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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 07:33

Fin de partie ?

http://www.impact24.info/fin-de-partie/

Il y a dans l’air une atmosphère de fin de règne. Un tabou a été brutalement levé. Il s’agit de la loi du silence qui régnait dans les cercles du pouvoir. La guerre entre les clans n’a jamais cessé mais elle était jusqu’alors feutrée et ses échos n’arrivaient pas aux oreilles de la population. Celle-ci était réduite à supputer, à recevoir et à propager la rumeur. Fellag raconte une vieille anecdote datant de l’ère de Boumediene. L’expression, comme chacun sait, était alors étroitement verrouillée. « L’Unique », comme l’usage désignait la télévision nationale, diffusait beaucoup de documentaires animaliers. C’est ainsi qu’un soir, nous eûmes droit à un excellent film sur les éléphants. La fin était particulièrement émouvante. On y voyait le doyen du troupeau se détacher du groupe et se diriger à pas lents vers un lieu abrité des regards, s’y étendre et attendre que la mort vienne le prendre, instant que la caméra, immobile, a pu saisir. Le lendemain, il n’était plus question que de la nouvelle que venait d’annoncer en termes cryptés notre télévision nationale : la mort de Boumediene !

Aujourd’hui, en revanche, le déballage est public. Des généraux sont jetés en prison, décision bruyamment contestée par certains de leurs pairs, appuyée par d’autres. Est-ce une faillite des services de renseignement qui a été sanctionnée ou des représailles opérées par un clan contre un autre, ce qui laisse penser que des institutions républicaines peuvent être mises au service d’intérêts privés, illégaux sans aucun doute ? Nous n’en savons rien. Il est cependant légitime de s’interroger sur le choix du moment pour prendre le risque d’ébranler sérieusement les institutions dont l’Algérie s’est doté pour essayer de se prémunir contre les risques mortels dont est grosse cette dérive.

Pendant ce temps, le Président, grand absent, se soigne à Grenoble. On s’étripe, au sens propre, à l’Assemblée Populaire Nationale à propos d’une Loi de Finances Complémentaire qui annonce un grand tournant vers l’austérité. Cette loi est finalement votée. C’est peu de dire qu’elle est contestée par la population. Il est remarquable de noter que ce n’est pas tant son contenu qui pose problème. Au fond d’eux-mêmes, tous les Algériens reconnaissent que les subventions aux produits de première nécessité, l’ANSEJ, la (médiocre) médecine gratuite, les aides au logement…, ne sont pas le fruit d’une politique socialiste voulue par des gouvernements attentifs au bien-être de la population mais simplement de faibles retombées du niveau alors élevé des prix des hydrocarbures. Les Algériens savent également que ces retombées sont négligeables par rapport aux sommes colossales empochées par des intermédiaires véreux à l’ombre du système. Leur colère vient précisément du fait que cette politique d’austérité est imposée par l’équipe responsable de l’implantation d’un tel système, celui qui a présidé à la ruine du pays. Comment les ouvriers, les chômeurs, les déclassés sociaux, voire même l’embryon de classe moyenne, pourraient-il accepter cette misère annoncée quand les gazettes alignent les affaires relatant les détournements de milliards d’euros, sous la protection bienveillante de ce régime prétendument "converti" à l’économie vertueuse ?

Ce n’est pas tout. La scène internationale regorge de signes inquiétants. La mondialisation du terrorisme n’est plus une vue de l’esprit. L’Algérie est une proie tentante. Il y a aussi le différend avec le Maroc qui menace de basculer dans une guerre ouverte. Le roi Mohamed VI vient d’envoyer des troupes d’infanterie pour appuyer au sol l’offensive de l’Arabie Saoudite, du Qatar et des Emirats Arabes Unis contre les houthis du Yémen. On peut lire dans cette initiative un signe fort de l’intégration du Maroc dans la coalition qui, tout en bombardant Daesh, ne perd pas de vue l’ennemi principal selon elle (allié de circonstance pour l’heure), l’alliance entre le chiisme libano-iranien, le nouvel Empire Russe et l’ébauche d’un monde arabe libéré des pesanteurs sociologiques habillées de considérations religieuses hors d’âge. L’absence de l’Algérie comme acteur dans cette redistribution des cartes est inquiétante…

Résumons-nous. Les forces centrifuges n’ont jamais été aussi nombreuses, aussi cohérentes. Elles sont sociales, culturelles, psychologiques. L’Algérie a vécu une tragédie terrible qui s’est soldée par la mort de plusieurs dizaines de milliers de nos concitoyens, au début des années 90. Une amnistie sans conditions est venue clore ce chapitre sanglant. Le traumatisme n’a pas disparu pour autant. Il est présent, en surplomb, invisible. C’est lui qui dicte à notre peuple l’immobilisme dans lequel il se cantonne, croyant ainsi éloigner le spectre du retour de la tragédie. Erreur funeste : il y a toujours un retour du refoulé, et il se fait dans la violence.

Le pire cependant n’est pas toujours sûr. Il y a une lecture positive de cette crise. Une pédagogie intelligente pourrait en faire l’occasion pour notre société d’accéder enfin à la maturité politique, de dominer le prurit de violence qui la taraude et permettre l’ouverture d’un débat fécond, sans tabou, sur la place de la religion, la culture, l’éducation, l’identité, la Nation, toutes choses qui ont fait l’objet d’un déni bruyant jusque-là. Nous avons besoin de débattre pour nous constituer en communauté cohérente apte à produire elle-même les conditions de son épanouissement et l’élan vers le progrès. Le système actuel peut rendre un dernier service à ce pays. Cela ne rachèterait pas sa faute de l’avoir réduit à cet état de grand corps malade mais en atténuerait la portée. Ce service consisterait à initier, avec l’opposition actuelle, les intellectuels, les associations, un processus difficile de sortie de crise en bon ordre, processus de nature à permettre l’émergence d’une nouvelle classe politique, de nouveaux acteurs sociaux, à même de débarrasser notre peuple des liens qui entravent son élan vers le futur. A défaut, le Grand Moloch peut se préparer à se rassasier des innocents dont il fera son festin…

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30 novembre 2015 1 30 /11 /novembre /2015 22:06

Radicalisation de l’Islam ou islamisation de la radicalité ?

http://www.impact24.info/radicalisation-de-lislam-ou-islamisation-de-la-radicalite/

Pour appréhender le phénomène Daesh, le public occidental, intellectuels compris, parle souvent de "radicalisation de l’Islam" : il conviendrait plutôt de parler d’ "islamisation de la radicalité" …

Cette expression n’est en fait pas tout à fait nouvelle. Elle a couru en Algérie, sous différentes formes, au moment de l’apparition du FIS (Front Islamique du Salut), au début des années 90, peu avant le déclenchement de l’horreur de la décennie noire. C’est à ce moment-là que nous avons eu l’illustration in vivo de ce processus.

Le FIS était un mouvement de contestation radicale, non seulement du pouvoir en place, mais aussi du mode de vie de la société. L’un de ses leaders, en décembre 1991, après le premier tour des élections législatives qu’il venait de remporter et qui ont été annulées par l’armée, annonçait aux Algériens qu’ils devaient "modifier leur habillement et leur alimentation". Avant son irruption en politique, l’islamisme avait d’ailleurs déjà remporté ses premières victoires sociétales. Il avait réussi à imposer de nouvelles normes, toujours en vigueur aujourd’hui. La généralisation du voile est son œuvre. Il y a aussi des phénomènes moins visibles. A titre d’exemple, dans plusieurs villes d’Algérie, les morts étaient naguère accompagnés au cimetière par la célèbre "Burdah"

يا ربي صلي و سلم دائما أبدا

على حبيبك خير الخلق كلهم

كلي كمي يا دودة كلي لحمي و عظامي

خلي لي غير لساني باش نقابل مولايا...

Elle a disparu, parce que décrétée "hérétique". Les processions funèbres se font désormais dans le silence. De même, la lecture collective des versets du Coran est de plus en plus contestée. Elle résiste encore mais peut-être pas pour très longtemps… En fait, tout le travail du FIS est sous-tendu par une seule préoccupation : la simplification à l’extrême de la pratique religieuse, simplification obtenue en la débarrassant de ce que les islamistes tiennent pour des "innovations haïssables", y compris quand elles datent de plusieurs siècles !

Cette période a vu les rangs du FIS gonfler d’une manière démesurée. Les premières cohortes étaient formées d’anciens délinquants, porteurs d’une histoire lourde de violence. Leur adhésion au FIS ne s’est pas faite à l’issue d’un long chemin initiatique de découverte de la religion et de son message spirituel. N’ayant rien abdiqué de leur penchant pour la violence, ils ont trouvé en fait dans cette nouvelle voie l’occasion de lui fournir un exutoire, tout en faisant l’économie du long chemin vers une rédemption véritable. Beaucoup d’entre eux, tout en le reniant du bout des lèvres, évoquent encore aujourd’hui avec une pointe de nostalgie un passé de beuveries, de trafics, de vols, de bagarres, un passé sans morale. S’ils ont adhéré à l’idéologie islamiste, c’est en raison de la violence dont elle était porteuse. Des deux termes, c’est la violence qui est le préalable et non l’Islam. C’est donc bien d’une islamisation de la violence qu’il est question.

D’autres mouvements islamistes ont tenté de contester le leadership du FIS. Ces mouvements étaient dirigés par des leaders qui ne manquaient pas de charisme. Le plus illustre d’entre eux, feu Mahfoud Nahnah, avait tâté de la violence (et de la prison !) avant de se rallier à une stratégie pacifique. Tous ont globalement échoué dans leurs tentatives de supplanter le FIS… L’Islam confrérique, expression traditionnelle de la religion dans la société algérienne a certes pâti de sa proximité avec le Pouvoir. Il a pu résister toutefois à la déferlante islamiste et maintient encore aujourd’hui un pôle fragile de paix et de bienveillance. On peut encore (de moins en moins !) chanter les poèmes de Sidi Boumediene en version andalouse dans les concerts ou sous forme de superbes litanies reprises en chœur dans les veillées.

L’adhésion au FIS présentait l’immense avantage de ne comporter aucun examen de passage. Les recrues n’étaient pas astreintes à une quelconque rééducation religieuse. Il leur fallait simplement faire acte de détermination et de fidélité. On ne leur demandait pas de se défaire de leur pulsion de violence. Bien au contraire, elle était bienvenue dans un mouvement dont le principal atout était l’effroi qu’il inspirait.

Des jeunes gens apparemment sans histoires ont eux aussi rejoint le FIS. Dans le climat de l’Algérie en ruine de la fin des années 80, le désespoir les poussait vers ceux qu’ils percevaient comme étant les plus à même de renverser un régime honni. C’était aussi un moyen pour une génération sans repères de retrouver du sens, même si ce sens prenait une forme brutale.

De nos jours, en Europe, c’est dans les banlieues du déclassement, peuplées de jeunes en déshérence, sans horizon, porteurs de blessures intimes reléguées dans une sorte de trou noir de la mémoire, que s’est construite la figure de l’archétype du jeune terroriste. La violence contenue a trouvé un exutoire dans un retour imaginaire à un Islam largement fantasmé, réceptacle de toutes les frustrations accumulées. Les banlieues d’ailleurs n’en ont pas le monopole. Au sein de villes et de villages bien propres, ignorants des mixités culturelles, s’est forgé aussi un désespoir muet, insidieux, produit de l’absence d’horizon, de l’atmosphère de fin de cycle dans laquelle baigne le monde. C’est de ces lieux en apparence si paisibles que proviennent des jeunes gens aux yeux clairs qui optent pour une conversion express, se résumant souvent à une barbe clairsemée et une ample gandoura : ils partent en quête d’un sens absent dans le fol espoir de le débusquer dans le fracas d’une horreur apocalyptique. Il est vain de leur opposer la "douceur" d’un mode de vie que figure en raccourci une bière fraîche sur une terrasse un soir d’été. A l’hédonisme morose, dépouillé de toute spiritualité, que leur propose la société, ils opposent un autre oxymore, celui des fascistes espagnols : viva la muerte !

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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 07:56

Terrorisme(s)

http://www.impact24.info/terrorismes/

D’abord, une mise au point. Le terrorisme est un mode d’action, pas une idéologie. Il poursuit un but qui n’est pas forcément condamnable. Il y a même eu un terrorisme français qui s’est exercé durant l’occupation allemande. Rappelons que la finalité de ce dernier était la libération de la France du nazisme… Il y a eu des terrorismes palestinien, algérien, tamoul, basque, irlandais… Ils n’avaient pas pour finalité qu’eux-mêmes et ils n’avaient pas pour boussole un quelconque totalitarisme consistant à instaurer par la force une idéologie précise. C’était le fait de populations jouissant d’une identité nationale dont la réalité était niée par des régimes oppresseurs.

Le terrorisme résulte-t-il d’un choix ? En d’autres termes, des buts politiques à certains moments peuvent-ils être poursuivis par d’autres moyens que la terreur ? L’ETA est fille de la tragédie de Guernica, cette ville basque dont la population a été massacrée par les milices fascistes. La victoire de Franco interdisait toute possibilité pacifique de porter la voix des Basques. L’IRA est née de siècles d’asservissement de l’Irlande catholique par l’Angleterre, période marquée par la pauvreté et les famines récurrentes. Le grand écrivain Jonathan Swift en brosse un tableau dans une nouvelle qui constitue un extraordinaire condensé d’humour noir, - parue en 1723 !- et intitulée : « Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à charge à leurs parents et à leur pays et pour les rendre utiles au public ». Le FLN algérien est né après le mai 1945 qui a constitué l’acmé de la haine inexpiable que vouait l’écrasante majorité des Européens d’Algérie à des autochtones voués pour l’éternité à l’acculturation et à la servitude. Oui, cette date est aussi celle de la victoire sur le nazisme. Des soldats algériens démobilisés après s’être illustrés sur les champs d’une bataille qui n’était pas la leur ont appris à leur retour dans leurs foyers le massacre de leurs familles… Le FLN est né ce jour-là, sur la fin de l’illusion, d’un accès égal à la citoyenneté française pour tous les indigènes, en échange du renoncement à l’indépendance. Le promoteur de ce combat, Ferhat Abbas, homme de paix, s’est alors lui-même rallié au choix de la lutte armée… Un autre "terroriste illustre", Yasser Arafat avait choisi l’adieu aux armes et la voie du dialogue pour permettre à la nation palestinienne d’émerger. "La paix contre les territoires", tel était son slogan. Cela a conduit aux accords d’Oslo qui ont en réalité permis à l’occupant israélien d’annexer toujours plus de terres et de procéder méthodiquement à la destruction de l’idée même d’un Etat.

Alors, oui, souvent, le terrorisme n’est pas une option parmi d’autres. Elle est la seule, hélas, laissée praticable par l’intransigeance d’une tyrannie aussi puissante qu’aveugle. Comme le disait Mandela, "terroriste" patenté : "C’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’a pas d’autre choix que de répondre par la violence. "

Cette grille d’analyse ne fonctionne pas pour Daesh. Ce monstrueux avorton ne doit pas être rangé dans la catégorie des mouvements dont il est question plus haut. La théâtralisation morbide qui entoure chacun de ses actes montre bien que le terrorisme de Daesh n’a pas d’autre finalité que lui-même.

Il ne faut cependant pas oublier les circonstances de sa naissance. C’est, sans conteste, le produit de l’opération de brigandage international menée par Bush et Blair en Irak en 2003. Cette opération a non seulement abouti au démantèlement du pays, mais aussi surtout à la marginalisation brutale de la minorité sunnite qui le dirigeait jusqu’alors. Ce sont des éléments de cette minorité qui ont créé ce groupe, sans doute pour retrouver leurs positions perdues. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes que l’hyper islamiste et hyper terroriste Daesh ait été fondé par des baathistes naguère laïcs ! Le monstre a su prospérer dans le champ clos des guerres communautaires. Il a aussi profité du démantèlement de la Libye (merci, la France de Sarkozy !) pour élargir ses horizons et sans doute aussi pour s’approvisionner en armes. C’est ce qui lui permet de commettre des attentats horribles à travers le monde.

La question qui est posée est celle de son attractivité, dont témoigne le nombre des jeunes gens qui rêvent de la Syrie. Les auteurs des attentats ne sont pas des levantins mais des banlieusards européens. A cette aune, la réaction officielle française est problématique. Attribuer les attentats à la haine du mode de vie occidental, de la musique, des bières sirotées en terrasse est bien courte. Elle est également très grave puisqu’en creux, elle laisse entendre que cette haine a une sorte de caractère ontologique, qu’elle serait consubstantielle à l’Islam. Cela rappelle l’interrogation faussement candide de Bush se demandant "pourquoi on ne nous aime pas". Il est vrai que cela évite d’aborder des questions gênantes, sur les discriminations à l’embauche, sur l’absence d’une mémoire meurtrie, peuplée des fantômes du temps des colonies et de l’esclavage, dans l’imaginaire national.

Le combat contre Daesh doit donc s’accompagner d’un déminage du passé, condition nécessaire et hautement salutaire pour éviter l’irruption d’un énième clone, encore plus monstrueux…

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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 08:20

Paris, et le monde de demain

http://www.impact24.info/paris-et-le-monde-de-demain/

Voilà un sujet de chronique qui s’impose de lui-même. Il s’agit bien sûr des attentats qui ont frappé Paris dans cette soirée du 13 novembre 2015. Le bilan est connu : près de 130 morts et plusieurs dizaines de blessés.

Cela nous renvoie à l’atmosphère familière dans laquelle a baigné l’Algérie, une décennie durant, à cette différence près que les attentats de ce type y étaient quotidiens, bien plus meurtriers, et bien plus barbares dans leur mode d’exécution… Il convient de rappeler l’ostracisme et la solitude totale, absolue, dont notre pays a été l’objet. Il ne s’agit en rien de relativiser les attentats de Paris mais de dire que les scènes dramatiques auxquelles ont assisté les Français hier ont des précédents, en Algérie notamment. C’est pourquoi les Algériens, dans leur immense majorité, sont plus particulièrement portés à éprouver de la compassion envers les victimes innocentes de la folie des hommes.

Le temps est à l’émotion. Il faut laisser celle-ci s’exprimer pleinement, dans le rassemblement solidaire. Pourtant la raison ne doit pas perdre ses droits. Rien ne serait pire qu’une lecture erronée du drame parisien.

Déjà, des voix bien connues s’élèvent, celles-là même qui déversent leur haine télévisuelle, qui annihilent l’intelligence et installent à tout prix une grille de lecture dans laquelle un ennemi stéréotypé, essentialisé, est déclaré coupable pour l’éternité…

Le simplisme alimente la haine. Les va-t-en guerre le savent bien, eux qui s’évertuent à caricaturer la réalité. Ils arrivent parfois, hélas, à leurs fins. C’est ainsi que, sur la base d’un mensonge avéré, l’Irak a été démantelé. C’est ainsi que Daesh est né ! La Libye a connu le même sort : sous prétexte d’éliminer un dictateur, on a détruit le fragile équilibre qui maintenait une relative cohésion entre les différentes tribus qui constituent ce pays. A présent, la Libye constitue une réserve inépuisable de terroristes et d’arsenaux à ciel ouvert où l’on trouve la fine fleur de la technologie militaire occidentale.

Bush mène une retraite paisible sur les greens de golf des Etats-Unis. Blair a été nommé représentant du quartette pour la Paix au Proche-Orient. Aux dernières nouvelles, il aurait même un plan de résolution du conflit israélo-palestinien ! Netanyahu agite le spectre du nazisme quand l’Union Européenne prend une bien timide initiative qui consiste à étiqueter les produits israéliens issus des colonies que le monde entier, Etats-Unis compris, déclare illégales. Quant à Sarkozy, il aspire à présider de nouveau aux destinées de la France.

La diplomatie, art délicat, exclut la brutalité. Son échec est synonyme d’entrée en guerre. Les leaders occidentaux doivent se le rappeler sans cesse, surmonter leur force et éviter de se conduire comme des éléphants dans un magasin de porcelaine, ignorants des dégâts qu’ils occasionnent et de leurs retombées à terme. A défaut, ils continueraient de semer la colère et la haine et de livrer la jeunesse désemparée des pays victimes aux prophètes de malheur.

Aujourd’hui, il est problématique pour un Européen d’aller se dorer sur une plage tunisienne, de prendre un avion pour Charm-el-Cheikh. Les files d’attente s’allongent dans les aéroports en raison de contraintes de sécurité de plus en plus lourdes. Il sera de plus en plus compliqué de dîner au restaurant, d’assister à un concert ou d’aller au stade pour supporter son équipe favorite. Cette situation ne peut que s’aggraver. Les espaces de liberté vont se réduire de plus en plus. A terme, c’est un horizon d’appauvrissement et de guerre qui se dessine.

Fatalité ? Non. Pour démentir cette sombre perspective, il faut une tout autre politique, respectueuse des peuples. Tant que l’Occident s’accommodera de la mort de millions de Congolais pour garantir son approvisionnement en coltan (matériau sans lequel nos téléphones portables seraient muets), cette sombre issue est inéluctable. Ce sera également le cas tant qu’il considérera la planète comme sienne, qu’il peut modeler à sa guise, et ceux qui la peuplent en dehors de sa sphère comme des indus occupants. Et s’il continue de succomber à la tentation d’attribuer les coups qu’il subit à l’Islam, comme le lui suggèrent de doctes, rassurants et nombreux "spécialistes de l’Islam", en faisant mine d’ignorer que les jeunes illuminés qui commettent les massacres ne connaissent pas un traître mot du Coran, il y aura de quoi s’inquiéter pour la pérennité de notre tout petit monde !

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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 06:54

Histoire, trop ou pas assez ?

http://www.impact24.info/histoire-trop-ou-pas-assez/

Quelque chose revient en boucle dans les conversations, les articles de journaux… Il s’agit de l’expression d’une fatigue face à un trop-plein d’histoire, une mémoire jugée envahissante. Est-elle justifiée ? En d’autres termes, y a-t-il une vraie hypertrophie du discours historique, y a-t-il abus des rappels de mémoire ?

La réponse est non.

En réalité, ce qui domine en Algérie, c’est une répétition à l’infini d’un discours débilitant, oscillant entre l’hagiographie et le mensonge. La seule fonction de ce discours est de pérenniser les pouvoirs en place depuis l’Indépendance et de faire taire par avance tout ce qui est de nature à les contester. Cela donne lieu parfois à des situations kafkaïennes. Ainsi, le mensonge à propos de la mort de Abane Ramdane continue d’être la vérité officielle, celle que déroulent les manuels d’histoire. Dans le même temps, un ancien ministre de la République parle de son assassinat en le présentant comme nécessaire pour l’aboutissement de la lutte armée !

En fait, même les officiels ne font plus mine de croire dans la version apocryphe de l’Histoire qui a servi de matrice idéologique à leurs régimes. Le peuple, encore moins évidemment.

Le discrédit est total. Dans ce type de situations, il est normal de chercher des récits de substitution. Le drame, c’est que c’est le mensonge colonial qui a rempli cette fonction.

Nous connaissons les grandes lignes de ce mensonge, le fameux message civilisationnel, l’assèchement des marais fétides pour faire place à de majestueux vergers, l’incapacité ontologique des indigènes au travail et à l’organisation… Il suffirait de lire la prose des envahisseurs pour le démonter. On apprendrait ainsi que Bugeaud s’extasiait devant la richesse du bétail, des plaines ensemencées dans toutes les directions, que Saint-Arnaud vantait la beauté des villages kabyles qu’il s’apprêtait à incendier, que Tocqueville s’était rendu à l’évidence que la colonisation avait rendu les Algériens plus misérables et plus incultes qu’avant l’irruption des cavaliers de l’Apocalypse…

Mais voilà, on ne les a pas lus, ou si peu. Alors, nous avons intégré le mensonge dans notre inconscient collectif. Nous arrivons même à l’exprimer de manière plus brutale que le colonisateur lui-même. Quel faussaire colonialiste renierait cette sortie de Sansal à propos des Européens qui auraient « transformé un enfer en Paradis » ? Sur ce mauvais terreau a crû la haine de nous-mêmes. Nous avons embrassé la tentation d’une sublimation religieuse du passé ou celle du mimétisme occidental. Ces deux tentations constituent les deux faces d’une même médaille, celle du renoncement à l’Histoire.

Par quel miracle en sommes-nous là ? Ecoutons Ibn Khaldoun :

« Et le vaincu toujours imite le vainqueur… On voit toujours la perfection (réunie) dans la
personne d’un vainqueur. Celui-ci passe pour parfait, soit sous l’influence du
respect qu’on lui porte, soit parce que ses inférieurs pensent, à tort, que
leur défaite est due à la perfection du vainqueur. Cette erreur de jugement
devient un article de foi. Le vaincu adopte alors tous les usages du vainqueur et s’assimile
à lui. »

Que faire ? D’abord retrouver les fils d’une mémoire enfouie sous des décennies de soumission et d’ignorance. Cette mémoire n’est pas un refuge mais un point d’appui pour une nécessaire projection vers le futur. La mémoire est indissociable du devenir. On ne peut en effet être sans avoir été.

Des amis condescendants, (les pires !) nous exhortent à nous défaire du passé et à regarder vers l’avenir. Les dirigeants français nous fournissent un gros contingent de ce type d’ « amis ». Est-ce qu’ils s’appliquent à eux-mêmes ces conseils ? Au hasard, écoutons Hollande : « Commémorer, c’est savoir d’où l’on vient pour mieux appréhender ce qui nous relie et nous fédère dans une nation, la nôtre. » Ce qui est bon pour la France serait-il pernicieux pour nous ? Sûrement pas !

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 14:15

Algérie, le changement ? Vraiment ?

http://www.impact24.info/algerie-le-changement-vraiment/

Le célébrissime roman (unique !) de Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, retrace la vie de don Fabrizio Salina, un prince sicilien, au milieu des tourments révolutionnaires de l’Italie, plus particulièrement de la Sicile. Ce roman a été mis en scène dans par Luchino Visconti dans un film qui a fait date dans l’histoire du cinéma. L’œuvre déroule la difficile transition entre un ordre ancien, d’essence aristocratique, et un ordre nouveau. L’un des protagonistes, le Prince Tancrède, incarné par Alain Delon, a cette fameuse phrase : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Quel rapport avec l’Algérie ? Ceci…

Ici aussi, nous sommes dans une sorte d’entre-deux, une transition entre un système à l’agonie et… autre chose, mais quoi ?

Il y a une atmosphère de fin de règne sous une lumière crépusculaire dans laquelle semble se jouer sous nos yeux le destin de notre pays. Des généraux que l’on croyait tout-puissants sont limogés, voire assignés de fait à résidence ou tout simplement mis en prison. Il serait vain de saluer ces opérations comme des signes d’un changement positif, vers plus de transparence, moins de corruption. Cela aurait pu être le cas si elles avaient résulté d’un puissant mouvement d’opinion appelant à une réforme radicale du système. Or, la population algérienne est non seulement restée muette, mais elle a de fait entravé l’émergence d’une contestation pacifique en choisissant clairement la perpétuation du régime, de nature selon elle à la prémunir contre le retour d’une nouvelle décennie noire.

Aucun régime n’est enclin à changer s’il n’y est pas contraint. Le nôtre ne fait pas exception. C’est donc pour pouvoir perdurer qu’il élimine certains de ses membres. Il reprend à son compte l’aphorisme de Tancrède et procède à des changements apparemment spectaculaires pour retrouver une nouvelle vigueur sans rien concéder sur le fond.

Un autre aphorisme est de mise ici. Il est l’œuvre du Cardinal de Retz. Il dispose qu’« on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ». Le Pouvoir l’a bien compris, lui qui s’est donné pour vertu cardinale le culte du secret, ce secret qu’il maintient, non par le silence et la dissimulation, mais grâce au rideau de fumée qu’il entretient en faisant donner ses demi-soldes, à charge pour eux de concentrer sur eux les feux de l’opinion.

L’opinion, parlons-en…

Encore une fois, rappelons qu’elle a déserté le champ politique. Elle se contente d’en être l’éternel commentateur. Ce n’est pas qu’elle manque de courage. Elle a montré à bien des reprises sa capacité de résistance. Mais elle n’a pas réussi à se constituer en tant que société. L’horreur inexpliquée de la décennie noire a fini de la persuader, après la longue parenthèse coloniale, qu’elle subit une sorte de fatalité originelle, une élection pour tenir le rôle principal dans la tragédie dont elle attend, le cœur battant, les prémisses. Alors, elle est portée à s’abstenir de toute action, jugée par avance inutile, et consacrer toutes ses forces à maintenir tous les statu quo.

Quand on ne sait pas pourquoi on meurt, comme pendant la décennie noire, on est incapable de développer des analyses, se projeter dans le futur, prétendre devenir maître de son destin. « Heureux, les martyrs ! Ceux qui savent pourquoi ils meurent sont de grands privilégiés »

Retrouver le fil de l’Histoire, de la Mémoire, parvenir à faire de l’expérience du déferlement terroriste une conscience sociale, voilà le prix à payer pour une entrée, enfin, dans une démocratie adulte et responsable.

Brahim Senouci

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21 octobre 2015 3 21 /10 /octobre /2015 12:49

Arrêter la machine infernale

http://www.impact24.info/arreter-la-machine-infernale/

La valse des généraux bat son plein en Algérie. Tel que l’on croyait indéboulonnable se retrouve sous les verrous comme un vulgaire voleur de poules. Tel autre qui était censé détenir des secrets de nature à faire exploser le pays est astreint à une retraite honteuse sans autre forme de procès. Et cela continue…

On aurait pu penser que les Algériens se délecteraient de ce spectacle de la chute d’une Nomenklatura honnie, responsable de l’état de délabrement de notre pays, de son effondrement moral, de la prégnance à tous les étages d’une corruption folle.

Ce n’est pas le cas. C’est l’inquiétude qui prévaut. La haine qu’inspirait la coterie militaro-affairiste qui dirigeait le pays se doublait d’un sentiment ambivalent dans lequel se côtoyaient la crainte et une secrète déférence à l’égard d’une institution militaire dont les services secrets suscitaient, paraît-il, l’admiration du monde entier. Cette admiration a trouvé à s’exprimer récemment lors de la prise d’otages d’In Aménas et de sa conclusion, sanglante certes, mais dont le public a surtout retenu la détermination et le courage des soldats qui l’ont permise.

Ce qui se passe donne corps à une sourde inquiétude qui montait crescendo depuis la dernière réélection de Bouteflika et qui est en train de devenir paroxystique quand l’évidence d’une guerre interne au régime s’est imposée. Le maintien de Bouteflika au pouvoir avait certes été plébiscité par la population qui s’était d’ailleurs elle-même chargée de faire capoter les tentatives d’organisation de manifestations contre le régime, d’ouvrir en somme (ou plutôt de rouvrir) une page algérienne du printemps arabe. Il y eu bien sûr une répression policière violente, à Alger notamment, contre les organisateurs, mais il fallait bien s’avouer que le nombre de manifestants était loin de justifier l’ampleur des dispositifs de maintien de l’ordre. La raison en est simple. Le raisonnement de la population consistait à attribuer à la pérennité du Pouvoir l’embellie sécuritaire et financière dont jouissait l’Algérie. C'est ainsi que s'est ancrée, auprès d'une grande partie de la population, l'idée que, pour écarter l'hypothèse du retour des années noires, il fallait simplement conserver en l'état la configuration politique. Le conservatisme contre l'aventure du changement, el moualfa khir mettalfa... C'est cette croyance qui est en train de se fracasser contre la réalité de la dégringolade des prix des hydrocarbures, événement qui a mis à nu l'inanité du Pouvoir. Les Algériens découvrent, éberlués, que le régime n'avait échafaudé aucune théorie, n'avait aucun plan, pour éviter à l'Algérie un écroulement consécutif à celui de leur quasi unique source de devises. Le réveil a été d'autant plus terrible que la fiction d'un Pouvoir omnipotent, corrompu certes mais perçu comme un gage de paix et de tranquillité, a brutalement volé en éclats.

Nous avons pris conscience qu'aucune délégation à une autorité suprême, aucune soumission à un ordre inique, ne garantit la paix, encore moins le progrès. Personne ne peut faire le bonheur d'un peuple si ce dernier refuse d'entrer en politique en assumant son destin.

Osons espérer que les protagonistes de la guerre silencieuse qui se livre derrière le rideau auront encore une once de commisération envers ce malheureux peuple pour lui éviter une nouvelle tragédie. En 1962, c'est le peuple qui a mis fin à la guerre des wilayas en manifestant en masse avec le slogan: "7 ans, ça suffit", allusion bien sûr à la durée de la terrible guerre d'indépendance. Espérons que plus d'un demi-siècle d'avanies, de destruction des tissus moral, culturel, économique, n'ont pas complètement détruit sa capacité à se mobiliser et à se lever comme en 1962 pour empêcher le naufrage final...

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15 octobre 2015 4 15 /10 /octobre /2015 03:58

Je est-il un autre ?

http://www.impact24.info/je-est-il-un-autre/

Il se dit que, quand un pays s’interroge sur son identité, c’est qu’il l’a déjà perdue, ou du moins qu’il croit l’avoir perdue. Cette interrogation est d’une brûlante actualité en Europe, terre d’immigration et de brassages. Ce continent fait face à une double contrainte. Du fait de la baisse constante de la natalité, il ne peut continuer de se développer qu’en faisant largement appel à une main-d’œuvre extérieure. De ce fait, la population allogène croît. Les jeunes gens qui en sont issus ne sont plus porteurs de l’humilité et de la discrétion parentales. Ils ont intégré les codes des pays d’accueil qui encouragent l’expression libre et font de l’absence d’entraves à la jeunesse un credo fondamental. On aurait pu s’attendre à ce que ces jeunes, majoritairement musulmans, s’assimilent, qu’ils fassent litière de la culture et de l’histoire de leurs aïeux et deviennent en tout point conformes à leurs homologues « de souche ».

Non seulement il n’en a rien été mais c’est le contraire qui s’est produit. Ils se sont progressivement éloignés du modèle dominant et se réfugient de plus en plus dans une altérité apparemment irréductible. Cette phrase n’est peut-être pas tout à fait exacte. Est-ce réellement une volonté délibérée de leur part de se soustraire à la communauté nationale ou faut-il y voir une conséquence directe d’une certaine affirmation de l’universalité de la civilisation occidentale, qui nie leur propre être culturel ? Plus compliqué encore : ils ne connaissent pas vraiment cet être culturel en question. Ils n’en ont que les vagues notions grommelées par leurs parents au détour de trop brèves conversations. Mais ils ont le désir de le retrouver et ils perçoivent l’injonction à l’assimilation comme une interdiction de partir à sa découverte. Ajoutons à cela, pour faire bonne mesure, qu’ils sont très largement revenus du mythe d’un Occident vertueux et universel.

« Je est un autre », disait le poète. Aucune lecture n’épuisera la force de cet aphorisme de Rimbaud, aucune. J’aime toutefois à lui trouver une traduction terre-à-terre. Ainsi, cette phrase mystérieuse pourrait suggérer que l’identité passe par l’altérité, ce qui est loin d’être la définition commune par les temps qui courent. « Je est un autre » implique que mon identité se forge par les intégrations successives des identités plurielles qui m’environnent, un peu comme ce bébé construit son caractère en s’identifiant à sa mère, à son père, à sa fratrie… Si cela avait cours, l’intersubjectivité serait la règle. Rappelons que cette notion renvoie au fait de porter un jugement sur un « autre » à partir de la grille de lecture de l’autre, en se mettant « complètement à sa place ».

Nous n’y sommes pas…

L’Occident, en dépit des massacres commis tout au long des siècles, garde la même matrice de lecture du monde, le même regard essentialiste. Pour ceux qui en douteraient encore, qu’ils sachent qu’en ce moment, la notion de race revient en force dans le débat Français. Finkielkraut, le Dupont-Lajoie académicien, le Botul philosophe de l’inimitable classe intellectuelle française, a sonné le départ en annonçant que oui, les races existent (Mais enfin, vous voyez bien que les Noirs sont tout noirs et les jaunes tout jaunes, voici le cœur de l’argumentation sophistiquée du grand philosophe). Il est impossible d’en appeler au secours de l’intersubjectivité pour essayer de glisser une part de Soi dans le débat. Nous n’aurions le droit d’y assister qu’en tant que partisans et demandeurs d’assimilation. Il y a bien des « idiots utiles » pour tenir ce rôle avec enthousiasme. Pour les autres, celles et ceux qui ne rêvent pas de s’incarner dans la peau de Henri-Lévy ou de Taguieff, tant pis pour eux !

En Israël, cet autisme à l’égard du monde « non blanc » a trouvé sa pleine expression. Là-bas, la société s’émeut du trouble que lui causent les Palestiniens. Elle s’indigne de la difficulté pour un colon juif de se promener en toute liberté à Jérusalem-Est ou à Hébron, alors même que l’armée a pris soin d’assigner à demeure les Palestiniens pour assurer sa tranquillité. Elle s’indigne de ce que des voix faibles osent un murmure de protestation face aux massacres commis régulièrement par son armée. Cette société est sincère. Elle est réellement choquée de ne pas jouir,en toute tranquillité,des fruits d’une rapine commise il y a près de 70 ans …

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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 06:40

Raison et modernité

http://www.impact24.info/raison-et-modernite/

Ma mère est morte à Mascara mardi 29 septembre à six heures quinze. Elle a poussé son dernier soupir dans les bras de mes deux sœurs, en l’absence des autres membres de la famille. Cette issue avait beau être prévisible, aucune disposition n’avait été prise. Ainsi, il n’y avait rien pour accueillir la foule nombreuse des amis et parents qui allaient se précipiter à notre domicile pour nous présenter leurs condoléances. En l’état, nous ne pouvions leur offrir le traditionnel couscous, la « mbasla », les dattes, le café, le thé. Mon frère aîné est arrivé d’Oran peu avant huit heures. Tout était prêt, tout. Ma mère était lavée et apprêtée pour son dernier voyage. Matelas, tapis, banquettes étaient disposés en bon ordre. Cafetières et théières étaient de sortie. Tous les fourneaux étaient allumés et une foule de femmes officiaient partout dans la maison, devenue une véritable ruche. Dehors, les bancs et les chaises étaient alignés contre le mur. La tombe de ma grand-mère avait été ouverte et s’apprêtait à accueillir sa future occupante.

Pourquoi raconter cela ?

Tous les Algériens s’accordent sur le fait que nous ne faisons pas « société ». C’est sans doute vrai. Nous nous distinguons par notre propension à la désorganisation, au laisser-aller et nous nous révélons à l’usage incapables d’un effort collectif. L’état de nos immeubles, de notre environnement, la saleté de nos rues en témoignent chaque jour. Toutefois, aurions-nous raison de penser que nous n’avons pas les constituants nécessaires pour faire société ? Pas si sûr. En tout cas, cette hypothèse est démentie par le propos liminaire. Dans quel endroit du monde pourrait-on, au prix de quelques coups de téléphone, mobiliser des dizaines, voire des centaines de personnes pour organiser l’accueil, la nourriture, le logement de centaines de gens venant de tous les coins du pays pour partager le deuil d’une famille ? Pour ma part, après avoir parcouru une bonne partie du vaste monde, je n’en connais pas…

Alors, peut-être faut-il revoir ces jugements à l’emporte-pièce sur une sorte de gène algérien du désordre qui nous condamnerait à la fatalité du sous-développement. Il y a bien d’autres exemples dans lesquels s’illustre cette capacité unique au dépassement, à la générosité. Un sociologue français, Alain Mahé, en a fait l’expérience. Tout jeune docteur en sociologie, il avait choisi de fêter son diplôme en allant passer ses vacances en Algérie. Pourquoi l’Algérie ? Il voulait sortir, me dit-il, des circuits touristiques classiques et visiter une région non encore touchée par ces vagues de vacanciers européens ventrus et amateurs de bière. A sa descente d’avion à Dar-El-Beïda, il est délesté de son sac à dos et de son portefeuille ! Catastrophe, se dit-il. En fait, il s’agissait d’une bénédiction. Un groupe de jeunes l’encadre. Ils l’emmènent à Alger, l’hébergent, le nourrissent, le promènent. Ils le mettent dans un taxi pour la Kabylie, après avoir téléphoné à Tizi Ouzou pour s’assurer qu’il serait accueilli. De Tizi, il est envoyé à Annaba dans les mêmes conditions, puis à Touggourt, à Oran… Bref, alors qu’il est sans le sou, il parcourt le pays durant deux mois sans sauter un repas, sans dormir une seule nuit à la belle étoile. Il repart en France avec des cadeaux pour sa famille !

Voilà, non seulement une illustration de l’hospitalité algérienne, mais aussi de la capacité d’organisation dont peut faire preuve notre peuple. Alain a fait son grand voyage sans le moindre couac.

Pourquoi cette capacité n’est-elle pas toujours présente ? En fait, elle n’est à l’œuvre que quand la sympathie est de la partie. Ce touriste français a ému ces jeunes gens par sa mésaventure. Ils ont fait en sorte de l’effacer de son esprit et qu’il reparte avec un souvenir positif de l’Algérie et ils y ont réussi.

Il ne s’agit pas de tomber dans l’angélisme. Oui, nous sommes sales, violents, agressifs. Mais nous sommes également capables de gestes uniques, augustes. Quand la nécessité le dicte, nos mauvais penchants s’évanouissent et tout notre être est tendu vers le don, le bien.

Comment faire pour que cet état d’esprit devienne la norme ? Sans doute d’abord en évitant de nous accabler nous-mêmes d’un mépris global que nous ne méritons pas, en tenant à distance notre propension nationale à l’autodénigrement.

Alors, continuons de pointer nos défauts, restons critiques envers nous-mêmes, mais que cette critique ne devienne pas un jeu de massacre ! En particulier, veillons à préserver les restes de ce qui fait sens pour notre peuple, les langues de ses aïeux, sa foi religieuse même si nous ne la partageons pas, même en en dénonçant les dérives et l’étroitesse d’esprit qu’elles induisent…

Et si l’accès à la rationalité et à la modernité passait par la connaissance et la reconnaissance de notre être culturel ?

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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 14:30

Une vieille maman d’Algérie

Le Quotidien d'Oran du 3 octobre 2015

A Mascara, la vie est souvent rythmée par les enterrements. Hier, c’est une vieille dame de 87 ans que j’accompagnais (avec beaucoup d’autres) à sa dernière demeure, dans le vieux cimetière de Sidi-Mouffok.

Je connaissais cette dame. Sous d’autres cieux, elle aurait sans aucun doute eu droit au qualificatif d’ « extraordinaire ». Pas ici, pas en Algérie. Certes, son parcours était connu. La vigueur avec laquelle elle avait fait face aux drames qui ont jalonné sa vie était proverbiale. Mais elle partageait ce privilège avec des centaines de milliers de mères algériennes. Comme elles, elle a connu la ruine du père, la disparition du mari, mort sans sépulture durant la guerre de Libération, la mort d’un jeune frère, la perspective d’avoir à élever une progéniture nombreuse en étant totalement dépourvue de ressources. Comme elles, elle a vécu les nuits de l’angoisse, la brève parenthèse du chaos joyeux qui a été la marque des premières années de l’Indépendance. Le chaos s’était prolongé, pas la joie, remplacée par la désillusion, la lente descente vers un abîme immoral, fait de passe-droits et de corruption. Elle a connu les années noires des égorgements du crépuscule.

Les mères algériennes sont pétries de mystère. Elles ont toutes le même visage. Elles répondent aux saluts et aux sourires. Mais, quand elles sont seules, elles reprennent naturellement les traits sévères sculptés par la somme des drames qu’elles ont traversés. Pour la plupart, elles n’ont presque jamais connu de période sereine. La tragédie est leur compagne naturelle.

Et puis, il arrive qu’elles n’en puissent plus. Cette femme qu’on enterre avait choisi de se réfugier dans l’oubli. Elle a peu à peu coupé les amarres qui la rattachaient à la réalité. Elle a fini par devenir mutique, à faire corps avec le fauteuil familier qui l’accueillait. Elle était belle, parfumée, habillée de blanc et des pastels qu’elle affectionnait.

Elle est morte enfin, et avec elle est mort un monde, celui de nos mères algériennes, mères courage exténuées, recrues d’épreuves. Cette vieille femme que l’on mettait en terre en était un archétype.

Elle avait à mes yeux une petite particularité. Elle s’appelait Kheïra. C’était ma mère.

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