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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 08:33

Le Musée de l’Homme et le silence 

in La Tribune d'Alger, 1er décembre 2016

En France, on pétitionne à propos de tout. La lutte contre le gâchis alimentaire a recueilli 55.000 signatures. Le slogan « Jamais sans Marwa », destiné à sensibiliser l’opinion sur le risque de disparition d’une jeune fille, Marwa, hospitalisée à Marseille, a rassemblé 115.321 personnes. L’appel à la naturalisation des tirailleurs sénégalais a été approuvé par 62.305 citoyens. 49.573 Français ont soutenu l’appel intitulé « Sauvons les hérissons ». 352.332 personnes se déclarent favorables à l’interdiction des rejets en mer Méditerranée. 79.957 voix se sont élevées contre les pesticides. Près de 90.000 personnes se déclarent en faveur de l’interdiction des dissections d’animaux, au collège et au lycée. 

Une pétition a été lancée le 18 mai dernier pour exiger le retour des crânes de combattants algériens de la bataille des Zaatcha, en Algérie pour y être inhumés. Elle a certes connu un relatif succès qui a contraint les administrations algérienne et française à réagir. On peut tout de même relever que les hérissons suscitent plus d’engouement que nos crânes, onze fois plus pour être précis, si on se réfère au rapport entre le nombre des amoureux de ces gentilles bestioles et celui des pétitionnaires qui condamnent le séquestre de restes humains de nobles guerriers morts pour la liberté, valeur qu’était censée porter la soldatesque qui a procédé à leur massacre et à leur décapitation. Pour enfoncer le clou, je dois ajouter que la majorité de ces pétitionnaires vient de France… 

Qu’est-ce à dire ? Ce peuple volontiers hâbleur, aussi prompt à s’enflammer pour sa patrie quand elle est attaquée que la vouer aux gémonies quand le danger est passé, est-il indifférent au sort qu’ont subi ses aïeux ? Cette fierté dont il se prévaut si volontiers cesserait-elle d’être de mise quand ses ancêtres subissent l’outrage séculaire d’être entreposés dans les caves d’un musée parisien après avoir été exposés durant des décennies à la curiosité malsaine de badauds heureux de sentir ainsi le souffle de l’ « épopée », en réalité du massacre méthodique de tous ceux qui gênaient le déploiement de l’empire ? Le fait est que, en dépit de la large couverture médiatique, aussi bien en Algérie qu’en France, de cet intolérable état des choses, une infime partie de la population a fait le geste, pourtant si simple, de s’associer à la pétition. On pourrait penser que ce n’est pas le plus grave. Ce serait une erreur. La réaction des autorités politiques sous tous les cieux est proportionnelle à la pression qu’elles subissent, donc au nombre de signataires de ce genre d’appels. D’autres soutiendront qu’il y a des voies plus efficaces,  marches, manifestations… Sans doute. Mais comment croire que celui qui n’a pas trouvé la force d’appuyer sur un bouton de son ordinateur serait disposé à affronter le froid du pavé, voire la matraque du CRS ? 

Ne pas se cacher derrière son petit doigt… Cette faiblesse de réaction donne la mesure de la vanité des démonstrations solennelles et bruyantes. Nous ne sommes en réalité, comme bien d’autres peuples, que des gens occupés par les problèmes obscurs du quotidien, refusant de nous ériger en architectes de notre destin, préférant une tranquille servitude volontaire aux aléas d’un engagement citoyen. Comme l’écrivent certains sur la page dédiée à la pétition, et comme le propose un ancien premier ministre de la République algérienne, il faut laisser ces crânes en France. Quelqu’un a même ajouté que, « tous les Algériens rêvant d’aller à Paris, il faut laisser sur place ces crânes puisqu’ils ont la chance d’y être »… 

Humour noir, politesse du désespoir, comme l’écrivait le surréaliste Achille Chavée, ou report de l’accent psychique sur le surmoi comme le dit André Breton… L’humour noir induit une heureuse mise à distance du drame. De victime, on s’élève au rang de spectateur goguenard de sa propre décrépitude.  

L’Algérie va mal, c’est un truisme. La victoire sur le colonialisme français ne peut plus lui servir de viatique unique. Pour se remettre, il faut qu’elle (re)devienne une patrie véritable, un lieu de partage et de mémoire, que l’on évoque avec nostalgie, que l’on retrouve dans la joie et la sérénité. Il faut que ses jeunes ne la perçoivent plus comme une marâtre qu’il faut fuir à tout prix, mais comme une terre aimante, enveloppante. Facile à dire. Mais peut-être que, si ces crânes finissaient par rentrer chez eux, et si, à la faveur de ce retour, on pouvait enfin dérouler le long ruban d’une histoire algérienne, faite et écrite par des Algériens pour des Algériens, histoire dans laquelle nous n’avons pas toujours eu le mauvais rôle, un déclic intime pourrait se produire… Peut-être !  Signalons tout de même la sortie du premier tome d’un livre de Benjamin Stora, La guerre d’Algérie vue par les Algériens, aux éditions Denoël, ouvrage qu’il présente comme étant destiné au public français. A nos historiens de produire enfin une somme de ce calibre, à destination de leur peuple ! 

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Published by Brahim Senouci
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verdoja 07/02/2017 07:02

je suis admirative de votre constance ; en plus je partage votre point de vue ; même s'il est plus facile de prendre des initiatives d'un côté que de l'autre de la méditerranée (ce qui n'exclut pas l'encouragement et l'effort de se comprendre des deux côtés)... bravo, courage et merci pour les infos.

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