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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 07:42

Je me souviens

Le Quotidien d'Oran, 1er août 2015

Il y a quelques années, en voyage au Québec, j’ai été surpris de la répétition à l’infini d’une formule énigmatique sur les frontons des bâtiments officiels et sur les plaques d’immatriculation de tous les véhicules : « Je me souviens ». L’apparente simplicité de cette phrase a pourtant donné lieu à une foule de questions. De quoi appelait-elle à se souvenir, de quelles meurtrissures, de quelles pages de fierté ? Personne n’en savait rien. Un consensus a fini par s’établir. Il tient dans la formule d’un certain Marquis de Lorne, dont la devise était : Ne obliviscaris (« Gardez-vous d’oublier »). Le message, en somme, était de conserver le souvenir du passé et de ses leçons, du passé et de ses malheurs, du passé et de ses gloires.

Les pays développés se caractérisent par la tension vers le futur. Ils sont le siège d’innombrables think tank qui rivalisent d’imagination pour tracer les lignes prévisibles de l’avenir, établir les contours probables du monde de demain. Là est le secret de leur réussite, vous direz-vous. Il y a un domaine dans lequel ils déploient encore davantage d’énergie, encore plus de moyens, sur lequel ils tiennent à garder la haute main, c’est celui de la mémoire et de l’Histoire.

Les Etats-Unis en sont l’illustration la plus aboutie. Ils ont réussi à faire passer ce qui restera sans doute comme le plus grand massacre de l’Histoire pour une geste héroïque. Ils l’ont si bien fait que les spectateurs du monde applaudissent aux « exploits » des cowboys, aux charges de la cavalerie et à la débandade des Indiens « sauvages ». Les dirigeants des Etats-Unis savent que le capital symbolique dont ils continuent de disposer au-delà de leurs frontières tient au souffle épique de la légende qu’ils ont si bien vendue. Souvenons-nous de la dernière réplique célèbre de « l’homme qui tua Liberty Valance » : Aux Etats-Unis, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende.

Ailleurs, en Occident, la profondeur historique dispense de la création de mensonges ex nihilo. L’Histoire y est enseignée comme une matière de première importance. Quel Français moyen ignore que la bataille de Marignan a eu lieu en 1515, que le bon roi Saint-Louis rendait la justice sous un chêne? Quel Anglais moyen ignore encore la date de la bataille de Hastings, l’emplacement du site de Stonehenge ou les mésaventures de Thomas Beckett, archevêque de Canterbury ? Mais l’Histoire est aussi instrumentalisée au bénéfice d’une entreprise de prédation internationale. Ainsi, on a vendu aux opinions publiques occidentales l’idée d’apporter la « civilisation » à des peuplades sauvages pour justifier la colonisation. Le même argument sert encore quand il s’agit de l’expédition en Irak, en Libye ou en Afrique. Richard « Cœur de lion » est décrit comme un roi magnanime, à rebours du barbare Saladin, alors que la réalité est exactement à l’inverse de cette représentation.

Tout cela montre l’importance pour une nation qui aspire à se pérenniser et à jouer dans la cour des grands de produire un roman national dans lequel les citoyens peuvent puiser des raisons de développer leur self-esteem. Si ce récit n’existe pas, ou s’il est perçu comme une construction mensongère et qu’il est donc frappé de discrédit, le pays est promis au sous-développement, voire à une disparition programmée.

Il ne semble pas qu’en Algérie, on ait pris la mesure de ce danger. Bien au contraire, on assiste à un détricotage silencieux du sentiment national et à la montée des périls sur l’unité du pays, sous le regard absent d’un gouvernement impuissant.

On aurait tort d’imputer cet état des choses à la très réelle crise économique qui obscurcit l’horizon. Cette crise économique est née de notre incapacité à élaborer une stratégie susceptible de nous libérer de la dépendance à la rente pétrolière. Aucune des versions du Pouvoir qui se sont succédées depuis l’indépendance n’a réussi (à supposer qu’elle l’ait tenté) à construire ce récit consensuel susceptible de rassembler les Algériens autour de l’ardente obligation de donner corps à un authentique projet de développement exprimant l’unité et la diversité de notre peuple. Après 53 ans d’indépendance, nous en sommes encore aux guerres linguistiques, religieuses. Nous en sommes encore au rituel des noyades de nos jeunes fuyant leur pays, faute de perspectives d’avenir dans leur patrie. Nous en sommes encore au sinistre décompte des milliards de dollars alimentant la noria d’une corruption vorace qui ne se donne même plus la peine de se cacher. Nous en sommes encore au spectacle de la misère morale qui imprègne nos villes.

L’Algérie souffre d’une dépression profonde que traduit la morne litanie quotidienne du « tout va mal ». La seule solution pour en sortir est le retour d’une certaine estime de soi qui ne peut se fonder que sur des éléments positifs de notre mémoire.

C’est sur ce chantier que le combat doit se mener…

Il est loin d’être gagné. Dans ces mêmes colonnes, j’évoquais en mai dernier l’initiative d’un groupe d’Algériens (dont je suis), venant de divers horizons, pour créer une Académie de la Mémoire Algérienne. Des obstacles administratifs ont empêché la délivrance de l’agrément du Ministère de l’Intérieur. Levés dans un premier temps, ces obstacles ont ressurgi et l’Académie n’est toujours pas libre de se déployer.

De grâce, cessez de vous opposer aux bonnes volontés qui n’ont pour seule ambition que de réconcilier l’Algérie avec elle-même, que de débusquer pour les remettre au jour les éléments positifs de notre passé. Nos compatriotes y trouveront des raisons d’espérer et de recouvrer la fierté d’être Algériens !

Je voudrais en citer une en particulier, due à un groupe de citoyens Algériens, issus de toutes les régions de notre pays et des diasporas en France, au Canada, aux Etats-Unis… Ce groupe a fondé une association intitulée « Académie de la Mémoire Algérienne ». Cette association s’inscrit très exactement dans le cadre ci-dessus. Une demande d’agrément a été déposée auprès des autorités compétentes en octobre 2014. Le récépissé légal n’a pas été remis aux dépositaires. Aux dernières nouvelles, le dossier serait sur le bureau d'un sous-directeur du Ministère qui « explique » qu’il est bloqué dans l’attente d’une décision du ministre ou du Secrétaire général… Espérons que ce « blocage » n’est que circonstanciel et que les énergies réunies dans cette association pourront très rapidement se déployer en toute liberté…

« Je me souviens » ; mais ces trois mots, dans leur simple laconisme, valent le plus éloquent discours. Oui, nous nous souvenons. Nous nous souvenons du passé et de ses leçons, du passé et de ses malheurs, du passé et de ses gloires4 ».

Marquis de Lorne, dont la devise était Ne obliviscaris (« Gardez-vous d’oublier »

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30 juillet 2015 4 30 /07 /juillet /2015 08:14

Les plus beaux de nos jours

http://www.impact24.info/les-plus-beaux-de-nos-jours/


Quand les perspectives s’éloignent, que l’horizon s’assombrit jusqu’à devenir invisible, que tout concourt à la désespérance et à la tentation de s’y couler pour goûter la saveur empoisonnée de la liberté qu’offre le renoncement, écoutons les poètes et les philosophes. Prêtons l’oreille à Mahmoud Darwish, voix de la Palestine libre, qui nous explique que son peuple finira par triompher parce qu’il souffre « d’une maladie incurable qui s’appelle l’espoir ». Oui, retrouvons l’espoir et le goût du rêve auquel nous invite Nazim Hikmet, celui de la découverte de la plus belle des mers, celle où l’on n’est pas encore allé, du plus beau des enfants qui n’a pas encore grandi, des plus beaux jours, des plus beaux de nos jours, que nous n’avons pas encore vécus, et qui sont là, comme une promesse d’horizon ; allons à leur rencontre avec confiance et détermination…
Il y a tant de choses à découvrir, le mystère du monde, la beauté des choses, l’immensité du champ des possibles…
Jusqu’à quand continuerons-nous de végéter sur la plus grande friche de la Terre, celle dont, en dépit de son immensité et de sa richesse, nous n’avons pas été capables de tirer notre subsistance ? Jusqu’à quand continuerons-nous de garder les yeux rivés sur le cours du Brent au lieu de gager notre futur sur notre travail et notre talent ? Jusqu’à quand continuerons-nous d’assister, silencieux, au dépeçage de notre pays en nous contentant de compter les coups dans le théâtre d’ombres qui nous tient lieu de scène politique ? Jusqu’à quand persisterons-nous à refuser de prendre notre avenir à bras-le-corps plutôt que de nous abîmer dans des chapelets de prières en demandant à Dieu de suppléer à notre paresse résignée ? Jusqu’à quand veillerons-nous à simplement ne pas déranger l’ordre sociétal ambiant en nous distinguant le moins possible de nos voisins, en rivalisant de banalités rassurantes dans nos conversations et notre accoutrement ? Jusqu’à quand refuserons-nous d’assumer notre métier d’hommes et de citoyens en déléguant nos responsabilités à un destin qui menace de nous broyer ? Jusqu’à quand élèverons-nous nos enfants dans la culture de l’immobilisme et de la ruse au lieu de les engager sur la voie de l’élévation, de l’amour de la beauté, de la recherche de la compréhension des énigmes de la science, de la spéculation intellectuelle, du culte du débat et du rejet des simplicités trompeuses ?
Ibn Toufaïl a été sans doute l’un des intellectuels les plus prolifiques du temps des Lumières de la civilisation arabo-musulmanes. Il a été un touche-à-tout de génie dans les domaines de l’optique, de la médecine, de la chimie. L’ensemble de son œuvre a disparu et on ne sait cela de lui que grâce aux nombreuses citations qui parsèment les œuvres de ses successeurs. Il ne subsiste qu’un livre, « Le philosophe autodidacte ». Cet ouvrage, très émouvant, raconte le chemin initiatique d’un jeune homme, Hay Ibn Yakadhan, (le Vivant fils du Vigilant). Abandonné à la naissance (ou né d’une génération spontanée), il découvre la vie, la mort, la forme, l’âme enfin. Ce livre devrait être mis entre les mains de nos jeunes compatriotes pour qu’ils réalisent qu’il y a d’autres chemins que ceux de la reproduction mécanique des gestes des aînés.
Comment ne pas nous retrouver dans cet extrait du poème que brosse de nous, sans nous connaître, Nazim Hikmet ? Comment, après sa lecture, ne pas aspirer au changement ?
« Comme le scorpion, mon frère, tu es comme le scorpion, dans une nuit d’épouvante,
Comme la moule, mon frère, tu es comme la moule, enfermée et tranquille,
Comme le mouton, mon frère, tu es comme le mouton…
Si nous sommes tiraillés, écorchés, pressés comme la grappe pour donner notre vin, irais-je jusqu’à dire que c’est de ta faute ? Non, mais tu y es pour beaucoup, mon frère »



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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 09:08

Un après-midi à la plage

http://www.lequotidien-oran.com/?news=5216491

Les bonnes nouvelles sont rares en Algérie. Quand elles surviennent, il convient de les saluer !

Jusqu’à l’année dernière, une virée à la plage pouvait virer au cauchemar. Souvenez-vous…

Vu d’en haut, le spectacle n’avait rien d’engageant : des centaines de parasols aux couleurs criardes, des tables et des chaises enchevêtrées, des haut-parleurs déversant des flots de décibels… Il fallait descendre un escalier jonché de détritus. Au pied de cet escalier, vous étiez attendus par un homme armé d’un gourdin harmonieusement surmonté d’un coupe-chou qui vous intimait l’ordre de le suivre jusqu’à l’ensemble parasol-chaises Louis XV qu’il vous avait généreusement dévolu. Vous tentiez une timide protestation en rappelant qu’aux termes de la loi, l’accès libre à la plage et patati et patata… Vous n’aviez pas le temps de finir votre dissertation citoyenne que le coupe-chou se mettait à s’agiter dangereusement devant votre visage. Souvent, vous cédiez en vous maudissant intérieurement d’avoir craqué. Oh ! Il ne s’agissait pas d’un manque de courage, mais se faire balafrer par un « plagiste » venu d’une lointaine planète n’aurait pas donné à votre aventure le souffle de l’épopée. Si vous persistiez à refuser d’utiliser le superbe « matériel » vanté par le coupe-chou, il y avait quelques chances que le « patron » rapplique et accepte de coincer votre misérable parasol personnel à une place où il fallait vous caler entre les reliefs de pastèques, bouteilles vides et autres sachets de chips éventrés. Vous y jouissiez d’une vue imprenable sur toute la gamme colorée des boissons sucrées faisant les délices d’une armée de guêpes vrombissantes sur la musique peu symphonique de différents transistors ; à hauteur des imposants arrière-trains participant à ces agapes, vous pouviez témoigner en faveur de la solidité du matériel que vous vous étiez obstinés à refuser. Quant à la mer, vous la voyiez plus tard, beaucoup plus tard, quand la nuit tombait…

Eh bien, cela a changé ! Sous nos serviettes et nos parasols, un sable pur et propre … La plage enfin redécouverte . Envolés, les coupe-choux, la « musique » criarde. La mer, révélée, offerte dans son immensité splendide, une image que l’on croyait perdue à jamais. Retrouvé, le plaisir simple des conversations amicales, des enfants qui barbotent sous vos yeux sans danger, des lentes déambulations le long de la grève, de la douceur de l’air marin par une chaude après-midi d’été. Que le bonheur est simple !

Tout n’est certes pas réglé. Il y a encore des progrès à faire. Peut-être finira-t-on par réaliser qu’il n’est pas absolument indispensable de maintenir une population de sacs en plastique en suspension dans l’eau claire. La même remarque vaut pour les tessons de bouteilles qui s’obstinent à accompagner l’estivant dans sa descente. Si c’est pour faire couleur locale, il y a sans doute mieux !

Il y a aussi le parking. On y retrouve (sans vraiment de nostalgie) l’ordre des choses d’avant. Sitôt garé, un individu patibulaire se plante devant votre voiture en vous considérant avec la même « amabilité » que si étiez l’assassin de ses père et mère. C’est 150 Dinars, décrète-t-il, sans prendre la peine de vous indiquer le service qu’il compte vous rendre en échange de cette obole. Pour faire « régulier », il a un carnet de tickets à souche, de ceux qu’on trouve chez le plus obscur des libraires. Le carnet en question est moins convaincant que la mine de celui qui l’agite sous votre nez. Là, pas moyen de tergiverser : il faut payer. Autrement, vos pneus pourraient en pâtir.

Peut-être que la mairie de Bousfer, la wilaya d’Oran, la force publique, les commandos aéroportés, la menace d’une explosion nucléaire, pourraient aider à résoudre ce minuscule problème ?

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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 16:17

Chronique d’une catastrophe annoncée ?

http://www.impact24.info/chronique-dune-catastrophe-annoncee/

Un chiffre tourne en boucle dans les gazettes : 19 milliards de dollars. Ce chiffre correspond, on l’aura compris, à la baisse des réserves de change de l’Algérie durant le dernier trimestre. A ce rythme, ces réserves seront réduites à zéro dans une petite dizaine de trimestres, soit un peu plus de deux ans…

Il ne faudra pas compter sur un rebond des prix du pétrole. L’Iran fait son retour sur le marché des hydrocarbures qu’il promet d’inonder pour y retrouver ses parts. L’Arabie Saoudite s’affranchit des règles de l’OPEP et ouvre grands ses robinets pour tirer les prix vers la bas, espérant ainsi limiter les rentrées financières d’un Iran aussi craint que détesté. Les Etats-Unis sont désormais autosuffisants grâce au gaz et au pétrole de schiste. "Cerise sur le gâteau", la chaleur croissante des derniers étés donne du corps aux signaux d’alerte lancés par les écologistes et pousse de plus en plus à l’abandon des combustibles fossiles au profit de sources d’énergie renouvelables.

"Brillant" résultat d’un demi-siècle de gestion autoritaire, bureaucratique, sur fond de corruption endémique, l’Algérie dépend à 97 % d’une ressource en voie de ringardisation. Les tentatives pathétiques de prolonger l’ère de la manne pétrolière, notamment en ouvrant la porte à l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste, ne font plus illusion. Elles n’aboutiront, au mieux, qu’à ajouter à nos malheurs du moment, en léguant aux générations futures un désert dont on aura rendu inutilisable son élément le plus précieux, l’eau. Le sommet du pathétique est atteint par l’annonce de la "découverte" de terres rares dont l’Algérie détiendrait 20 % des gisements mondiaux… A supposer que cette information soit avérée, il n’est pas inutile de méditer sur l’exemple du Congo. Ce pays détiendrait 80 % des réserves mondiales de coltan, ce fameux alliage naturel sans lequel nos téléphones portables seraient muets. Il a payé cette "richesse" de millions de morts et de records en matière d’analphabétisme, de sous-alimentation et de corruption. Il est l’illustration caricaturale de l’illusion qui consiste à fonder le bien-être d’un peuple sur une ressource naturelle non renouvelable.

Le Pouvoir entretient cette illusion. Dans l’incapacité d’imaginer un développement fondé sur le travail et l’intelligence des hommes et des femmes, il s’obstine à chercher des substituts à la rente pétrolière. Cette attitude est vouée à l’échec.

En dépit des nombreux signaux avertisseurs, l’Algérie va se trouver face à un mur et il va être de plus en plus problématique d’éviter la collision qui se traduira, au mieux par une paupérisation massive, au pire par une généralisation de la violence dont on observe les germes un peu partout dans le pays. L’Algérie a eu un avant-goût de ces scenarii. Les Algériens savent ce qu’il en coûte de passer sous les fourches caudines de la Banque Mondiale et du FMI, passage auquel elle sera inévitablement contrainte. L’explosion sociale, préfiguration précoce des printemps arabes, a produit l’anarchie, le désordre, et a débouché sur l’épouvantable décennie noire et ses dizaines, voire ses centaines de milliers de victimes.

Si rien n’est fait immédiatement, cette parenthèse risque de nous apparaître comme une aimable répétition de ce que nous risquons de connaitre dans un avenir proche…

Que faire ?

Le Pouvoir, l’opposition, les dirigeants d’entreprise, doivent prendre leurs responsabilités. Ils doivent décider d’une rencontre dont le sujet serait rien moins que le sauvetage de l’Algérie. Cette rencontre pourrait prendre la forme d’états généraux chargés d’élaborer une charte dont le but serait de définir les conditions de la rupture, EN BON ORDRE, avec un système qui mène le pays à sa perte. Cette charte devra être basée sur un socle de valeurs "oubliées". Elle proclamerait le début d’une nouvelle ère dans laquelle les idées de justice, de rationalité, de liberté et de respect de la diversité retrouveraient tout leur sens. Une telle initiative pourrait être couronnée par un référendum populaire. Sur fond de désespoir, une attente sourde émane de notre peuple. Recru d’épreuves, malade du spectacle de la gabegie et des miasmes fétides de la corruption, paralysé par la peur d’un déferlement de violence dont il voit les prémisses chaque jour, il aspire à retrouver une forme de normalité et de stabilité. Il sait, consciemment ou non que la paix, le développement et le progrès ne peuvent être acquis par le silence, le repli sur soi et le renoncement au monde. Il espère au fond de lui-même que ceux qui le dirigent et ceux qui aspirent à le faire auront suffisamment de sens patriotique pour lui éviter l’enfer.

Ambition démesurée, penseront d’aucuns. Peut-être, mais y a-t-il une autre voie de salut ?

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16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 18:04

Algéries, Algérie

Paru le 16 juillet 2015 dans le Quotidien d'Oran

Comment dire le paradoxe de l’Algérie, ce pays encombré de son immensité géographique qui détonne tous les jours avec le désir de petitesse qui taraude les Algériens, ce pays qui déploie son infinie diversité sous les caméras aéroportées et le regard émerveillé d’un réalisateur étranger quand les siens ne rêvent que d’une bienheureuse uniformité ?

Un peuple qui en aurait pris la mesure aurait suscité des vocations de spéléologues, de chercheurs d’or, de plongeurs sous-marins, d’herboristes, de skieurs émérites, de varappeurs… Des milliers de jeunes aventuriers se seraient lancés sur à la découverte de ses gravures pariétales, auraient exploré les richesses de ses abysses, de ses forêts, le mystère des couleurs changeantes de ses dunes.

Notre peuple n’en a pas pris la mesure. Il ressent un sentiment de frayeur devant cette immensité qui l’oppresse au lieu de l’enthousiasmer. Les Algériens vont volontiers se dorer sur les plages tunisiennes ou espagnoles à l’abri des regards inquisiteurs de la société, faire du shopping à Istanbul, « laver leurs os » en Terre Sainte, mais ils ignorent tout, ou presque, de leur pays. Ils n’en connaissent que les lieux qui les ont vus naître et qu’ils aspirent à ne jamais quitter.

L’absence d’une stratégie d’aménagement du territoire, de brassage des populations, de mobilité du corps des fonctionnaires, a contribué à l’immobilisme généralisé. La prolifération des centres universitaires a permis à de nombreux jeunes de faire carrière dans l’enseignement supérieur, de devenir professeurs d’université, sans jamais quitter le cocon de la famille et du quartier. Par quel miracle acquerraient-ils l’esprit d’ouverture, la liberté de ton, l’absence de préjugés, la curiosité, caractères inhérents au métier de professeur et de chercheur ? Quelle alchimie ferait de ces êtres enkystés leur vie durant dans la réalité d’une société fermée, des personnages capables d’imaginer que d’autres formes de vie, d’autres cultures, d’autres façons de croire, peuvent exister ailleurs, en Algérie même ? Mieux encore, comment seraient-ils capables d’endosser ces différences, se les approprier, élargir le « petit » roman national construit à partir du quartier de leur enfance pour les y intégrer ?

« C’est un trop petit pays pour un si grand malheur ! », s’exclamait un personnage de théâtre qui apprenait que le minuscule, le paisible Danemark risquait d’être envahi par l’Allemagne nazie. On pourrait paraphraser cette citation en se demandant si l’Algérie n’est pas un trop grand pays pour que son peuple puisse s’autoriser la facilité de la petitesse !

En tout cas, hélas, les drames qu’il a connus sont à sa mesure, la colonisation et ses millions de morts, la décennie noire et ses dizaines, voire ses centaines de milliers de victimes. Peut-être est-ce l’immensité de ces tragédies qui empêche notre peuple de se sentir à la hauteur de son pays, qui l’empêche de l’habiter vraiment et le pousse à s’y comporter comme une sorte d’indu-occupant peu soigneux. La sortie de la parenthèse coloniale, même si elle s’est traduite par l’indépendance politique, n’a pas été une réappropriation par les indigènes de leur territoire. Les villas coloniales ont été investies comme des butins de guerre, tout comme les fiers immeubles haussmanniens. Ces édifices défraichis sont ancrés dans le paysage et portent un autre récit, une autre histoire, ceux d’une épopée européenne dans laquelle nous campions les rôles des faibles, des gêneurs, des importuns, de ceux qui insultent l’harmonie des paysages urbains. Nous n’avons pas été prévenus du changement intervenu dans la pièce et nous avons continué inconsciemment de tenir nos rôles tels que les avaient définis nos anciens maîtres… Les nouveaux, il est vrai, n’ont pas fait grand-chose pour nous aider à nous défaire de nos habitudes. La première consigne qu’ils nous ont donnée était de garder le silence et la soumission au pouvoir qui se chargeait de faire notre bonheur sans avoir besoin le moins du monde de notre concours…

Il nous faut redécouvrir, réinvestir notre pays. Il nous faut l’explorer, partir à la rencontre de nos compatriotes lointains, trouver ce que nous avons déjà en partage, et ce que nous avons de nouveau à partager. Nous devons nous réinventer en communauté nationale, une communauté qui n’est pas constituée d’acteurs identiques, interchangeables, mais divers, pluriels. Nous devons écrire notre roman national, celui de toutes nos Algéries, celle des Mozabites, des Touareg, des Berbères, des arabes, des Chaouis, des ch’ambas, parce que toutes ces Algéries ont contribué à façonner notre patrie, l’Algérie. C’est cette Algérie, « vue du ciel », que nous avons découverte avec ravissement à l’occasion de la retransmission télévisée du documentaire de Yan-Artus Bertrand.

Pour en être dignes, nous devons nous élever à sa hauteur et accepter de porter la lourde exigence de grandeur que requiert de nous ce pays hors normes. Nous ne pouvons garantir sa sécurité en essayant de lui imposer un conformisme illusoire. Il nous faut composer avec ses différences et les prendre comme autant d’atouts. Il nous faut retrouver le mouvement, la tension vers l’universel. C’est par le mouvement en effet que nous accéderons enfin à une citoyenneté pleine et entière, construite, non sur l’ethnie ou la religion, mais sur le désir partagé de répondre ensemble au défi du développement de ce pays dont le destin ne peut être que celui de la grandeur.

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10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 07:53

Ghardaïa, dernière répétition ?

http://www.impact24.info/ghardaia-derniere-repetition/

La tuerie de Ghardaïa est un signal adressé à tous les Algériens. On a assez dit que la question sociale en constitue le soubassement principal. Ce serait une manifestation sauvage de la jalousie que voueraient les Ch’aambas pauvres aux ‟riches‟ Mozabites. C’est oublier que la cohabitation séculaire entre les deux communautés ne s’était jamais traduite jusque là par un tel bain de sang. D’ailleurs, l’Etat, après la précédente flambée de violence, avait tenté de répondre sur ce terrain en multipliant les distributions de lots à bâtir et en promettant de dynamiser l’économie de la région. Cette réponse n’a pas eu l’effet escompté puisque, comme on le sait, la violence a repris de plus belle, avec un changement d’échelle notable. Il faut noter que les revendications sociales portées par les slogans scandés par les belligérants ne sont plus de mise. C’est une remise en cause de la différence Ibadite qui est mise en avant.

C’est en cela que la tragédie de Ghardaïa nous interpelle. Il faut se rendre à l’évidence : la violence qui s’y donne cours librement n’est pas propre dans son essence à cette région. Elle est de la même nature que celle qui couve dans toute l’Algérie, on aurait presque envie de dire dans le secret de notre inconscient collectif, structuré par le rejet craintif de la nouveauté et la haine de la différence. Pour vivre en paix, nous pensons nécessaire de nous conformer à un archétype de personnage à la religiosité très démonstrative, dont le discours est centré sur la nécessité de ne rien faire, rien entreprendre qui serait de nature à provoquer un état de stress dans une communauté qui ne se sent tranquille que dans le cadre aussi strict qu’étroit qu’elle est parvenue à établir après des décennies de patient gommage des aspérités, des variations, de négation têtue de tout ce que porte l’Autre. L’Algérie est frappée du syndrome de l’uniformité. Les Algériens pensent que c’est en se coulant tous dans le même moule qu’ils se prémuniront du retour d’une nouvelle décennie noire. Ils pensent que c’est en niant la pluralité qu’ils échapperont aux tragédies de la guerre.

Evidemment, ceux qui s’agrippent à leur singularité ne peuvent qu’entrer en conflit avec le reste de la société. Si la singularité est de nature religieuse, ils sont très vite taxés d’apostasie. Le recours aux armes est la conséquence naturelle de cette étiquette infamante.

L’uniformité est-elle vraiment un gage de paix ? Le spectacle de nos rues dit assez les ‟progrès ‟ réalisés dans la marche vers un conformisme absolu. Le foulard et ses avatars, niqab, djelbab…, sont devenus la règle. Le costume masculin a suivi la même évolution. Les conversations sont d’une banalité confondante et les interlocuteurs évitent soigneusement de soulever des points susceptibles d’engendrer des controverses.

Pour autant, cette société ‟idéale ‟ à venir ne brille pas par la sérénité. Elle respire au contraire la violence et elle l’exsude à intervalles plus ou moins réguliers, à la faveur d’une émeute, d’un match de football, d’une prise de bec entre automobilistes… Il y a des guerres permanentes entre jeunes de quartiers différents qui, par ailleurs, sont en conformité totale avec l’archétype imposé. La suppression de la différence n’est donc pas la panacée contre l’insécurité. Elle produit même l’effet contraire.

La mise en place de cette société ‟idéale ‟ passera par le processus dont on voit les prémisses à Ghardaïa, l’élimination de toute forme d’altérité. In fine, nous ne serons plus qu’un conglomérat de clones. La haine de soi, nous le savons, est une caractéristique essentielle de l’homo algérianus. Nous avons une image dégradée de nous-mêmes parce que nous sommes le produit ultime d’une Histoire peu gratifiante. Nous avons refoulé dans notre inconscient l’épisode colonial et la décennie noire. Bien que non verbalisés, ces événements continuent de nous déterminer dans notre vie quotidienne et nous inspirent la plus grande méfiance vis-à-vis de nous-mêmes. Dans les rues peuplées de créatures rigoureusement interchangeables, nous serons confrontés sans cesse à notre image et nous développerons une haine féroce pour nos (trop) semblables. La violence régnera alors en maîtresse absolue.

Le seul moyen de rompre avec ce scénario mortifère est de mettre la différence à l’honneur, de promouvoir les pratiques algériennes qui se distinguent du mainstream, d’encourager l’innovation, le mouvement, le progrès, de réintroduire l’éducation au sens critique dans nos établissements d’enseignement. Un Pouvoir sclérosé aura-t-il la force et la légitimité pour mener ce combat ?

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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 15:28

Qu’avons-nous fait de notre indépendance ?

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5215839

Mustapha Benchenane, Brahim Senouci, Algériens du monde

Entendons-nous bien. Ce questionnement exclut toute idée de nostalgie du passé colonial. La première, la plus ardente des obligations de l’homme est de vivre libre. C’est ce qui a conduit des centaines de milliers de nos compatriotes à défier le bon sens en osant s’attaquer à une des armées les plus puissantes du monde et, en dépit de la logique, la faire plier et partir… Il convient de rappeler le "brillant" legs de la colonisation : une société déstructurée, acculturée, analphabète à 86 %. Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés aux prises avec la nécessité de faire face à la gestion d’un pays immense, à la pauvreté des campagnes, à la nécessité de scolariser des centaines de milliers d’enfants. Heureusement, le courage et la dignité de nos compatriotes, le caractère emblématique de leur combat pour la libération, leur avaient valu une énorme cote d’amour dans le monde entier. C’est ainsi que des milliers de professeurs, d’ingénieurs, de cadres, venus des quatre coins de la terre, ont spontanément offert leurs services à la jeune Nation qui venait de naître… Revers de la médaille, les luttes pour le Pouvoir ont très vite pris le pas sur les nécessités de la reconstruction et les dirigeants issus de ces luttes ont choisi la pire des options, celle d’intimer le silence au peuple qui a pu, à bon droit, s’estimer spolié de sa victoire.

Ce préambule étant posé, il convient de rappeler que 1962 est loin derrière nous et que le lourd passif que nous a légué la colonisation ne peut servir d’alibi à la situation actuelle. La question liminaire est un appel à l’analyse critique, à l’autocritique. Ayons le courage et la lucidité de reconnaître notre part de responsabilité dans nos difficultés et dans la litanie de nos échecs. N’oublions pas la colonisation mais mettons-la de côté et examinons nos manquements.

Quelles sont les attentes légitimes d’un peuple qui recouvre sa souveraineté, attentes qui se confondent avec les promesses des lendemains de l’indépendance ?

D’abord et avant tous, retrouver son identité, épine dorsale de son être, la préserver et la renforcer. L’identité est forgée par l’Histoire et par l’adhésion la plus large possible au "récit" qui en est fait. L’identité est structurée par une langue commune, l’arabe, et la remise à l’honneur de la langue et de la culture berbère, qui induisent l’enracinement dans un passé commun et la projection dans un avenir partagé. Un fort sentiment d’appartenance, une éthique, une morale, sont autant de facteurs qui permettent de vivre en paix ensemble. Sur le plan des institutions, on aurait pu rêver que, au-delà des inévitables convulsions des lendemains d’une guerre terrible, notre pays aurait pu finir par se doter d’un Etat digne de ce nom, un Etat stratège dans les domaines politique, économique, social et culturel. Un tel Etat aurait pu garantir aux Algériens leur intégrité physique ainsi que celle de leur territoire et les assurer de l’impossibilité d’une répétition des drames de la colonisation. Il aurait pu gagner la bataille de l’éducation pour tous, une éducation de qualité, privilégiant l’éveil du sens critique, ouverte sur le monde, intégrant les avancées du savoir, formant les cadres capables de relever le défi de la compétitivité. Il aurait pu créer les conditions de l’accès de tous à une citoyenneté pleine et entière, comprenant la liberté, l’engagement et la responsabilité, ainsi que le respect dû par les gouvernants aux gouvernés. Fort de ces succès, l’Etat aurait pu acquérir la dimension internationale qui ne vaut que si elle est adossée à une situation prospère et une assise démocratique, bien meilleure garante de la pérennité d’un régime qu’une dictature imbécile. Il aurait pu ainsi déployer son action et peser dans les rapports de force dans le monde.

Ces attentes ont-elles été satisfaites ? Force est de constater que ce n’est pas le cas. Inutile de dérouler le long, très long, catalogue des échecs. Les marqueurs ne manquent pas : l’insupportable phénomène des harragas, les émeutes récurrentes, parfois mortelles, l’absence totale de perspectives, la dépendance économique à une ressource en voie d’épuisement, le sentiment d’une mal vie générale.

Une profonde carence sur l’essentiel

L’examen du paysage politique, culturel et social de l’Algérie ne laisse guère de place au doute. Paradoxe terrible : sur la question vitale de l’identité, nous avons reculé par rapport à la période coloniale ! Les langues vernaculaires du peuple, l’arabe dialectal et le tamazight se sont appauvries sous l’effet d’une créolisation qui s’est traduite par l’apparition de sabirs mêlant arabe, français, espagnol, italien… Cet appauvrissement n’est pas sans conséquences : il accompagne l’appauvrissement de la pensée, la stérilisation du débat qui se réduit de plus en plus à des échanges d’invectives. L’arabe classique, dont l’usage et l’enseignement ont été imposés de manière autoritaire et dogmatique. Paradoxe non moins dramatique que celui pointé plus haut sur l’identité, cette langue a subi en retour un phénomène de péjoration, voire de rejet. Beaucoup d’Algériens y voient même le symbole du déclassement qui les frappe ! La pratique religieuse elle-même, loin de refléter la spiritualité de l’Islam et l’éclat de la civilisation dont il a été le moteur, se réduit à l’observance d’un conformisme social étouffant et d’un dogmatisme excluant toute notion d’ouverture. Certains, heureusement minoritaires, réduisent la religion à une idéologie de combat au service d’un projet totalitaire. L’Histoire, qui devrait réunir, divise. Nous avons été incapables d’élaborer le roman national dans lequel tous les Algériens pourraient se reconnaître. La faute en revient d’abord aux dirigeants politiques qui ont substitué au roman national une histoire apocryphe, au service de leur gloire et de leur légitimation. Nous avons, nous aussi, citoyens de ce pays, notre part de responsabilité. S’il revient aux historiens d’écrire l’Histoire, c’est aux peuples de faire vivre la mémoire et d’en empêcher les utilisations frauduleuses. Nous avons failli, en privilégiant le repli sur le clan, la famille, la tribu, plutôt que l’ample horizon de la nation algérienne… Certains de nos compatriotes sont même totalement désaffiliés, solitaires donc. Le sentiment national se liquéfie au profit d’une dangereuse fragmentation.

Au lieu d’un Etat digne de ce nom, nous avons un avatar qui se manifeste par une bureaucratie pesante et inefficace, tirant ses revenus occultes d’une corruption institutionnalisée. Dès lors, comment s’étonner qu’aucune des missions traditionnellement dévolues aux Etats n’est remplie ? Le système éducatif, la machine judiciaire, la santé, sont sinistrés. Le développement se résume à l’achat d’autoroutes, d’immeubles d’habitation, de voies ferrées à l’étranger, à des tarifs surréalistes qui en disent long sur la longue chaîne d’intermédiaires véreux. Quant à la sécurité, qui est l’argument massue brandi par ceux qui rejettent toute idée de changement, il suffit d’évoquer la sinistre décennie noire pour constater, là encore, que l’"Etat" a failli, d’abord en ne protégeant pas sa population, mais aussi en imposant à la population un deal qui a écarté la mise en jugement des assassins.

Arrêtons l’énumération. Elle risque de devenir fastidieuse et désespérante.

Or, si nous sommes fondés à éprouver de la peine devant l’état de notre pays, nous n’avons pas droit au désespoir. Si d’aventure nous finissions par y céder, nous serions indignes du sacrifice de nos aînés qui se sont sacrifiés pour nous offrir ce que tout homme a de plus précieux, la liberté et la dignité. Ne les mettons pas au rebut. Utilisons-les pour réinventer, réenchanter l’Algérie. Notre pays ne mérite pas d’être devenu ce qu’il est. Sa destinée, tracée dans le sang de nos millions de martyrs, est la grandeur. Faisons taire en nous la lâche tentation de la petitesse, de la haine de nous-mêmes et des autres. Retrouvons, en cet anniversaire glorieux, la fierté d’être algérien, non pas le chauvinisme stupide, mais le bonheur d’appartenir à une nation qui a forgé dans la douleur son avènement au monde.

L’oubli des sacrifices incommensurables consentis par nos martyrs, l'outrage que nous leur infligeons par le déni des valeurs qui les guidaient, sont à mettre au premier rang des causes de nos échecs. Ayons constamment nos martyrs dans nos esprits et dans nos cœurs. Cela nous ouvrira la voie du renouveau et nous aurons ainsi notre place parmi les peuples qui ont un avenir et qui ne seront plus jamais asservis…

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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 14:37

La mémoire et l'oubli,

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Des échanges parfois vifs ont lieu chaque jour sur les réseaux sociaux. Ceux qui concernent l’Algérie sont souvent passionnés. Quel que soit le sujet abordé, la polémique est reine, les désaccords irréductibles. La caractéristique de ces disputes est l’invocation réitérée du passé, ou plutôt des passés, chacun des protagonistes en ayant une vision différente. Les sympathisants du MAK évoquent les souffrances de la Kabylie sous le « joug » arabo-musulman et la destruction de leur culture. Les arabophones ont tendance à les nier naturellement. La foire d’empoigne peut commencer…

A titre d’exemple, ce dialogue sur Facebook : un premier Algérien poste un statut dans lequel il explique que la langue arabe a été totalement intégrée par les Berbères. A l’appui de cette assertion, il rappelle que Tarek Ibn Zyad s’adressait à ses troupes en arabe et il cite le fameux discours dans lequel le leader galvanise ses hommes en leur disant qu’il n’ont d’autre issue que de gagner la bataille de la conquête de l’Andalousie ou mourir. Les commentaires pleuvent aussitôt, certains pour déclarer leur accord avec l’auteur du post, d’autres, au contraire, pour le condamner dans les termes les plus vifs. Quelqu’un va jusqu’à décréter que Tarek Ibn Zyad était un traître à la solde des envahisseurs arabes !

Ainsi, chaque Algérien se bricole une mémoire qu’il ajuste à ses propres fantasmes. La fragmentation des mémoires et leurs antagonismes font le lit de la division. La modernité se définit souvent par la revisitation critique du patrimoine. La Nation se construit sur le partage de la mémoire, gage du choix du peuple d’un devenir commun. C’est la mémoire qui détermine si nous constituons une collectivité de hasard ou une communauté de destin. A cette aune, force est de constater que nous ne sommes certainement pas entrés dans la modernité et que le socle de notre Nation vacille…

D’où nous vient cette tendance mortifère ?

La réponse est paradoxalement assez simple. Il y a l’ampleur de la destruction de notre peuple sous le régime colonial et le caractère dérisoire, voire mensonger, de sa représentation institutionnelle. Plus grave encore : le choix du Pouvoir de décréter le silence autour du déferlement barbare de la décennie noire, malgré ses dizaines de milliers de victimes.

Arrêtons-nous un instant sur cette dernière phrase. Paul Ricœur (philosophe français 1913-2005, Ndlr) distingue trois sortes d’oubli. Celui qui nous concerne est « l’oubli commandé ou institutionnel ». Il s’agit de l’amnistie qui « vise à mettre fin à des désordres civils ». Dans une discussion entre amnistie et amnésie, cette dernière étant liée au pardon, Ricœur pointe le paradoxe de l’écart « entre la faute impardonnable et le pardon impossible ». Pour Ricœur, le pardon est inconditionnel ou il n’est pas. Nous retrouvons les termes de la problématique algérienne sur le traitement de la décennie noire. L’impossibilité du pardon inconditionnel frappe de caducité la démarche du Pouvoir. L’oubli n’est qu’apparent. La mémoire de l’horreur trouve à se loger dans l’intimité de chaque individu.

Cette intimité, c’est l’inconscient, individuel et collectif. Selon Freud cet inconscient est doté d’une mémoire en propre. Elle fonctionne comme une mémoire de l’oubli. Elle enregistre les événements décisifs, tragiques ou horribles, que le sujet veut « oublier » en croyant dur comme fer qu’il finit par y parvenir. En fait, il se contente de les refouler jusqu’à ce qu’une cure de psychanalyse les fasse ressurgir. Notons que cette forme de mémoire ne se désagrège pas, qu’elle ne subit pas le dommage du temps qui passe. Le retour du refoulé peut se produire, parfois sous une forme violente.

Sur les murs du musée de la Résistance de Grenoble s’affiche cette phrase d’Elie Wiesel, porte-parole du sionisme international : « Tant que nous nous souvenons, tout est possible ». Des décennies durant, des juifs ont cultivé la mémoire des souffrances, rappelé de manière obsédante les crimes à leurs bourreaux, jusqu’à rendre morale leur entreprise de piratage de la Palestine. C’est d’ailleurs par le seul effet de la mémoire de cette souffrance qu’ils ont réussi à réunir un conglomérat d’individus pour le fondre dans une communauté de destin.

La mémoire n’est pas l’Histoire. Celle-ci se doit d’être précise, objective. La mémoire est moins sourcilleuse. Des événements réels se mêlent à des légendes. Elle est faite d’un tissu de perceptions, d’émotions, de peurs, objet d’une narration séculaire, en constante évolution. Il faut en finir avec l’Histoire apocryphe qui nous est servie depuis l’indépendance. Il est plus urgent de retrouver les fils de cette mémoire commune, plus utile que la plus inexpugnable des forteresses pour nous garantir contre les démons de l’éclatement.

Brahim Senouci

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30 juin 2015 2 30 /06 /juin /2015 09:45

L’ensauvagement du monde, une fatalité ?

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Il n’y a pas grand-monde pour s’interroger sur les racines de la violence qui s’étend à travers le monde. Les sempiternels discours martiaux des dirigeants des pays éprouvés ne sauraient faire illusion sur leur aptitude réelle à la réduire. Les « analyses » des spécialistes autoproclamés de l’Islam et de l’islamisme se caractérisent par leur caractère convenu. D’une chaîne de télévision à l’autre, d’un éditorial à l’autre, ce n’est qu’un immense bégaiement qui ne parvient pas à dissimuler l’ignorance et la sidération des « sachants ».

Les Etats-Unis s’attribuent volontiers un brevet d’innocence. Les attentats du 11 septembre 2001 y ont suscité autant de frayeur que d’incompréhension. Beaucoup d’Etasuniens se demandèrent pourquoi ils étaient autant détestés. Georges Bush leur fournit la réponse, une réponse rassurante : « nous sommes détestés pour ce que nous sommes, pour notre liberté, notre démocratie, notre HUMANITÉ ». Il dessina ainsi, en creux, le portrait robot des terroristes, incarnation du mal absolu, figure de l’Antéchrist, produits d’une ontologie faite de soumission panurgique et qui fait de l’individu lambda un être aux contours indistincts, produit d’une morale qui conduit à ne se définir que par sa totale conformité avec le troupeau.

Un tel portrait dispense la « communauté internationale », qui est en réalité le faux nez de l’Occident, d’inscrire les actes barbares dont le monde est le théâtre dans un contexte, d’en établir les causes profondes, ou plutôt la longue chaîne causale. Bien que faisant mine d’établir un distinguo entre l’islamisme et l’Islam, elle les confond en réalité allègrement. L’opinion applaudit, heureuse de la dispense de réflexion et d’autocritique dont ce portrait la gratifie.

Soyons lucides. L’islamisme a à voir avec l’Islam, du moins avec la pratique de l’Islam qui a cours dans la majorité du monde arabo-musulman. Cette pratique se caractérise par un morne conformisme, le rejet de l’innovation, la phobie du changement. « Horreur, les âmes étriquées », s’écriait Nietzche qui ajoutait : « Là, rien de bon, et presque rien de mauvais ». L’Algérie en est un archétype. Une décennie sanglante de terrorisme islamiste, loin de la guérir de son conservatisme et de l’ouvrir aux vents du large, vents de liberté, a au contraire aggravé son enfermement. A l’évidence, cette atmosphère étouffante joue un rôle dans la radicalisation et la tentation de l’extrême. Mais la vraie question est de savoir si cette pratique est consubstantielle à l’Islam ou si elle est le produit d’une histoire, d’événements particuliers. Est-elle à ranger dans la catégorie des causes ou des effets ? Est-ce cette pratique qui sécrète le prurit terroriste ou est-elle elle-même le produit, au même titre que le terrorisme, d’une cause extérieure ?

Guerre contre le terrorisme, guerre de civilisation, Valls reprend l’antienne de Georges Bush. Il s’en était bien gardé jusque-là. Une digue vient de sauter. La civilisation occidentale pointe du doigt la barbarie d’en face. Bien sûr, seuls sont désignés les terroristes. Mais, dans le même temps, les injonctions faites aux musulmans de « grandir », de soigner le mal, signifie qu’on considère qu’il est en eux. Le Klach qui a mitraillé d’innocents baigneurs est tenu par des millions de mains. Des millions d’index ont appuyé sur la détente. C’est ainsi que l’on redessine à grands traits le paysage des premiers siècles de l’Occident moderne, celui qui servait à justifier l’esclavage, les expéditions coloniales et les massacres industriels des indigènes.

Depuis son avènement, à la faveur de la Renaissance et de la conquête de l’Amérique (et de la disparition corollaire des "native American" comme se désignent eux-mêmes les Indiens qui rejettent cette appellation due à une erreur de navigation !), l’Occident s’est institué en démiurge.

Le démiurge, dans la philosophie grecque, désigne la déité responsable de la Création. Par extension, ce nom a été donné aux auteurs de grandes œuvres. Dans ce sens-ci, un démiurge pense la réalité comme une création, avant de réduire celle-ci à une fabrication, ce qui lui donne la faculté de la modifier, de la façonner, d’entrer en concurrence avec Dieu, voire de le nier ! Pour le démiurge, il n’y a rien d’impossible. Dans la mythologie grecque, Prométhée, de la race des Titans, vole le feu aux dieux, pour le transmettre aux hommes. Il est certes puni pour son acte : il est attaché sur le Mont Caucase et un aigle vient chaque jour lui dévorer le foie, qui se reforme sans cesse. Il n’empêche qu’il reste celui qui a modifié l’ordre divin. Autre démiurge célèbre, Victor Frankenstein. C’est un personnage de fiction imaginé par Mary Shelley dans un roman publié en 1818, "Frankenstein ou le Prométhée moderne". Le personnage réussit à insuffler la vie en suturant des débris de cadavres et en leur greffant un cerveau. Le résultat est le monstre bien connu des amateurs de films d’épouvante.

L’Occident est le dernier démiurge « en activité ». Depuis plus de cinq siècles, c’est lui qui règle la marche du monde non occidental. C’est lui qui trace les frontières à coups de serpe, qui adoube les dirigeants, qui fomente les coups d’Etat. C’est lui qui fait donner le canon dans des pays qu’il prétend démocratiser en les débarrassant de leurs dictateurs et qu’il fait en réalité exploser. C’est lui encore qui a colonisé et qui continue, par des moyens détournés, à dicter sa loi. L’état de la Libye et de l’Irak est son œuvre. Que cet état ait incontestablement donné un souffle immense au terrorisme doit lui être imputé. De plus, il s’érige en porte-drapeau de la morale. A ce titre, il décrète « universelles » des valeurs édictées par lui, à l’exclusion du reste de l’Humanité. Qu’à l’occasion, il foule lui-même aux pieds ces valeurs, en piétinant le droit international dont il est l’auteur, ne le dérange nullement. Ainsi, Israël est libéré de toute contrainte légale et peut, à loisir, coloniser, massacrer, maintenir sous blocus 1,5 millions de Palestiniens. L’Occident est responsable de la pollution et du dérèglement climatique dont les manifestations touchent d’abord les populations pauvres des pays non occidentaux. C’est lui qui a inauguré la fabrication des armes de destruction massive, notamment celle des armes atomiques dont le destin risque de ne pas se réduire à rester sagement dans des entrepôts. Sa prétention à la puissance suprême se niche aussi dans les manipulations génétiques. L’académicien étasunien Craig Venter déclare ainsi qu’il sera possible, non seulement de lire notre code génétique mais de l’écrire, c’est-à-dire, à l’instar de Frankenstein, faire jaillir la vie. Le démiurge est apprenti sorcier. Prométhée maître du feu se brûle en jouant avec le feu…

Que fait le monde non occidental ? Assigné pour l’éternité par le démiurge à un rôle de comparse, il choisit souvent la résignation et le refuge de la religion, non pas d’une religion rayonnante, ouverte, mais d’une religion de dogme et de crispation, comme si cette part de l’Humanité voulait rendre son tribut à Dieu par une adoration exclusive et la détestation concomitante de ce concurrent arrogant.

L’ensauvagement du monde n’est pas une fatalité. Il s’inscrit dans une chaîne causale dont le premier maillon est la prétention de l’Occident à régler le monde en fonction de son seul intérêt. « Le mode de vie américain n’est pas négociable », disait Bush père, laissant entendre que la justice, la liberté des peuples, la préservation du climat, la lutte contre la pollution devaient être subordonnées à la satisfaction des désirs de ses compatriotes. A cette aune, la violence ne pourrait que s’amplifier. Des bombes exploseraient un peu partout, dans les villes, dans les gares. Les bateaux de l’exode des populations perçues comme allogènes sillonneraient les mers. Le monde deviendrait une jungle primaire. Comme le disait le mathématicien philosophe britannique Bertrand Russell : « L’humanité finirait par disparaître et la Terre retrouverait enfin la paix. » Le seul moyen d’empêcher la réalisation de ce scénario sinistre est d’en finir avec le primat absolu de l’Occident, de tuer en lui le démiurge, de rendre la Terre à l’Homme. Il y a un mot grec qui signifie « nulle part ». Ce mot est « Utopie ». Mais il y va du devenir de notre espèce. Alors, aurons-nous la sagesse d’embrasser l’utopie et de lui offrir notre petite planète comme lieu de sa réalisation ?

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22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 21:46

De grâce, partez !

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Amis dirigeants,

Vous avez accompli une performance peu commune, faire d’un des pays les mieux dotés du monde un lieu de misère sociale, économique, morale. Vous aurez réussi à désespérer sa jeunesse et contraint la majorité de sa population à vivre dans la précarité.

Comment avez-vous réussi cet exploit ? Et, surtout, où nous menez-vous ? Y aurait-il quelque chose à modifier dans la matrice dont vous êtes issus ? Vous nous gouvernez au nom d’une légitimité auto proclamée, celle d’avoir « libéré » le pays du colonialisme. Indépendamment du caractère contestable de cette assertion, qui passe sous silence que la victoire est d’abord celle d’un peuple, vous êtes en passe d’en être aujourd’hui les fossoyeurs.

Vous avez tenu le peuple pour une menace. Vous avez donc tout fait pour calmer sa juste colère, en endiguant son mécontentement par l’achat à courte vue d’une paix sociale toujours plus fragile. Vous augmentez ainsi les salaires des plus remuants ou de ceux qui vous sont plus « utiles ». Ces augmentations se traduisent par une hausse des prix pour celles et ceux qui ne bénéficient pas de vos faveurs. Pour ceux-là, vous faites donner la troupe ou alors, vous laissez pourrir des situations quitte à ce qu’elles débouchent sur des guerres civiles larvées.

Cela ne vous rappelle rien ? C’est ainsi que procédait l’ancien colonisateur, celui que vous êtes censés avoir vaincu. Rien d’étonnant : vous nourrissez le même mépris pour les « indigènes ». Vous les traitez donc avec les mêmes techniques…

En finir avec cette logique mortifère nécessite de faire de l’Algérien l’acteur de son devenir. Lourde tâche. Des décennies de mensonge lui ont inculqué l’art de la débrouille, la perte du sens moral, le cynisme. Comment l’amener à rompre avec ces « valeurs » qui, il faut bien le dire, lui ont permis de survivre jusqu’à ce jour ? Comment l’amener à en finir avec la contradiction avec une tradition d’hospitalité, de partage, d’attention aux autres, aux faibles et aux démunis et un individualisme de plus en plus effréné, de plus en plus sauvage ? Comment lui rendre confiance ?

D’abord en lui disant la vérité. Celle-ci en particulier : l’Algérie, à ce train, va vers l’abîme et personne n’est en mesure l’en empêcher, personne ! Demain, il n’y aura plus d’hydrocarbures. De toutes manières, ils auront perdu de leur attrait puisque, selon toute vraisemblance, les nécessités de la lutte contre la pollution auront amené nos acheteurs des nations développées à leur trouver des substituts. Demain donc, nous ne pourrons plus importer des voitures, des autoroutes et même des immeubles d’habitation, ce qui donne la mesure de la disparition des techniques les plus simples dans l’ADN de notre société. Ce n’est pas en fournissant des analgésiques, comme vous le faites, sous forme de primes ou de hausses de salaires, que le danger sera conjuré. Bien au contraire. Cette politique est de nature à accélérer le processus mortel.

La vérité consiste à pointer la faillite, non seulement du pouvoir, mais de son paradigme algérien, celui qui consiste à prélever une faible part du butin pour acheter le silence juste et permettre ainsi aux dirigeants de continuer à s’enrichir en se répartissant les ultimes morceaux de la bête.

Votre système a un style, inauguré par Ben Bella et poursuivi par ses successeurs. C’est le populisme. L’urgence commande de rompre avec ce style. La conjoncture est paradoxalement favorable. Les Algériens ont cessé de croire à l’homme providentiel. Ils seraient sans doute réceptifs à une offre de partenariat qui les associerait à la construction de leur destin. Ils seraient probablement enclins à écouter quelqu’un qui les inviterait à prendre leur dignité en charge en participant à l’œuvre de reconstruction de leur pays. Peut-être finiraient-ils par mettre du sens dans leur activité quotidienne en l’inscrivant dans un cadre qui la dépasse mais qu’elle contribue à édifier. Peut-être finiraient-ils par trouver de l’attrait à l’effort collectif, de l’amitié et de la considération pour eux-mêmes et pour leurs compatriotes engagés dans un même combat.

Il faut des gages. Winston Churchill, lors d’un Conseil des Ministres dans le Londres en ruine de 1942, ouvre la réunion par un tour de table. Il demande au ministre de l’économie l’état de la nation. Réponse « catastrophique ». Même réponse de la part du ministre de l’agriculture, de l’industrie, de la santé… Vint le tour du ministre de la justice. Sa réponse fut « Excellente, Monsieur le Premier Ministre ». Soupir de satisfaction de Churchill qui déclare que « L’Angleterre est sauvée » ! La suite lui a donné raison.

C’est en effet la justice qui détermine en dernier ressort la sincérité du lien entre le pouvoir et le peuple. En Algérie, elle est sinistrée, mitée par les innombrables dépassements, passe-droit… C’est sa faillite qui est à l’origine de la violence endémique qui sévit dans notre pays. En effet, la tentation de se faire justice devient la norme puisque le recours aux tribunaux n’est pas considéré comme une garantie d’équité. C’est à l’aune de la fondation d’une justice impartiale que la population considérera qu’il y a les prémisses d’un vrai changement. Le reste des réformes sera d’autant plus simple à réaliser que celle-là aura recueilli l’approbation confiante de la population.

Force est de constater toutefois que l’anomie de la vie politique en Algérie n’est pas seulement de votre fait, bien que vous en ayez la plus grande part. Ceux qui s’opposent ne sont pas exempts de reproches puisqu’ils se sont révélés incapables de construire une alternative forte et crédible. C’est vrai que la tâche n’est pas simple, et pour deux raisons. D’abord, il y a de votre part une stratégie éprouvée d’empêchement de l’émergence d’une opposition forte. Ensuite, il y a une population qui rechigne à s’engager, qui cultive la peur de la nouveauté. Sous toutes les latitudes, le pouvoir en place travaille à empêcher l’émergence d’un pôle qui le conteste. Vous êtes, de ce point de vue, très compétents au vu de l’état du champ politique en Algérie. Il est vrai que la tâche vous est facilitée par une sorte de tropisme de nombreux opposants qui les amène à garder, tout en faisant mine de vous combattre, une sorte de connivence avec vous. D’où la nécessité de l’annonce d’une rupture claire, une rupture systémique, manifestée par l’annonce d’une autre façon de gouverner plutôt que par l’opposition à un homme.

Nul n’ignore l’horreur de la décennie noire. Plutôt que de l’analyser, l’interroger, ce qui aurait permis de nous éclairer sur les racines de la violence, vous avez fait voter une loi sur la concorde nationale qui assigne à un oubli définitif les tenants et aboutissants de cette période. Rien sur les origines de la violence. Rien sur les mécanismes qui l’ont permise. Rien sur la matrice qui l’a produite. Des questions qui dépassent le cadre de la politique et qui relèveraient plutôt de la faille psychologique collective qui touche un peuple qui, en dépit de son caractère bravache, cache ses plaies dans un silence plus que séculaire.

C’est sans doute là le chantier le plus douloureux, mais certainement le plus nécessaire, celui qui doit être en surplomb de tous les problèmes que vit notre pays. Il s’agit de rendre voix aux Algériens, de rouvrir ces pages obscures pour permettre une catharsis réparatrice. Il faut rendre aux Algériens le sentiment de leur utilité, de la nécessité de leur unité, le sens de l’ardente obligation de construire ensemble un pays pour lequel des millions de voix se sont tues. Difficile mais pas impossible. Les esprits y sont probablement prêts. Des initiatives simples peuvent contribuer à faciliter cette prise de conscience, le sentiment que quelque chose de nouveau est enfin possible, que la dignité des Algériens figure en bonne place dans l’agenda d’un prétendant au pouvoir.

Sarah Baartman est née en Afrique du Sud en 1789. Elle a vécu esclave dans une ferme avant d'être vendue comme attraction au début du XIXe siècle. Elle avait en effet des caractéristiques anatomiques qui en faisaient un monstre de foire et lui ont valu son célèbre surnom de Vénus Hottentote. Après sa mort à Paris, en 1815, son squelette, ainsi qu’un moulage de plâtre reproduisant ses parties génitales furent exposées au Musée de l’Homme et servirent à illustrer les idées racistes en vogue à l’époque, professées notamment par Cuvier. En 1974, le squelette fut relégué dans les réserves du musée, suivi deux ans plus tard par le moulage. En 1994, sous la présidence de Nelson Mandela, les autorités Sud-Africaines exigèrent la restitution des restes de Sarah Baartman afin de lui offrir une sépulture et lui rendre ainsi sa dignité. Cette demande se heurte d’abord à un refus des autorités et du monde scientifique français au nom du patrimoine inaliénable de l'État et de la science. En 2002, la France accède enfin à cette demande. Sarah Baartman repose désormais chez elle…

Signalons qu’une affaire similaire s’est soldée de la même manière. Des têtes momifiées de Maoris, exposées dans plusieurs musées de France, ont été rendues à la Nouvelle-Zélande

pour y bénéficier d’une sépulture décente.

Un historien algérien, Farid Belkadi, a découvert que des restes mortuaires de dizaines de résistants algériens à la colonisation française, se trouvent au Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris. Parmi eux, se trouvent des gens illustres tels que Cheikh Bouziane des Zaâtchas, Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit Chérif “Boubaghla” et son lieutenant Aïssa Al-Hamadi, ainsi que le moulage intégral de la tête de Mohamed Ben-Allel Ben Embarek, compagnon de lutte de l’Emir Abdelkader. Une pétition a été lancée récemment pour exiger de la France la restitution de ces restes à leur pays. L’Algérie officielle, au contraire des autorités Sud-Africaines et Néo-Zélandaises, se tait… Alors, une voix pourrait-elle s’élever pour porter cette exigence ?

Sans doute faudra-t-il aussi cultiver la mémoire, arracher à l’oubli celles et ceux, artistes, écrivains, poètes, hommes politiques de conviction qui sont morts pour l’Algérie et dont les voix nous manquent aujourd’hui. Pas à pas, se reconstruira le lien entre gouvernants et gouvernés, processus lent à la faveur duquel l’Algérie prendra sa place dans le concert des nations, renouera avec la fierté d’elle-même, un pays que ses jeunes enfants n’auront plus envie de fuir…

Pour que l’espoir soit de nouveau permis, rendez un dernier service à l’Algérie. Ce sera sans doute le plus important.

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Published by Brahim Senouci
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