables. Voici untel faisant le rapprochement obscène entre la tragédie belge et celle que vivrait au quotidien l’Etat d’Israël, sans préciser que l’Etat Belge, certes lesté d’une lourde histoire coloniale, n’opprime, n’occupe, ne massacre, ne soumet à un blocus illégal PERSONNE. Ce genre de rapprochement constitue le plus efficace des combustibles à la haine et donc à la multiplication des vocations terroristes…

Il n’y a pas que des monstres. J’ai écrit naguère que l’écologie pouvait constituer un facteur d’unité des nations et un levier pour hâter l’avènement de ce monde nouveau, égalitaire, édifié sur le primat absolu de la justice et de la démocratie pour tous ("Justice et écologie" http://brahim-senouci.over-blog.com/article-32236567.html). L’écologie n’a pas de frontières. Que la forêt amazonienne disparaisse et nous risquerions de mourir asphyxiés du fait de l’absence de ce poumon qui absorbe 40 % de notre gaz carbonique ! Qu’un petit volcan s’éveille en Islande et voilà que s’interrompt pour deux longues semaines le ballet des milliers d’avions qui sillonnent le ciel. Qu’un tremblement de terre détruise une centrale nucléaire au Japon et les Californiens découvrent les « joies » d’un Océan Pacifique déposant des particules aux radiations pernicieuses sur leurs côtes jusque là inviolées. Le simple bon sens devrait, DEVRA nous dicter de nous unir pour faire face au danger de notre propre extinction.

Il n’y a pas que des monstres. Dans ce clair-obscur s’élève une clameur mondiale contre la corruption. Autant que les atteintes à l’écologie, la prédation généralisée, qui concerne autant l’Occident « vertueux » que le Sud, est de nature à mettre en cause le contrat qui lie, qui devrait lier, gouvernants et gouvernés. La corruption est ancienne. Elle a toujours fait partie du paysage. Les régimes dictatoriaux du Sud muselaient leurs peuples pour permettre à leurs dirigeants de s’enrichir en toute tranquillité. Les régimes « démocratiques » du Nord assuraient à leurs concitoyens une croissance ininterrompue (sur le dos des pays du Sud) qui les incitait à fermer les yeux devant des écarts jugés « minimes ». La corruption explose aujourd’hui, sur fond de recul des dictatures et d’appauvrissement relatif des peuples en Occident. Un ras-le-bol généralisé parcourt la planète, comme un frisson sur une échine épuisée. Il y a une exigence nouvelle de justice, de sens. Elle se traduit à Paris par cette magnifique initiative de « la Nuit Debout ». Retenons que ces militants d’un genre nouveau font école un peu partout en Europe. Ils proposent une innovation radicale. Ils ne revendiquent rien. Ils n’ont que faire d’une classe politique ringarde, médiocre, ne s’occupant que de sa propre pérennité. Ils inventent de nouveau le débat, l’échange, l’élargissement de la perspective. Les mots Palestine, boycott, migrants, trouvent vie et sens Place de la République !

Rêvons debout ! La véritable utopie serait de croire que le monde peut continuer ainsi, que des millions de Congolais peuvent continuer de mourir pour que nous ayons du coltan pour nos portables, que des centaines de milliers de Palestiniens continent de vivre parqués dans la dernière des réserves du monde, sous la férule israélienne et avec la complaisance de l’Occident. Le réalisme commande de mettre fin à cet ordre des choses mortifères et de se mettre vraiment à travailler à l’avènement de ce nouveau monde exempt de monstres, riche de promesses…

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17 mai 2016 2 17 /05 /mai /2016 18:45

Y a-t-il un mal algérien ?

http://www.libre-algerie.com/y-a-t-il-un-mal-algerien-par-brahim-senouci/17/05/2016/#sthash.qUyZ7JVU.dpbs

Oui, à l’évidence. Il se manifeste de différentes manières. Il y a la violence quotidienne, dans le trafic automobile, dans les stades, les urgences des hôpitaux, le huis clos familial… Il y a eu aussi, surtout, le déferlement de haine des années 90 qui s’est soldé par la mort, dans des conditions souvent atroces, de plusieurs dizaines de milliers de nos compatriotes.

Nous ne connaissons pas les racines de cette violence. Cette méconnaissance nous conduit à penser, inconsciemment, qu’elle nous est peut-être consubstantielle. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles nous cultivons « le vouloir ne pas savoir », l’autre nom du refoulement, de peur que des fantômes nous sautent à la figure si nous nous avisions de nous hasarder à une introspection trop profonde.

En Algérie, les débats tournent très souvent court. Se rendre au point de vue d’un contradicteur est presque impossible, chacun voulant préserver le refuge que constitue une position définitive, à défendre coûte que coûte. La nuance est quasiment inconnue et l’autocritique absente…

C’est ainsi que l’Algérie est intellectuellement figée et que la société s’emploie quotidiennement à veiller au maintien d’un ordre des choses qui, s’il n’est porteur d’aucune promesse, est réputé nous sauvegarder de nous-mêmes. En même temps, nous nous en voulons de notre apathie, de notre conservatisme étriqué, de nos petitesses. Nous exprimons notre frustration en accusant les autres, toujours les autres, en nous livrant à notre jeu de massacre favori qui consiste à agonir le pays, l’Etat, le gouvernement, la société d’injures.

Un concept a été proposé par le psychiatre M. J. Lerner il y un demi-siècle, la CMJ, ou Croyance en un Monde Juste. Le sujet est trop vaste pour être épuisé ici mais on peut en donner un bref aperçu. La CMJ consiste, au nom du postulat que le monde est nécessairement juste, à considérer que « les gens obtiennent ce qu’ils méritent et méritent ce qu’ils obtiennent », à estimer que les événements positifs arrivent aux gens bien et les événements négatifs aux gens mauvais. Avant Lerner, Myrdal remarquait en 1944 que l’on « justifiait souvent le traitement des groupes oppressés en clamant qu’ils ont mérité leur destin » et Goffman relève que, inconsciemment, l’infirmité physique est considérée comme une preuve d’imperfection morale, ou la sanction d’une faute commise par la victime ou ses ascendants. Lerner notait, sans surprise, que la pertinence de sa théorie était directement liée à la religiosité de la société concernée.

L’Algérie lui offre à l’évidence un cadre parfait. Cela fait bientôt deux siècles que notre peuple est sorti de l’Histoire, subissant après la longue période de soumission à un ordre colonial qui lui déniait toute existence, une dictature imbécile, le massacre de masse de la décennie noire, et le marasme actuel. Nous sommes sans doute tentés de croire, comme l’affirme Lerner, qu’une telle succession d’épreuves ne peut être fortuite et qu’elle doit avoir une justification obscure. Peu d’Algériens sont indemnes de cette logique mortifère. Chaque génération s’emploie, par ses silences et ses explosions de violence, à transmettre ce flambeau sinistre, en même temps que la recommandation tacite de ne pas chercher à en percer le mystère originel. Voici un terreau parfait pour le développement de la haine de soi, avec ses corollaires, la tentation du suicide altruiste, la défiance, voire la haine, à l’égard des compatriotes, miroirs renvoyant l’image dévalorisée de chacun. « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu hais », pourrait être la version algérienne du proverbe bien connu. Il est fréquent, à l’annonce d’une catastrophe, tremblement de terre ou inondations, d’entendre des Algériens regretter à voix haute que cette catastrophe ne se soit pas produite en Algérie ! La CMJ est aussi un moyen commode de s’affranchir de l’obligation très terrestre de travailler pour améliorer sa condition, son environnement, peser sur les choix politiques des gouvernements successifs, garder un état de veille citoyenne permanent et dénoncer sans relâche les dérives mafieuses dont le Pouvoir est le théâtre. Un élément qui peut paraître anecdotique : dans tous les pays du monde, après les résultats du baccalauréat, les jeunes diplômés tentent de s’inscrire dans des filières susceptibles de les conduire vers les métiers dont ils rêvent. Il n’est pas question pour un aspirant océanographe de s’inscrire dans une école d’électronique, ni pour un danseur en puissance de postuler pour le grade d’ingénieur. Pas en Algérie… La carrière de nos jeunes bacheliers est déterminée par leurs notes au fameux examen. Si elles leur permettent de suivre des études d’architecture ou de médecine, ils seront contraints de s’engager dans ces filières. S’ils avaient des velléités de s’y soustraire, la pression familiale serait telle qu’elle ferait taire leurs rêves. C’est ainsi que, dès l’entrée dans l’âge adulte, nos jeunes gens sont dessaisis du droit de choisir leur destin. Rien d’étonnant à ce que leur ardeur au travail soit à l’image de leur « prédilection » pour un métier qui leur aura été imposé…

C’est avec ce système fondé sur une déresponsabilisation générale qu’il convient de rompre. Il y a encore de la place pour un discours appelant à cette rupture, à la fin du primat de la fatalité, à l’accès à une citoyenneté responsable. Il nous faut rouvrir le champ des possibles, le goût de la découverte, l’ardente obligation de vivre et de créer. Autrement, telles des ombres furtives, nous nous effacerons de la mémoire du monde et nous risquons de disparaître dans l’indifférence générale…

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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 13:34

Mémoire et devenir
Par Brahim Senouci

Dans Libre Algérie le 03 mai 2016

http://www.libre-algerie.com/memoire-et-devenirpar-brahim-senouci/03/05/2016/#sthash.nEmEBxjl.dpbs

Photo DR

Il y a, nichée au creux des monts du Dahra, une grotte du nom de Ghar El Frachih. Depuis peu, on peut y accéder sans peine : un escalier y a été aménagé pour faciliter la descente aux visiteurs, de plus en plus nombreux. Avant de l’emprunter, ils s’arrêtent devant une fresque noire qui évoque irrésistiblement le tableau de Picasso, Guernica : les mêmes bouches hurlantes, les mêmes corps désarticulés, les mêmes regards éperdus, les mêmes mères s’entêtant dans leur agonie à offrir la dérisoire protection de leur giron à des enfants déjà morts. Un texte sobre, en caractères dorés sur fond noir, raconte l’histoire de cette grotte, l’enfumade dont elle fut le théâtre le 19 juin 1845, dans laquelle périrent dans des souffrances indicibles 1500 membres de la tribu des Ouled Riah. Cette enfumade, ordonnée par Bugeaud et a été exécutée par Pélissier, deux officiers supérieurs que la France honore, en compagnie des Cavaignac, Voirol, Saint-Arnaud… en accueillant leurs cendres aux Invalides, un lieu que les Algériens connaissent bien depuis l’AVC présidentiel…

Les images se télescopent parfois. La tragédie convoque parfois son contraire, la farce. Relève de cette catégorie l’épisode du tweet commis par un premier ministre français particulièrement indélicat et qui, à l’évidence, n’a guère de considération pour l’Algérie.

De fait, cette initiative qui consiste à montrer au monde l’image d’un vieil homme terriblement diminué ne le grandit pas. Peut-être exulte-t-il du bon tour qu’il a joué à l’Algérie mais cela n’a pas vraiment d’importance. L’essentiel est ailleurs : dans cette incarnation forcée de l’Etat dans un vieillard aphasique, dont tout nous dit qu’il n’est plus aux affaires et que la fiction dont il est le « héros » a fait long feu.

L’essentiel est aussi dans la découverte de la désinvolture avec laquelle les plus hauts personnages de la République française traitent leurs homologues algériens sans encourir une réelle admonestation. Souvenons-nous de ces ministres de la République fouillés au corps dans les aéroports parisiens, au mépris des usages diplomatiques, sans réaction notable de l’Etat Algérien.

En fait, On ne sait si le grotesque l’emporte sur le scandaleux. Ces deux registres ressortent avec une évidence aveuglante quand ces « menus » incidents sont considérés avec l’enfumade des Ouled Riah en perspective. Ils constituent le fond de la pantomime de nos « gouvernants » dansant sur le rythme tragique des bœufs, des moutons et des ânes piétinant hommes, femmes et enfants dans leur bousculade effrénée vers la minuscule, la dérisoire poche d’air qui subsiste sur l’immense roche qui obstrue l’entrée de la grotte. C’est la danse des canards sur la musique du « Crépuscule des Dieux » de Richard Wagner…

Mais comment ces « canards » se maintiennent-ils au pouvoir depuis si longtemps ? Pourquoi le peuple ne leur signifie-t-il pas leur congé ?

La mémoire ! Bien sûr, les Algériens ont une vague connaissance des drames dont la période coloniale a été prodigue, notamment durant ses sept dernières années. Malheureusement, la désillusion a été quasi immédiate. La libération du pays s’est d’abord traduite par la guerre des wilayas et la prise du pouvoir par une coterie constituée des gens qui avaient le moins de légitimité pour y prétendre. Ces gens ont imposé le silence et l’obéissance aveugle au peuple qu’ils étaient censés avoir affranchi…

Ceux des dirigeants du FLN révolutionnaire qui étaient porteurs d’idéaux démocratiques et pluralistes ont dû s’exiler. Certains ont été tués. L’Algérie accédait ainsi à l’indépendance sous le sceau de la dictature et du primat de l’incompétence. Notre pays a glissé ainsi vers sa réalité actuelle, celle d’une proie mise à l’encan, promise après dépouillement total à l’enfer de l’éclatement dans une partition sanglante.

Vision pessimiste ? Réaliste en tout cas. Mais le pire n’est jamais sûr. Il l’est d’autant moins que le peuple est capable de prendre son destin en mains et travaille à déjouer MAINTENANT le scénario fatal. Cela suppose une prise de conscience de la réalité et de l’ampleur du danger. Cela suppose de secouer des décennies d’apathie et de renoncement. Ces conditions seront réunies en convoquant la mémoire des tragédies passées, en rappelant l’interminable cortège de nos morts qui nous dit l’immense tragédie qui a présidé à la libération de notre pays. C’est à l’aune de cette histoire tragique que nous devons nous mesurer, nous compter, nous imposer l’ardente obligation de parachever notre guerre de libération en nous libérant de nos chaînes intérieures. Notre point d’appui, notre patrie, se tiennent dans une mémoire oubliée, occultée, dont l’urgence commande d’en retrouver le fil. C’est à ce prix que nous redonnerons son sens au combat séculaire de nos aïeux…

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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 13:32

Changer…
Par Brahim Senouci

Dans Libre Algérie le 26 avril 2016

http://www.libre-algerie.com/changer-par-brahim-senouci/26/04/2016/#sthash.M0jxvGbr.dpbs

DR

Un bilan sommaire, un instantané plutôt, donne la mesure de l’état de l’abaissement de notre pays. A sa tête sévit, survit plutôt, un vieil homme malade dont la place devrait être auprès des siens, pour vivre avec eux le reste de son âge. Au lieu de cela, telle une statue de cire mutique, il accueille des visiteurs étrangers. Ces derniers participent généralement à la mise en scène grotesque qui voudrait faire croire au public que le président tient bien une tasse de café dans sa main droite et que la gauche esquisse un mouvement d’approbation. Personne n’est dupe, pas plus les visiteurs étrangers qui louent son « alacrité » que le bon peuple. Le dernier de ces visiteurs a brisé ce consensus en tweetant une photo qui ne laisse place pour aucun doute sur l’état réel du président « en exercice ».

Evidemment, le Conseil des Ministres ne se réunit plus. Les chantiers sont à l’abandon. La vie politique est réduite à sa plus simple expression. Plus grave encore, dans un monde troublé, lourd de menaces, qui requiert une vigilance sans relâche, nous sommes dans la pire des situations, celle de l’invisibilité d’un Pouvoir dont nous ignorons l’identité des détenteurs réels, les buts politiques qu’ils poursuivent, les raisons de leur acharnement à maintenir cette fiction grossière d’un leader jouissant des facultés requises pour affronter le gros temps qui s’annonce. Nous ignorons tout des metteurs en scène de la pièce qui se joue autour de ce vieil acteur ,pièce qui oscille entre une aimable comédie et un drame shakespearien.

Et le bon peuple là-dedans ?

Ecoutons La Boétie, plus connu pour son amitié avec Montaigne que pour son remarquable « Traité sur la servitude volontaire » :

Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante — et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir -, de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter — puisqu’il est seul — ni aimer — puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel.

Le peuple algérien correspond-il à ce tableau ? Il va même au-delà. Il n’a même pas besoin d’un tyran pour se soumettre. Il fabrique lui-même ses propres chaînes, en se complaisant dans un conservatisme étroit, en s’abîmant dans une bigoterie religieuse hors d’âge. Le principal sujet de conversation de ces derniers temps tournait autour de la licité des vêtements en cuir. Un anathème avait été lancé il y a peu contre cette matière réputée, selon un prédicateur en vogue, contenir du porc ! Voici donc les centres d’intérêt majeurs de nos compatriotes…

Il est vrai que le souvenir de la décennie noire, en particulier l’absence totale, absolue, de débat sur cette période de notre histoire, absence propice à un refoulement désastreux, lourd de violence latente, incite à un immobilisme supposé nous prémunir contre le retour de la tragédie. Erreur funeste… C’est par la verbalisation, la catharsis, que l’on peut sortir d’un traumatisme et retrouver la voie de la vie, du mouvement, de la tension vers l’universel. Le silence est gage de répétition.

Nous devons à Zakaria Kaddour-Brahim un superbe documentaire consacré à Zeddour-Brahim Kacem. Ce dernier, intellectuel brillant, fils de Cheikh Tayeb El Mhadji, grand imam de la ville d’Oran, devient l’un des acteurs de la Révolution algérienne. Délégué du PPAMTLD en Egypte, l assure la liaison entre le Bureau du Caire et les militants algériens.

Le 2 novembre 1954, il meurt sous la torture. Son cadavre, lesté de 70 kilos de plomb, est jeté à la mer… Rejeté par les flots, il est finalement enterré dans une fosse commune dans le cimetière chrétien de Bordj-El-Kiffan. Il est ainsi le premier étudiant algérien à connaître le martyre.

Ce bref résumé n’épuise pas le film. Le mérite principal de l’œuvre est de redonner une dimension humaine au martyr, mais aussi aux acteurs de l’époque qui y apparaissent, Hocine Aït Ahmed, Abdelhamid Mehri, Taleb El Ibrahimi… L’émotion naît de cette incarnation. Ces personnages qui ont marqué l’Histoire étaient avant tout des hommes, des êtres de chair et de sang. C’était, même s’ils s’en défendaient, des intellectuels, au sens de Gramcsi, c’est-à-dire immergés dans leur peuple, faisant corps avec lui. C’est pour lui qu’ils avaient sauté le pas pour verser dans le militantisme et l’action violente devenue inévitable. C’est pour lui qu’ils formaient des rêves de grandeur et de liberté. Ils auraient pu choisir la voie confortable de la réussite académique au prix d’un accommodement avec l’occupant. Ils ont préféré la clandestinité, la proximité de la mort. Ceux de nos compatriotes, hélas nombreux, qui expriment la nostalgie de l’époque coloniale, devraient se poser des questions sur la réalité de cette période « dorée » en observant le cheminement de ces jeunes gens vouant leur vie à la mise à bas du système colonial… Et si, plutôt que d’enfourcher d’improbables rafiots et finir dans le ventre de la Méditerranée, nos jeunes compatriotes choisissaient de s’investir dans leur pays ? Et s’ils choisissaient l’option de le changer plutôt que d’en changer ?

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27 avril 2016 3 27 /04 /avril /2016 07:13

Changer…

http://www.libre-algerie.com/changer-par-brahim-senouci/26/04/2016/

Un bilan sommaire, un instantané plutôt, donne la mesure de l’état de l’abaissement de notre pays. A sa tête sévit, survit plutôt, un vieil homme malade dont la place devrait être auprès des siens, pour vivre avec eux le reste de son âge. Au lieu de cela, telle une statue de cire mutique, il accueille des visiteurs étrangers. Ces derniers participent généralement à la mise en scène grotesque qui voudrait faire croire au public que le président tient bien une tasse de café dans sa main droite et que la gauche esquisse un mouvement d’approbation. Personne n’est dupe, pas plus les visiteurs étrangers qui louent son « alacrité » que le bon peuple. Le dernier de ces visiteurs a brisé ce consensus en tweetant une photo qui ne laisse place pour aucun doute sur l’état réel du président « en exercice ».

Evidemment, le Conseil des Ministres ne se réunit plus. Les chantiers sont à l’abandon. La vie politique est réduite à sa plus simple expression. Plus grave encore, dans un monde troublé, lourd de menaces, qui requiert une vigilance sans relâche, nous sommes dans la pire des situations, celle de l’invisibilité d’un Pouvoir dont nous ignorons l’identité des détenteurs réels, les buts politiques qu’ils poursuivent, les raisons de leur acharnement à maintenir cette fiction grossière d’un leader jouissant des facultés requises pour affronter le gros temps qui s’annonce. Nous ignorons tout des metteurs en scène de la pièce qui se joue autour de ce vieil acteur, pièce qui oscille entre une aimable comédie et un drame shakespearien.

Et le bon peuple là-dedans ?

Ecoutons La Boétie, plus connu pour son amitié avec Montaigne que pour son remarquable « Traité sur la servitude volontaire » :

Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante — et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir -, de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter — puisqu’il est seul — ni aimer — puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel.

Le peuple algérien correspond-il à ce tableau ? Il va même au-delà. Il n’a même pas besoin d’un tyran pour se soumettre. Il fabrique lui-même ses propres chaînes, en se complaisant dans un conservatisme étroit, en s’abîmant dans une bigoterie religieuse hors d’âge. Le principal sujet de conversation de ces derniers temps tournait autour de la licité des vêtements en cuir. Un anathème avait été lancé il y a peu contre cette matière réputée, selon un prédicateur en vogue, contenir du porc ! Voici donc les centres d’intérêt majeurs de nos compatriotes… Il est vrai que le souvenir de la décennie noire, en particulier l’absence totale, absolue, de débat sur cette période de notre histoire, absence propice à un refoulement désastreux, lourd de violence latente, incite à un immobilisme supposé nous prémunir contre le retour de la tragédie. Erreur funeste… C’est par la verbalisation, la catharsis, que l’on peut sortir d’un traumatisme et retrouver la voie de la vie, du mouvement, de la tension vers l’universel. Le silence est gage de répétition.

Nous devons à Zakaria Kaddour-Brahim un superbe documentaire consacré à Zeddour-Brahim Kacem. Ce dernier, intellectuel brillant, fils de Cheikh Tayeb El Mhadji, grand imam de la ville d’Oran, devient l’un des acteurs de la Révolution algérienne. Délégué du PPA-MTLD en Egypte, l assure la liaison entre le Bureau du Caire et les militants algériens.

Le 2 novembre 1954, il meurt sous la torture. Son cadavre, lesté de 70 kilos de plomb, est jeté à la mer… Rejeté par les flots, il est finalement enterré dans une fosse commune dans le cimetière chrétien de Bordj-El-Kiffan. Il est ainsi le premier étudiant algérien à connaître le martyre.

Ce bref résumé n’épuise pas le film. Le mérite principal de l’œuvre est de redonner une dimension humaine au martyr, mais aussi aux acteurs de l’époque qui y apparaissent, Hocine Aït Ahmed, Abdelhamid Mehri, Taleb El Ibrahimi… L’émotion naît de cette incarnation. Ces personnages qui ont marqué l’Histoire étaient avant tout des hommes, des êtres de chair et de sang. C’était, même s’ils s’en défendaient, des intellectuels, au sens de Gramcsi, c’est-à-dire immergés dans leur peuple, faisant corps avec lui. C’est pour lui qu’ils avaient sauté le pas pour verser dans le militantisme et l’action violente devenue inévitable. C’est pour lui qu’ils formaient des rêves de grandeur et de liberté. Ils auraient pu choisir la voie confortable de la réussite académique au prix d’un accommodement avec l’occupant. Ils ont préféré la clandestinité, la proximité de la mort. Ceux de nos compatriotes, hélas nombreux, qui expriment la nostalgie de l’époque coloniale, devraient se poser des questions sur la réalité de cette période « dorée » en observant le cheminement de ces jeunes gens vouant leur vie à la mise à bas du système colonial… Et si, plutôt que d’enfourcher d’improbables rafiots et finir dans le ventre de la Méditerranée, nos jeunes compatriotes choisissaient de s’investir dans leur pays ? Et s’ils choisissaient l’option de le changer plutôt que d’en changer ?

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