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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 13:05

Une magnifique réponse d'un homme de culture et de patriotisme à ceux que démange le prurit séparatiste

Le malaise kabyle: réponse de Mouloud Mammeri à Kamel Belkacem

Par Mouloud Mammeri (Extrait de : Le Matin de Paris, le 11 avril 1980.)

Sur les allégations me concernant personnellement, je fais l’hypothèse charitable que votre bonne foi a été surprise et que ce qui ailleurs s’appellerait mensonge et diffamation (et serait à ce titre passible des tribunaux) n’a été chez vous qu’erreur d’information. Il va de soi que je n’ai jamais écrit dans l’Echo d’Alger l’article mentionné dans votre texte. Il va sans dire que je n’ai jamais eu à refuser de signer le mystérieux manifeste pro – FLN de 1956 que vous évoquez en termes sibyllins.

Je serais heureux néanmoins que cet incident soit pour vous l’occasion de prendre une dernière leçon sur la façon même dont vous concevez votre métier. Le journalisme est un métier noble mais difficile. La première fonction et à vrai dire le premier devoir d’un journal d’information comme le vôtre est naturellement d’informer. Objectivement s’il se peut, en tout cas en toute conscience. Votre premier devoir était donc, quand vous avez appris ces événements (et non pas dix jours plus tard), d’envoyer un de vos collaborateurs se renseigner sur place sur ce qui s’est passé exactement afin de le relater ensuite dans vos colonnes.

Vous avez ainsi oublié de rapporter à vos lecteurs l’objet du mécontentement des étudiants. Cela les aurait pourtant beaucoup intéressés. Cela leur aurait permis en même temps de se faire une opinion personnelle. Ils n’ont eu hélas droit qu’à la vôtre. Vous auriez pu pourtant leur apprendre qu’il est des Algériens pour penser qu’on ne peut pas parler de la poésie kabyle ancienne à des universitaires algériens.

La poésie kabyle fait partie du patrimoine national

Nous sommes cependant quelques-uns à penser que la poésie kabyle est tout simplement une poésie algérienne, dont les Kabyles n’ont pas la propriété exclusive, qu’elle appartient au contraire à tous les Algériens, tout comme la poésie d’autres poètes algériens anciens comment Ben Mseyyeb, Ben Triki, Ben Sahla, Lakhdar Ben Khlouf, fait partie de notre commun patrimoine.

En second lieu, un journaliste digne (et il en est beaucoup, je vous assure) considère que l’honnêteté intellectuelle, cela existe, et que c’est un des beaux attributs de la fonction – même et surtout quand on écrit dans un organe national : là moins qu’ailleurs on ne peut se permettre de batifoler avec la vérité.

Je parle de la vérité des faits, car pour celle des idées il faut une dose solide d’outrecuidance pour prétendre qu’on la détient. Mais visiblement pareil scrupule ne vous étouffe pas. Avec une superbe assurance et dans une confusion extrême vous légiférez ; mieux : vous donnez des leçons.

Vous dites la volonté, que vous-même appelez unanime, du peuple algérien comme si ce peuple vous avait par délégation expresse communiqué ses pensées profondes et chargé de les exprimer. Entreprise risquée ou prétention candide ? Quelques affirmations aussi péremptoires dans la forme qu’approximatives dans le fond peuvent être l’expression de vos idées (si l’on peut dire) personnelles. Pourquoi en accabler le peuple ?

Il n’est naturellement pas possible de traiter en quelques lignes la masse des problèmes auxquels vous avez, vous, la chance d’avoir déjà trouvé les solutions. Je vais donc tenter de ramener à quelque cohérence la confusion des points que vous évoquez.

Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l’enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer.

Mais, si du moins j’ai bien compris votre propos, vous considérez comme impossible le fait de vouloir le développement de cette culture avec ce qu’en vrac et au hasard de votre plume vous appelez les valeurs arabo-islamiques, l’indépendance culturelle, etc.

Vous êtes naturellement libre d’avoir une pareille opinion. Ce n’est pas la mienne. Je considère personnellement qu’au fond de culture berbère, qui nous est commun à tous, l’islam et les valeurs islamiques sont venues apporter un élément essentiel à la définition de notre identité. Je considère que l’islam des premiers siècles a été un instrument de libération et d’émancipation de l’homme maghrébin. Je pense que par la suite il a été le ciment idéologique de la résistance nationale aux menées espagnoles et portugaises sur nos côtes. Naturellement, entre les différents visages qu’il peut prendre dans la réalité, j’opte quant à moi pour le plus humain, celui qui est le plus progressiste, le plus libérateur, et non pour le visage différent qu’il a pu présenter aux heures sombres de notre histoire.

Une diversité refusée dans les faits

La contradiction visiblement ne vous gêne pas. “La nation algérienne, écrivez-vous, a trouvé son unité dans sa diversité.” Voilà un sain principe, mais comment le conciliez-vous avec l’article que vous venez de commettre ? Cette diversité que vous êtes fier d’affirmer dans les mots, cela ne vous gêne pas de la refuser aussitôt dans les faits ? Si je comprends bien, vous voulez vous donner en même temps le beau rôle d’un libéralisme de principe avec les avantages de la tyrannie idéologique, en un mot être en même temps progressiste dans les termes et totalitaire dans les faits. Ne vous y trompez pas : ce genre d’agissements n’a pas la vie longue. On peut tromper tout le monde quelque temps, on peut tromper tout le temps quelques hommes, on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. C’est un autre que moi qui l’a dit au XIXe siècle et l’adage depuis a toujours été vérité.

Le véritable problème est donc premièrement dans la conception étrange que vous avez de votre métier. Que vous soyez totalitaire, c’est votre droit, mais vous concevrez aisément que d’autres Algériens préfèrent à la pratique des slogans contradictoires celle de l’analyse honnête. Le véritable problème est deuxièmement dans la vision que vous voulez imposer à la culture algérienne, évoluant entre l’oukase et la déclaration de bonne intention toujours démentie dans les faits.

L’unité algérienne est une donnée de fait. Elle se défini, comme incidemment vous l’avez écrit, dans la diversité, et non point dans l’unicité. A cette unité dans la diversité correspond une culture vivante. La culture algérienne est, dites-vous, “sortie de ses ghettos, de ses inhibitions et de ses interdits”. Votre article est la preuve éclatante qu’hélas elle y est enfoncée jusqu’au cou.

Mais soyer tranquille : elle en a vu d’autres, la culture algérienne, et une fois de plus elle s’en sortira. Elle s’en sortira, car “toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève de l’irresponsabilité”. C’est votre propre prose. Dommage que vous n’y croyiez pas !

Published by Brahim Senouci
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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 21:09

Le désordre et le sens

http://www.libre-algerie.com/le-desordre-et-le-senspar-brahim-senouci/03/08/2016/#sthash.oGN5zleD.dpbs

En physique, on dispose de nombreuses grandeurs pour quantifier les phénomènes de la vie de tous les jours. La température, la vitesse, le champ électromagnétique…, en font partie. Il y en a une, plus particulière, dont la prétention est de mesurer le…désordre! Il s’agit de l’entropie. Cette grandeur a ceci de particulier que sa variation ne peut être que positive. Cette étrange propriété suppose que la tendance naturelle est à l’accroissement du désordre.

Une discussion académique sur ce sujet serait sans aucun doute passionnante mais ce n’est pas ici le lieu. Pour autant, sans être particulièrement familier avec la physique, on peut comprendre cette notion d’entropie et sa relation au désordre à travers l’illustration qui suit…

L’explosion initiale qui a conduit à la formation de l’Univers, le fameux Big Bang, a projeté dans le vide sidéral les milliards de particules de la soupe cosmique originelle. Ces particules ont formé les planètes, les étoiles, les galaxies, les trous noirs, qui subissent encore aujourd’hui les effets de cette explosion initiale et continuent de se séparer et de filer toujours plus loin…

L’Univers n’est donc pas immobile. Il ne cesse de grossir et de s’étendre. On dit qu’il est en expansion. Comment le savons-nous? Simplement par le fait que sa température n’est pas absolument nulle, ce qui serait le cas s’il était figé. Ces planètes, ces étoiles, s’éloignant de plus en plus les unes des autres, continuent donc leur voyage mystérieux vers des confins que l’esprit humain peine à imaginer… Ainsi, l’entropie de l’Univers augmente, ce qui accrédite l’idée de sa finitude.

A l’évidence en effet on peut penser que la réserve d’énergie nécessaire pour faire briller les soleils, faire voguer les planètes, finira un jour par s’épuiser, ce qui entraînera la mort de l’Univers. Que l’on se rassure! Les études les plus poussées montrent que son espérance de vie est bien plus longue que ce qui pouvait être déduit simplement de son caractère expansif. Elle se chiffre en milliards de milliards de milliards…. d’années!

Osons la transposition à l’échelle humaine. Le désordre, ça nous connaît! Notre minuscule maison commune, notre toute petite Terre, en est la victime quotidienne. Les guerres, les dénis de justice, les massacres aveugles, sont le lot de l’humanité. Certes, notre planète bien-aimée connaîtra la fin promise par Sainte-Entropie.

Toutefois, plutôt que l’inexorable mais lente marche vers l’extinction de notre valeureux soleil, plutôt que la descente en pente douce du thermomètre vers la glaciation finale, nous risquons de connaître une fin précipitée parce que nos activités contribuent à accélérer la tendance naturelle au désordre et à hâter ainsi la survenue de l’instant fatal.

Nous connaissons les dégâts que nous causons à la Nature, du fait de notre train de vie dispendieux (notamment dans les pays riches!), générateur du réchauffement climatique, producteur de tornades, de maladies respiratoires, agent de la disparition de nos plus belles îles et de la submersion progressive de nos côtes. Nous faisons mine de temps à autre de nous en alarmer et nous organisons de grands raouts dans lesquels nos dirigeants à la mine compassée nous promettent pour demain, la main sur le cœur, de l’eau fraîche et un air pur, nourriture de prédilection des amoureux, comme chacun sait… Nous apprenons, dès le lendemain, que les constructeurs automobiles trichent délibérément sur les vertus écologiques de leurs produits, que les Etats mentent sur les quantités d’oxyde de carbone qu’ils rejettent dans l’atmosphère.

Le plus puissant d’entre eux s’adonne avec fougue à extraire de son sol du gaz et du pétrole de schiste au prix d’une technique de fracturation hydraulique unanimement reconnue comme source de pollution irréversible des eaux souterraines et pouvant même occasionner des séismes locaux !

En bonne logique, nous aurions dû, nous devrions, tous ensemble veiller à la pérennité de notre maison-terre. S’il y a un intérêt partagé par l’ensemble de l’humanité, c’est bien celui de garantir la viabilité de notre habitat commun. En toute logique, nous devrions être unis en vue de cet objectif. Nous devrions veiller à ne pas nous laisser déborder par des conflits de voisinage, des querelles de propriété, des batailles pour la répartition des biens communs tels que l’eau, les sources d’énergie… Nous devrions installer une police qui garantirait à chacun des Terriens la liberté et la sécurité, ainsi qu’une protection pérenne contre toute tentative de le déposséder de ses richesses ou de ses objets de mémoire. Nous devrions disposer d’un tribunal totalement impartial dont les décisions auraient force de loi.

Utopique? Peut-être… Le hasard ou la nécessité ont présidé à notre avènement sur terre. A l’échelle du cosmos, cet événement n’est sans doute pas d’une grande importance. Pourtant, nous y attachons une énorme signification. Nous ne pouvons nous résoudre à nous imaginer comme les produits d’une rencontre accidentelle et nous cherchons un sens à notre existence.

La religion constitue une réponse. Elle ne nous dispense pas pour autant des interrogations de fond sur la raison de notre présence. D’ailleurs, elle ne nous confine pas à une simple observation des dogmes mais nous invite à la recherche de la connaissance et à la spéculation féconde. Certains intellectuels, peu amènes vis-à-vis de l’espèce à laquelle ils appartiennent, appellent de leurs vœux son anéantissement. Le mathématicien et Prix Nobel de littérature Bertrand Russell, grande figure de l’opposition à la guerre du Vietnam, se réjouissait de cette perspective qui devait permettre à la Terre de “retrouver enfin la paix”.

Il y a donc de grandes questions existentielles qui se posent et qui devraient ramener à la portion congrue les désirs d’enrichissement, les envies de puissance et les querelles de chapelles.

L’illusion ne consisterait-elle pas plutôt à poursuivre dans la voie suivie jusqu’ici, celle de la loi du plus fort, qui s’accommode de la misère du plus grand nombre pour l’enrichissement hallucinant de quelques-uns ? Quel peut être le sens de cette course effrénée au profit, sur fond de massacres industriels et d’assujettissement des plus pauvres? Si l’existence de l’humanité n’avait pas d’autre but que la bataille pour la survie pour les uns et l’accumulation de biens pour les autres, on pourrait regretter l'”incident” qui est à l’origine de son établissement sur terre et se réjouir avec Russell du retour de la paix sur la planète que scellerait notre effacement. Un incident? Vraiment? Un mystère plutôt… Nous ne pouvons, bien que nous ayons été dotés de la faculté de raisonner, en percer les arcanes.

Mais nous pouvons toujours considérer d’un oeil critique notre conduite, nos misérables batailles de chiffonniers pour des arpents de terre, des puits de pétrole. Nous pouvons nous interroger sur le sens de l’accumulation de moyens de destruction massive, suffisants pour détruire trente fois la Terre. Nous pouvons nous questionner sur l’origine des immenses gisements de haine qui poussent tant de jeunes gens à commettre des massacres.

Peut-être finirons-nous par arriver à la conclusion inévitable: si nous ne savons pas pourquoi nous avons été créés, nous savons que ce n’est pas dans le but de nous haïr, de nous détruire. Alors, soyons à la hauteur du mystère de la Création en nous perpétuant dans la paix. Peut-être finirons-nous par savoir, un jour…

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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 21:07

Babel ou la porte du ciel

http://latribunedz.com/article/19598-Babel-ou-la-porte-du-ciel

La Genèse est riche en mythes de toutes sortes... A une époque durant laquelle les hommes parlent tous la même langue, la langue adamique. Babel-Babylone est une cité prospère et fière. C'est justement son orgueil qui va finir par la perdre. Nemrod, roi-chasseur, caresse l'idée de construire une tour destinée à s'élever jusqu'au ciel, pensant ainsi rivaliser avec la puissance divine. A travers Nemrod, l'humanité manifeste ainsi son désir de gloire et de puissance et, surtout, de se détacher de son essence.

La Genèse est riche en mythes de toutes sortes... A une époque durant laquelle les hommes parlent tous la même langue, la langue adamique. Babel-Babylone est une cité prospère et fière. C'est justement son orgueil qui va finir par la perdre. Nemrod, roi-chasseur, caresse l'idée de construire une tour destinée à s'élever jusqu'au ciel, pensant ainsi rivaliser avec la puissance divine. A travers Nemrod, l'humanité manifeste ainsi son désir de gloire et de puissance et, surtout, de se détacher de son essence. La colère céleste qui s'ensuit se manifeste par la multiplication des langues et donc une cacophonie généralisée. Les habitants de la cité, incapables de se comprendre, s'appauvrissent et finissent par se disperser à la surface de la terre. Dieu a donc décidé, selon le mythe, de punir les hommes à travers leur moyen d'expression, la langue. Un très beau film d'André Delvaux, Un soir, un train, rend compte de façon douloureuse de l'incommunicabilité entre des êtres séparés par la barrière de la langue.

Le mythe n'est pas conforme à la vérité historique ; il est néanmoins porteur de sens. Une première lecture de celui de la Tour de Babel présuppose que la multiplication des idiomes est une malédiction, un facteur de division. Une autre lecture pourrait laisser penser que cette multiplication est au contraire une source d'enrichissement, une construction de l'altérité, préférable à l'uniformité qui était la règle avant la construction de la Tour. Ces deux lectures ne sont pas forcément exclusives l'une de l'autre. Des massacres ont été commis entre des populations parlant une langue différente de celle de leurs assassins. Palestiniens et Libanais ont la langue arabe en partage, ils ne se distinguent que par d'infimes variantes. Ainsi, les Libanais, pour désigner la tomate disent «pandoura», alors que les Palestiniens disent «panadoura». Ce détail s'est révélé tragique lors de la guerre civile qui a secoué le Liban de 1975 à 1990. Aux barrages tenus par les Phalanges chrétiennes, on demandait aux passagers d'un autobus de nommer une tomate qu'on agitait sous leurs yeux. Ceux qui disaient «panadoura» subissaient le sort que le lecteur pourra imaginer...

Il y eut des centaines de tentatives de création d'une langue universelle. Leurs promoteurs poursuivaient des idéaux pacifiques. Ils voyaient dans la majorité des conflits qui secouaient le monde un effet direct de l'incompréhension due à l'absence de langue commune. Parmi ces tentatives, citons-en deux, aux fortunes opposées. Le volapuk, après avoir conquis des centaines de milliers d'adeptes au XIXe siècle, a périclité et ne compte plus que vingt à trente locuteurs, présents surtout sur les réseaux sociaux. La faillite de cette langue est en grande partie due à l'essor de l’espéranto. Cette langue est née en Pologne, dans la ville de Bialystok, alors sous protectorat russe, à la fin du XIXe siècle, grâce à l'opiniâtreté de Zamenhof. Cette ville comptait alors cinq communautés : polonaise, russe, allemande, juive et lituanienne, et autant de langues. Entre les communautés régnait, au mieux l'indifférence, au pire, l'animosité, voire la haine. L'idée de Zamenhof était de construire une langue neutre, facile, qui ne devait en aucun cas se substituer aux langues existantes, une langue commune en somme plutôt qu'une langue unique. C'est l'exemple le plus réussi de langue artificielle puisqu'elle est pratiquée par plusieurs millions de locuteurs et qu'elle est même reconnue par l'ONU.

En Algérie, on peut se poser la question de savoir s'il existe dans les faits une langue nationale. Certes, l'arabe et le tamazight le sont officiellement. Pour autant, jouent-elles leur rôle de langues communes ? La réponse est non. Elles ont subi depuis quelques décennies une perte de substance très importante, qui les rend de plus en plus inaptes à être les supports d'un débat intellectuel, à traduire les nuances. Pourquoi les a-t-on laissé dépérir ? Pourquoi nous sommes-nous défaits de cet héritage ? Pourquoi avons-nous construit cette Tour de Babel inversée, symbole de la disparition progressive de nos langues mères, dont la beauté irrigue la poésie du melhoun, du chaâbi, de la Berbérie ? Pourquoi nous contentons-nous de cette novlangue qui pollue nos conversations, ce sabir dont la pauvreté ne peut se prêter qu'à la vocifération et à l'insulte ? D'où nous vient cette propension suicidaire à détruire notre héritage ?

La haine de soi ? Probablement. C'est ce même ressort qui nourrit les manifestations bruyantes de regret de l'époque coloniale, l'oblitération des massacres qui l'ont scandée, les enfumades, les emmurements, les camps de regroupement dans lesquels on a concentré plus du tiers d'une population algérienne affamée. Que l'on me permette de revenir un instant sur un épisode sinistre que j'ai modestement contribué à remettre dans l'actualité. Il s'agit du séquestre, par la France, des crânes de résistants algériens massacrés en 1849, lors de la bataille des Zaatcha. Une pétition demandant leur rapatriement en vue d'une inhumation digne, a été signée par plus de 28 000 personnes, dont une minorité d'Algériens ! C'est ce que les statistiques laissent apparaître. On peut avancer diverses conjectures sur cette indifférence de nos concitoyens vis-à-vis d'une question aussi lourde de symboles.

La haine de soi, bien sûr, et ses variantes, l'«aquoibonisme», la défiance généralisée, le sentiment diffus qu'une faute originelle, inexpiable, explique notre situation actuelle…

Comment en sortir ? En s'engageant enfin dans une action positive. Si, en dépit de l'immobilisme incompréhensible de notre gouvernement, nous arrivons à rapatrier ces fameux crânes, nous aurons réussi à faire aboutir une entreprise collective. Cette réussite pourrait préfigurer une nouvelle ère qui serait celle du retour de l'estime de soi et de l'engagement, enfin, dans une logique de construction et de progrès. Nous retrouverions enfin le paysage de nos aïeux : «Tout y parlerait, à l'âme en secret, sa douce langue natale…»

B. S.

Published by Brahim Senouci
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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 12:46

La foule...

http://www.libre-algerie.com/la-foulepar-brahim-senouci/27/07/2016/#sthash.o6ig0NP5.dpbs

Le physicien britannique Brown est resté célèbre pour sa découverte du mouvement auquel son nom est resté attaché, le mouvement brownien. Il a commencé par suspecter l’eau paisible contenue dans un verre d’une transparence cristalline de n’être pas tout à fait… paisible. Pour étayer ses soupçons, il a décidé de plonger de très petits corps, des colloïdes, dans cette eau en apparence si sage et de les observer au microscope. Son intuition ne l’avait pas trompé. Les colloïdes subissaient une agitation d’une extraordinaire intensité. Ils étaient projetés en tous sens comme s’ils subissaient un bombardement en règle de la part d’un canon défectueux tirant dans toutes les directions. De fait, dans l’onde si lasse que célèbre le poète, les molécules d’eau subissent des mouvements frénétiques et tout à fait hasardeux, sous l’effet de ce que les physiciens appellent l’agitation thermique. Ce sont ces mouvements qui sont transmis aux colloïdes, mouvements d’autant plus intenses que la température est élevée.

Peut-être sa découverte serait-elle survenue plus tôt s’il avait connu les foules algériennes, s’il avait pu contempler, du haut du toboggan qui le surplombe, le rond-point d’El Bahia, à Oran, à l’heure du déjeuner. Peut-être que ce spectacle ne lui aurait pas suffi. Une visite au chef-lieu d’une daïra algérienne au moment de l’annonce officielle de la liste des heureux bénéficiaires de logements aurait fini par le convaincre définitivement de coucher sa trouvaille par écrit…

Nous avons connu une époque heureuse durant laquelle les foules algériennes étaient ordonnées, symbiotiques. Souvenons-nous de celles qui ont investi les rues d’Alger le 10 mai et le 31 mai 1990. Elles étaient colorées, joyeuses, mixtes. Elles avançaient d’un même pas. Des inconnus s’y embrassaient. D’autres pleuraient, submergés par l’émotion de se découvrir si nombreux, si proches. Durant ces deux journées, nous croyions avoir exorcisé les démons de la violence et du fanatisme. Une Algérie possible, magnifique lit pour des millions de rêves, était soudain incarnée. Nous connaissons la suite, la tragédie de la décennie noire, et la suite de la suite, la violence banale des rues et des stades de football, la corruption généralisée, véritable gangrène, et l’absence absolue de perspective…

L’enfer, c’est les autres, disait Sartre. Avait-il mesuré l’impact de cet aphorisme tombé de sa plume fertile ? Surtout, à quels autres faisait-il allusion ? Est-ce qu’il songeait à cette foule indistincte qui se presse dans les autobus, qui envahit les rues, qui squatte les trottoirs, qui serait prête à marcher sur les corps des autres pour accéder à l’obscur fonctionnaire la toisant avec tout le mépris qu’autorise l’ascendant que lui confère le pouvoir de délivrer des certificats de décès, de naissance, de handicap, de mariage, de non remariage, de vie… ? Cette foule n’a-t-elle été créée qu’aux seules fins de me nuire ? Je la déteste, il est vrai, mais elle me le rend bien. J’ai gardé toutefois suffisamment de bon sens et de modestie pour accepter de considérer le fait que chacun des membres qui la composent voit dans chacun des autres, moi y compris, un ennemi…

En fait, si l’eau de notre exemple donne l’impression d’une parfaite immobilité, c’est que la somme des mouvements violents et contradictoires dont elle est le siège s’annulent. L’immobilité ne résulte donc pas de l’absence de mouvements locaux mais de celle d’un mouvement d’ensemble, réduit à néant par le fait que ces mouvements locaux, se contrariant mutuellement, s’annulent.

Revenons donc au rond-point d’El Bahia, à Oran. C’est le cauchemar des automobilistes oranais. Des milliers de véhicules y convergent régulièrement. Évidemment, tout le monde aspire à en sortir par une des multiples bretelles qui en partent. Voici une situation classique : un automobiliste roulant au plus près du rond-point se rend brutalement compte qu’il doit emprunter la prochaine sortie. Il doit donc se laisser déporter vers la droite. Pour cela, il doit combattre les velléités de ceux qui ont des projets contraires et entendent bien ne pas céder un millimètre à l’importun. Il s’ensuit donc force coups de klaxon et, surtout, un arrêt total du mouvement résultant de l’opposition entre deux tendances résolument opposées. Vu du ciel, le tableau serait proche de celui qu’admirait Brown depuis son microscope, celui de ses colloïdes agités de soubresauts violents et brefs, dans une eau globalement immobile…

L’image qui donne le titre du roman de feu Rachid Mimouni, Le fleuve détourné, est parlante. Le mot détourné renvoie aux lendemains amers de l’Indépendance. Arrêtons-nous sur le mot fleuve. La Guerre de Libération a été gagnée par le peuple, un peuple-fleuve indomptable se dirigeant vers la destination qu’il s’était assignée et qu’il a fini par atteindre. Aujourd’hui, résultat de décennies d’errements et de misérables combines, le fleuve est devenu une mare d’eau stagnante, symbole d’une existence sans horizon, sans ambition, une flaque immobile qui abrite en son sein des énergies qui s’épuisent en se contrariant…

Il nous faut redécouvrir la magie du mouvement d’ensemble, celui qui a mis à bas une des principales puissances militaires mondiales. Il est vrai qu’il est relativement facile de se mobiliser contre un ennemi extérieur. Il est infiniment plus difficile de combattre ses démons intérieurs, ceux qui nous poussent tous les jours davantage vers le repli, la haine, la tentation du suicide.

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 12:44

Enfants d'Algérie

http://latribunedz.com/article/19335-Enfants-dAlgerie

Ils avaient encore le visage poupin de la prime enfance, mais un regard blasé d'adulte. «Parkingueurs» voués aux ruelles délaissées par leurs aînés parce que peu profitables, ils maniaient avec aisance la gouaille oranaise et le bâton, principal attribut de leur fonction. Vendeurs ambulants de fruits et légumes, ils glissaient avec dextérité leur carriole dans le flot incessant des voitures, l'œil aux aguets pour éviter la rencontre malencontreuse avec la police et le drame d'une mise en fourrière.

Ils avaient encore le visage poupin de la prime enfance, mais un regard blasé d'adulte. «Parkingueurs» voués aux ruelles délaissées par leurs aînés parce que peu profitables, ils maniaient avec aisance la gouaille oranaise et le bâton, principal attribut de leur fonction. Vendeurs ambulants de fruits et légumes, ils glissaient avec dextérité leur carriole dans le flot incessant des voitures, l'œil aux aguets pour éviter la rencontre malencontreuse avec la police et le drame d'une mise en fourrière. Sans profession, ils se faufilaient dans les allées des marchés, sous les arcades encombrées, peut-être en quête du menu produit d'un vif chapardage. Ils offraient leurs services aux chalands encombrés de leurs courses et, pour quelques dinars, ils les soulageaient de ces pesants bagages qu'ils peinaient ensuite à porter au bout de leurs bras graciles. L'été, ce sont les plages qui les attiraient. Une sorte de modus-vivendi les poussait vers les plages surpeuplées, essentiellement jeunes et masculines, des stations balnéaires d’Aïn El Turk plutôt que celles, plus lointaines, prisées par les familles. Ils s'y sentaient dans leur élément. Une sorte de pudeur instinctive les incitait en revanche à conserver une distance respectueuse à l'égard de leurs aînés, en particulier quand ils étaient «en famille». Réciproquement, l'attitude des aînés à leur égard était empreinte d'empathie. Le dialogue se nouait facilement, sur un ton plaisant et détendu.

Les choses sont en train de changer...

Ces plages du littoral, certes plutôt malpropres et non entretenues, avaient gardé un aspect sauvage. Les gens qui les fréquentaient organisaient de temps à autre des campagnes d'assainissement qui leur offraient quelques jours durant le plaisir de la jouissance d'un lieu propre. De temps en temps, un courrier adressé au maire de la commune rappelait ce dernier à ses devoirs, en particulier celui de la collecte des ordures.

Depuis quelques années, on a vu apparaître sur les flancs rocheux des constructions remarquablement laides, baptisées «garages à bateaux», ce que démentent la présence d'étages ainsi que les dalles de sol et faïences qui s'étalent sur les façades de ces «garages». Une vie s'est organisée autour de ces constructions. Les propriétaires ont une vie sociale apparemment très riche au vu du nombre et de la diversité de leurs visiteurs. Naguère, on empruntait un escalier sommaire qui descendait tout droit jusqu'à la plage. Cet escalier est désormais bordé de constructions approximatives, à telle enseigne qu'en l'empruntant, on a le sentiment de violer l'intimité d'une (grande !) famille...

Les codes aussi ont changé. Les maillots de bain se sont raréfiés sur la plus grande partie de la plage. Ils ne sont admis par l'usage que sur une enclave «protégée» par un statut tacite.

Ce changement de physionomie s'est accompagné de la levée du fameux modus-vivendi qui interdisait de fait les plages du littoral aux enfants non accompagnés de leurs familles. Les «garages à bateaux», la mise au goût du jour de nouveaux «canons de la décence», l'uniformisation des tenues et la combinaison d'une masculinité agressive et d'une féminité discrète ont fait disparaître les raisons de la réserve qui maintenait ces enfants loin de ces lieux.

En ce lundi après-midi, nous avons eu une idée assez précise de la signification de la levée de cet embargo et d'une nouvelle «relation» entre enfants et aînés. Nous étions en train de deviser entre amis, allongés sur nos serviettes posées à même le sable. Deux jeunes frères, du style de ceux décrits plus haut, suppléent l'absence temporaire de leur père et proposent aux estivants les traditionnels parasols, chaises et tables. Ils le font avec délicatesse, sans insistance. Une bande de très jeunes enfants (la plupart ont moins de sept ans !) déboulent au pas de course et les prend à partie. Témoins de l'incident, nous essayons de ramener le calme en invitant ces gamins à rentrer chez eux. Non seulement ils refusent d'obtempérer mais encore, ils nous adressent un chapelet d'injures d'une vulgarité extrême. Deux femmes accourent. Nous pensons qu'elles vont remettre de l'ordre et ramener leur progéniture à la raison. En fait, elles viennent «enrichir» le vocabulaire de leurs rejetons en nous traitant de tous les noms et en nous promettant un «cassage de gueule» dans les règles de l'art si nous empêchons leurs enfants de sévir comme bon leur semble car «la plage est à tout le monde». Lassées elles-mêmes de leurs propres vociférations, elles finissent par s'en aller, non sans nous vouer aux flammes de l'Enfer.

Ces enfants sont différents de ceux que nous connaissions. Dès leur plus jeune âge, ils sont «éduqués» pour vivre dans une jungle. Ils ne perçoivent les autres que sous les traits d'ennemis. Ils ne sont pas représentatifs, pas encore. Mais à laisser aller le bateau sur son erre, nous risquons de nous retrouver demain face à une population formatée par la violence, la haine et la légitimation d'un rigorisme religieux absolu. C'est maintenant qu'il faut veiller au grain si on veut s'éviter des réveils très douloureux...

B. S.

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 11:11

Nice...

http://www.libre-algerie.com/nice-par-brahim-senouci/20/07/2016/#sthash.a38TsToC.dpbs

De nouveau, des sirènes hurlantes, des cadavres ensanglantés, des gens hébétés qui courent, un camion fou qui fauche, comme au bowling, des quilles humaines. Le même spectacle que naguère à Alger, puis à Bagdad, à Bruxelles, à Paris, le même sentiment d'irréalité, la même impression que, désormais, l'horreur s'installe au cœur de nos vies, qu'elle nous devient consubstantielle et que la machine infernale, mise au point dans l'atelier de quelque docteur Frankenstein, est en train de nous broyer, irrémédiablement.

Et toujours, le même désir de vengeance, qui s'amplifie à mesure que la « divinité » cannibale réclame de ses blêmes adorateurs un tribut toujours plus lourd.Vengeance contre qui ? Contre une géographie, un costume, une croyance, contre ceux qui présentent des points communs visibles avec les membres de la secte de l'apocalypse ? On oublie que ceux-là ont été et sont encore les principales victimes de celle-ci . Oui, des millions de musulmans ont été massacrés par les mêmes assassins qui ont sévi à Paris, Saint-Denis, Bruxelles, Nice…. Ce sont ces derniers qui mènent cette opération méthodique d'allumage des brasiers.

Si le monde a quelque chose en partage aujourd'hui, c'est la médaille à deux faces de la haine et de la peur. Ce sont ces caractères qui dictent les discours dominants dans les pays où sévissent les criminels de masse. Ce sont sans doute des réactions à chaud mais il y a tout de même une part de conviction inquiétante dans le rejet à peine voilé de l'Islam, l'appel à des solutions radicales et à la restriction des libertés. Somme toute, les citoyens de France seraient prêts (à plus de 80%!) à troquer leurs libertés contre une sécurité illusoire. On ne peut certes leur en vouloir de réagir de la sorte, alors que leurs dirigeants et l'écrasante majorité de leurs journalistes poussent dans ce sens. Le comble a été atteint par Sarkozy qui appelle à des expulsions massives . Il se déclare prêt à renvoyer des étrangers parce qu'ils font partie des 11,400 fichés S. Notons que ces personnes ne sont coupables d'aucun crime. S'ils devaient connaître cette sanction promise par l'ex président de la République, ce serait du fait d'un délit d'intention supposé. Est-ce que l'on mesure la gravité de cette déclaration ? A supposer que l'on en soit là, est-ce que, pour autant, le reste des fichés S inexpulsables parce que porteurs de la nationalité française seraient moins susceptibles de basculer dans la violence ? Quid des Bretons, des Berrichons, des villageois nés des profondeurs de la campagne française, issus de familles catholiques, ayant fait leurs études dans des lycées qui se dressent dans le décor agreste d'un bocage normand ou d'un paysage de vignes alsacien, et qui, un jour, ont basculé dans la violence via une conversion expresse ?

Mais alors, que faire ?

Ne pas tomber dans le piège, ne pas se conformer au scénario sinistre concocté de manière quasi transparente par les tueurs. Ils ne font pas de distinguo entre leurs victimes. Ils n'épargnent personne, et surtout pas les musulmans qu'ils décrètent impies parce qu'ils refusent d'embrasser leur religion de haine. Ils essaient de nous dresser les uns contre les autres et il est possible qu'ils y parviennent.

Il faut prendre acte de la réalité du ressentiment envers l'Occident et s'interroger sur ses origines. La destruction de l'Irak s'est opérée sur la base d'un mensonge avéré, celui de l'existence de prétendues armes de destruction massive. Elle s'est soldée par la mort de quatre millions d'Irakiens, la dislocation du pays et, surtout, l'avènement de Daesh ! Le rapport Chilcot, même s'il ne le dit pas explicitement, conclut à l'illégalité de cette guerre. En bonne justice, cela devrait valoir à l'accusé principal, Tony Blair, une comparution immédiate devant la CPI et la perspective de très longues années de prison. Il devrait être rejoint par son âme damnée, Georges W Bush, si le Congrès étasunien menait une enquête qui aboutirait inévitablement à un rapport du même style que le rapport Chilcot. Nous en sommes loin… Blair préside le Quartette, cet attelage improbable censé établir la paix au Proche-Orient mais qui, en réalité, ne fait qu'accompagner l'intransigeance israélienne, en rendant chaque jour plus banal l'immense déni de justice dont sont victimes les Palestiniens. Quant à Bush, sa seule préoccupation concerne la qualité de son swing.,,

Il y a un troisième larron. Il a sévi en Libye, sur les conseils d'un mentor contestable, se présentant comme un philosophe qui nous explique qu'il fait la guerre sans l'aimer. Le résultat n'est pas moins glorieux que celui obtenu par les duettistes anglo-saxons. La Libye a explosé et constitue aujourd'hui une entreprise florissante de formation de djihadistes.

Alors, peut-être que ces immenses « stratèges » devraient éviter de se poser en donneurs de leçons ! Peut-être aussi que, s'ils devaient rendre compte de leurs actes devant une juridiction internationale, on assisterait à une baisse drastique des vocations terroristes… Vœu pieux, mais il est permis de rêver. Il est surtout permis à des dirigeants responsables et à des journalistes consciencieux de poser le vrai diagnostic de la crise actuelle, d’en identifier les causes, d'expliquer à l'opinion occidentale que certains de ses leaders ont voulu faire du Sykes-Picot, les ministres respectivement britannique et français à l'origine de la configuration actuelle du Proche Orient : ces apprentis sorciers ont amorcé une machine infernale qu'ils sont incapables d'arrêter .

Ce n'est donc pas la démocratie et la justice que l'Occident doit sacrifier pour retrouver la sécurité mais une vision du monde dans laquelle la partie non occidentale de ce monde fait l'objet d'une sorte de jeu de go permanent, sans dommage pour ses initiateurs.

Il faut combattre le terrorisme aveugle. Mais cette lutte est vouée à l'échec en l'absence de la prise en compte de la nécessité d'une solution globale des problèmes du monde, sur la base d'une scrupuleuse équité… Il s'agit d'une révolution copernicienne mais c'est la seule à même de garantir la pérennité de notre toute petite humanité.

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 11:04

Nihilisme à l’algérienne

http://latribunedz.com/article/19069-Nihilisme-a-l-algerienne

Il y a une constante chez les Algériens, qui consiste à appeler de leurs vœux une catastrophe qui ferait disparaître le pays et son peuple. Si seulement un bienvenu météorite venait s'écraser sur nous, soupirent-ils. Nous en finirions ainsi avec cette vie grise, vide de sens. Nous abstrairions du paysage nos mines renfrognées, nos masques de misère et de douleur, nos questions non formulées, nos réponses bricolées, notre incompréhension du monde ; bref la lasse comédie que nous jouons depuis si longtemps et qui consiste à ressembler à l'autre, aux autres, à se conformer à un usage, une étiquette rigides, à des codes abscons que des décennies d'observance ont hissés au rang de valeurs suprêmes…

Il y a une constante chez les Algériens, qui consiste à appeler de leurs vœux une catastrophe qui ferait disparaître le pays et son peuple. Si seulement un bienvenu météorite venait s'écraser sur nous, soupirent-ils. Nous en finirions ainsi avec cette vie grise, vide de sens. Nous abstrairions du paysage nos mines renfrognées, nos masques de misère et de douleur, nos questions non formulées, nos réponses bricolées, notre incompréhension du monde ; bref la lasse comédie que nous jouons depuis si longtemps et qui consiste à ressembler à l'autre, aux autres, à se conformer à un usage, une étiquette rigides, à des codes abscons que des décennies d'observance ont hissés au rang de valeurs suprêmes…

Bien sûr, il faut faire la part du discours convenu qui court dans les cafés et les rues de nos villes, que les Algériens répètent en boucle, et qui nous assure que tout va mal et qu'il faut en finir... Pour autant, fort heureusement, on en reste le plus souvent au stade du discours, mais quelque chose sous-tend cette manifestation bruyante de dégoût de l'existence. Ce quelque chose, c'est le vide, l'absence, que vient souligner le rituel immuable des jours, l’immobilité que symbolise la figure mutique, figée du premier de nos magistrats. Le substitut principal à ce vide réside dans une observance religieuse particulièrement stricte, à laquelle on ajoute sans cesse des règles nouvelles, des contraintes plus étroites. Ainsi, on explique aux petites filles qu'elles ne doivent pas partager leurs chambres à coucher avec leurs poupées, celles-ci empêchant les anges d'y entrer. Tout est sujet à codification. Le moindre acte de la vie quotidienne est soumis à des règles. Ce corset, chaque jour plus serré, permet d'éviter de se confronter à la question obsédante du sens de l'existence, à celle de l'apparente absurdité du monde… Ce sont ces questions qui inspirent les sorties apocalyptiques évoquées plus haut.

Le nihilisme, dites-vous ?

Cela y ressemble fort...

Le nihilisme n'est pas l'apanage de l'Algérie. Pour en avoir un aperçu, tentons une incursion circonspecte chez… Nietzsche.

Bien sûr, le philosophe s'est concentré sur l'Europe, dont il constatait la décadence et pour laquelle il rêvait du surhomme dispensé de morale. Mais peut-être a-t-il quelque chose à nous dire, à nous Algériens ?

Le nihilisme, pour Nietzsche, n'est pas le dégoût de la vie mais la découverte de l'absence de sens, de l'épuisement de l'interprétation du monde au moyen des outils classiques, forgés par la morale chrétienne, l'absence de sens revenant éternellement, suivant le thème de l'éternel retour, sous la forme d'une existence absurde. C'est cette morale que Nietzsche conteste en dressant la généalogie, en la présentant comme une construction séculaire dont le but est d'empêcher l'homme de s'élever au-dessus de sa condition. La morale, c'est, selon le philosophe, un moyen d'échapper à la lancinante question du sens, de la vie, de notre présence. Mais, sous la mince couche de l'humanisme brûle le feu de Dionysos, l'appel de la Nature violente, le désir d'en finir avec ce monde convenu dans lequel l'esclave accepte son sort et fait de sa faiblesse une vertu. Et voici que l'esclave se révolte devant l'insouciance du maître et de son bon goût qui est la négation de sa souffrance.

L'Algérie, ses harragas, ses émeutiers, ses supporters jouant du couteau, ses chauffeurs exaltés par le franchissement des lignes, par le frisson du dépassement interdit dans un virage improbable, son peuple qui joue à défier l'ordre étouffant qu'il tisse lui-même jour après jour... Il faut, nous dit Nietzsche, chercher le fond des choses sous le masque du contraire et non sous l'image ou le symbole analogique. C'est dans l'attitude apparemment sereine du prieur confit dans son dialogue apparent avec son Créateur que l'on retrouve la réalité de l'homme ivre de violence, travaillé par l'envie de mettre à bas ce monde construit, selon les canons d'une morale désormais inopérante face au questionnement fondamental auquel il se heurte…

Tout ce qui est profond aime le masque, nous dit encore Nietzsche. C'est sous le masque de la vertu que se dissimule la pulsion de destruction, l'ébauche du désastre qui «court au cœur de la civilisation théorique européenne, chrétienne et platonicienne»… La défaite de la morale, de l'ordre moral plutôt, engendre l'inquiétude de l'homme moderne, privé de sa rassurante béquille. La tentation est grande de hâter la fin d'un monde pour qu'advienne un monde nouveau dans lequel le peuple ne serait plus la masse informe qui geint et meurt sous les coups de ses maîtres.

Nos compatriotes, rejetant la facilité du conformisme, pourront alors s'interroger sur ce qui compte vraiment, ce qu'ils perçoivent du monde et ce qu'ils ont à lui dire. Recouvrant le statut privilégié que leur confie la Création, ils seront alors aptes à donner du corps à la volonté de puissance qui leur permettra de façonner le monde, de surmonter leur faiblesse pour être enfin les architectes de leur devenir, mission à propos de laquelle ils sentent confusément qu'ils doivent leur existence. C'est dans son accomplissement qu'ils rendront grâce au Créateur...

B. S.

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14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 13:36

Qu’est-ce que l’indépendance ?

http://www.libre-algerie.com/quest-ce-que-lindependance-par-brahim-senouci/10/07/2016/#sthash.QIhcJjrn.dpbs

Question triviale, en apparence… Vraiment ?

L’indépendance, pour un pays, signifie l’absence de sujétion vis-à-vis d’un suzerain, d’une métropole. Cette définition s’applique à notre pays depuis 1962. L’armée qui garantissait la suprématie de la France coloniale a battu en retraite en abandonnant ses supplétifs Algériens, ces harkis qui avaient brûlé leurs vaisseaux en liant leur sort à celui des maîtres d’hier. Du jour au lendemain, nous sommes passés de l’état de sujets à l’état de… sujets ! Eh oui, nos libérateurs, pardon, ceux de nos libérateurs qui l’ont emporté dans la lutte fratricide pour le Pouvoir, ont sans doute trouvé commode de gérer les affaires du pays sans que les indigènes, promus au rang d’autochtones, s’en mêlent davantage que sous le régime colonial…

Il fallait bien sûr mettre en place les signes extérieurs, sinon de richesse, du moins de souveraineté. Nous n’avons pas été les chercher bien loin. La France, si « proche », nous a légué son jacobinisme, son administration tatillonne, son parlement croupion et son Sénat inutile, sinon pour servir de maison de refuge à de vieux ministres désaffectés… Nous avons donc un Parlement croupion, qui vote comme un seul homme… les augmentations de salaire de ses élus (sans doute histoire de compenser les campagnes électorales ruineuses en sacs poubelles noirs). Il vote aussi les projets de loi proposés par le gouvernement, sans commettre l’indiscrétion de les lire auparavant. Il est vrai que le gouvernement ne les lit pas non plus. Nous avons un Conseil Supérieur de la Magistrature mais une justice aux ordres. Nous avons un Conseil Constitutionnel débordé par la fréquence folle des changements de constitution qu’il doit avaliser. Nous avons une Banque Centrale théoriquement indépendante (mais au sens où ce mot est entendu en Algérie !). Cette institution est censée être maîtresse de la fixation des taux d’intérêt et est en charge de contrôler l’inflation. L’un de ses anciens gouverneurs a pris la chose au pied de la lettre. Il s’est fait déposer avec un sourire qui signifiait : Tu ne croyais tout de même pas que c’était pour de vrai ? Nous avons ainsi des conseils de l’ordre pour les architectes et pour les médecins, toujours calqués sur l’original français, sans que nous sachions que les originaux en question sont des créations de Pétain. Nous avons ou nous avons eu des Conseils Supérieurs de l’Audiovisuel (voir CSA sur Google pour trouver l’original) et de la Culture, des Hauts Conseils à l’Amazighité, des Hauts Conseils Islamiques…

Oui, nous avons tout cela, que nous avons reproduit dans la forme. Sauf que dans l’ex métropole, ces institutions sont un aboutissement alors que chez nous, elles constituent un début, une coquille vide de sens, d’histoire, de mémoire, d’accumulation. La charrue avant les bœufs…

C’est ainsi que nous nous retrouvons noyés dans un système que nous nous complaisons à moquer, voire à détourner à nos petits profits individuels. De la même manière que nous avons investi de manière désordonnée des villes qui ne nous ressemblent pas, des costumes qui n’ont pas été taillés pour nous, nous n’avons pas pu nous couler dans une logique qui nous est étrangère, donc hostile. De fait, nous avons gardé de la période coloniale un syndrome d’extranéité. Nous ne nous sentons pas complètement membres de ce pays, de cette architecture, de cet entrelacs de routes et de ponts, de ces innombrables cartes qui attestent de nos identités, de notre régime de sécurité sociale, de l’immatriculation de nos voitures, de nos numéros de comptes bancaires…

L’indépendance, c’est d’abord le vide postcolonial. C’est le hiatus entre le monde d’avant et celui d’après. Les manifestations classiques de regret de l’époque coloniale qui parsèment tant de nos conversations dénotent peut-être davantage la crainte de ce monde d’après que la fausse assurance de celui qu’on vient de quitter. C’est là qu’il aurait fallu, de manière concomitante, libérer la parole dès l’indépendance acquise pour faire surgir d’un débat national les grands traits de l’Algérie nouvelle. L’échec dans cette transition qui n’en a pas été une est dramatique. Il est à l’origine de nos errements d’aujourd’hui, de notre difficulté à faire société. Les codes coloniaux intégraient notre effacement. Il aurait fallu trouver un moyen pour forger des outils que la population aurait été capable d’absorber plutôt que des articles d’importation suscitant le rejet. A une population analphabète à 86 % (merci pour la civilisation), on n’a rien proposé d’autre que le silence et l’obéissance assortis de l’injonction à se conformer à un modèle qui ne lui ressemblait pas. L’idée d’une assemblée constituante était parfaitement pertinente. Quoi de plus simple que de confier à des élus du peuple le soin de proposer une constitution ? C’était possible dans l’ivresse de la liberté que l’on a cru retrouver en ces folles journées de juillet. C’était possible de tracer les grandes lignes d’une loi fondamentale prenant en compte la diversité algérienne, dans ses coutumes, ses langues, ses croyances, sa culture. Qui peut croire que ce peuple qui avait pratiqué durant des décennies de lutte le mourir-ensemble aurait été incapable de s’entendre sur les fondements du vivre-ensemble ?

Il n’est pas trop tard. Mais le temps presse. C’est maintenant qu’il faut écrire enfin l’Histoire, rétablir la Mémoire. S’il fallait un début, ce pourrait être l’expression d’une volonté commune d’arracher à l’ancienne puissance occupante des objets de notre mémoire, des crânes de résistants suppliciés, le Canon d’Alger, notre Baba Marzoug, qui n’a rien à faire dans la rade de Brest… Cet insupportable séquestre ne sert, pour la France, qu’à conserver une certaine prééminence, que lui confère la détention d’une partie de notre capital symbolique.

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14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 13:31

Le colonialisme, une histoire d’os…

http://latribunedz.com/article/18816-Le-colonialisme-une-histoire-d-os

En 1838, l’Emir Abdelkader, en guerre contre l’envahisseur français, ordonne aux Algériens de s’abstenir de consommer du sucre blanc. A cette époque, le colonisateur, tout à son obsession de construire les logements devant accueillir les futurs migrants et les routes permettant l’exploitation du pays, s’attaque aux cimetières, musulmans et juifs. Les sépultures sont profanées et les squelettes dispersés. Les nouveaux colons, à leur tour, élargissent leurs domaines au détriment des morts. La prolifération des ossements ainsi mis à jour pose problème…

Le noir animal, ou charbon animal s’obtient en calcinant en vase clos les os provenant d’animaux. Parmi ses diverses utilisations, il sert à la filtration du sucre blanc. L’industrie sucrière est prospère en France, notamment à Marseille. Dans quel cerveau pervers est née l’idée voir dans les montagnes d’ossements humains dégagés par les pelleteuses coloniales un substitut commode aux restes animaux ? Très vite, les bateaux chargés de cette « marchandise » appareillent pour Marseille. Comme le note Olivier Lecour Grandmaison, « pour la première fois sans doute, dans l’histoire de l’Europe soumise aux transformations de la révolution industrielle, des restes humains furent employés dans l’élaboration de produits de consommation courante. » La France était devenue anthropophage, sort auquel ont échappé sans doute les musulmans d’Algérie grâce à l’injonction de l’Emir…

En 1877 et 1878, une terrible sécheresse frappe la Nouvelle-Calédonie. Les colons blancs laissent divaguer leurs troupeaux qui provoquent des ravages sur les terres encore aux mains des Kanak. Face aux protestations de ceux-ci, les colons répondent en leur demandant d’ériger des clôtures. Le chef Ataï refuse en lançant sa célèbre phrase, « Le jour où mes taros, mes ignames iront manger votre bétail, je dresserai des clôtures autour de mes cultures ». Son sort est scellé. Avec son fils, son médecin et quatre de ses guerriers, il tombe dans un guet-apens. Sept têtes sont coupées, promenées sur des lances, avant d’atterrir dans les collections du Musée de l’Homme. Il faudra attendre l’année 2014 et l’obstination de l’écrivain Didier Daenninckx pour que les crânes d’Ataï et de son médecin réintègrent leur terre natale pour y être inhumés suivant la coutume…

Il faut dire que le colonialisme excelle dans l’art d’utiliser une partie de ses sujets contre d’autres. Des déportés algériens, condamnés pour leur participation à la révolte des Mokrani de 1870 et des Communards sensibles aux fausses promesses d'élargissement, font la chasse aux kanaks…

Mais pourquoi diable les anciens pays colonisateurs tiennent-ils tellement à conserver ces ossements dans leurs musées ?

  1. Il y a d’abord cet argument scientifique : il faudrait que le Musée donne le détail des expériences menées sur les crânes en question, et celui des expériences à venir. Il faudrait qu’il dise dans quels laboratoires, sous l’égide de qui, avec quel financement ces expériences ont été menées et par qui, dans quelles conditions (au Musée même ou ailleurs ?), donner la liste des publications qui en ont découlé…
  2. Dans quelles conditions ces crânes ont-ils atterri dans le Musée ? Ont-ils été achetés à des collectionneurs privés, par exemple ces médecins militaires qui s’en étaient fait une spécialité ? Ont-ils fait l’objet de donations ? Auquel cas le Musée s’est-il inquiété de la manière dont ils ont été acquis ? Ne s’est-il pas interrogé sur la légalité de l’obtention de ces crânes dont la « disponibilité » a été possible "grâce" à des décapitations opérées par une armée d’occupation sur des résistants qui se battaient pour leur liberté ? Plus généralement, n’y a-t-il dans la charte du Musée aucune clause de moralité ? Les restes humains résultant de l’horrible massacre opéré par le général Herbillon, qui reconnait lui-même la réalité de celui-ci, peuvent-ils faire partie d’une collection et être décrétés inaliénables ?
  3. L’argument des « descendants ». Il faudrait retrouver, près de deux siècles plus tard les descendants de ces résistants et leur demander d’engager une procédure de restitution aux familles. Exigence morbide : Tous les habitants des zaatcha ont été massacrés, femmes, vieillards, enfants. TOUS ! Des descendants, dites-vous ?

4. L’article 16-1 dispose que chacun a droit au respect de son corps. Il décrète que le corps humain est inviolable. Il ajoute enfin que le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l'objet d'un droit patrimonial.

Alors, de quel droit décrète-t-on que cet article est inopérant pour les vestiges humains appartenant à des collections publiques, donc régis par le code du patrimoine ? Si cela est compréhensible en ce qui concerne la préhistoire ou l’Antiquité égyptienne, il est scandaleux que cet article ne s’applique pas à des vestiges humains récents, qui n’ont pas été découverts par hasard, mais qui résultent d’un meurtre de masse.

Il y a en ce moment l’esquisse d’un débat de fond sur ce sujet. Divers articles ont paru sur le statut juridique des restes humains faisant partie des collections muséales. Deux attitudes antagoniques sont apparues, opposant les peuples désireux de restaurer leur mémoire en rapatriant les restes de leurs héros, ainsi que leurs objets mémoriels, et les gouvernements des anciennes métropoles, obsédés par la crainte de l’éparpillement de leurs collections. Si les restes anonymes ne posent pas problème et peuvent continuer de figurer dans les collections, il n’en est pas de même pour les restes prélevés sur des cadavres de résistants à la colonisation et qui ont fait l’objet de massacres. Les réticences des responsables de collections dans ce cas de figure sont très mail perçues par les peuples qui demandent la restitution des leurs.

Nul doute que l’issue de ce débat sera lourde d’implications. La fin du primat symbolique des ex métropoles, primat qu’elles détiennent en raison de l’énorme capital symbolique qu’elles se sont constitué par un pillage méthodique de leurs anciennes colonies contribuera à apurer ces comptes d’un passé qui, sans ça, ne passe pas… Cette fin ne servira pas à oblitérer une histoire tragique, faite de dépossession, de massacres de masse, d’infériorisation systématique. Elle n’effacera pas les décennies, voire les siècles d’une vision essentialiste qui édulcorait la barbarie occidentale parce qu’elle s’exerçait sur des peuples jugés inférieurs.

Un emprunt à un auteur que je cite rarement parce qu’il est loin de figurer parmi mes préférés :

« Si, aujourd'hui, des Français apprennent sans révolte les méthodes que d'autres Français utilisent parfois envers des Algériens ou des Malgaches, c'est qu'ils vivent, de manière inconsciente, sur la certitude que nous sommes supérieurs en quelque manière à ces peuples et que le choix des moyens propres à illustrer cette supériorité importe peu. »

Albert Camus

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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 13:52
« Les crânes de résistants algériens » n’ont rien à faire au Musée de l’homme

LE MONDE | 09.07.2016 à 13h30 | Par collectif

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image: http://s2.lemde.fr/image/2016/07/09/534x0/4966902_6_4605_2016-07-09-0efe50e-28284-g6f1k8_bd2ed9e812766aadced20b74a36b4aaf.png

En mai 2011, l’archéologue et historien algérien Ali Farid Belkadi lançait une pétition « pour le rapatriement des restes mortuaires algériens conservés dans les musées français », en particulier les crânes de résistants algériens tués par le corps expéditionnaire français dans les années 1840 et 1850, qu’il venait de retrouver dans les réserves du Musée de l’homme à Paris.

Alors que cet appel était lancé un an après le vote, par le Parlement français, d’une loi exigeant la « restitution [à la Nouvelle-Zélande] de toutes les têtes maories détenues en France », il n’a eu malheureusement que très peu d’écho. En mai dernier, l’universitaire et écrivain algérien Brahim Senouci a lancé un nouvel appel pour que soient restituées les « têtes des résistants algériens détenues par le Musée de l’homme », afin que leur pays les honore, avec cette fois un écho nettement plus large.

Il nous a paru important de le relayer en rappelant la raison de la présence dans un musée parisien de ces restes mortuaires, à partir de l’histoire de l’un d’entre eux : le crâne du cheikh Bouziane, chef de la révolte de Zaâtcha en 1849, écrasée par une terrible répression, emblématique de la violence coloniale.

Un siège de quatre mois

En 1847, après la reddition d’Abd-el- Kader, les militaires français croient que c’en est fini des combats en Algérie après plus de dix ans d’une guerre de conquête d’une sauvagerie inouïe. Mais, alors que le danger était surtout à l’ouest, il réapparaît à l’est début 1849, dans le Sud-Constantinois, près de Biskra, où le cheikh Bouziane reprend le flambeau de la résistance. Après des affrontements, il se retranche dans l’« oasis » de Zaâtcha, une véritable cité fortifiée où, outre des combattants retranchés, vivent des centaines d’habitants, toutes générations confondues.

image: http://s1.lemde.fr/image/2016/07/09/534x0/4966903_6_3678_2016-07-09-50440bf-26403-sinf0n_4505888208709e2c4ffdba60317a0dd4.jpg

Le 17 juillet 1849, les troupes françaises envoyées en hâte entament un siège, qui durera quatre mois. Après un premier assaut infructueux, l’état-major prend la mesure de la résistance et envoie une colonne de renfort de plus de 5 000 hommes, commandée par le général Émile Herbillon (1794-1866), commandant de la province de Constantine, suivie d’une autre, des zouaves dirigés par le colonel François Canrobert (1809-1895). Deux officiers supérieurs, plusieurs milliers d’hommes contre une localité du grand sud algérien, deux décennies après la prise d’Alger : la résistance algérienne était d’une ampleur et d’une efficacité exceptionnelles.

Le 26 novembre, les assiégeants, exaspérés par la longueur du siège, voyant beaucoup de leurs camarades mourir (des combats et du choléra), informés du sort que les quelques Français prisonniers avaient subi (tortures, décapitations, émasculations…), s’élancent à l’assaut de la ville. Chaque maison devient un fortin, chaque terrasse un lieu d’embuscade contre les assaillants. Après d’âpres combats, au cours desquels les Français subissent de lourdes pertes, le drapeau tricolore flotte sur le point culminant de l’oasis.

Deux ans plus tard, Charles Bourseul, un « ancien officier de l’armée d’Afrique » ayant participé à l’assaut, publiera son témoignage : « Les maisons, les terrasses sont partout envahies. Des feux de peloton couchent sur le sol tous les groupes d’Arabes que l’on rencontre. Tout ce qui reste debout dans ces groupes tombe immédiatement sous la baïonnette. Ce qui n’est pas atteint par le feu périt par le fer. Pas un seul des défenseurs de Zaâtcha ne cherche son salut dans la fuite, pas un seul n’implore la pitié du vainqueur, tous succombent les armes à la main, en vendant chèrement leur vie, et leurs bras ne cessent de combattre que lorsque la mort les a rendus immobiles. ». Il s’agissait là des combattants.

Destruction méthodique

Or, l’oasis abritait aussi des femmes, des vieillards, des enfants, des adolescents. La destruction de la ville fut totale, méthodique. Les maisons encore debout furent minées, toute la végétation arrachée. Les« indigènes » qui n’étaient pas ensevelis furent passés au fil de la baïonnette.

Dans son livre La Guerre et le gouvernement de l’Algérie, le journaliste Louis de Baudicour racontera en 1853 avoir vu les zouaves « se précipiter avec fureur sur les malheureuses créatures qui n’avaient pu fuir », puis s’acharner : « Ici un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée, et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre une muraille ; ailleurs, c’étaient d’autres scènes qu’un être dégradé peut seul comprendre et qu’une bouche honnête ne peut raconter. Des procédés aussi barbares n’étaient pas nécessaires, et il est très fâcheux que nos officiers ne soient pas plus maîtres en expédition de leurs troupes d’élite, qu’un chasseur ne l’est d’une meute de chiens courants quand elle arrive avant lui sur sa proie. »

D’après les estimations les plus basses, il y eut ce jour-là huit cents Algériens massacrés. Tous les habitants tués ? Non. Le général Herbillon se crut obligé de fournir cette précision : « Un aveugle et quelques femmes furent seuls épargnés ». Le pire est que la presse française d’alors reprit ce rapport cynique.

Fusillés puis décapités

Il y eut trois autres « épargnés »… provisoirement. Les Français voulurent capturer vivant – dans le but de faire un exemple – le chef de la résistance, le cheikh Bouziane. Au terme des combats, il fut fait prisonnier. Son fils, âgé de quinze ans, l’accompagna, ainsi que Si-Moussa, présenté comme un marabout. Que faire d’eux ? Ces « sauvages » n’eurent pas droit aux honneurs dus aux combattants.

Le général Herbillon ordonna qu’ils soient fusillés sur place, puis décapités. Leurs têtes, au bout de piques, furent emmenées jusqu’à Biskra et exposées sur la place du marché, afin d’augmenter l’effroi de la population. Un observateur, le docteur Ferdinand Quesnoy, qui accompagnait la colonne, dessina cette macabre mise en scène qu’il publia en 1888 dans un livre, témoignage promis à un certain avenir

Que devinrent les têtes détachées des corps des combattants algériens ? Qui a eu l’idée de les conserver, pratique alors courante ? Où le furent-elles et dans quelles conditions ? Quand a eu lieu leur sordide transfert en« métropole » ? Cela reste à établir, même si certaines sources indiquent la date de 1874, d’autres la décennie 1880. Il semble certaines d’elles aient été d’abord exposées à la Société d’anthropologie de Paris, puis transférées au Musée de l’homme. Elles y sont encore aujourd’hui.

Soutenir les appels de citoyens algériens à rapatrier ces dépouilles dans leur pays, pour leur donner une sépulture digne comme cela fut fait pour les rebelles maori ou les résistants kanak Ataï et ses compagnons (en 2014), ne revient aucunement pour nous à céder à un quelconque tropisme de « repentance » ou d’une supposée « guerre des mémoires », ce qui n’aurait strictement aucun sens. Il s’agit seulement de contribuer àsortir de l’oubli l’une des pages sombres de l’histoire de France, celles dont l’effacement participe aujourd’hui aux dérives xénophobes qui gangrènent la société française.

Les signataires: Pascal Blanchard historien ; Raphaëlle Branche, historienne ; Christiane Chaulet Achour, universitaire ; Didier Daeninckx, écrivain ; René Gallissot, historien ; François Gèze, éditeur ;Mohammed Harbi, historien ; Aïssa Kadri, sociologue ; Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire ; Gilles Manceron, historien ; Gilbert Meynier, historien ; François Nadiras, Ligue des droits de l’homme ; Tramor Quemeneur, historien ; Malika Rahal, historienne ; Alain Ruscio, historien ; Benjamin Stora, historien ; Mohamed Tayeb Achour, universitaire.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/07/09/les-cranes-de-resistants-algeriens-n-ont-rien-a-faire-au-musee-de-l-homme_4966904_3232.html#3DIj4PLygAercqMU.99

Lien vers la pétition:

https://www.change.org/p/restitution-des-t%C3%AAtes-des-r%C3%A9sistants-alg%C3%A9riens-d%C3%A9tenues-par-le-mus%C3%A9e-de-l-homme

Published by Brahim Senouci
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