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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 08:50

Le juste et le fort

http://latribunedz.com/article/21002-Le-juste-et-le-fort

Dans Rhinocéros, la célèbre pièce d’Eugène Ionesco, une ville est le siège d’un phénomène étrange. Des habitants se réveillent avec une tête de rhinocéros. Il y en a d’abord un, puis deux, puis trois, puis des dizaines, des centaines. A la fin, il n’y a plus dans cette cité naguère tranquille que des hommes et des femmes à tête de rhinocéros…

Il y a dans cette fable des résonances évidentes avec l’actualité.

En France, le masque du rhinocéros pourrait être le signe d’un ralliement aux idées d’extrême droite. A l’approche des élections présidentielles, mais aussi des législatives, une classe politique saisie par la panique se lance dans une course éperdue vers le nouveau paradigme qui conjugue le nationalisme dans sa version guerrière et un retour à la grille de lecture à l’ombre de laquelle se sont épanouis le colonialisme et l’esclavage. C’est une grille essentialiste, raciste, comme en témoignent le retour à un discours racialiste et son corollaire, l’injonction faite aux non-européens de s’assimiler, de se dissoudre jusqu’à disparaître du paysage. Peut-être une solution aux problèmes des éleveurs de porcs et des viticulteurs du Midi, qui trouveraient dans cette situation quelques millions de nouveaux clients…

Cette injonction rencontre des résistances, qui se manifestent de diverses façons. La plus visible est la prolifération des voiles et l’apparition d’avatars tels que le niqab ou le burkini. Radicalisation islamiste, tonne la classe politique. Ne serait-ce pas plutôt la réaction à l’évidente radicalisation de la classe politique, quasiment dans son ensemble ? Sarkozy intime l’ordre à tous ceux qu’il ne trouve pas assez Français d’accepter de jeter la part d’héritage de leurs aïeux au profit d’une ascendance gauloise. Le "gentil" Fillon nous apprend que la colonisation n’avait pas d’autre but que de partager avec des peuplades sauvages la culture française. Il est vrai qu’en Algérie, nos grands-mères fréquentaient Racine et Corneille et qu’elles déclamaient des vers de Victor Hugo le soir, à la veillée…

Manuel Valls a longtemps asséné l’idée que la tentative d’explication du terrorisme valait justification de celui-ci. Il fallait, à l’en croire, se contenter de condamner et, surtout, d’assigner les terroristes à une identité hors-sol, hors-humanité, une sorte de génération spontanée jaillie de nulle part et qu’il convient de détruire dès son apparition sans se préoccuper de ses racines éventuelles. La violence qui frappe délibérément des innocents doit être condamnée sans réserve. L’esprit humain a cependant besoin d’inscrire l’événement dans une chaîne causale. Inconsciemment, il se refuse à rejeter les assassins à une altérité irréductible. L’homme se sent quelque part responsable des atrocités commises par certains de ses semblables, oui, semblables. Ces jeunes gens aux visages blêmes ont grandi dans ses cités, ont été éduqués dans ses écoles. Il lui faut comprendre les mécanismes qui ont permis à cette frange de la population de faire sécession, de quitter la société dans laquelle elle a grandi. La vérité, c’est que, si le crime est horrible, sa genèse est souvent banale. Hannah Arendt a encouru les foudres des institutions juives quand elle a osé parler de la banalité du mal à propos de la destruction des juifs d’Europe, banalité qu’elle voyait s’incarner dans les trais d’un fonctionnaire falot nommé Eichmann. Elle avait sans doute raison, hélas. L’humanité peut certes être belle. Malheureusement, elle recèle aussi une part de violence, voire de bestialité et de sauvagerie qu’elle peut exercer sans entraves et sans trop de tourments moraux. La célèbre expérience de Milgram a révélé notre propension à nous défaire de notre libre arbitre et à exécuter les ordres les plus atroces quand ils nous viennent d’autorités supérieures. Rappelons que cette expérience consistait à débusquer chez des individus ordinaires l’aptitude à commettre des actes atroces s’ils lui sont ordonnés par une autorité supérieure. Les résultats sont effrayants. De jeunes gens équilibrés ont obéi à l’injonction d’une prétendue autorité scientifique et morale qui leur demandait d’actionner une machine censée délivrer des décharges électriques de plus en plus fortes. Cette machine était factice, évidemment. Mais ces jeunes gens la croyaient bien réelle. En l’actionnant et en augmentant l’intensité des décharges électriques, ils pensaient vraiment soumettre ces gens qu’ils voyaient se tordre de douleur à des tortures pouvant entraîner la mort. Cette expérience a découvert un abîme. Elle devrait nous inciter à éviter le confort de la pensée unique qui consiste à présenter les terroristes comme une sorte de fléau incompréhensible, qui viendrait troubler la marche sereine du monde. Cette même pensée unique a donné lieu aux déploiements militaires dont on constate l’inanité face au terrorisme.

Apprendre à vivre avec cette part de violence inhérente à la condition humaine, c’est d’abord la reconnaître et surtout éviter de lui fournir des occasions de s’exprimer. La dernière initiative de Donald Trump, possible futur président de l’hyper puissance mondiale, a été d’installer des relais de campagne dans les territoires palestiniens occupés par Israël. Il a inauguré ses nouveaux locaux par un discours où il appelle Israël à continuer de coloniser la Palestine. Quel est donc ce monde dans lequel le plus puissant, celui qui a la capacité de détruire l’ensemble de l’humanité, signifie avec un tel éclat son mépris du droit ? Comment faire semblant de s’étonner qu’un tel monde ne peut engendrer que la violence ?

Si tu ne peux faire que le juste soit fort, fais en sorte que le fort soit juste.

Vaste programme…

Published by Brahim Senouci
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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 05:50

Syllogisme, sophisme, guerres

http://www.libre-algerie.com/syllogisme-sophisme-guerrespar-brahim-senouci/15/09/2016/#sthash.1Z3SIIOq.dpbs

Dans sa défense de la pratique de la philosophie conçue comme "étude réfléchie de l'univers en tant qu'il fait connaître l'Artisan", face à ceux qui la déclaraient impie, Ibn Rochd avançait un argument simple : comment, disait-il à ses contradicteurs, rejeter la raison alors même que le Coran invite les fidèles à son exercice ? Les contradicteurs en question voyaient dans la spéculation intellectuelle un danger de nature à détourner les fidèles de leur foi. Il faut croire que la leur était bien fragile pour qu’ils jugent nécessaire de la "protéger" en interdisant une activité qui, selon eux, pouvait produire des résultats qui contrediraient le texte sacré ! Cette attitude donne la mesure de leur faiblesse et de leur frilosité intrinsèques qui les rendait sourds à l’exhortation divine de rechercher la connaissance, du berceau au tombeau, jusqu’en Chine s’il le faut ! Il est vrai qu’à l’époque, il y a un bon millénaire de cela, les ignorants n’avaient pas vraiment voix au chapitre. Le débat se faisait entre réformateurs et conservateurs, à coups non pas de couteau mais d’arguments. Contrairement à une croyance relativement répandue, Ghazali et Ibn Rochd n’étaient pas vraiment contemporains. Ce dernier est né près de 70 ans après son illustre prédécesseur. L’ouvrage célèbre de Ghazali, La réfutation des philosophes, n’était donc pas une charge contre Ibn Rochd mais contre les dangers de la pratique de la philosophie en général, notamment par les philosophes grecs, mais aussi El Farabi ou Ibn Sina. Ibn Rochd lui a répondu longtemps après sa mort dans son non moins célèbre ouvrage, La réfutation de la réfutation. L’opposition entre les deux hommes s’est schématiquement cristallisée sur la crainte exprimée par Ghazali que la philosophie entre en conflit avec la religion et son souhait de n’en conserver que la partie jugée conforme aux prescriptions islamiques. Ibn Rochd pense que la spéculation intellectuelle, matériau de base de la philosophie, ne doit être pratiquée que par des gens avertis et exhorte à en éloigner ceux qui ne sont pas suffisamment outillés. Par ailleurs, il revendique la recherche de la Vérité par la voie de la raison, sans exclure que l’on puisse accéder à la connaissance de Dieu par l’émotion.

Restons avec Ibn Rochd un instant. A l’instar de son illustre prédécesseur, Aristote, il recourait volontiers au syllogisme. Cette figure, d’une logique implacable, fonctionne ainsi. Elle commence par une prémisse dite majeure, une seconde dite mineure, et se termine par une conclusion générale. En voici un exemple :

  1. Tous les hommes sont mortels (prémisse majeure)
  2. Tous les rois sont des hommes (prémisse mineure)
  3. Tous les rois sont mortels (conclusion générale)

Le syllogisme a été détourné pour servir des desseins pas toujours bienveillants. Le paralogisme en est un avatar. Exemple :

  1. Tous les humains sont mortels.
  2. Un âne est mortel.
  3. Donc un âne est un humain.

Evidemment, la conclusion est fausse. L’erreur, volontaire ou non, réside dans l’énoncé. Pour que le syllogisme fonctionne, il aurait fallu inverser l’ordre de la prémisse majeure qui serait devenue : Tous les mortels sont humains, ce qui est faux naturellement, puisque nous partageons cette caractéristique avec tout ce qui vit…

Le sophisme représente une autre variante du détournement du syllogisme. Il constitue une arme de rhétorique redoutable. Il est beaucoup plus insidieux parce qu’il se présente avec l’apparence d’une logique irréfutable, en réalité fallacieuse. En voici un exemple qui sonne comme un rappel sinistre puisque nous devons la prémisse majeure à l’"ineffable" George W. Bush, énoncée après les attentats du 11 septembre 2001 :

  1. Si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi.
  2. Vous n’êtes pas avec moi.
  3. Vous êtes donc contre moi.

Ce sophisme malveillant est basé sur une prémisse majeure qui est en réalité un faux dilemme. On peut très bien être neutre, ce qui est sans doute le cas le plus répandu, et ne pas entrer dans le cadre de cette prémisse. Or, celle-ci se doit d’être une vérité incontestable…

Nous connaissons la suite de cette sortie rhétorique, les désastres irakien et afghan, l’équipée sanglante des hors-la-loi Blair et Bush, la légalité internationale remisée au rang des vieilleries promises à une disparition rapide et, surtout, la validation de l’idée que la justice n’a pas le rang ni le rôle que lui assignent les textes internationaux. On imagine l’effet désastreux de la découverte du primat absolu de la force sur les populations qui ont subi l’injustice mais qui gardaient, dans un coin de leurs inconscients collectifs que, la justice étant de leur côté, leur calvaire aurait une fin…

En Algérie, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous faisons la même chose avec le sophisme. Quelques exemples :

  1. Tous les musulmans font la prière.
  2. Tu ne fais pas la prière.
  3. Tu n’es donc pas musulman.

Ça, c’est la version "soft". Les sophismes se font de plus en plus durs à mesure que le conservatisme progresse. Il y a des variations infinies autour de l’exemple qui suit :

  1. Les femmes qui ne se couvrent pas les cheveux sont des prostituées.
  2. Tu ne te couvres pas les cheveux.
  3. Tu es donc une prostituée.

Ou encore celle-ci,

  1. La beauté est dangereuse et doit être voilée.
  2. Tu es belle et non voilée
  3. Tu es donc dangereuse.

Extirper les sophismes du discours algérien est un travail de Titan. La racine du sophisme malveillant est la prémisse mensongère qui s’impose par la force. Elle est le fruit de la vision en noir et blanc du monde. Elle s’enracine dès l’école. La spéculation intellectuelle y est interdite. L’enseignement est fondé sur une vision binaire qui oppose le vrai au faux, le licite à l’illicite, le beau au laid… Peut-être est-ce la tâche prioritaire que de briser cette logique mortelle… ?

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Published by Brahim Senouci
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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 05:39

L’amnésie et (est) la mort

http://www.latribunedz.com/article/20733-L-amnesie-et-est-la-mort

Ecoutant une musique neuve et jamais entendue,

Une pauvre romance, un air de chien battu,

Chanté par une femme saoule au beau milieu d’une rue,

L’amnésique se souvient d’une veuve que jamais il ne connut,

Jacques Prévert (Paroles)

Je revois le visage d’une vieille dame, la grand-mère d’un ami, que j’ai connue jadis. Elle avait perdu la mémoire. Elle se tenait toujours de la même manière, assise en tailleur, adossée à un mur, silencieuse. Elle avait l’immobilité d’une statue. La fixité de ses nombreux tatouages faciaux accentuait encore l’impression d’éternité qu’elle dégageait. Indifférente au flot des conversations qui l’environnaient, elle gardait un mutisme absolu. Parfois, un prénom émergeait de ces conversations, celui de son fils, mort depuis longtemps. Il fallait être un observateur attentif pour déceler sur son visage un imperceptible tressaillement.

Pourquoi cette vieille dame revient-elle me visiter aujourd’hui ? Peut-être parce que je songe qu’elle pourrait figurer l’Algérie d’aujourd’hui. En dépit du bruit et du mouvement chaotique de ses rues, elle est en réalité figée dans le chagrin d’une perte dont elle a… perdu la mémoire. Mais qu’avons-nous donc perdu ? Quel est ce souvenir d’un passé évanescent dont nous pleurons silencieusement la disparition inéluctable et que nous sommes incapables de retenir, de lui redonner vie ? Nous nous contentons d’enregistrer dans notre inconscient sa fuite, en suivant la course vers l’oubli de ses lambeaux.

Mais qu’est-ce que la mémoire ? De quoi l’oubli est-il le nom ?

Evidemment, ces catégories n’ont pas échappé au champ de l’investigation scientifique. La loi du gradient de Ribot dispose que, dans la maladie d’Alzheimer, le récent s’efface avant l’ancien. Dans les démences sémantiques, qui représentent une forme de pathologie neuro-dégénérative, ce gradient est inversé. C’est l’ancien qui s’efface avant le récent. Le présent finit ainsi par constituer l’horizon unique. N’est-ce pas une image de ce qui a cours en Algérie ? La mémoire du passé s’y effiloche. Elle constitue aujourd’hui un tissu mité, une sorte de gruyère corrompu par la vieillesse et qui verrait ses trous s’agrandir et sa substance se réduire. Combien d’Algériens sauraient situer l’oasis des Zaatcha, la grotte de Ghar Frachih, le ravin de Kef Boumba… ? Ce sont pourtant des noms qui renvoient à des massacres abominables dont ont été victimes nos aïeux. A terme, ce processus d’oblitération va faire de notre pays une page blanche, même pas un palimpseste puisque dans celui-ci perdure l’histoire réelle sous les couches du mensonge.

Le grand récit, ou roman national, qui traduit l’identité sociale d’un peuple, se construit à partir de "mécanismes qui renforcent ou annihilent l’importance de certains événements". Ceux qui sont privilégiés sont mémorisés quand les autres sont condamnés à l’oubli. On peut retrouver dans la maladie d’Alzheimer une forme de logique. Elle préserve la sauvegarde du passé et s’acharne sur le nouveau. C’est comme si la nature sauvait l’ancien parce qu’il est en effet nécessaire à la construction du nouveau. La mémoire n’est pas exclusivement tournée vers le passé. Elle est aussi anticipation du futur et projection dans l’avenir.

Quand la mémoire est en question, il se trouve souvent des contradicteurs qui rejettent d’un revers de la main ces "vieilles lunes" du passé auxquelles, à les entendre, il faudrait tourner le dos et "regarder vers le futur". Ils s’avèrent, à l’usage, incapables de représenter ce futur. Il leur manque en effet les ingrédients, disséminés dans le passé, qui ont permis à notre peuple de vivre ensemble durant des siècles et qui façonnent encore aujourd’hui, pour le meilleur bien plus que pour le pire, notre mode de vie.

La mémoire renvoie à la notion de fidélité quand l’Histoire renvoie à celle de vérité. Ces deux notions sont différentes mais certes pas inconciliables. Au récit historique de la bataille des Zaatcha viendrait donner de la chair les témoignages d’éventuels descendants, les contes et légendes qu’elle a inspirés… C’est dans la mémoire que se trouvent les clés de notre vivre-ensemble, que se trouve le sens du sacrifice consenti par des millions d’Algériens pour nous offrir cette patrie dont nous avons la jouissance mais aussi la charge.

Published by Brahim Senouci
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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 05:57

Paris, Musée de l'Homme…

http://www.libre-algerie.com/paris-musee-de-lhommepar-brahim-senouci/11/09/2016/#sthash.VC0RESxZ.dpbs

A Paris, au Musée de l'Homme, il y a des milliers de crânes, 18.000 pour être précis. Ils sont presque tous accessibles au public. Trente six (ou trente sept?) sont plus difficiles d'accès. Ils sont entreposés dans les caves du Musée, dans des cartons enfermés dans des armoires métalliques. Ces crânes ont une histoire…

En 1849, deux ans après la défaite de l'Emir Abdelkader, l'Algérie "pacifiée" est le siège d'un terrible massacre dans la ville-oasis des Zaatcha. Une colonne lourdement armée, commandée par le Général Herbillon, est opposée à une armée de résistants algériens, conduits par d'anciens compagnons de l'Emir Abdelkader, notamment le Chérif Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit Boubaghla, Mohamed Benallal Ben Embarek, le Cheïkh Bouziane, Moussa El-Derkaoui et Mokhtar Ben Kouider El Titraoui. La bataille, du 17 juillet au 26 novembre 1849, est terrible. Au prix de très lourdes pertes, plus de 1.500 hommes, l'armée française réussit à investir l'oasis. Le massacre peut commencer. Personne ne trouve grâce aux yeux d'une soldatesque ivre de violence. Les femmes sont torturées et meurent dans d'atroces souffrances. Des bébés ont la tête fracassée contre les murs. Tout ce qui vit et respire est détruit, méthodiquement. Il ne reste aucun survivant hormis, selon le Général Herbillon, "un aveugle et quelques femmes". Les leaders de la rébellion font l'objet d'un traitement particulier. Ils sont décapités et leurs têtes exposées en public pour décourager d'éventuelles velléités de sédition. Ces têtes se retrouvent dans les cabinets des médecins militaires, grands amateurs de restes humains, et finissent au Musée de l'Homme, d'abord comme trophées de guerre, puis comme "objets d'études scientifiques".

Et depuis? Depuis, elles y sont encore!

Bref rappel: au nombre des curiosités macabres présentes au Musée de l'Homme, il y avait (à l'imparfait) des têtes maories (peuples premiers de Nouvelle-Zélande), des têtes de guerriers kanaks (peuples premiers de Nouvelle-Calédonie), la fameuse Vénus Hottentote (esclave sud-africaine née au 18ème siècle et exposée comme un phénomène de foire en Europe avant de finir au Musée de l'Homme). Ces restes ont été rendus à leurs patries respectives. La France ne l'a pas fait de bonne grâce. Elle a cédé face aux exigences des peuples et des gouvernements de Nouvelle-Zélande et d'Afrique du Sud et de la société kanak.

Les dirigeants algériens ont-ils engagé des démarches auprès de leurs homologues français? Ils auraient pu le faire dès 2011, quand l'anthropologue Farid Belkadi les a alertés sur l'existence de ces crânes. Il n'en a rien été. La pétition qu'il a lancée à ce moment n'a pas eu d'impact. J'ai, pour ma part, initié une nouvelle pétition qui a eu une audience plus large, puisqu'elle a recueilli près de 29.000 signatures. Les autorités ont alors été contraintes de réagir. Elles l'ont fait sur leur mode habituel qui combine le mystère et la rodomontade. Les déclarations enflammées du début du mois de juillet ont cédé le pas au silence. On apprend tout de même par des brèves dans la presse, incidemment, que le ministre des anciens moudjahidine aurait adressé une demande de restitution de ces restes. Personne ne connaît la teneur de ce courrier, la qualité de son destinataire, la réponse qu'il aurait suscitée. Cette question engage bien plus que le sort des crânes de nos résistants et leur inhumation dans la patrie pour laquelle ils ont accepté de mourir, de voir mourir leurs femmes et leurs enfants: il s'agit de réparer l'insulte faite à la dignité de notre peuple.

A quoi bon?, nous susurre notre vieille compagne d'infamie, la haine de nous-mêmes. Quelle dignité pouvons-nous défendre quand notre pays se déchire, se corrompt, voit ses jeunes lui préférer le risque de finir dans le ventre poissonneux de la Méditerranée?

Plutôt que de se complaire dans le lamento sans fin sur les illusions perdues, de choisir la facilité du fatalisme, honorons l'immense dette que nous avons contractée vis-à-vis de nos martyrs. Il n'y a pas d'autre moyen de la régler en faible partie que de manifester notre reconnaissance envers eux en exigeant que les restes de nos résistants soient rendus à leur terre. Commençons par ce geste simple, qui consiste à signer la pétition sur le site :

https://www.change.org/p/restitution-des-t%C3%AAtes-des-r%C3%A9sistants-alg%C3%A9riens-d%C3%A9tenues-par-le-mus%C3%A9e-de-l-homme.

En leur manifestant ainsi notre considération, peut-être retrouverons-nous un début de considération pour nous-mêmes, une once de fierté qui soit autre chose que le slogan ridicule du "nif"…

Published by Brahim Senouci
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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 06:55

Sans mémoire, quel devenir ?

http://www.latribunedz.com/article/20632-Sans-memoire-quel-devenir?

Il est vrai que l’Algérie a recouvré son indépendance en juillet 1962. Il est vrai que l’armée française a battu en retraite en abandonnant ses supplétifs, ce qui en dit long sur l’estime que la puissance coloniale portait à ceux de ses sujets qui choisissaient de la servir… Il est vrai que, depuis, nous sommes gouvernés par des Algériens du cru et que, en apparence, la France ne nous dicte plus notre ligne de conduite. La réalité est plus complexe et, pour tout dire, moins reluisante…

Inutile de revenir sur l’état de l’Algérie. Plus d’un demi-siècle après la Libération, le bilan n’est guère flatteur. Les culpabilités sont multiples mais elles relèvent d’une origine unique : la prise du pouvoir par un clan qui a refusé, qui refuse encore aujourd’hui, de prendre acte de son échec et de s’inspirer enfin de l’esprit du Congrès de la Soummam en appelant au rassemblement des forces et à un retour à la politique. Dessaisi de la maîtrise de son destin, renvoyé à sa condition humiliante de sujet, le peuple recru d’épreuves a choisi la voie du renoncement et s’est contenté durant un demi-siècle du rôle de spectateur sardonique et amer de la décrépitude de sa patrie. Et puis - last but not least- il y a la culpabilité de la colonisation et de sa stratégie de destruction méthodique de notre être culturel… Bien sûr, le colonisateur a toléré les écoles coraniques où le bon peuple apprenait le Coran sans rien comprendre de son contenu. En revanche, elle a combattu méthodiquement les médersas qui s’inscrivaient dans une politique d’alphabétisation et d’éveil de la conscience politique du peuple. Le colonialisme a globalement réussi hélas dans cette entreprise d’acculturation et de destruction de notre mémoire qui lui assure aujourd’hui les faveurs de tant de nos compatriotes ignorants de ses crimes abominables. Cette faveur se manifeste avec de plus en plus d’éclat. Ainsi, il y a de plus en plus d’enfants algériens qui ne parlent QUE le français et qui ne comprennent pas un mot d’arabe. Il y a également un retour discret mais notable de la toponymie coloniale. Des groupes de jeunes Algériens se créent sur les réseaux sociaux et font référence à la toponymie coloniale. Ainsi, Skikda redevient Philippeville et ces jeunes gens qui activent sur Facebook se disent Philippevillois.

La mémoire, c’est elle qui nous construit, c’est grâce à elle que nous apprenons, c’est dans la mémoire qu’est notre rédemption, nous dit Estelle Laughlin, survivante des camps de concentration nazis. Le vide mémoriel, réalité de l’Algérie d’aujourd’hui, ne peut qu’engendrer et amplifier ce phénomène de recherche d’identité de substitution. Face à ce vide, la mythologie coloniale qui décrit un pays prospère, fait de grasses prairies et de frais vallons, de villes propres, de plages lumineuses et de places illuminées pour les bals du samedi, constitue un pôle d’attraction évident.

Bien sûr, la dilapidation de l’argent du pétrole, la corruption effrénée, la perte du sens moral, resteront comme les legs principaux du Pouvoir auquel nous sommes soumis. Mais le plus grave est la dissolution du tissu mémoriel, consécutive à une politique criminelle qui a abouti à la confusion entre guerre de libération et fiches communales, sources de profits pour des dizaines de milliers de personnes censées avoir participé à la libération du pays. Ce sont elles qui soutiennent le Pouvoir et lui assurent sa pérennité. C’est cette politique clientéliste qui a disqualifié, aux yeux de nos concitoyens les plus jeunes, l’épopée de la guerre d’Indépendance, son cortège de souffrances, ses centaines de milliers de morts, et qui se solde aujourd’hui par l’élan amoureux pour la Nation coupable de ces souffrances et de ces centaines de milliers de morts. Ce n’est pas la moindre des victoires du colonialisme que cette victoire posthume qu’il est en train de remporter sans avoir besoin de recourir aux charges mortelles de sa soldatesque.

Quiconque est renvoyé à la porte du temps se condamne à être renvoyé du lieu. Quiconque se défait de sa mémoire, assistant les bras ballants à sa disparition se condamne à sortir de l’Histoire, voire à une disparition physique à brève échéance. L’oblitération du passé engendre une profusion de souvenirs apocryphes, construits selon l’humeur du moment, convoqués en tant que serviteurs fallacieux d’un projet suicidaire. Le séparatisme rampant se nourrit de cette provende dispensée en abondance par l’imagination débridée d’un peuple qui a aboli son passé.

Quand le jardin de la mémoire commence à se dessécher, on prend soin des dernières plantes et des dernières roses avec une affection encore plus grande. Pour empêcher qu’elles flétrissent, je les mouille et je les caresse du matin au soir : je me rappelle, j’essaye de me rappeler pour ne pas oublier, Orhan Pamuk (Le livre noir, Gallimard, 1996)

Notre jardin se meurt, dans l’indifférence. A ce rythme, dans quelques années, notre histoire aura disparu. Les habitants d’une ville qui s’appellera Alger, sans référence à un quelconque chapelet d’îles, ou Icosium ou qui n’a pas de nom passeront à proximité d’un étrange monument regroupant des photos défraîchies de combattants en haillons, un centre commercial, des boîtes de nuit où vient s’encanailler la jeunesse Tchitchi, à quelques encablures de l’improbable agglomérat de Diar Chems (les bien mal nommées maisons du soleil). Personne n’y reconnaîtra la lointaine velléité d’un gouvernement falot pour couler dans le béton la mémoire d’une guerre oubliée. L’anisette y coulera à flots, dans un entre-soi de pieds-noirs et d’indigènes assimilés, les autres ayant été rendus à leur fonction initiale consistant à squatter le décor…

Published by Brahim Senouci
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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 09:53

QUESTIONS

  1. Hormis l’objectif de restitution à l’Algérie des restes mortuaires des martyrs de la résistance algérienne, quelles sont les motivations de votre initiative ?

Cette question me hante depuis que j’en ai eu connaissance, en 2011, quand l’historien Belkadi l’a révélée au public. L’idée que des restes de résistants algériens risquent de finir dans de vulgaires cartons, dans des armoires métalliques, dans un musée français, au cœur de la capitale de la nation à laquelle ces résistants devaient leur martyre m’était insupportable. Le fait que nos autorités n’aient jamais engagé de démarche pour exiger leur rapatriement, m’était tout autant insupportable. Enfin, le fait que notre peuple n’ait pas exprimé son indignation, alors même que cette situation avait été rapportée dans les journaux en 2011, m’était également insupportable. Si vous permettez cette digression personnelle, je suis fils de chahid. Mon père est mort, officiellement en 1958, mais ma famille n’a jamais pu récupérer son corps. Mort sans sépulture donc… Je n’avais pas besoin de cela pour être sensible à cette question mais, à l’évidence, cela a compté dans ma détermination à assurer une sépulture pour ces résistants héroïques qui ont, unanimement, refusé de se rendre aux forces coloniales et qui ont combattu jusqu’à la mort.

  1. Le nombre de signataires a dépassé le cap des 2000. Votre initiative contribue à faire connaître aux Algériens et Français les horreurs perpétrées en Algérie par la colonisation française. Travaillez-vous avec l’historien Ali Farid Belkadi, qui a été à l’origine, en 2011, de la découverte ? Quelle est la suite de votre initiative ?

Nous en sommes à plus de 3000 signataires… Je n’ai pas de contact avec Monsieur Belkadi. Je l’aurais rencontré avec plaisir. Il n’a pas souhaité rejoindre cette initiative. Quelles que soient ses motivations de l’heure, je lui suis reconnaissant d’avoir ouvert cette fenêtre sur l’horreur coloniale. Nous réfléchissons avec des amis aux suites à donner à cette initiative. Plusieurs pistes sont envisagées. Je vous en ferai part dès que nos réflexions aboutiront. Pour l’instant, la priorité est de faire grossir le nombre des signataires. C’est cela qui nous donnera la force pour mener cette opération à bien, c’est-à-dire jusqu’à la cérémonie qui présidera à l’enterrement de ces résistants, même si rien ne subsiste d’eux que des crânes secs, et à l’hommage de la Nation et du peuple algérien.

  1. Le Musée de l’Homme de Paris s’est dit «prêt» à restituer les restes mortuaires et qu’il n’attendait que les décisions politiques, expliquant qu’il faut une demande de l’Etat représentant les familles de ces résistants. Envisagez-vous une autre initiative en direction des autorités algériennes si les choses restent en l’état ?

Il avait fait, à peu de choses près, la même déclaration en 2011. Nous savons qu’il ne revient pas au directeur du musée de restituer ces restes. Seule, une décision politique pourra dénouer la situation. Nous sommes conscients de cela. Mais nous agissons en tant que citoyens Algériens. Notre position est une position de principe. Nous interpellons le Musée de l’Homme parce que c’est lui qui détient ces restes. C’est sur lui que nous mettons la pression. Nous escomptons évidemment que cette pression sera fatalement transférée aux échelons politiques qui seront astreints à répondre. On peut imaginer qu’il y aura un dialogue entre les autorités d’Algérie et de France. Notre but est de faire que cette procédure advienne le plus rapidement possible. Il y aura donc certainement une action en direction des autorités algériennes pour qu’elles se mobilisent enfin, a fortiori qu’elles ne soient pas un facteur de freinage.

  1. Vous déplorez le manque d’implication des Algériens à cette initiative, en raison du fait que la majorité des signataires de la pétition émanent de ceux qui vivent en France. Comment pensez-vous faire impliquer davantage d’Algériens et quel est votre message en leur direction.

Oui, nous le déplorons en effet. Mais nous l’inscrivons dans le contexte difficile de l’Algérie d’aujourd’hui. Notre peuple vit un état inquiétant d’anomie, de désespoir, qui fait le lit d’un certain nihilisme. Dans sa majorité, il ne croit plus en lui-même et il ne pense plus pouvoir retrouver la maitrise de son destin. Certains de nos compatriotes, pour expliquer nos maux actuels, montrent du doigt… l’indépendance ! Ils ont oublié la grande misère, les massacres, les enfumades, les camps de regroupement, l’analphabétisme, la famine, qui ont rythmée la vie sous la botte coloniale. C’est terrible. L’aboutissement de cette initiative pourrait contribuer à retrouver un peu d’estime de nous-mêmes, un peu d’attrait pour l’effort collectif, un peu de confiance dans les vertus du dialogue, un peu de foi dans le fait que nous constituons une communauté de destin…

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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 06:57


Le Japon et nous

http://latribunedz.com/

Image peu banale, un vieil homme de 82 ans s'avance vers un pupitre et déclare avoir des doutes sur sa propre capacité à régner sur son pays. Il laisse entendre qu'il est près d'abdiquer, parce qu'il estime qu'il n'est pas en possession de toutes les capacités nécessaires pour remplir sa fonction.

Cet homme s'appelle Akihito. Il est le Mikado, l'Empereur du Japon, 125ème successeur d'une très longue lignée dynastique. Son père, Hiro-Hito est le dernier des empereurs de droit divin. Il est célèbre pour avoir annoncé la capitulation de son pays en 1945, après le largage de bombes atomiques étasuniennes sur les villes d'Hiroshima et de Nagasaki. Redescendu sur terre, dépossédé de ses pouvoirs par la Constitution dictée par le Général Mac Arthur, il a perdu beaucoup de son aura et son fils, Akihito, a accentué la banalisation de la fonction d'empereur. C'est précisément cette banalisation qui lui a permis de s'adresser en toute simplicité à ses compatriotes et leur annoncer son prochain retrait du Pouvoir. Il l'a fait debout, d'une voix claire...

Sous nos latitudes, les dynasties ne sont pas de droit divin, mais de droit familial. Nos dirigeants accèdent au pouvoir par des voies obscures et leur principale préoccupation est de s'y maintenir. Même malades, mutiques, aphasiques, ils ne se résignent pas à abandonner une fonction qu'ils ne sont plus capables d'assurer. Lorsque la mort étend son ombre sur leurs têtes, ils n'ont rien de plus pressé que d'introniser un de leurs descendants. Songeons aux tentatives de Moubarak ou de Kaddafi pour imposer leurs rejetons comme successeurs.

La conception même du pouvoir est particulière. Ceux qui l'occupent ne se sentent tenus par aucune contrainte, par exemple celle d'assurer l'éducation, le logement, le suivi sanitaire de leurs administrés. Bien au contraire, ceux-ci sont perçus comme une gêne, un fardeau. Pour prévenir les risques de rébellion, le recours est, soit de faire donner la troupe, soit de distribuer quelques menues prébendes. Le plus souvent, hélas, la population se prête au jeu et se comporte elle-même en prédatrice des biens publics. Le plus sûr moyen de garantir sa pérennité pour un régime de cette nature est en effet de corrompre sa propre population.

Serait-ce donc une fatalité que de n'avoir le choix qu'entre le silence et l'exil, intérieur ou extérieur, et l'"adaptation" au modèle dominant et la participation, avec ou sans états d'âme, à la grande braderie de la Nation ?

Il y a bien une troisième voie, la moins commode sans doute. C'est le refus obstiné de toute compromission, le rejet de toute tentation d'accélérer le cours des choses ou d'obtenir des faveurs indues en glissant un billet au bon endroit et au bon moment. Tout le monde en Algérie se plaint de la corruption et tout le monde, ou presque, la pratique. Elle s'est tellement banalisée que des imams l'ont "halalisée" par un tour de passe-passe consistant à remplacer le mot "tchipa" par le mot "cadeau".

Après le terrible tremblement de terre de Fukushima, les Japonais manquaient de tout, de nourriture, de médicaments, d'eau… Des camions-citernes leur fournissaient des jerricans d'eau, disposés sur le sol. Chacun venait se servir, à hauteur de ses besoins. Celui qui n'avait besoin que d'un jerrican n'en prenait qu'un, celui qui avait besoin de plus prenait plus… Le plus frappant dans cette foule, c'était l'absence totale de toute suspicion. Personne n'imaginait qu'un compatriote puisse tricher en pareille circonstance.

Une telle scène est-elle imaginable chez nous ? Certes, les catastrophes, comme les inondations de Bab-El-Oued ou le séisme de Boumerdès, ont donné lieu à des scènes de courage et de dévouement extraordinaires. A Bab-El-Oued, des jeunes sachant à peine nager se sont jetés à l'eau pour sauver des vies. A Boumerdès, des volontaires ont afflué de tous les coins d'Algérie pour venir gratter la terre avec leurs ongles, dans l'espoir de retirer quelques vivants des décombres. Mais il ne faut pas occulter la part de la malversation, de corruption, qui a permis ces tragédies, les immeubles construits à la diable ici, l'absence d'entretien des systèmes d'évacuation des eaux là.

Ces mêmes jeunes pourraient très bien vendre des appartements dans des immeubles qu'ils savent dangereux sans avoir l'impression de violer la morale. La norme, en Algérie, c'est la disjonction qui s'opère dans les esprits entre l'attitude individuelle et le constat collectif. Tous, nous nous croyons innocents et nous continuons à alimenter la corruption de nos minuscules lâchetés quotidiennes, tellement minuscules que nous les croyons inoffensives. Quel mal y a-t-il à obtenir un passe-droit pour une consultation médicale, un logement, l'ajustement à la hausse d'une note d'examen ?

Eh bien oui, il y a un mal. Ce sont ces petits arrangements avec l'honnêteté qui assoient les régimes les plus corrompus. Les choses changeront si nous changeons, si nous cessons ce jeu aussi stupide qu’hypocrite qui consiste à accuser la terre entière d’être la cause de nos malheurs, tout en continuant à alimenter la noria de notre malheur…


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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 08:18

Pleure, ô pays bien-aimé

http://www.libre-algerie.com/pleure-o-pays-bien-aime-par-brahim-senouci/28/08/2016/#sthash.1NXHejdr.dpbs

Il s'agit en fait du titre d'un superbe roman de l'écrivain sud-africain Alan Paton. Il raconte la découverte, par un pasteur noir, de l'apartheid fraîchement inauguré en Afrique du Sud, de la déchéance et la misère des Noirs. La longue citation qui suit donne le ton de l'ouvrage : "Pleure, ô pays bien-aimé, sur l'enfant qui n'est pas encore né et qui héritera de notre peur. Puisse-t-il ne pas aimer trop profondément cette terre. Puisse-t-il ne pas rire avec trop de joie lorsque l'eau coulera entre ses doigts, ne pas se taire trop gravement lorsque le couchant fera flamboyer le veld*. Puisse-t-il ne pas être trop ému lorsque les oiseaux de son pays chanteront, ne pas donner trop de son cœur à une montagne, à une vallée. Car s'il donne trop, la peur lui prendra tout."

Les Algériens aiment-ils l'Algérie, ses montagnes, son désert, ses plages? Sont-ils sensibles à la symphonie muette des feuilles de ses arbres, au scintillement exalté de sa mer, aux dégradés de couleurs qui ruissellent le long de ses pentes, à la lumière baignant une procession d'hommes et de femmes tout de blanc vêtus pour honorer un saint ? Non, apparemment.

Une anecdote, rapportée par un ami d'enfance : un groupe de quatre petits garçons, dont il fait partie, occupe l'arrière d'une camionnette antédiluvienne. Il ne se rappelle plus ce qu'il y faisait ni pourquoi il y était. Seul, un détail subsiste dans sa mémoire. Un homme et une femme sont sur le bas-côté de la route. L'homme fait un geste imperceptible de la main. Aussitôt, la camionnette s'arrête et le couple monte à l'arrière, accompagné par une odeur puissante. Intimidés, les petits garçons se regroupent sur une des deux banquettes qui se font face. La femme, enveloppée dans un ample haïk blanc ne laissant apparaître que son œil droit, s'assoit sur l'autre. L'homme s'y étend, pose sa tête enveloppée d'un turban gris de poussière sur la cuisse de son épouse et s'endort aussitôt. Le voyage se poursuit, dans le silence. Le paysage se fait de plus en plus aride et rocailleux. Tout d'un coup, à la sortie d'un virage, se découvre un paysage inattendu. Des cascades exubérantes déferlent de la montagne, fournissant un viatique abondant à une nature herbeuse. La femme tapote délicatement l'épaule de son époux et lui montre du doigt le paysage. Il se redresse et contemple cette vision jusqu'à sa disparition, puis se rendort...

Oui, les Algériens aiment l'Algérie. Ils l'aiment d'un amour douloureux mais ils expriment leur passion plus souvent par le crachat et l'insulte que par des baisers. Ils lui reprochent de ne pas être le superbe bébé promis par un accouchement tragique, mais juste un immense désert d'illusions perdues, une bête soumise à un monstrueux équarrissage. Bien sûr, ils ne sont pas soumis à l'apartheid, à part celui qui les sépare des "fils de"et qui leur interdit l'accès au logement et à l'emploi et qui ne leur offre comme seul viatique pour leurs rêves qu'une barque improbable, taillée pour un modeste cabotage, mais investie par leur témérité de la mission de les conduire jusqu'aux rivages d'une Europe autant espérée que honnie. Ceux qui réaliseront ce rêve se retrouveront dans les dédales des quartiers Nord de Marseille ou à Paris, dans les milieux interlopes de Barbès où ils vendront sous le manteau des cigarettes algériennes à leurs nostalgiques compatriotes. Leur vie s'écoulera entre les coups de téléphone aux mamans éplorées restées "là-bas" et le jeu de cache-cache avec la police. Sans se l'avouer, peut-être même inconsciemment, ils regretteront le pays, démentant les piques assassines qu'ils lui lancent bruyamment, parce qu'il n'a pas su les retenir, leur offrir une perspective, un destin. Ce pays solaire s'est habillé de gris. Les façades lépreuses de ses immeubles, ses trottoirs défoncés, ses bas quartiers envahis par les immondices, constituent l'horizon quotidien de ces jeunes gens. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, on ne s'habitue pas à la laideur et à la saleté. On s'habitue à ne plus les voir mais elle sont là, miroirs obsédants dans lesquels se reflète notre humiliante condition.

L'Indépendance ne consiste pas à arracher un pays des griffes d'un colonisateur pour l'offrir en pâture à de nouveaux potentats qui ne diffèrent des précédents que par leur teint basané, leur couleur locale. Pour qu'elle ait du sens, l'Indépendance se doit d'être le prélude à des temps nouveaux, une logique nouvelle, celle qui ramènerait l'indigène de la périphérie de l'Histoire à son centre, celle qui lui permettrait de se reconstruire en reconstruisant son pays et de recouvrer sa fierté. Ce sont ces promesses dont était grosse l'Algérie qui ont été énoncées lors du Congrès de la Soummam, dont nous "fêtons" l'anniversaire. C'est à ce Congrès qu'a été énoncée la promesse de construire une République démocratique et sociale, dans laquelle les Algériens de toutes confessions pourraient vivre et prospérer.

A l'heure de tous les dangers, il est urgent de revenir à cette ligne fondatrice. C'est le seul moyen de remobiliser les énergies assoupies, de secouer les immobilismes et les conservatismes, produits de la désespérance et du renoncement, de redonner corps au rêve des pères fondateurs d'une patrie libre, sereine et prospère.

* C'est le nom qu'on donne en Afrique du Sud à de larges étendues de territoire, presque sans relief, couvertes d'herbe et d'arbustes.

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 13:05

Une magnifique réponse d'un homme de culture et de patriotisme à ceux que démange le prurit séparatiste

Le malaise kabyle: réponse de Mouloud Mammeri à Kamel Belkacem

Par Mouloud Mammeri (Extrait de : Le Matin de Paris, le 11 avril 1980.)

Sur les allégations me concernant personnellement, je fais l’hypothèse charitable que votre bonne foi a été surprise et que ce qui ailleurs s’appellerait mensonge et diffamation (et serait à ce titre passible des tribunaux) n’a été chez vous qu’erreur d’information. Il va de soi que je n’ai jamais écrit dans l’Echo d’Alger l’article mentionné dans votre texte. Il va sans dire que je n’ai jamais eu à refuser de signer le mystérieux manifeste pro – FLN de 1956 que vous évoquez en termes sibyllins.

Je serais heureux néanmoins que cet incident soit pour vous l’occasion de prendre une dernière leçon sur la façon même dont vous concevez votre métier. Le journalisme est un métier noble mais difficile. La première fonction et à vrai dire le premier devoir d’un journal d’information comme le vôtre est naturellement d’informer. Objectivement s’il se peut, en tout cas en toute conscience. Votre premier devoir était donc, quand vous avez appris ces événements (et non pas dix jours plus tard), d’envoyer un de vos collaborateurs se renseigner sur place sur ce qui s’est passé exactement afin de le relater ensuite dans vos colonnes.

Vous avez ainsi oublié de rapporter à vos lecteurs l’objet du mécontentement des étudiants. Cela les aurait pourtant beaucoup intéressés. Cela leur aurait permis en même temps de se faire une opinion personnelle. Ils n’ont eu hélas droit qu’à la vôtre. Vous auriez pu pourtant leur apprendre qu’il est des Algériens pour penser qu’on ne peut pas parler de la poésie kabyle ancienne à des universitaires algériens.

La poésie kabyle fait partie du patrimoine national

Nous sommes cependant quelques-uns à penser que la poésie kabyle est tout simplement une poésie algérienne, dont les Kabyles n’ont pas la propriété exclusive, qu’elle appartient au contraire à tous les Algériens, tout comme la poésie d’autres poètes algériens anciens comment Ben Mseyyeb, Ben Triki, Ben Sahla, Lakhdar Ben Khlouf, fait partie de notre commun patrimoine.

En second lieu, un journaliste digne (et il en est beaucoup, je vous assure) considère que l’honnêteté intellectuelle, cela existe, et que c’est un des beaux attributs de la fonction – même et surtout quand on écrit dans un organe national : là moins qu’ailleurs on ne peut se permettre de batifoler avec la vérité.

Je parle de la vérité des faits, car pour celle des idées il faut une dose solide d’outrecuidance pour prétendre qu’on la détient. Mais visiblement pareil scrupule ne vous étouffe pas. Avec une superbe assurance et dans une confusion extrême vous légiférez ; mieux : vous donnez des leçons.

Vous dites la volonté, que vous-même appelez unanime, du peuple algérien comme si ce peuple vous avait par délégation expresse communiqué ses pensées profondes et chargé de les exprimer. Entreprise risquée ou prétention candide ? Quelques affirmations aussi péremptoires dans la forme qu’approximatives dans le fond peuvent être l’expression de vos idées (si l’on peut dire) personnelles. Pourquoi en accabler le peuple ?

Il n’est naturellement pas possible de traiter en quelques lignes la masse des problèmes auxquels vous avez, vous, la chance d’avoir déjà trouvé les solutions. Je vais donc tenter de ramener à quelque cohérence la confusion des points que vous évoquez.

Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l’enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer.

Mais, si du moins j’ai bien compris votre propos, vous considérez comme impossible le fait de vouloir le développement de cette culture avec ce qu’en vrac et au hasard de votre plume vous appelez les valeurs arabo-islamiques, l’indépendance culturelle, etc.

Vous êtes naturellement libre d’avoir une pareille opinion. Ce n’est pas la mienne. Je considère personnellement qu’au fond de culture berbère, qui nous est commun à tous, l’islam et les valeurs islamiques sont venues apporter un élément essentiel à la définition de notre identité. Je considère que l’islam des premiers siècles a été un instrument de libération et d’émancipation de l’homme maghrébin. Je pense que par la suite il a été le ciment idéologique de la résistance nationale aux menées espagnoles et portugaises sur nos côtes. Naturellement, entre les différents visages qu’il peut prendre dans la réalité, j’opte quant à moi pour le plus humain, celui qui est le plus progressiste, le plus libérateur, et non pour le visage différent qu’il a pu présenter aux heures sombres de notre histoire.

Une diversité refusée dans les faits

La contradiction visiblement ne vous gêne pas. “La nation algérienne, écrivez-vous, a trouvé son unité dans sa diversité.” Voilà un sain principe, mais comment le conciliez-vous avec l’article que vous venez de commettre ? Cette diversité que vous êtes fier d’affirmer dans les mots, cela ne vous gêne pas de la refuser aussitôt dans les faits ? Si je comprends bien, vous voulez vous donner en même temps le beau rôle d’un libéralisme de principe avec les avantages de la tyrannie idéologique, en un mot être en même temps progressiste dans les termes et totalitaire dans les faits. Ne vous y trompez pas : ce genre d’agissements n’a pas la vie longue. On peut tromper tout le monde quelque temps, on peut tromper tout le temps quelques hommes, on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. C’est un autre que moi qui l’a dit au XIXe siècle et l’adage depuis a toujours été vérité.

Le véritable problème est donc premièrement dans la conception étrange que vous avez de votre métier. Que vous soyez totalitaire, c’est votre droit, mais vous concevrez aisément que d’autres Algériens préfèrent à la pratique des slogans contradictoires celle de l’analyse honnête. Le véritable problème est deuxièmement dans la vision que vous voulez imposer à la culture algérienne, évoluant entre l’oukase et la déclaration de bonne intention toujours démentie dans les faits.

L’unité algérienne est une donnée de fait. Elle se défini, comme incidemment vous l’avez écrit, dans la diversité, et non point dans l’unicité. A cette unité dans la diversité correspond une culture vivante. La culture algérienne est, dites-vous, “sortie de ses ghettos, de ses inhibitions et de ses interdits”. Votre article est la preuve éclatante qu’hélas elle y est enfoncée jusqu’au cou.

Mais soyer tranquille : elle en a vu d’autres, la culture algérienne, et une fois de plus elle s’en sortira. Elle s’en sortira, car “toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève de l’irresponsabilité”. C’est votre propre prose. Dommage que vous n’y croyiez pas !

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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 21:09

Le désordre et le sens

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En physique, on dispose de nombreuses grandeurs pour quantifier les phénomènes de la vie de tous les jours. La température, la vitesse, le champ électromagnétique…, en font partie. Il y en a une, plus particulière, dont la prétention est de mesurer le…désordre! Il s’agit de l’entropie. Cette grandeur a ceci de particulier que sa variation ne peut être que positive. Cette étrange propriété suppose que la tendance naturelle est à l’accroissement du désordre.

Une discussion académique sur ce sujet serait sans aucun doute passionnante mais ce n’est pas ici le lieu. Pour autant, sans être particulièrement familier avec la physique, on peut comprendre cette notion d’entropie et sa relation au désordre à travers l’illustration qui suit…

L’explosion initiale qui a conduit à la formation de l’Univers, le fameux Big Bang, a projeté dans le vide sidéral les milliards de particules de la soupe cosmique originelle. Ces particules ont formé les planètes, les étoiles, les galaxies, les trous noirs, qui subissent encore aujourd’hui les effets de cette explosion initiale et continuent de se séparer et de filer toujours plus loin…

L’Univers n’est donc pas immobile. Il ne cesse de grossir et de s’étendre. On dit qu’il est en expansion. Comment le savons-nous? Simplement par le fait que sa température n’est pas absolument nulle, ce qui serait le cas s’il était figé. Ces planètes, ces étoiles, s’éloignant de plus en plus les unes des autres, continuent donc leur voyage mystérieux vers des confins que l’esprit humain peine à imaginer… Ainsi, l’entropie de l’Univers augmente, ce qui accrédite l’idée de sa finitude.

A l’évidence en effet on peut penser que la réserve d’énergie nécessaire pour faire briller les soleils, faire voguer les planètes, finira un jour par s’épuiser, ce qui entraînera la mort de l’Univers. Que l’on se rassure! Les études les plus poussées montrent que son espérance de vie est bien plus longue que ce qui pouvait être déduit simplement de son caractère expansif. Elle se chiffre en milliards de milliards de milliards…. d’années!

Osons la transposition à l’échelle humaine. Le désordre, ça nous connaît! Notre minuscule maison commune, notre toute petite Terre, en est la victime quotidienne. Les guerres, les dénis de justice, les massacres aveugles, sont le lot de l’humanité. Certes, notre planète bien-aimée connaîtra la fin promise par Sainte-Entropie.

Toutefois, plutôt que l’inexorable mais lente marche vers l’extinction de notre valeureux soleil, plutôt que la descente en pente douce du thermomètre vers la glaciation finale, nous risquons de connaître une fin précipitée parce que nos activités contribuent à accélérer la tendance naturelle au désordre et à hâter ainsi la survenue de l’instant fatal.

Nous connaissons les dégâts que nous causons à la Nature, du fait de notre train de vie dispendieux (notamment dans les pays riches!), générateur du réchauffement climatique, producteur de tornades, de maladies respiratoires, agent de la disparition de nos plus belles îles et de la submersion progressive de nos côtes. Nous faisons mine de temps à autre de nous en alarmer et nous organisons de grands raouts dans lesquels nos dirigeants à la mine compassée nous promettent pour demain, la main sur le cœur, de l’eau fraîche et un air pur, nourriture de prédilection des amoureux, comme chacun sait… Nous apprenons, dès le lendemain, que les constructeurs automobiles trichent délibérément sur les vertus écologiques de leurs produits, que les Etats mentent sur les quantités d’oxyde de carbone qu’ils rejettent dans l’atmosphère.

Le plus puissant d’entre eux s’adonne avec fougue à extraire de son sol du gaz et du pétrole de schiste au prix d’une technique de fracturation hydraulique unanimement reconnue comme source de pollution irréversible des eaux souterraines et pouvant même occasionner des séismes locaux !

En bonne logique, nous aurions dû, nous devrions, tous ensemble veiller à la pérennité de notre maison-terre. S’il y a un intérêt partagé par l’ensemble de l’humanité, c’est bien celui de garantir la viabilité de notre habitat commun. En toute logique, nous devrions être unis en vue de cet objectif. Nous devrions veiller à ne pas nous laisser déborder par des conflits de voisinage, des querelles de propriété, des batailles pour la répartition des biens communs tels que l’eau, les sources d’énergie… Nous devrions installer une police qui garantirait à chacun des Terriens la liberté et la sécurité, ainsi qu’une protection pérenne contre toute tentative de le déposséder de ses richesses ou de ses objets de mémoire. Nous devrions disposer d’un tribunal totalement impartial dont les décisions auraient force de loi.

Utopique? Peut-être… Le hasard ou la nécessité ont présidé à notre avènement sur terre. A l’échelle du cosmos, cet événement n’est sans doute pas d’une grande importance. Pourtant, nous y attachons une énorme signification. Nous ne pouvons nous résoudre à nous imaginer comme les produits d’une rencontre accidentelle et nous cherchons un sens à notre existence.

La religion constitue une réponse. Elle ne nous dispense pas pour autant des interrogations de fond sur la raison de notre présence. D’ailleurs, elle ne nous confine pas à une simple observation des dogmes mais nous invite à la recherche de la connaissance et à la spéculation féconde. Certains intellectuels, peu amènes vis-à-vis de l’espèce à laquelle ils appartiennent, appellent de leurs vœux son anéantissement. Le mathématicien et Prix Nobel de littérature Bertrand Russell, grande figure de l’opposition à la guerre du Vietnam, se réjouissait de cette perspective qui devait permettre à la Terre de “retrouver enfin la paix”.

Il y a donc de grandes questions existentielles qui se posent et qui devraient ramener à la portion congrue les désirs d’enrichissement, les envies de puissance et les querelles de chapelles.

L’illusion ne consisterait-elle pas plutôt à poursuivre dans la voie suivie jusqu’ici, celle de la loi du plus fort, qui s’accommode de la misère du plus grand nombre pour l’enrichissement hallucinant de quelques-uns ? Quel peut être le sens de cette course effrénée au profit, sur fond de massacres industriels et d’assujettissement des plus pauvres? Si l’existence de l’humanité n’avait pas d’autre but que la bataille pour la survie pour les uns et l’accumulation de biens pour les autres, on pourrait regretter l'”incident” qui est à l’origine de son établissement sur terre et se réjouir avec Russell du retour de la paix sur la planète que scellerait notre effacement. Un incident? Vraiment? Un mystère plutôt… Nous ne pouvons, bien que nous ayons été dotés de la faculté de raisonner, en percer les arcanes.

Mais nous pouvons toujours considérer d’un oeil critique notre conduite, nos misérables batailles de chiffonniers pour des arpents de terre, des puits de pétrole. Nous pouvons nous interroger sur le sens de l’accumulation de moyens de destruction massive, suffisants pour détruire trente fois la Terre. Nous pouvons nous questionner sur l’origine des immenses gisements de haine qui poussent tant de jeunes gens à commettre des massacres.

Peut-être finirons-nous par arriver à la conclusion inévitable: si nous ne savons pas pourquoi nous avons été créés, nous savons que ce n’est pas dans le but de nous haïr, de nous détruire. Alors, soyons à la hauteur du mystère de la Création en nous perpétuant dans la paix. Peut-être finirons-nous par savoir, un jour…

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