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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 07:23

La Nation, l’imaginaire, l’école…

La France s’étripe sur son école…

Disons-le tout net, le système éducatif local n’a plus grand-chose à « envier » à son homologue algérien. L’enseignant que je suis a parfois du mal à comprendre comment une grande partie des étudiants qui lui font face ont pu avoir leur baccalauréat. Il y a une différence toutefois, et de taille. Si la dégringolade du niveau scolaire est bien réelle et attestée par l’indicateur PISA, la capacité de la France à former des élites, peu nombreuses mais de grande qualité, est encore d’actualité. Cela correspond à un mouvement qui touche en particulier le monde occidental, et qui instaure une sorte de discrimination entre élèves « lambda », appelés à constituer la piétaille du développement, et « aristocrates » voués à gouverner sans partage sous l’égide du sacro-saint primat de l’économie, dûment débarrassée de son fardeau social..

Cette tendance est appelée à s’accentuer sans doute, avec la réforme du collège lancée par la ministre de l’éducation nationale Najet Vallaud-Belkacem. Cette réforme est dans le droit fil de ses devancières. Plutôt que de lutter contre la baisse du niveau des élèves, elle a pour but de l’accompagner, en rayant les disciplines faisant appel à ce qu’elle appelle « la culture cultivée », c’est-à-dire les grands textes de la littérature française, le grec, le latin… Le substitut aux grandes œuvres est tout trouvé. Il s’appelle Jamel, maître du stand-up de banlieue, figure de proue de la sous-culture urbaine. De plus, elle prône une réforme de l’Histoire qui fasse une place plus grande à la colonisation et à l’esclavage, événements dans lesquels la France n’a pas eu le beau rôle.

Concomitamment, la Ministre de la Justice, Christiane Taubira, à rebours de l’opinion, insiste sur la part du déterminisme socioculturel dans la construction du « voyou ». Elle privilégie naturellement la prévention, qui consiste à soigner les causes, plutôt que la punition qui fait exploser la population carcérale et n’qui n’offre aucune possibilité de s’amender. En arrière-plan, elle fait entendre sa petite musique silencieuse, celle d’une enfant dont les convictions se sont forgées dans les luttes pour la reconnaissance de l’esclavage.

Il est remarquable que ces deux femmes, l’une arabe et l’autre noire, incarnent, ou pensent incarner, l’avenir de la France. Cette prétention en fait les objets d’une intense détestation. Cela va jusqu’à la remise en cause du « modèle » français, censé ignorer les origines ou les croyances pour ne reconnaître que le « citoyen » et le mérite. Ce modèle a du plomb dans l’aile, il est vrai, comme en témoignent les discriminations et la montée d’une islamophobie qui imprègne toutes les catégories de population désormais. Passons sur les insultes à caractère raciste. Attardons-nous sur les critiques plus sophistiquées, en apparence du moins...

Le modèle français est l’expression la plus achevée de l’universalisme sans Dieu et de l’individualisme qui libère le citoyen de toute entrave, religieuse ou familiale. Il propose une lecture du monde focalisé sur la personne, centre unique d’intérêt. Toute réflexion procède de lui, de son confort ici-bas. Le sacré n’a pas de place dans ce modèle. Ses tenants ne l’invoquent jamais. Ces derniers temps, les choses ont changé. De plus en plus de personnalités politiques mettent l’héritage des Lumières au voisinage de celui du christianisme. Les allogènes qui ont rejoint la France au nom de sa vocation à accueillir les hommes sans considération de leurs attaches culturelles ou religieuses, sont dorénavant perçus comme des menaces. La tentation de la crispation pousse au rejet ontologique de ceux qui cumulent deux inconvénients pour la France « de base » : Celui du refus de se dissoudre dans l’universalisme décharné qui constitue son identité provisoire et celui de constituer un rappel vivant de la culpabilité de la France dans des tragédies impossibles à oblitérer.

Elle est le reflet actuel de l’impossibilité de constituer une Nation, en l’absence d’un imaginaire commun, pire encore, en présence d’imaginaires antagonistes…

Seule la revisitation critique des épisodes non gratifiants de l’Histoire permettrait d’apaiser les tensions mais ni l’opinion ni le personnel politique français n’y sont prêts.

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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 20:15

Suite à la publication, par Mustapha Benchenane et moi-même, d'une large analyse de la situation en Algérie, sous le titre "Le noeud gordien", nous avons tenu un débat à Mascara, en Algérie, au Centre El Amel, à l'invitation du Père Raymond. Ce débat a été très riche, comme en témoigne la vidéo ci-jointe...

https://www.youtube.com/watch?v=wlp4Ms5O4L8

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7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 09:40

L'Algérie malade de la corruption

Brahim Senouci

Publié dans Le Quotidien d'Oran le 18 - 04 - 2015


Mais quel est le sens exact de ce mot ? En arabe, on le traduit de manière impropre par tchipa ou rachwa. La tchipa n'est pas la corruption, mais le moyen par lequel elle s'exerce, son carburant en quelque sorte. Le vocable français a une origine biologique. La corruption est la manière dont un corps se délite, dont les pommes gâtées tombent de l'arbre qui se débarrasse ainsi de ses habitants impropres à la consommation et qui risquent d'entraîner leurs voisins vers le même état. Elle peut désigner aussi la gangrène, ce processus par lequel une partie du corps humain, une jambe le plus souvent, peut être le siège d'une putréfaction progressive que seule une amputation préventive peut empêcher de s'étendre à tout le corps et de lui épargner une mort atroce, dans des vapeurs fétides.

Dans le « Gai Savoir », Nietzsche dit de la corruption qu'elle est l'autre nom de « l'automne des peuples ». Au vu de son ampleur, il est à craindre qu'en Algérie, on en soit à l'hiver.
La société réagit-elle ?

Revenons à Nietzsche et au Gai Savoir. Dans le quarante-troisième paragraphe du Premier Livre, il est question… de nous et du… wahhabisme ! Ce serait une erreur, nous dit-il, que d'étudier les lois pénales d'un peuple comme si elles constituaient un trait de son caractère. Les lois, ajoute-t-il, ne révèlent pas ce qu'est un peuple, mais, au contraire, « ce qui lui apparaît comme inconnu, étrange, monstrueux, étranger ». Les lois se rapportent ainsi aux exceptions à la moralité des mœurs. Il constate chez les wahhabites deux péchés mortels : adorer un Dieu supposé différent du leur, ou boire du vin. Un Anglais, entendant cela avec étonnement, leur posa la question : «Et qu'en est-il du meurtre et de l'adultère (masculin, s'entend) ?». «Dieu est grâce et miséricorde, lui répondirent-ils. Si l'Anglais en question était de notre temps, il aurait appris, de la bouche des soldats de Daesh, que concernant les décapitations publiques et les bûchers, «Dieu est grâce et miséricorde». Sommes-nous si loin de ces aberrations en Algérie ? Si notre Anglais demandait aujourd'hui quel était le péché qui mériterait qu'on s'y attaquât toutes affaires cessantes, il y a peu de chances qu'on lui cite la corruption, la malvie, le désespoir, le suicide des jeunes, la panne de la justice, celle de l'éducation nationale, ou la mauvaise gouvernance. Pas de danger qu'on lui parle de l'angoisse de l'après-pétrole, autrement dit l'extinction de la ressource qui couvre actuellement 97% de nos achats à l'étranger. L'urgence, c'est de faire cesser la vente légale des boissons alcoolisées, apprendrait-il, en hochant la tête sans doute. Le bon peuple fait campagne pour l'interdiction de la vente de boissons alcoolisées. Il s'y investit totalement. Rien ne le détourne de cet objectif qu'il finira sans doute par atteindre. Pour le reste, la marche au pas cadencé vers le précipice, il vous dira : « Dieu est grâce et miséricorde »…

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 08:17
Otmane Mersali : « le chemin de lumière »

Otmane Mersali : « le chemin de lumière »

In Le Quotidien d'Oran du 15 avril 2015

Otmane Mersali est connu des amateurs d’art algériens. Né à Mostaganem en 1952, il grandit à Oran et s’identifie si bien à cette ville que la plupart des journalistes font de celle-ci son lieu de naissance. Il se forme à la peinture aux Ecoles des Beaux-Arts d’Oran, puis d’Alger et complète sa formation académique à l’Université Paris VIII par un DEA d’arts plastiques. Il retrouve l’Ecole des Beaux-Arts d’Oran pour y délivrer son enseignement, avec un court crochet d’une année par sa ville natale de Mostaganem. Il quitte l’Algérie en 1994, dans les circonstances que tout le monde connait et qu’il est inutile de rappeler pour ne pas réveiller des plaies encore trop vives. Il a plusieurs expositions à son actif, en France, en Italie, en Tunisie et, bien entendu, en Algérie. Il y reçoit plusieurs médailles, d’or ou d’argent. Ses tableaux ont été achetés par de nombreux particuliers de divers coins du monde. Ils sont aussi venus enrichir diverses institutions algériennes telles que le Ministère de la Culture, la mairie d’Oran, la Wilaya d’Oran, le Musée d’Oran, le Centre Culturel Algérien de Paris, mais également des institutions étrangères telles que la mairie de Nanterre, la mairie du Bourget, le service social d’Electricité de France…

Otmane réside actuellement à Argenteuil, une ville de la banlieue parisienne. Gouvernée durant des décennies par la gauche, elle a viré à droite lors des dernières municipales. C’aurait pu être un motif d’inquiétude pour les artistes du lieu, la droite étant réputée moins encline à soutenir des artistes. Inquiétude apparemment infondée puisque cette municipalité de droite a reconduit la politique culturelle de sa devancière, notamment en confirmant la mise à disposition d’ateliers à titre gracieux pour ses meilleurs peintres (dont Otmane Mersali évidemment). C’est elle aussi qui a apporté une aide déterminante au montage de l’exposition de l’œuvre de notre ami dans le grand hall de l’Hôtel de Ville, du 8 au 25 avril 2015.

Sans doute la tradition a-t-elle été plus forte que la politique. Argenteuil fait partie, avec Auvers-sur-Oise, Conflans-Sainte-Honorine, Giverny…, d’un ensemble qui a été un lieu d’élection pour les peintres impressionnistes de la fin du XIXème siècle qui y ont trouvé la « douceur des bords de Seine » : Claude Monet, Alfred Sisley, Édouard Manet, Gustave Caillebotte, Camille Pissarro, l’inclassable Vincent Van Gogh… Argenteuil, point de chute rêvé pour un peintre algérien.

Quelle chance ! Notre rendez-vous coïncide avec l’apparition du soleil dans la région parisienne. Je le retrouve tel qu’en lui-même, le débit saccadé, son éternelle casquette vissée sur la tête. Nous faisons le tour des œuvres, accrochées dans un bel ordonnancement, baignées de leur lumière intérieure à laquelle fait écho celle que délivre généreusement le soleil à travers une grande baie vitrée. J’y retrouve la « patte » de l’Artiste, la ligne centrale de ses paysages, qui engagent le spectateur à entrer au cœur du tableau, entraîné par la silhouette de personnages au dos énigmatique… Ses rivières aux couleurs intenses, figurant les marches des escaliers de la Casbah, ou les contours d’un marché populaire dans la ville méditerranéenne de Sanary… Le jaune se taille souvent la part du lion. Il se déverse sans retenue, repoussant les verts, les bleus, dans une obscurité relative. Seul le blanc résiste, le blanc enveloppant des haïks, ou celui des lumières qui se déversent dans la petite rue de la Huchette, au Quartier Latin, rue dans laquelle Ahmed Wahby avait ses habitudes, dit-on…

Je me promène au milieu de ces tableaux. La lumière de l’été baigne un marché (celui de la Bastille à Oran ? un marché provençal ?). Elle cède à d’infinies variations autour du bleu d’un faubourg. Un peu plus loin, ce même faubourg se décline en rouge, blanc, jaune, vert, marron… Omniprésent, le blanc du haïk…

Soudain, au détour d’un pilier, des visages connus, ceux de Abdelkader Alloula et de Tahar Djaout, émergent de collages vertigineux.

Le chemin de lumière, une exposition algérienne… Des œuvres qui parlent « à l’âme en secret, sa douce langue natale »

Brahim Senouci

Otmane Mersali : « le chemin de lumière »
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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 06:49

Maspero est mort…

In Le Quotidien d'Oran du 14 avril 2015

François Maspero vient de mourir. Ce nom résonne-t-il aux oreilles algériennes ? J’en doute. Et pourtant…

Né en 1932, François est le fils et le petit-fils de savants illustres, Professeurs au Collège de France, l’égyptologue Gaston Maspero, qui a laissé son nom à un quartier du Caire et le sinologue Henri Maspero, mort dans le camp de concentration de Buchenwald. Lui-même a été écrivain, éditeur. Il a notamment publié « l’Honneur de Saint-Arnaud » en Algérie, à Casbah Editions. Il a consacré sa maison d’édition à la publication d’œuvres choisies pour leur engagement contre le colonialisme, la lutte contre la torture, la dénonciation du racisme. Son nom reste attaché à la guerre d’Algérie. Il a assuré la sortie d’ouvrages tels que L'An V de la révolution algérienne (1959), de Frantz Fanon, « Ratonnades à Paris », long article (non signé), de Paulette Péju, « L'Algérie, nation et société » (1965), de Mostefa Lacheraf. Il fonde en 1961 la revue Partisans qui devient l'un des porte-voix incontournables du mouvement anticolonialiste. Il lance en 1959 la collection « Cahiers libres » pour « combler les lacunes de l'information sur la guerre d'Algérie ».

La censure gaulliste s’abat sur lui. Des livres et des articles sont frappés d’interdiction. Avec les Editions de Minuit, fondées par Jérôme Lindon, les éditions Maspero sont les seules, en France, à braver le pouvoir, la répression et les attentats de l’OAS. Lassé par les luttes et les désillusions, François décide de passer la main à un de ses collaborateurs, François Gèze, qui rebaptise la maison et en fait « La Découverte ».

Il a écrit de nombreux romans, édités au Seuil, « Le Sourire du chat » (1984), « Le Figuier » (1988), « Le Temps des Italiens » (1994) ou « La Plage noire » (1995). Ces livres lui ressemblent, par le nimbe de lumière dans lequel ils sont enchâssés, par la sourde désespérance dont on perçoit l’écho. La vie ne l’a pas plus épargné après la guerre. Il ne s’est jamais vraiment remis de la perte d’une compagne et d’une fille bien-aimées. François était très ami avec le chroniqueur et écrivain algérien, Sadek Aïssat, qui écrivait « les chroniques du café mort » dans le Matin d’Algérie jusqu’à son départ en France en 1990. Sadek est mort il y a dix ans. Nous avons commémoré ce douloureux anniversaire en compagnie de François, autour d’un couscous…

Sadek et François avaient en partage un mal d’être que Sadek évacuait par le chaabi et François par des engagements en pointillés pour des causes choisies.

C’est ainsi que j’ai eu le privilège de le connaître. Il a en effet fait partie du Comité Organisateur du Tribunal Russell sur la Palestine. Nos réunions se passaient à Bruxelles et nous voyagions souvent ensemble. C’était un « taiseux », espèce rare dans les rues parisiennes gonflées de conversations ineptes. Il pouvait même avoir l’air revêche. Il était en fait d’une délicatesse extrême et très affectueux. Aux funérailles de sa compagne, son visage s’est éclairé à ma vue. Il m’a serré dans ses bras, « à l’algérienne »…

Salut, François…

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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 07:31

Grosse fatigue…

Le Quotidien d'Oran, 9 avril 2015

Joëlle est une militante infatigable de toutes les causes difficiles, la Palestine, la lutte contre le racisme et les discriminations... Sa fille, rentrant de son collège, lui raconte que l’un de ses professeurs a eu une phrase raciste. Qu’a donc dit ce professeur ? En guise de remontrance à une élève noire, il lui a dit qu’ « ici, ce n’est pas l’Afrique ».

Bien sûr, il n’y a pas mort d’homme. Beaucoup d’adultes se contenteraient de hausser les épaules. Pas Joëlle...

Elle envoie un courrier au directeur de l’établissement qui le fait suivre au … professeur concerné ! Ce dernier se défend naturellement de tout racisme. D’ailleurs, son épouse est asiatique… Le directeur le soutient, les parents aussi, les syndicats… Tout le monde pare de vertus ce brave homme. Le pire, c’est que tout le monde est de bonne foi, sans aucun doute. Tout le monde se récrie : le racisme ? Quelle horreur, n’est-ce pas ?

Bien sûr, il y a des racistes en France, mais ils sont cantonnés à l’extrême droite, peut-être un peu à la périphérie de la droite « républicaine », mais tout le monde est « de gauche » dans ce lycée, donc par essence imperméable à toute vilénie.

Oui, mais voilà, « ici, ce n’est pas l’Afrique », a cru bon de rappeler ce professeur à une élève noire. Si elle avait été finlandaise, il ne l’aurait pas rabrouée en disant qu’ « ici, ce n’est pas la Finlande »…

Mais que signifie au juste cette observation ? De quoi est-elle le nom ? Surtout, de quoi est le nom de ce chœur qui, de bonne foi, innocente ce cavalier blanc « injustement » taxé de raciste ?

Des siècles durant, l’Occident a colonisé, réduit en esclavage, exploité (exploite encore !) des pays où règnent la misère et la violence corollaire, particulièrement en Afrique. Il s’est trouvé quelques bonnes consciences tout au long de l’Histoire pour s’émouvoir de cet état des choses, mais l’écrasante majorité des populations des pays bénéficiaires s’en est accommodée. Consciemment ou non, ces populations avaient intégré le fait que leur prospérité était largement fondée sur cette injustice.

Pour celles et ceux qui se souviennent du Candide de Voltaire, qu’ils se remémorent le passage de la rencontre avec le nègre de Surinam :

« En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je te vois ? - J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ? - Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : « Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux ; tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. » Hélas ! Je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous ; les fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible.

- Ô Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme.

- Qu'est-ce qu'optimisme ? disait Cacambo. - Hélas ! dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal » ; et il versait des larmes en regardant son nègre ; et en pleurant, il entra dans Surinam. »

« C’est l’usage », dit le nègre de Surinam, certainement d’accord en cela avec ses bourreaux. Bien sûr, et c’est heureux, ces supplices ont disparu, mais pas la matrice qui les a rendu possibles. Cette matrice n’a jamais vraiment été remise en cause, revisitée. C’est donc qu’elle est encore à l’œuvre. Il y a donc un peu de la figure du nègre de Surinam dans la vision blanche d’un visage noir. Personne n’en est conscient. Personne n’admettra que quelque chose d’irréductible subsiste dans les inconscients collectifs des peuples de la nature de leurs relations séculaires. D’ailleurs, il faut noter que les inconscients noir et blanc charrient la même histoire, celle de la justification de l’esclavage au nom d’une inégalité que tous deux intègrent depuis des siècles.

Le racisme, de droite seulement ?

A la porte d’un hôpital de la banlieue parisienne, une affiche indique que les signes religieux extérieurs sont interdits. Sont visés naturellement les signes musulmans. La commune dont relève l’hôpital est une commune « de gauche »… Après tout, n’est-ce pas la gauche communiste qui a voté les pouvoirs spéciaux au « socialiste » Guy Mollet, ce qui a conduit à un bain de sang ?

S’il y a un procès à faire, Joëlle, ce n’est pas à ce malheureux professeur qu’il faut l’intenter. Ce sont les inconscients collectifs qu’il faut citer à la barre…

Le camp de Yarmouk, en Syrie, « accueille » des milliers de réfugiés Palestiniens. L’endroit est misérable, insalubre. Par-dessus l’horreur de l’exode, les Palestiniens vivent ici celle de l’infra humanité. Ce n’était sans doute pas assez. Bachar El Assad leur a fait subir un bombardement en règle, sans que l’on sache pourquoi. Ce n’était pas encore assez. Daech vient d’investir le camp et promet un nouveau festival de décapitations télévisées. Personne ne se soucie vraiment de ce camp, devenu une succursale, un avant-goût de l’Enfer. Il est vrai que ses occupants, non contents d’être Arabes, n’ont même pas le tact d’être des chrétiens d’Orient, des caricaturistes parisiens ou des touristes européens en goguette au pays du jasmin. Ce sont tout juste des damnés. Les occulter nous condamnerait à terme à venir grossir leurs rangs, tôt ou tard.

Encore autre chose. La France découvre, depuis hier, que Le Pen père est raciste, pétainiste, vichyste… Il faut dire que ses dernières sorties ne sont pas piquées des vers ! Ca vient, paraît-il, contrarier l’opération de dédiabolisation que conduit sa fille. A moins que cette sortie soit au contraire un soutien à Marine ? Elle peut ainsi, en faisant mine de rompre avec papa, acquérir définitivement la respectabilité dont elle rêve.

La paix, demain ? Sans remise en ordre de ce monde injuste ? Sans donner corps à une obligation ardente qui redonnerait le sens perdu à l’aventure humaine, celle d’une démocratie-monde, d’une égalité-monde, d’une fraternité-monde ?

Grosse fatigue…

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 12:54

Conversation imaginaire ?

Marine : Bon papa, je n’arrive pas à me rendre suffisamment crédible auprès de l’opinion. Qu’en penses-tu ?

Jean-Marie : Il faut que tu deviennes une raciste ordinaire, avec plein de mots gentils dans la bouche et de mauvaises pensées en tête.

Marine : Mais comment pourrais-je y arriver, bon papa ?

Jean-Marie : Voyons. Réfléchissons… Il faudrait que l’opinion puisse être convaincue que tu portes toujours le même message mais que tu as appris, comme les pros de l’UMPS, à le masquer derrière des slogans à la con sur la République, la démocratie, la fraternité, l’égalité…

Marine : Je comprends mais comment dois-je m’y prendre ?

Jean-Marie : Il te faudrait l’onction de l’ « établissement » et que tu donnes du corps à tes velléités de rapprochement avec le sionisme. Il faudrait que tu soies invitée au prochain dîner du CRIF.

Marine : Tu rêves, bon papa !

Jean-Marie : Pas du tout ! J’ai même une super idée. Pour tout dire, même si je ne suis pas de première jeunesse, je me vois bien dans le rôle d’Iphigénie.

Marine : Un sacrifice ? Explique-toi, bon papa.

Jean-Marie : J’incarne la personne que les personnes adorent déclarer détester mais qui se repaissent de mes bons mots. Je t’offre ma tête, ma fille adorée.

Marine : Je ne comprends pas…

Jean-Marie : Très simple. Je donne une interview dans un journal de notre bord, Rivarol, dans laquelle je lâche tout ce que nous sommes, toi et moi, et tu réagiras en me condamnant. Tu peux déjà indiquer tes préférences alimentaires pour le prochain dîner du CRIF, c’est moi qui te le dis !

Marine : Génial, bon papa ! Quel que soit mon propos, tu sais que je t’aimerai toujours, n’est-ce pas ?

Jean-Marie : Mais je n’en doute pas, ma petite fille aimée ! Si je le fais, c’est par amour pour toi et pour la survie du lepénisme !

Marine : Ca va être formidable. Gilbert Collard (avec 2 N, je sais, bon papa !) va pouvoir te critiquer sans craindre un coup de pied au cul. Même Ménard va avoir son brevet de conformité et il pourra continuer à donner les noms de nos amis aux rues de Béziers. Ah quelle chance de t’avoir, bon papa !

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 12:04

Indignations variables

Le Quotidien d'Oran du 7 avril 2015

17 morts à Paris en janvier 2015, assassinés par trois jeunes terroristes, passés par l’école française, les structures sociales françaises. Emoi général dans la planète. Manifestations monstres, en présence de chefs d’Etat et de gouvernement réputés pour leur sens très particulier de la démocratie.

22 morts à Tunis en mars 2015, assassinés par deux jeunes terroristes, nourris au lait de l’éducation tunisienne. La Tunisie, ça parle à l’imaginaire occidental et au cortège de touristes aux visages pâles qui s’y déversent chaque année. Et puis, les morts sont Européens. Alors, l’indignation est de nouveau convoquée. Des chefs d’Etat font le déplacement et marchent en tête d’une manifestation nombreuse, mais moins que sa devancière parisienne de janvier.

147 morts au Kenya. Quelques brèves aux informations. C’est vrai que des touristes européens s’y rendent pour des safaris photos, mais bien moins qu’en Tunisie. Surtout, aucun Européen ne figure parmi les victimes, des étudiants dans leur écrasante majorité. C’est qu’il n’y a pas de convention du type Erasmus, qui permettrait des échanges d’étudiants entre l’Afrique et l’Europe. Des Kenyans assassinés par des Somaliens au Kenya, qui voulez-vous que ça intéresse en Occident ?

Tous les jours, des milliers de morts en Irak, en Syrie. On n’a pas de chiffre exact. Une brève de temps en temps. Des arabo-musulmans assassinent des arabo-musulmans Qui voulez-vous que… ?

Une partie de ces victimes se trouve être de confession chrétienne. Le bon pape François s’égosille et appelle à une intervention militaire. Il faut sauver le soldat Ryan, pardon le « chrétien d’Orient ». Il est fou, François ! Comment voulez-vous faire le tri entre tous ces arabes pour y séparer le bon grain chrétien de l’ivraie musulmane ?

Depuis 5 ans, les morts se comptent par millions au Congo. Motif principal : Ce pays, pour son malheur, est le plus grand producteur de coltan. C’est quoi, cette bête-là ? Un alliage naturel. En son absence, les téléphones portables seraient muets. C’est pour ça que meurent les Congolais dans l’indifférence générale et absolue.

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26 mars 2015 4 26 /03 /mars /2015 08:19

Le nœud gordien algérien

Mustapha Benchenane, politologue, Université Paris-Descartes Sorbonne

Brahim Senouci, physicien, Université de Cergy-Pontoise

Epilogue

Voilà. Nous sommes arrivés au terme de cette publication du « nœud gordien » qui aura duré quinze semaines, au rythme d’une livraison hebdomadaire. Nous remercions le Directeur du Quotidien d’Oran de l’avoir accueillie. En l’engageant, nous n’avions certes pas l’ambition d’épuiser l’ample sujet que constitue la crise en Algérie. Le mot « crise » lui-même est relativement impropre. Le dictionnaire la définit comme suit : « Brusque accès, forte manifestation d'un sentiment, d'un état d'esprit ». Il s’agit donc d’un phénomène limité dans le temps et qui, de par son caractère aigu, est voué à se résoudre rapidement en débouchant sur une solution immédiate ou sur la destruction. En Algérie, le caractère à la fois aigu et chronique de la situation ne correspond pas au sens classique du mot « crise ». Nous conserverons ce vocable néanmoins mais il est intéressant de noter qu’il ne s’applique pas forcément à un pays qui connait une fièvre qui dure depuis des décennies, alors que le propre même d’une fièvre est sa brièveté.

Nous avons souhaité rassembler dans ce « feuilleton » des éléments, des analyses, des appréciations de nature à apporter des éclairages, des éléments de compréhension. Nous avons entamé ce travail par la partie qui devrait prêter le moins à la contestation, celle qui a trait aux symptômes. Nous l’avons poursuivi en pointant les causes possibles et nous l’avons clôturé en proposant des pistes de réflexion susceptibles, sinon d’offrir des remèdes « clés en mains » que nous n’avons pas, du moins pouvant déboucher sur des solutions. Nous les rappelons ci-après…

Nous avons reçu de très nombreux messages de sympathie de lecteurs qui déclarent partager ce que nous exprimons. Encore une fois, nous invitons nos compatriotes à s’engager sur ces pistes. Rien ne se fera en effet sans leur adhésion.

Nous avons une conviction : notre peuple est victime d’une pathologie dont les racines plongent dans un passé dans lequel il a eu un rôle peu gratifiant. Il a certes remporté une immense victoire en contraignant la France coloniale de se retirer d’une terre qu’elle avait bien l’intention de garder pour l’éternité. Hélas, les lendemains de la victoire ont été amers. Il y a eu d’abord la guerre des chefs, puis l’injonction au silence et à l’obéissance aveugle adressée au peuple par ses « libérateurs ». L’autophobie, ou haine de soi, développée sous la botte de l’Empire Ottoman, s’est aggravée durant la colonisation française, infiniment plus cruelle et plus destructrice que celle du prédécesseur. Hormis les massacres barbares qui l’ont rythmée, cette colonisation a été la cause de la perte de notre être culturel, de notre langue, de notre imaginaire. Elle a réussi à enraciner en nous la vision du vainqueur dans laquelle nous jouions le mauvais rôle. Nous avons intégré l’image qu’il avait forgée de nous. Nous nous sommes convaincus que nous étions naturellement voleurs, menteurs, hypocrites et cauteleux. Nous avons endossé cette tunique de Nessus qui nous colle et nous brûle la peau et dont nous ne parvenons pas à nous débarrasser.

La victoire sur le colonialisme avait pourtant ouvert la voie à d’autres peuples qui s’en sont inspiré pour s’émanciper. Elle a produit d’énormes effets jusque dans les sociétés occidentales. Elle a permis la vision d’un possible nouveau monde. Oui, notre guerre de libération et sa conclusion heureuse avaient ouvert le champ des possibles. La déception actuelle est à la mesure de l’enthousiasme d’alors. Elle conduit parfois à un sentiment d’autodestruction, à la libération d’une pulsion suicidaire que traduisent, notamment, les immolations par le feu et les équipées meurtrières des harragas. Il nous faut rompre avec cette logique mortifère pendant qu’il en est encore temps.

Des pistes de réflexion pouvant conduire à des solutions

Encore une fois, nous ne disposons pas de solutions « clés en mains ». Elles existent toutefois. Elles sont dictées par le bon sens. Ça peut être rassurant de savoir que l’Algérie n’est pas le seul pays au monde à dilapider ses immenses potentialités, ni le lieu d’élection de la pathologie de la « haine de soi ». D’autres pays connaissent des situations analogues. Le savoir permet de relativiser l’ampleur des difficultés. Il faudrait engager un cercle vertueux dans lequel, par un effort de volonté, les Algériens décident qu’il est temps pour eux de se prendre en charge et d’en finir avec des tares qui obèrent leur avenir. Voici notre contribution à l’ouverture de pistes pouvant participer de la formation de cette volonté collective.

En nous référant aux causes que nous avons identifiées dans ces colonnes il y a quelques semaines, nous pouvons proposer que la réflexion aille dans les directions suivantes.

Une écriture de l’Histoire

L’écriture de l’Histoire n’est jamais objective. Chaque peuple éprouve en effet un besoin vital de se construire son « roman national ». Les Algériens ont beaucoup souffert de la falsification de leur Histoire, non seulement par l’ancien colonisateur, mais aussi par ceux qui les dirigent. Leur « roman national » reste à écrire.

Nous avons dit à quel point les Algériens souffrent d’un manque d’estime d’eux-mêmes. Nous avons même évoqué la « haine de soi ». L’écriture de l’Histoire doit prioritairement les rétablir dans leur dignité. Il faut simplement rappeler, sans en rajouter, ce que ce peuple a accompli de positif de génération en génération. Non seulement, cette partie est occultée mais la mémoire ne retient que les épisodes malheureux, peu gratifiants. Ayant appartenu trop longtemps au camp des vaincus de l’Histoire, l’Algérien est amené à penser, consciemment ou non, qu’il s’agit d’une fatalité, qu’il est incapable de faire autrement et mieux. Ce complexe d’infériorité se manifeste souvent par son opposé : la fierté, un orgueil excessifs, symptômes de la blessure du Moi, comme le montrent les folles célébrations des victoires footballistiques, qui font leur lot de morts.

A contrario, la France sous occupation allemande a connu le déshonneur en pratiquant la collaboration d’Etat avec l’Allemagne nazie. La majeure partie de sa population s’inscrivait, sinon dans la participation à cette ignominie, du moins dans l’enfermement dans un lâche silence. Une petite partie des Français, avec l’aide de bon nombre d’immigrés, a choisi la Résistance. C’est cette dernière que la France revisite régulièrement, de son héritage qu’elle se réclame, elle qu’elle désigne comme un objet de fierté pour ses citoyens. La collaboration n’est pas niée mais « euphémisée ». Cela peut aller jusqu’à l’interdiction de films rappelant cette tache du passé comme « le Chagrin et la Pitié » de Louis Malle. Nos historiens pourraient faire de même. Leur tâche serait, il est vrai, plus ardue tant le colonisateur a pu imprimer notre infériorisation dans notre propre inconscient collectif durant les 132 années de son règne…

Il serait souhaitable que cette écriture de l’Histoire fasse apparaître la dimension fondamentale que représentent les rapports de force dans l’histoire de l’humanité. Les Algériens n’y échappent pas. Les victoires et les défaites doivent être relativisées par la présence de cette dimension. Les séquences dramatiques, parfois tragiques, qui sont des passages obligés pour tous les peuples, doivent s’inscrire dans cette grille. La leçon à en tirer est que la seule vérité qui compte est celle des rapports de force. Ceux-ci ne sont pas immuables mais ils n’évoluent pas spontanément. Ils évoluent sous l’effet du renforcement ou de l’affaiblissement des nations. Malheur aux faibles…Si l’Algérie veut se protéger, elle doit se renforcer, et pas seulement militairement. Elle doit se renforcer économiquement, socialement, politiquement et culturellement. Elle doit réfléchir à sa dépendance alimentaire vis-à-vis de l’étranger et au caractère précaire de la manne pétrolière qui sert à payer nos factures. Elle doit aussi se renforcer sur un plan immatériel, en revenant à la source d’une mémoire partagée, le meilleur gage qui soit contre les forces centrifuges qui travaillent à son éclatement. Elle doit se forger une identité qui ne soit pas une simple juxtaposition de slogans. L’écriture de l’Histoire peut y contribuer. Elle donne accès à la connaissance de la généalogie, ce qui permet d’être relié par un fil rouge à des ancêtres communs sans négliger ni dévaloriser aucune des strates qui ont constitué ce long cheminement. Elle participe ainsi à la reconstitution de la mémoire et à la lutte contre la fragmentation de notre identité. Cela nous permettra également de développer un sentiment d’appartenance très largement partagé et donc de recréer le lien entre les individus de telle sorte que nous pourrons constituer une Nation au sens plein de ce mot : un passé commun, des intérêts vitaux communs, la conviction de constituer une communauté de destin. Sans qu’il soit nécessaire d’être exhaustif, on sait bien que l’écriture de l’Histoire contribue de façon décisive à déterminer le regard qu’un peuple porte sur lui-même, à forger son identité et à déterminer son avenir.Elle fournit également la capacité à élaborer un projet de civilisation.

Un projet de civilisation

Ce projet doit être la grande affaire du peuple et de ses élites. Il déterminera l’avenir du peuple algérien pour des décennies. Signalons ici quelques points de repère vitaux.

Le choix de la langue : Nous avons soulevé cette question dans la partie consacrée aux causes. La suite coule de source : le choix stratégique, vital même, de la langue arabe dite « classique » nous paraît évident. Il est certes nécessaire d’actualiser et de mettre à niveau cette langue. Une académie de la langue arabe réunissant des experts, algériens et étrangers, pas exclusivement arabes, doit être constituée à cette fin. Il existe en effet de nombreux linguistes et arabisants en Occident qui peuvent apporter leur contribution. La « modernisation » de la langue doit aussi être mise en débat. Les préoccupations qui doivent guider les travaux sont celles de l’identité, dont l’épine dorsale est la langue, ainsi que le développement de l’intelligence de ses locuteurs. Une langue en retard sur son temps participerait à la régression alors qu’une langue dynamique, capable de s’adapter en s’enrichissant, maîtrisée par le plus grand nombre, serait l’une des dimensions des rapports de force à l’échelle planétaire. La composante berbère du peuple algérien est une part fondamentale de notre patrimoine commun. Elle doit faire l’objet d’une égale attention. L’apprentissage de tamazight doit être rendu obligatoire pour tous les Algériens, au moins durant une bonne partie de leur scolarité. La ligne rouge à ne pas franchir est celle d’un bilinguisme absolu que l’Algérie n’a pas les moyens de s’offrir. La Belgique, bien mieux dotée que nous sur les plans économique et politique est sur le point d’en mourir. Que nos compatriotes berbérophones ne le prennent pas en mauvaise part. Qu’ils prennent la mesure de notre succès commun si, demain, le tamazight devenait, avec l’arabe dialectal, une des langues de toute l’Algérie. Mais qu’ils comprennent qu’un projet de civilisation doit être adossé à une langue, certes difficile, mais apte à exprimer l’infini des nuances, la délicatesse d’un débat, la complexité de la philosophie… D’ailleurs, la question ne se posait pas durant les siècles de lumière de notre civilisation. Combien de combattants, de lettrés, de poètes, de savants d’origine berbère, mais aussi turque, persane, ouzbek, caucasienne…, ont contribué à porter cette civilisation à son apogée ! C’est bien la preuve du caractère universel, et surtout pas ethnique, de cette civilisation.

Il reste à réfléchir sur la place de la langue française en tenant compte de la réalité : des millions d’Algériens la pratiquent au quotidien. Il y en a bien plus, dans l’absolu mais aussi en termes relatifs que du temps de la colonisation. Aberration et paradoxe : l’Algérie est le deuxième pays francophone après la France. Paradoxe, puisque la France a laissé une population algérienne analphabète à 85 %, ce qui donne la mesure de l’absurdité de l’affirmation de Kateb Yacine sur le « français butin de guerre ». S’il y a « butin », il est pour la France qui a certes dû se résoudre à quitter sa colonie mais qui continue d’y exercer son influence par la langue, ce vecteur de puissance si important !Pour autant, il ne faut pas ostraciser les francophones. Ils sont une composante de la population et une expression de son identité. De fait, à long terme, selon l’évolution des rapports de force culturels et à l’aune des seuls intérêts de l’Algérie, il faudra bien poser la question du choix d’une langue étrangère comme outil d’ouverture vers le monde.

Une stratégie de développement : le choix d’une stratégie de développement est à la fois une composante et l’un des vecteurs du projet de civilisation. Le projet éducatif doit être le noyau dur de cette stratégie. Viennent ensuite les dimensions économique et sociale. Projet éducatif et langue sont indissociables. Nous avons vu ce qu’il en était de la langue, qui doit être porteuse de valeurs et d’éthique car elle structure la conscience et les inconscients individuels et collectifs de ceux qui la pratiquent. Le projet éducatif devrait avoir comme priorité absolue de remettre au goût du jour la valeur« travail ». Jusqu’à présent, la priorité était la quantité. Il fallait scolariser une population de plus en plus nombreuse. Evidemment, la qualité s’est ressentie de cet afflux. La pression démographique ayant baissé, il est temps de remettre la qualité à l’ordre du jour. Il est impératif de former de façon rigoureuse et obligatoire les formateurs, en leur apprenant à privilégier la rationalité critique et autocritique. Il faudrait mettre l’accent sur les disciplines porteuses de rationalité : les sciences dites exactes, la philosophie, la sociologie bien comprise. Ces sciences devront être au centre des programmes scolaires et permettront, à terme, de tout soumettre à l’examen critique. Elles doivent aussi donner goût à l’autocritique (méthode et vertu). Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas une vertu cardinale en Algérie. Plutôt que de se remettre en cause, chacun se dédouane en rejetant la responsabilité sur les autres (supérieurs, collègues, complot étranger ou local). C’est aussi l’absence totale de rationalité qui est en grande partie responsable de la désorganisation, des approches approximatives, des mauvais bricolages et de la gabegie dans tous les domaines. Naturellement, la priorité donnée à ces disciplines ne doit pas s’exercer au détriment de la littérature, de l’art, de la poésie. L’imaginaire doit lui aussi pouvoir trouver de quoi se nourrir.

Dans ce projet éducatif, il y a bien sûr l’enseignement de l’Histoire telle qu’elle vient d’être présentée : celle des Algériens et des autres peuples arabes, mais aussi celle des autres communautés humaines, des civilisations, des religions. L’enseignement de l’Islam doit comporter, en majeure partie, celui de la culture religieuse. Sans culture, la foi ne serait qu’une amputation, une défaite de l’intelligence. La croyance doit rester une affaire personnelle. Il faut veiller au respect de l’autre, même s’il a choisi de se situer dans un « ailleurs » culturel et religieux.

Cet enseignement, enrichi d’approches rationnelles plurielles et profanes, aurait aussi comme finalité de faire des citoyens conscients, responsables, soucieux du bien commun et de l’intérêt général, sachant partager l’espace public de façon pacifique et courtoise, engagés dans la vie associative, syndicale, politique.

Sans tomber dans l’idéalisme, il s’agit là d’une direction vers laquelle il faut tendre, en sachant que c’est un travail toujours à recommencer, à approfondir et à affiner. Il y faut une volonté farouche et de long terme.

Dans ce domaine de l’éducation comme dans bien d’autres, il ne faut pas avoir de complexe et ne pas hésiter à avoir recours aux meilleurs experts nationaux et étrangers tout en maintenant la stratégie dans la sphère de la souveraineté nationale.

Un autre objectif du système éducatif, aussi important que les autres, concerne le passage de l’intelligence individuelle à l’intelligence collective. Cela contribuerait à faire sortir l’Algérien de son individualisme pathologique, de la méfiance à l’égard d’autrui afin qu’il considère celui-ci comme un partenaire et un allié plutôt que comme un rival ou une menace.

La dimension économique et sociale de la stratégie de développement :

Système éducatif et développement économique et social sont étroitement liés. D’une part, il est primordial que le système éducatif immerge et façonne ses destinataires à la culture de l’effort, fasse du travail (bien fait !) une valeur allant de soi. Cela permettrait de sortir de la mentalité actuelle consistant à tout attendre de l’Etat et réclamer comme un droit une part, sous une forme ou une autre, de la « rente pétrolière ». C’est par le travail qu’on construit une société, que l’on parvient au bien-être, que l’on édifie une civilisation.

Le système éducatif est aussi le substrat indispensable pour relever le défi auquel est confrontée l’Algérie : l’adaptation à l’économie de marché mondialisée. Cela suppose que ce système forme, à tous les niveaux de la hiérarchie, des personnes détenant des compétences équivalentes à celles d’un Occidental de même rang. Cela permettrait de mettre l’accent sur la recherche fondamentale et sur la recherche-développement.

On pourrait identifier quelques indicateurs de la réussite et de l’adaptation de l’économie algérienne au marché planétaire à travers des objectifs à atteindre. A titre d’exemple, nous pourrions nous donner des obligations « ardentes » : faire baisser notre dépendance à l’égard des hydrocarbures de 97 % actuellement à 50 %. Nous pourrions aussi nous lancer le défi d’en finir avec notre dépendance alimentaire. Cela impliquerait la mise à niveau technologique et l’utilisation rationnelle de la terre. Il faudrait également stopper le rétrécissement de la Surface Agricole Utile, dû à l’urbanisation et à la désertification. Nous pourrions, non seulement stopper l’avancée du désert mais aussi gagner de la terre. Les Hollandais ont fait reculer la mer, devenant ainsi une authentique puissance agricole. Nous pourrions les imiter en faisant reculer le sable. Il y a également des progrès à faire en matière de gestion de l’eau…

Les effets seraient bénéfiques à plusieurs titres. Sur le plan économique, nous pourrions tabler sur une réduction de nos importations et, sans doute, d’un développement de nos exportations hors hydrocarbures. Cela donnerait aussi des pôles d’attractivité pour nos jeunes sans emploi. Sur le plan politique, la réduction de notre dépendance nous conférera une stature nouvelle. Nous pèserons davantage dans les négociations internationales que dans la situation de « clients captifs » dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

Il faudrait aussi prendre au sérieux l’affaire de la construction du Maghreb. Sans doute faudrait-il commencer par rétablir la confiance en lançant des projets économiques concrets et des mesures sécuritaires pour protéger nos trois pays, soumis aux mêmes dangers. Nous finirons bien par prendre conscience que nos intérêts vitaux nous sont communs, qu’ils nous dictent l’obligation de nous rapprocher et de fonder des stratégies et des politiques communes.

Plus important : sur le plan symbolique enfin, ces victoires auraient une portée d’autant plus grande qu’elles seraient le fruit de notre engagement collectif. Elles nous permettraient de rompre avec l’idée de la fatalité de l’échec. Quelle meilleure médication pour retrouver l’estime de soi et pour redonner à notre jeunesse le goût du rêve et l’énergie pour le réaliser !

Oui, nous savons toutes les embûches, toutes les raisons qui amèneront sur les visages de beaucoup d’entre vous, amis lecteurs, une moue dubitative. Oui, le Pouvoir n’est pas prêt à jouer le rôle nécessaire de stratège qui doit être le sien dans le cadre de cette campagne de réformes profondes. Lui aussi doit prendre conscience que ce qui est présenté ici est le premier terme d’une alternative dont l’autre terme serait la remise en cause de l’existence même de notre pays. Il ne le fera sans doute pas de lui-même. Il y sera contraint par une pression populaire intelligente et pacifique. Les intellectuels devront naturellement y prendre toute leur part. Il faut que nous en finissions avec les exils, intérieur et extérieur, que nous cessions d’être, à l’image de l’Anarque, personnage d’Ernst Jünger, « cet être ne rêvant que de régner sur son royaume intérieur et de poursuivre en solitaire le déchiffrement du monde » et de céder, chaque fois que l’emprise de la société sur l’individu devient insupportable, au « recours aux forêts », « cette retraite au fond de soi »…

Cette livraison clôt donc la série de quinze articles que nous avons consacrés au « nœud gordien » algérien. Il est en fait bien plus facile d’écrire seul qu’à quatre mains : on est le plus souvent d’accord avec soi-même et on n’a pas trop tendance à soulever des controverses contre son propre ego. Quand on est deux pour un texte unique, il faut argumenter sans cesse, accepter d’être déstabilisé… Mais au bout du compte, on se rend compte qu’un texte fruit de deux approches, de deux logiques, de deux styles, est plus satisfaisant qu’un document élaboré dans le huis clos d’une pensée exclusive et solitaire. L’expérience d’une réflexion qui a besoin pour exister, pour s’affiner, de se frotter à une autre, expérience inédite dans nos journaux, mérite vraiment d’être reprise, sans modération !

Postscriptum : Le nœud gordien désignait dans l’Antiquité un nœud inextricable qui attachait le joug au timon du char de Gordias, roi de Phrygie. La légende voulait que celui qui parvenait à le dénouer dominerait le monde. Alexandre le trancha d’un coup d’épée. L’expression « trancher le nœud gordien » renvoie à la résolution d’une difficulté apparemment insurmontable de manière radicale, par la force. Cette méthode n’est pas souhaitable pour l’Algérie. Il faut privilégier la méthode douce, celle qui requiert une infinie patience, dénouer les fils entremêlés un à un…

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Published by Brahim Senouci
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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 11:19

Le nœud gordien algérien

Mustapha Benchenane, politologue, Université Paris-Descartes Sorbonne

Brahim Senouci, physicien, Université de Cergy-Pontoise

Quatorzième partie : Pour un régime politique adapté aux réalités algériennes

Dans une précédente livraison (« Un régime politique marqué par la confusion et l’inadaptation », Le Quotidien d’Oran du 19 février 2015), nous avons noté à propos du régime actuel que, bien que n’étant plus une dictature au sens classique, il n’est pas pour autant devenu une démocratie. Une dictature se caractérise par une absence totale de liberté d’expression. En Algérie, cette liberté, même si elle est relative, existe. Il est possible de critiquer le régime et de dénoncer ses dérives, aussi bien dans la rue qu’à travers les écrits journalistiques. Toutefois, elle ne constitue pas à elle seule un gage de démocratie. Une démocratie suppose, entre autres, une compétition pacifique pour le pouvoir selon des règles largement acceptées et scrupuleusement respectées, et l’existence d’un véritable Etat de droit, soit un Etat soumis au Droit et respectant l’indépendance de la Justice. Et puis, une démocratie ne peut se construire sans consensus. Le paradoxe n’est qu’apparent. La diversité des opinions doit être la règle, à condition qu’elles puissent s’exprimer dans un cadre commun, admis par tous les acteurs de la société. On ne peut ainsi bâtir un régime démocratique dans un pays où des oppositions radicales caractérisent les échanges. Il faut en particulier régler la question du projet de société, sans que ce projet soit le résultat d’ un arbitrage entre deux contraires comme c’est la cas dans notre pays depuis l’émergence de l’islamisme, mais d’un échange fécond dans lequel les acteurs ne seraient gouvernés que par le souci de l’harmonie, du vivre-ensemble, de la volonté de développer le pays pour prémunir les générations futures d’éventuelles catastrophes qui seraient des effets retardés de notre incapacité actuelle à les prévenir.

Les régimes politiques peuvent être classés en quatre catégories. Il y a d’abords les régimes totalitaires (Union Soviétique, Chine sous Mao-Tsé-Toung, Corée du Nord), les régimes dictatoriaux (Le Chili sous Pinochet, l’Argentine sous Videla, la Grèce des Colonels, l’Egypte sous Nasser, l’Algérie sous Boumediene…), les démocraties (pour l’essentiels, les pays occidentaux, le Japon…), les régimes politiques en transition (Russie, Tunisie, Algérie…). Nous savons, notamment grâce à Hannah Arendt, que la différence entre dictature et totalitarisme n’est pas une question de nuance. Le nazisme est totalitaire parce que c’est un projet global, porté par des masses qui s’identifient à lui, naturellement porté à la conquête du monde extérieur. Rien à voir avec un satrape local, un tyranneau africain qui s’accapare les richesses de son pays en affamant son peuple, qui ne perdure que par la crainte qu’il suscite, en dépit de la haine qu’il inspire. Le seul projet du tyranneau est de durer et de se réserver des moyens de partir avec la caisse en cas de « malheur ».

Le fait que l’Algérie soit en transition signifie qu’elle est dans un jeu de bascule qui pourrait la projeter vers l’établissement d’une démocratie véritable mais qui pourrait tout aussi bien la renvoyer à la dictature. Retenons l’hypothèse vertueuse que cette phase de transition, en dépit de l’immobilisme qui en constitue le principal caractère apparent, nous permettra de progresser vers plus de maturité, plus de libertés, plus de transparence… Pour autant, la démocratie représentative telle qu’elle est pratiquée en Occident est-elle l’horizon souhaité ? Sinon, quel régime politique conviendrait à notre pays ?

La démocratie représentative, un régime à bout de souffle ?

Winston Churchill disait de la démocratie qu’elle était « le pire des régimes, à l’exception de tous les autres ».

La démocratie représentative, telle qu’elle est pratiquée en Occident, est le produit de l’histoire de cette civilisation. Dans cette histoire, il y a les acteurs, et les rapports de force entre eux. Il y a aussi l’émergence puis le triomphe d’une culture, celle qui est née de l’avènement d’une classe sociale, la bourgeoisie. Celle-ci, parfois grâce à son seul pouvoir financier, à d’autres occasions par son alliance conjoncturelle avec les forces populaires, a arraché aux rois une partie de leur pouvoir et à même fini par les en dépouiller totalement. C’est ainsi que se sont passées les choses, en Angleterre et plus tard en France. Dans ce processus, la bourgeoisie a été capable de développer tout à la fois son pouvoir économique et financier, tout en fondant une nouvelle culture. C’est grâce à la maîtrise de ces deux domaines, que cette bourgeoisie a pu modifier à son profit les rapports de force, tout en nourrissant une très forte méfiance à l’égard du peuple. C’est ce qui explique que le suffrage universel n’a été instauré que par étapes, au terme d’une longue période durant laquelle la bourgeoisie occidentale a assis son hégémonie culturelle sur les autres classes sociales. Cela explique la mise en place, durant un moment de l’Histoire, du suffrage censitaire, qui n’était ouvert qu’aux personnes disposant d’un certain niveau de revenus. Les électeurs avaient ainsi toutes les raisons d’être attachés au nouvel ordre bourgeois. Ce n’est que lorsque la culture et l’idéologie bourgeoises se sont largement diffusées, jusqu’à leur intégration dans l’imaginaire populaire, que le suffrage universel a été inscrit dans les constitutions. Ce sont les élites, issues de la classe dominante, qui ont constituépour l’essentiel, qui constituent encore aujourd’hui, la « classe politique ». Ce sont ces élites qui se présentent aux élections et qui s’auto désignent comme « représentants du peuple », comme l’émanation de la « souveraineté populaire ». Il y a eu toutefois des épisodes durant lesquels les classes laborieuses ont pu être avoir des représentants choisis en leur sein. Cela a été notamment le cas dans les périodes où les partis communistes représentaient une vraie force. Il a fallu aussi des circonstances exceptionnelles, telles que la Deuxième Guerre Mondiale et la part prise par l’Union Soviétique et les résistances communistes dans la victoire sur le nazisme. Mais la classe bourgeoise veillait au grain. Elle a lâché du lest sur les revendications sociales mais restait vigilante sur le fait que la classe dominée na parviendrait jamais à prendre le pouvoir par les urnes… Une illustration en a été donnée par les récents référendums qui ont été organisés il y a quelques années sur la construction européenne. Les organisateurs, expression de la classe dominante, avaient prévu que le « oui » l’emporte. Là où le « non » a gagné, on a fait revoter le peuple. En France par exemple, le pouvoir est même passé outre. Il a « oublié » le résultat des urnes et a choisi de faire avaliser le « oui » par l’Assemblée Nationale et le Sénat réunis en congrès, c’est-à-dire les « élites ». Ces mêmes élites se succèdent sur les plateaux de télévision pour déplorer la perte de crédit de l’Europe !

La démocratie occidentale est à bout de souffle, pour plusieurs raisons. Les dirigeants n’ont pas réussi à régler les problèmes économiques les plus cruciaux auxquels sont confrontés les peuples : l’emploi et le pouvoir d’achat. Ils ont été incapables de renouveler la question essentielle du sens, à un moment où la perte de celui-ci apparaît comme un symptôme majeur de la crise de civilisation que vit l’Occident. Les multiples scandales de corruption qui la secouent ont discrédité la représentation politique dans son ensemble, ce qui a fait le lit de la progression massive de l’extrême droite fasciste et xénophobe.

Parce qu’elle est le produit d’une histoire particulière, la démocratie représentative aurait du mal à s’enraciner aujourd’hui en Algérie. On n’y trouve aucun des facteurs ayant permis son développement en Europe. La bourgeoisie algérienne est embryonnaire. Elle est, dans sa majorité, d’essence prédatrice. Il y a peu de cas de capitaines d’industrie ayant fondé des entreprises ayant permis d’ajouter à la richesse du pays et de donner du travail aux Algériens. C’est plutôt une classe attentive à capter des parts plus ou moins importantes de la rente, et donc pas vraiment inscrite dans le développement et la durée. Il ne faut donc pas s’étonner que ce conglomérat n’ait pas réussi à créer une culture, à donner naissance à des élites susceptibles de servir de modèles aux autres classes sociales. En l’absence d’une telle classe, l’Algérie ne dispose pas de ce vecteur de dynamisme et de progrès qu’a été la bourgeoisie européenne, sans omettre le fait qu’elle a été aussi le fer de lance d’une politique de puissance à travers l’impérialisme et le colonialisme dont notre pays, et bien d’autres, ont connu les affres. Si la démocratie représentative est dans l’impasse en Occident, quel régime politique faudrait-il pour l’Algérie ?

Un régime politique répondant aux besoins des Algériens :

Dans bien des domaines, le mimétisme est une absurdité, résultant d’une aliénation et d’une défaillance de l’intelligence. Cela est vrai aussi en politique. C’est ainsi qu’ont fait preuve d’aveuglement et d’incompétence les dirigeants de pays anciennement colonisés qui ont fait appel à des constitutionnalistes européens pour rédiger, au profit de ces Etats « nouveaux, des constitutions « clés en mains », alors que ces experts ne connaissaient rien des peuples concernés. Comme ne pas se souvenir des mots d’Ibn Khaldoun, et qui s’appliquent si bien ici, ainsi que dans bien des domaines dans lesquels la haine de soi exerce son impitoyable magistère : « Et le vaincu
toujours imite le vainqueur… On voit toujours la perfection (réunie) dans la personne d’un vainqueur. Celui-ci passe pour parfait, soit sous l’influence durespect qu’on lui porte, soit parce que ses inférieurs pensent, à tort, queleur défaite est due à la perfection du vainqueur. Cette erreur de jugementdevient un article de foi. Le vaincu adopte alors tous les usages du vainqueur
et s’assimile à lui : c’est de l’imitation (iqtidâ) pure et simple. » ?

Ibn Khaldoun s’inspirait d’Al Farabi, lui-même s’inspirant d’Aristote, notamment de l’une des leçons principales de la pensée de celui-ci : Il n’y a pas de constitution parfaite (comprendre « pas de régime politique parfait ») : il convient que chaque peuple trouve la constitution qui lui convient. Or, ne peuvent convenir que des institutions nées des « entrailles d’un peuple, de son histoire, de sa géographie, de son tempérament, de sa culture, de son imaginaire, des leçons qu’il a su tirer de ses expériences, heureuses et malheureuses. Al Farabi professait que le meilleur régime politique est celui dans lequel les âmes de ses habitants sont aussi saines que possible. Ses traités politiques accordent une très grande part à la question de l’âme humaine. Au début de ses « Aphorismes choisis », il va jusqu’à définir ce qui constitue selon lui la santé et la maladie de l’âme et du corps. Ainsi, la santé de l’âme consiste en ce qu’elle est telle qu’elle peut toujours choisir de faire ce qui est bien et de mener des actions nobles. À l’inverse, la maladie de l’âme consiste en ce que celle-ci n’est capable que d’actions mauvaises. La pensée d’Al Fârâbî définit la santé et la maladie de l’âme d’un point de vue avant tout moral. Il est frappant de voir que la santé et la maladie du corps sont définies dans les mêmes termes, à une exception près, de taille : le corps ne peut rien faire s’il n’a pas été activé par l’âme. Ainsi, nous retrouvons la primauté de l’âme sur le corps, héritée d’Al-Râzî.

Depuis 1962, l’Algérie vit à côté de son histoire, dont le peuple a été expulsé. Cette expulsion n’a pas commencé avec la colonisation. Elle remonte loin dans le temps puisque l’Empire Ottoman a exercé sa souveraineté en Algérie sous couvert de Califat. Même s’il n’a pas laissé une trace globalement positive dans le pays, on ne peut mettre sur le même plan la manière dont il a administré l’Algérie et les horreurs qui ont été la marque de la colonisation française…

Le peuple algérien a été en certaines circonstances acteur de son destin, d’abord en résistant à l’invasion coloniale, puis à la domination française, enfin en menant une guerre de libération couronnée de succès en 1962. Peu à peu, il a été dépossédéde sa victoire par une minorité qui a pris le pouvoir par la force en prétendant savoir, pour lui et à sa place, ce qui lui convenait. Cette minorité a surtout brillé par son incompétence et par l’indigence de sa pensée. Il est vrai qu’il y a une énorme différence entre le peuple algérien de la période de la guerre de libération et celui d’aujourd’hui. Constat amer : sans ignorer le contexte ni la longue chaîne des échecs qui ont mené l’Algérie au désastre à la fin des années 1980, le peuple a manqué un rendez-vous crucial avec l’Histoire en choisissant un parti, le FIS, qui n’était rien d’autre qu’une version « islamisée » du FLN qui a ruiné le pays. Ce faisant, le peuple avait choisi de demeurer hors de l’Histoire. Il avait préféré la férule d’un père plutôt que l’émancipation et la responsabilité pour lui-même. Ce choix s’est révélé d’autant plus tragique que ses conséquences ont conduit à la décennie noire, et à la paralysie actuelle de la société, effrayée par la possibilité d’un mouvement, attentive à ne surtout rien changer par peur du retour des amants de l’apocalypse.

Ces constats nous mettent face à une vérité douloureuse : d’un côté des dirigeants incompétents et de l’autre, un manque de discernement de la part du peuple. Il y a au moins un espoir, c’est que la tragédie des années 90 fasse progresser la lucidité et la maturité et qu’elle cesse de constituer un blocage mental. Comme disait Malraux, « il faut transformer l’expérience la plus large en conscience ».

La nécessaire séparation du politique et de la religion

Le peuple algérien est musulman dans son écrasante majorité. Cela veut dire que l’Islam est très présent dans la vie de la société. Que l’on soit fervent pratiquant ou tiède, voire mécréant, nous avons les mêmes coutumes, la même façon de traiter nos vieillards, nos malades, la même manière de nous marier, d’enterrer nos morts, la même mémoire des légendes que portent à travers les siècles la mémoire de notre peuple. Ce sont des faits sociétaux, qui n’ont rien à voir avec la pratique politique. D’ailleurs, la pratique politique n’a pas à s’en saisir. C’est la société qui définit son mode de vie. Aussi, quand la politique se mêle de convoquer le sacré, le plus souvent de façon inopportune, elle n’est pas dans son rôle. Elle est chargée de veiller aux intérêts du peuple, à son éducation, à sa protection, à sa promotion, tâches dont elle s’acquitte pour l’heure bien mal. Serait-ce la raison pour laquelle nos dirigeants font assaut de démonstrations de religiosité ? Serait-ce pour faire oublier tous les échecs, tous les reniements, les mensonges, la corruption ? Croient-ils vraiment que le peuple est dupe ?

Le mot « politique » n’existe nulle part dans le Coran. En revanche, on y trouve des recommandations abondantes qui doivent permettre aux musulmans de vivre ensemble : l’équité, la justice, le primat de la consultation, l’honnêteté… Voilà des recommandations d’essence divine qui ne trouvent guère d’écho aujourd’hui. Il vaudrait bien mieux que nos gouvernants satisfassent à ces obligations plutôt que de faire assaut de religiosité dans l’espoir de complaire à leurs administrés. Nous aussi, citoyens Algériens, quelle que soit l’état de notre croyance, devrions nous en inspirer…

Le souvenir de la décennie noire, l’équipée sanglante de Daesh, les exemples qui abondent dans le passé de régimes « religieux » ayant commis des massacres contre leurs propres peuples devraient inciter à l’interdiction pure et simple de tout parti politique se réclamant explicitement de la religion…

Sans doute est-il nécessaire de parvenir à une forme de sécularisation. John Locke, dans une déclaration au bon sens bienvenu, souligne dans son « Traité sur la tolérance » que « tout le pouvoir du gouvernement civil n’a rapport qu’aux intérêts civils, se borne aux choses de ce monde et n’a rien à voir avec le monde à venir. »

La Charia est souvent présentée, à tort, comme étant la loi divine. C’est oublier qu’elle a été élaborée deux siècles après l’avènement de l’Islam. Certes, elle s’appuie sur le Coran mais elle n’en constitue qu’une lecture possible, qui a donné lieu à un texte ressortissant à 95 % du droit positif (lois, règlements, jurisprudence à partir des décisions de tribunaux et, en particulier, de cours suprêmes, de doctrines à base d’écrits de théoriciens du Droit…). Au nom de quoi cette production humaine a-t-elle acquis ce statut qui lui confère une autorité absolue, et, surtout, suscite le rejet par avance de toute autre interprétation ? Comme le signifie Mohamed Talbi, pour les musulmans, « Seul, le Coran oblige ! ». A titre indicatif, les châtiments tels que la lapidation des femmes adultères ou l’amputation de la main pour les voleurs ne figurent nulle part dans le Coran. La Charia se prêt donc tout à fait à un effort d’adaptation aux nécessités du temps, au nom d’une modernité bien comprise.

Par ailleurs, quelle peut bien être la nécessité d’inscrire la référence à la religion dans la Loi Fondamentale, dans un pays à 95 % musulman, au moins de culture ? Est-ce que les rédacteurs de la Constitution pensent vraiment que cette inscription est de nature à protéger l’Islam ? C’est d’autant plus ridicule que la Constitution elle-même, celle qui est censée couler dans le marbre les « constantes » de la Nation, est foulée aux pieds par les pouvoirs successifs. Elle a perdu son caractère « sacré » depuis qu’elle s’est ajustée aux prolongations de mandats présidentiels successifs et qu’on songe à les torturer une nouvelle fois pour remettre la clause de limitation de ces mêmes mandats !

D’une manière générale, il faut en finir avec la matrice de la contrainte exclusive. Il n’est pas inutile de rappeler que la liberté de conscience est reconnue dans le Livre : « Croit qui veut, mécroit qui veut ». Il n’est donc pas dans les attributions d’un gouvernement, quel qu’il soit, de faire régner un prétendu « ordre moral ». Bien entendu, il ne s’agit pas non plus de laisser libre cours à des comportements qui provoquent la traditionnelle pudeur, liée à l’éducation que nous avons reçue depuis l’enfance. Il s’agit de laisser la liberté à chacun de se déterminer, tout en imposant à tous les règles de civilisation que nous avons en partage.

Songeons qu’au Moyen-Age coexistaient en terre d’Islam musulmans, juifs, chrétiens, agnostiques, Arabes, Berbères, Chinois, Perses…. Cette période correspond à l’âge d’or de l’Islam, quand il illuminait le monde. Cette diversité a disparu pour faire place à une société monocolore, intolérante, régie par la contrainte. Cette même société a abandonné depuis des siècles toute prétention à dire quelque chose au monde, à participer à sa marche en contribuant à son développement économique, politique, artistique. Relation de cause à effet ? Sans nul doute.

Le rôle de l’Etat est de garantir à tout un chacun sa sécurité, son éducation, l’accès aux soins, une citoyenneté qui ne soit pas nécessairement d’essence religieuse… Il n’est surtout pas celui d’un gardien de la morale. Il est au service de tous les citoyens, indépendamment de leur religion ou de la profondeur (apparente !) de leur foi. Qu’il s’acquitte de ses obligations et qu’il laisse la société régler les questions qui la concernent. Cela fait si longtemps que le peuple a été privé de son droit à la parole, si longtemps qu’on décide pour lui… Nous nous garderons de tomber dans ce travers en lui apportant des « solutions toutes faites du haut de notre « expertise ». Redonnons-lui la parole, invitons-le à débattre de son avenir…

Pour notre part, nous avons fait des propositions, sur deux points notamment : impossibilité de transposer la démocratie représentative occidentale en Algérie, séparation réelle entre politique et religion. Il faut, à notre sens, rendre la parole au peuple, non pour un référendum mais l’inviter à débattre, à faire des propositions. Il y faut une organisation pour que cette parole circule du douar jusqu’à la ville. Inspirons-nous du précédent du débat sur la Charte Nationale de 1976, à ceci près que, cette fois, il ne doit pas être question d’instrumentalisation ni de déni de la parole populaire.

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Published by Brahim Senouci
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