Mardi 10 janvier 2012 2 10 /01 /Jan /2012 19:32

Bigeard aux Invalides, une faute

 

Le 6 octobre 2011, premier jour de son séjour officiel en Arménie, Nicolas Sarkozy visite le monument érigé à la mémoire des centaines de milliers de victimes du génocide arménien des années 1915-1918. Il déclare alors à la presse : « La Turquie, qui est un grand pays, s’honorerait à revisiter son histoire comme d’autres grands pays dans le monde l’ont fait, l’Allemagne, la France. ».

La France ? Vraiment ? Regarde-t-elle son passé, notamment son passé colonial en Algérie, en face ? Le projet de transfert des cendres du général Bigeard aux Invalides n’incite pas à répondre par l’affirmative. L’hommage à l’homme sera perçu comme une approbation et la légitimation de son œuvre en Algérie. La France officielle s’apprête donc à honorer un chef militaire qui, jusqu’à la fin de sa vie, a justifié l’usage de la torture et qui, en dépit de ses dénégations, l’a pratiquée personnellement au cours des guerres d’Indochine et d’Algérie : il la tenait pour «un mal nécessaire».

Il faut dire que, depuis le XIXème siècle, l’Hôtel des Invalides s’est montré très accueillant pour des célébrités dont les titres de gloire n’ont pas grand-chose à voir avec l’humanisme. Si Bigeard devait y entrer, il s’y sentirait en bonne compagnie puisqu’il y retrouverait des compatriotes d’Algérie, l’amiral Duperré qui commandait la flotte d’invasion en 1830, les chefs de l’armée qui conquit l’Algérie, le général Damrémont, les maréchaux Bugeaud, Canrobert, Pélissier, et Saint-Arnaud, qui se sont illustrés par la totale inhumanité qui a présidé à leurs faits d’armes : Massacres collectifs, incendies de villages, de récoltes, enfumades, emmurements…

En Algérie, le projet suscite une indifférence apparente. La presse en a certes rendu compte mais de façon assez neutre. Beaucoup d’intellectuels, bien qu’impliqués dans la lutte pour faire prévaloir une vision autre que coloniale de l’histoire d’Algérie, répugnent à prendre position sur une question qu’ils perçoivent comme franco-française. D’autres, dont je suis, pensent au contraire avoir leur mot à dire.

Ma mère, à l’instar de 85 % de ses compatriotes des deux sexes qui, jusqu’à la veille de l’indépendance, n’ont  jamais fréquenté l’école, est analphabète. De la langue française, elle ne connait que quelques mots : Lalidjou (La Légion, sous-entendu étrangère), Sbaniouls (les Français d’Algérie étaient ainsi désignés dans l’Oranie, du fait des origines espagnoles de beaucoup d’entre eux), Bidjarrrr (Bigeard). Elle n’avait pas accès aux informations, ne se faisait lire aucun journal, mais elle connaissait, tout comme l’écrasante majorité de ses compatriotes des deux sexes, le nom de Bigeard. Il y a d’ailleurs fort à parier que la notoriété du général était bien plus importante en Algérie du temps de ses exploits qu’en France ! Plus largement, les Algérois, vieux et moins vieux, parlent encore de la place Bugeaud, de la rue Rovigo, de la colonne Voirol. A l’Est, de nombreux habitants de la petite ville d’El Eulma s’obstinent à désigner leur cité du nom de Satarrrno (Saint-Arnaud). Les tortionnaires de l’Algérie se sont ainsi inscrits dans le paysage, dans l’imaginaire algérien. La façon dont la France les traite ne peut donc laisser les Algériens indifférents. Alors même que les crimes commis en son nom en Algérie sont établis, elle persiste, non seulement, à les nier en tant que crimes, mais à les glorifier en donnant le statut de héros de la Nation à ceux qui les ont perpétrés. Les Algériens peuvent voir dans cette façon de faire un prolongement du traumatisme colonial. C’est en effet de la même matrice, faite de déni et de mépris envers les ex colonisés, que procède l’attitude officielle française à l’égard des généraux des corps expéditionnaires dans les colonies. Accueillir Bigeard aux Invalides est symptomatique de cette incapacité à regarder le passé avec une autre lorgnette que celles dont étaient munis Pélissier, Bugeaud, Saint-Arnaud, Bigeard. C’est en réaction à cette attitude que je rejoins les 9.000 citoyens de France qui manifestent leur opposition au projet de transfert des cendres de Bigeard aux Invalides.

Il y a une autre raison qui fonde mon engagement, une raison qui dépasse le cadre algéro-français.

A l’évidence, nous vivons une époque de grands bouleversements dont la crise actuelle en Europe et aux Etats-Unis est sans doute un signe avant-coureur. Si personne n’est capable de prédire ce que sera le monde de demain, il n’est pas besoin d’être grand clerc pour prévoir ce qu’il ne sera pas. Le magistère exclusif, financier, économique, moral qu’exerce actuellement le condominium occidental sur le reste de la planète va disparaître. La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, les Etats-Unis, le Japon, anciennes puissance impériales, devront composer avec la Chine, l’Inde, anciennes colonies. Ils devront faire aussi avec de nouveaux acteurs qui feront à plus ou moins brève échéance, irruption sur la scène internationale. Ces nouveaux acteurs viendront d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud et auront pour beaucoup expérimenté l’épreuve de la sujétion. Cette évolution risque d’autant moins de se faire e douceur que la confrontation se fera entre deux imaginaires antagoniques. Un des moyens de réduire ce risque est précisément de déminer le passé.

A l’heure où se retrouveront autour d’une table les colonisateurs et les colonisés d’hier, ils ne pourront se muer en partenaires véritables qu’en ayant fait justice d’une certaine historiographie coloniale, encombrée de clichés et de mensonges accréditant la thèse de l’œuvre « civilisatrice » que l’envahisseur aurait menée dans les contrées qu’il a soumises. Il faudra auparavant avoir détruit les mythes qui ont fait des peuples vaincus des barbares, inférieurs en humanité à ceux qui les massacraient. Tous les pays ex colonisateurs devront revisiter leur Histoire, avec une autre grille de lecture que celle d’une supposée prééminence sur d’autres peuples. Il faudra naturellement en avoir fini avec la tendance, aussi misérable que tenace ; à glorifier une ère qui s’est soldée par des millions de morts et la confiscation pour des centaines de millions de personnes de leur bien le plus précieux, la liberté.

Maintenir le projet d’honorer les personnalités emblématiques de cette période sanglante, par exemple en transférant les cendres de Bigeard aux Invalides, prendrait la forme d’une humiliation à l’encontre des peuples qui ont subi leurs exactions. Cela ne pourra être sans effet sur des relations futures qui seraient placées sous le signe d’une détestable continuité.

Entre le Japon et la Chine, il y a un contentieux mémoriel important. Le sanctuaire japonais de Yasukuni est un peu le pendant de l’Hôtel des Invalides, à ceci près qu’il a une dimension religieuse que celui-ci ne revendique pas. Il accueille, entre autres, les « âmes » de quatorze criminels de guerre dont sept sont des morts juridiques (c’est-à-dire qu’ils ont été fusillés après la deuxième guerre mondiale par un tribunal international). Le 15 août, date anniversaire la défaite du Japon, le sanctuaire est le théâtre de rassemblements de l’extrême droite japonaise, celle qui revendique l’héritage du bellicisme et du colonialisme nippon. Plus grave, de 2001 à 2006, le sanctuaire reçoit également la visite du Premier Ministre Japonais. Les protestations de plus en plus vives des gouvernements chinois et sud-coréen, ainsi que d’une partie de la population japonaise, ont contraint les officiels japonais à ne plus se livrer à cet exercice. La Chine avait fait de son maintien un quasi casus belli. Si le gouvernement japonais a cédé, ce n’est pas suite à une introspection qui l’aurait conduit, au nom de la morale, à librement se démarquer de son passé militariste et colonial. Il ne l’a fait que pour maintenir des relations de bon voisinage avec la Chine, gage d’un maintien de sa prospérité économique.

Les victimes de Bigeard ne bénéficient pas de la puissance chinoise. Ils ne peuvent espérer se faire entendre en faisant pression sur la France. Il faudra toutefois espérer que le gouvernement Français finisse par s’engager dans la voie d’une remise en cause radicale du passé colonial sans attendre d’y être contraint. A défaut, la France y perdrait, outre son âme, sa voix dans le futur concert des nations !

 

 Brahim SENOUCI

Par Brahim Senouci
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Mercredi 28 décembre 2011 3 28 /12 /Déc /2011 09:53

Bigeard, l’exigence de vérité

 

Le 6 octobre 2011, premier jour de son séjour officiel en Arménie, Nicolas Sarkozy visite le monument érigé à la mémoire des centaines de milliers de victimes du génocide arménien des années 1915-1918. Il déclare alors à la presse : « La Turquie, qui est un grand pays, s’honorerait à revisiter son histoire comme d’autres grands pays dans le monde l’ont fait, l’Allemagne, la France. [1] ». Il récidive le lendemain : « Ici à Erevan, je veux dire à la Turquie qu’elle doit regarder son histoire en face. [2] ».

De son côté, la France regarde-t-elle son passé,  notamment son passé colonial en Algérie, en face ? Le projet de transfert des cendres du général Bigeard aux Invalides n’incite pas à répondre par l’affirmative. L’hommage à l’homme sera perçu comme une approbation et de la légitimation de son œuvre en Algérie. La France officielle s’apprête donc à honorer un chef militaire qui, jusqu’à la fin de sa vie, a justifié l’usage de la torture et qui, en dépit de ses dénégations, l’a pratiquée personnellement au cours des guerres d’Indochine et d’Algérie : il la tenait pour «un mal nécessaire».

Il faut dire que, depuis le XIXème siècle, l’Hôtel des Invalides s’est montré très accueillant pour des célébrités dont les titres de gloire n’ont pas grand-chose à voir avec l’humanisme. Si Bigeard devait y entrer, il se sentirait en bonne compagnie puisqu’il y côtoierait le Napoléon Bonaparte du rétablissement de l’esclavage, le Maréchal Lyautey, pacificateur du Rif, le général Nivelle du Chemin des Dames, le général Mangin, créateur de la Force Noire. Il y retrouverait des compatriotes d’Algérie, l’amiral Duperré qui commandait la flotte d’invasion en 1830, les chefs de l’armée qui conquit l’Algérie, le général Damrémont, les maréchaux Bugeaud, Canrobert, Pélissier [3], et Saint-Arnaud [4], qui se sont illustrés par la cruauté, voire la totale inhumanité qui a présidé à leurs faits d’armes : Massacres collectifs, incendies de villages, de récoltes, enfumades, emmurements…

Contrairement à l’Allemagne, la France n’a pas effectué le travail de remise en cause de son passé : en effet, suite aux accords d’Évian, un décret du 22 mars 1962 a amnistié tous les « faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne ». D’autres amnisties ont suivi ...

Plus près de nous, le général Paul Aussaresses a déclaré benoîtement avoir exécuté 24 Algériens, de ses propres mains. Il aurait dû en bonne logique être traduit devant la justice. Cela n’a pas été possible. Pour outrepasser cette amnistie scélérate, il aurait fallu que les crimes d’Aussaresses soient reconnus comme crimes contre l’Humanité. La Cour de cassation en a décidé autrement. Dans un arrêt du 17 juin 2003, elle a décidé qu’il n’y avait pas eu de crime contre l’humanité pendant la guerre d’Algérie, rendant impossible toute poursuite contre le général Aussaresses. Dans un communiqué, la  Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme  avait exprimé sa déception face à une occasion manquée au rendez-vous de la justice et de l’Histoire.

Robert Badinter avait alors écrit : « S’agissant des crimes commis pendant la guerre d’Algérie, la voie de la justice s’avère barrée [5]. » Mais amnistier ne signifie ni effacer ni oublier : « Devons-nous pour autant vouer au silence et à l’oubli les crimes de l’époque ? L’exigence de vérité demeure, rendue plus forte encore parce que justice ne peut être faite [5] ».

La France aime à se considérer comme la Patrie des droits de l’Homme. Or, alors même que les crimes commis en son nom en Algérie sont établis, elle persiste à leur opposer un déni dont l’Histoire fera justement litière.

Accueillir Bigeard aux Invalides est symptomatique de cette incapacité à regarder le passé avec une autre lorgnette que celles dont étaient munis Pélissier, Bugeaud, Saint-Arnaud, Bigeard, Aussaresses… Symptomatique et révélatrice, comme l’est la mansuétude particulière de la France vis-à-vis des généraux des corps expéditionnaires dans les colonies…

Plus grave, la France a exporté un bien curieux savoir-faire dans les années 1960 et 1970 en Amérique du Sud : techniques d’interrogation des prisonniers, torture, quadrillage de la population. Ce que les officiers français avaient appris sur le terrain, pendant la guerre d’Algérie a été transmis aux militaires argentins [6], brésiliens et chiliens chargés de la lutte contre la subversion. L’opinion publique connait le rôle joué par les instructeurs étasuniens dans le soutien à la guerre menée par les dictatures d’Amérique Latine contre leurs opposants. En revanche, celui de leurs homologues français, bien que sans doute aussi important, est resté dans l’ombre. C’est moins le cas depuis la publication du livre et la diffusion du film associé de Marie-Monique Robin, Les Escadrons de la mort : l’école française [7]. Le début du film peut être visionné en suivant le lien ci-dessous :

Escadrons De La Mort, L’école Française - 1de4 par ti-guy1100

Nous empruntons la conclusion à Marie-Monique Robin qui clôt ainsi son ouvrage en 2004 :

« Et la France aujourd’hui ? Cette question revient avec constance dès qu’est organisé un débat à la suite de la projection de mon film Escadrons de la mort, l’école française. Que le lecteur se « rassure » : fort heureusement, il y a belle lurette que l’armée française a banni de ses enseignements – à l’École militaire ou dans tout autre institut de formation dépendant du ministère de la Défense – toute référence à la théorie et aux techniques de la « guerre révolutionnaire ». [...]

« Il n’en reste pas moins vrai que ce sont bien des officiers français, venus pour beaucoup des rangs de la résistance au nazisme, qui, au nom d’une idéologie – l’anticommunisme et la défense des valeurs de l’Occident chrétien –, ont mis au point lors des guerres coloniales en Indochine et en Algérie des « méthodes de guerre » qui ont légitimé les pires sauvageries contre les populations civiles. Et ces méthodes, grâce à leur efficacité, sont devenues des modèles, voire des fins en soi, pour des chefs politiques, dictateurs et despotes (dans le tiers monde et en Russie) ou démocrates (aux États-Unis). Il s’agit là d’une vérité historique que la France officielle ne peut continuer à occulter, en invoquant encore et toujours la « raison d’État ».

« Or, dans ce domaine, le travail de mémoire et, surtout, de reconnaissance publique des responsabilités politiques, a tout juste commencé. Il a fallu attendre quarante ans pour que l’on parle enfin ouvertement des atrocités commises par l’armée française en Algérie. [...] »

Pour que ce travail de reconnaissance publique des responsabilités politiques puisse aller à son terme, signez et faites signer cet appel, disponible sur Internet à l’adresse :

http://www.nonabigeardauxinvalides.net/

Les trois autres parties de la vidéo de Marie-Monique Robin peuvent être vues en suivant les liens ci-dessous :

http://www.dailymotion.com/video/xg...

http://www.dailymotion.com/video/xg...

http://www.dailymotion.com/video/xg...

 

Dans le même esprit que le document ci-dessus:  http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4774

Notes

[1Le Monde, 6 octobre 2011 : http://www.lemonde.fr/politique/art....

[2] Extrait du discours de Nicolas Sarkozy sur la place de France à Erevan : http://www.elysee.fr/president/les-....

[3] Les Algériens n’ont pas oublié les enfumades du Dahra : http://boussayar.blogspot.com/2011/....

[4] Saint-Arnaud fut également le grand ordonnateur du coup d’État du 2 décembre 1851.

[5] Robert Badinter, « Les procès sont impossibles », Le Nouvel Observateur, 14-20 décembre 2000

[6] Voir la justice argentine condamne d’anciens militaires pour des crimes contre l’humanité commis pendant la dictature.

[7] La Découverte, 2004.

François Nadiras, un des initiateurs de la pétition « Non à Bigeard aux Invalides », militant de la Ligue des Droits de l’Homme,

Brahim Senouci, maître de conférences

Par Brahim Senouci
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Lundi 26 décembre 2011 1 26 /12 /Déc /2011 09:58

 

Génocide en deçà, guerre propre au-delà ?

 

A quelque chose malheur est bon, dit le proverbe. Et si l’agitation provoquée par M. Sarkozy avait l’heureux effet d’ouvrir le débat sur les crimes de la colonisation et leur qualification ? L’Histoire avance par son mauvais côté, dit-on. Parfois espiègle, elle nous apprend que des hommes politiques y ont laissé leur marque pour des raisons inattendues. L’Empereur Vespasien a construit le Colisée et le Forum de Rome. Son nom n’est toutefois associé qu’aux édicules urbains, dénommés vespasiennes,  qui permettent au passant de se soulager ; l’Empereur avait instauré une taxe sur l’urine. Le Préfet Poubelle exigea des Parisiens qu’ils jettent leurs détritus dans des boîtes ad hoc auxquelles il a, bien malgré lui, donné son nom. Jacques Chirac, vainqueur des élections présidentielles en 1995, pensait faire un coup de maître en procédant à une dissolution « de confort » qui devait lui permettre d’avoir les mains libres durant les cinq années de mandat qui lui restaient. On connait la suite. C‘est peut-être cette opération manquée qui va perpétuer son souvenir.

La loi sur la criminalisation du génocide arménien obéit sans doute en partie à des visées électoralistes immédiates. Toutefois, comme ses prédécesseurs, le Président de la République a aussi le souci de laisser une trace positive dans l’Histoire. Il espère qu’elle gardera de lui, faute du souvenir de l’homme qui a terrassé la crise, celui de l’homme qui aura permis de restituer à la France sa grandeur enfuie en lui faisant croire qu’elle reste investie d’une mission civilisatrice. Pour cela, il joue sur deux registres : A l’extérieur, posture morale face au reste du monde, déculpabilisation vis-à-vis des crimes du passé à l’intérieur. Dans la première catégorie figurent entre autres les admonestations récurrentes adressées à une Chine indifférente, l’équipée libyenne et, bien sûr, la loi sur la criminalisation de la négation du génocide arménien. Dans le même temps, il s’attache à minimiser, relativiser, voire positiver le passé colonial.

C’est ce même passé colonial qui lui revient en pleine figure. Le Premier Ministre Erdogan a beau jeu de rappeler que la France n’est pas vraiment qualifiée pour juger les crimes des autres alors qu’elle s’obstine à refuser de s’excuser pour les siens. Ce rappel intervient alors même que la loi voulue par Sarkozy fait l’objet d’une forte contestation interne, de la part des historiens d’abord mais aussi de la part de personnalités politiques et provoque un trouble jusque chez le ministre des Affaires Etrangères qui se serait bien passé de cette épine diplomatique.

La réalité du génocide arménien ne fait guère de doute. La Turquie reconnaît d’ailleurs l’ampleur du massacre puisqu’elle admet le chiffre officiel de 500.000 morts. Même s’il reste inférieur au 1,5 million retenu par la communauté arménienne et repris par la France, il reste considérable. La Turquie s’honorerait en acceptant la qualification de génocide et en demandant officiellement pardon au peuple arménien.

La France a dirigé un immense empire colonial qu’elle constitua au prix d’énormes massacres. Madagascar, Haïphong… s’en souviennent. Le cas le plus emblématique reste celui de l’Algérie. Y a-t-il eu génocide ? Plutôt que de convoquer l’émotion, il vaut mieux se reporter à la Convention de sur la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies le 9 décembre 1948. Aucune des dispositions qu’elle comporte ne prévoit l’anéantissement total d’une population. Selon la Convention, le crime est constitué quand l’un quelconque des actes suivants est commis avec l’intention de détruire, totalement ou partiellement, un groupe national, ethnique, racial ou religieux :

 Meurtre de membres du groupe;

 Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe;

Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle;

Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;

Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

Voici des faits qui me paraissent relever du point (a) :

La population algérienne était de trois millions d’âmes au moment de l’invasion française, en 1830. En 1871, elle n’en comptait qu’à peine plus de deux millions. Voilà un chiffre qui donne une idée de l’ampleur de la saignée qui entraîna la disparition du tiers de la population (sans doute davantage puisque cette fraction ne prend pas en compte l’accroissement démographique naturel). Dommages collatéraux ? Voire. Il suffit de se reporter aux carnets du Maréchal Bugeaud, aux Lettres de Saint-Arnaud, aux exploits des Canrobert et Pélissier pour comprendre que le massacre était une arme de guerre et qu’il avait un caractère systématique. Des populations entières ont disparu dans les enfumades ou les emmurements pratiquées par l’armée française. Dérapages de militaires alors ? Non plus. Ces massacres ont été largement couverts par les autorités de l’époque. Des intellectuels, et non des moindres comme Tocqueville, les ont approuvés. Ce dernier déclarait que « détruire les villages et brûler les moissons » était « la seule façon de faire la guerre aux Arabes ». L’intention de destruction, au moins partielle de la population est donc établie.

Le 1er mai 1945, des milliers de civils furent massacrés à Sétif. La police, l’armée, l’aviation, la marine, des milices civiles firent mises à contribution. Les tueries ne visèrent pas les indépendantistes, ni les villageois qui  assassinèrent 107 Européens dans la campagne. Elles frappèrent indistinctement tout ce qui était algérien « de souche ». 

Le 17 octobre 1961, des centaines d’Algériens furent tués en plein Paris par la police. Aucun d’entre eux ne portait d’armes. Les forces de l’ordre ne leur demandaient pas leurs papiers, n’examinaient pas leurs emplois du temps. Il leur suffisait de vérifier qu’ils étaient Algériens pour les rouer de coups avant de les noyer dans la Seine. L’intention de tuer des Algériens parce qu’Algériens est donc clairement établie. Tout cela s’est fait sous l’autorité d’un haut fonctionnaire de la République, le Préfet de police Maurice Papon. Le fait qu’il n’eut pas à quitter son poste et à rendre compte de ce crime autorise à penser qu’il a bénéficié de la complicité des autorités politiques de l’époque.

A présent, des actes qui relèvent du point (b) :

Des faits de torture systématiques ont été pratiqués par les forces de l’ordre durant toute la période de la colonisation, avec un pic de 1954 à 1962. Là aussi, la responsabilité des autorités politiques est engagée. En creux, la sanction infligée au Général de Bollardière qui avait dénoncé ces pratiques implique qu’elles étaient autorisées, sans doute même encouragées par le pouvoir. Le but de ces tortures n’était pas toujours d’obtenir des renseignements. Il s’agissait d’un message adressé à la population de nature, espérait-on, à lui inspirer une terreur suffisante pour l’éloigner du FLN. Il y a donc atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du peuple algérien avec l’intention de provoquer la destruction du groupe. Le délit d’intention est donc constitué.

Ce qui relève du point (c) :

En 1868, une grande famine sévit en Algérie, provoquant la mort de dizaines de milliers de personnes.  La météorologie y fut pour quelque chose. Mais ce n’était pas tout. Selon André Nouschi, la situation précaire des paysans algériens dans la deuxième moitié du xixe siècle, fut aggravée par le remplacement brutal du mode de production communautaire par un capitalisme agraire ayant chassé de leurs terres, au nom de la propriété privée, des centaines de milliers de paysans, dépossédés, et devenus une armée errante de ruraux clochardisés. Il y a donc bien soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle. Le point (c)  est établi.

Cet exposé est loin, très loin d’être exhaustif. A titre d’exemple, la question du Code de l’Indigénat n’a pas été abordée. Il est peut-être utile de donner un aperçu un peu plus précis des techniques de massacres de masse. Voici ce qu’en  disent les généraux Français eux-mêmes.

Canrobert : "On pétarada l’entrée de la grotte et on y accumula des fagots de broussailles. Le soir, le feu fut allumé. Le lendemain quelques Sbéahs se présentèrent à l’entrée de la grotte, demandant l’aman à nos postes avancés. Leurs compagnons, les femmes et les enfants étaient morts." [Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, P.U.F, 2 édition, 1979, p. 320]

Saint-Arnaud : "Je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n’est descendu dans les cavernes ; personne... que moi ne sait qu’il y a là-dessous cinq cents brigands qui n’égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal simplement, sans poésie terrible ni images." [Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, P.U.F, 2 édition, 1979, p. 321]

Faute de pouvoir enfumer, Canrobert pratiqua aussi l’emmurement dans une expédition au nord du Dahra.

"Comme il n’y a pas de bois, je bouche l’entrée de la caverne avec des pierres. Si j’avais fait autrement, un grand nombre de nos soldats seraient tombés inutilement sous les balles arabes." [Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, P.U.F, 2 édition, 1979, p. 321]

Voilà la réalité de la colonisation, bien loin des chromos rassurants de l’imagerie d’Epinal.

Quelques chiffres donnent la mesure de l’œuvre française. En 1962, date de l’indépendance, il y a 85 % d’analphabètes. L’espérance de vie d’un Algérien est inférieure de vingt ans à celle d’un Français d’Algérie. Alors qu’il y a dix fois plus d’Algériens que de Français, les étudiants Algériens sont dix fois moins nombreux à l’Université. Ces chiffres ne rendent pas compte de la misère morale et de l’acculturation du peuple. Ces éléments ne sont pas pour rien dans les difficultés que rencontre le pays depuis l’indépendance. Certains intellectuels Algériens en tirent argument pour rejoindre l’opinion majoritaire française qui pense que la décolonisation a été un mal pour l’Algérie. D’une certaine façon, ces intellectuels sont aussi le produit de la misère morale et de l’acculturation que l’ex-occupant nous a laissées, en guise de viatique.

Il y encore une question obsédante. Pourquoi ce massacre n’a-t-il pas la place qu’il mérite dans les livres d’histoire ? Ecoutons la réponse que propose Norman G. Finkelstein :

« En dehors des musées de l'Holocauste, dix-sept Etats imposent ou encouragent l'enseignement de l'Holocauste dans leurs écoles et beaucoup de collèges et d'universités ont créé des chaires d'études de l'Holocauste. Il ne se passe pas de semaine sans qu'un article parlant de l'Holocauste soit publié dans le New York Times. Le nombre d'études universitaires consacrées à la solution finale nazie est estimé à plus de dix mille. On peut comparer ce chiffre avec les recherches sur l'hécatombe au Congo. Entre 1891 et 1911, environ dix millions d'Africains ont péri à cause de l'exploitation par l'Europe de l'ivoire et du caoutchouc. Cependant, le seul livre consacré à ce sujet en anglais a été publié en 1998. » [Norman Finkelstein, L'industrie de l'holocauste. Réflexions sur l'exploitation de la souffrance juive, éditions de La Fabrique, 2000]

L’Histoire n’a pas encore rendu justice. Peut-être, par une de ses ruses, le Président Sarkozy restera-t-il dans les mémoires comme celui qui, nolens volens, a permis que s’écrive enfin l’histoire réelle de la colonisation.

 

 

 Brahim Senouci

 

 

 

 

 

Par Brahim Senouci
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Jeudi 8 décembre 2011 4 08 /12 /Déc /2011 14:07

Mémoire collective, mémoires antagoniques





Lundi 5 décembre 2011, la police allemande procède à des perquisitions chez six citoyens. Il s'agit d'une enquête sur l'extrême droite qui vient de se distinguer en commettant des crimes ouvertement racistes, pensez-vous. Pas du tout. Il s'agit d'un crime commis le... 10 juin 1944, en terre française, à une époque où la France était soumise à l'Occupation allemande. Les six hommes, âgés de 85 à 86 ans, sont soupçonnés d'avoir pris une part active dans le massacre d'Oradour-Sur-Glane, qui s'est soldé par la mort d'au moins 642 villageois dont 247 enfants. Les policiers appartiennent à l'Office Fédéral chargé de l’élucidation des crimes nazis. Un des deux survivants du carnage, Robert Hébréas, 86 ans, s'est félicité de cette opération de police et espère un jugement pour crimes de guerre.

Deux choses sont à retenir de cette information. La première est que le crime de guerre est réellement imprescriptible puisque près de 7 décennies ne l'ont pas éteint. La seconde, c'est l'existence d'un office fédéral en Allemagne dont le rôle est de traquer les nazis jusqu'à leur dernier souffle.

Ces deux choses ne peuvent que faire l'objet de louanges. Le devoir de mémoire commande en effet qu'aucun des épisodes tragiques de l'Histoire ne soit passé sous silence, qu'aucun criminel de guerre ne puisse espérer l'extinction de son crime.

Le massacre d'Oradour-Sur-Glane a marqué les mémoires, au point qu'il est devenu une référence, une sorte de mètre-étalon. Les très nombreuses tueries qui lui ont succédé à travers le monde ont été souvent mesurées à son aune.

Transposons...

En France, il existe un office chargé de l'élucidation des crimes colonialistes. Vu la quantité énorme de crimes commis sous cet intitulé, cet office rassemble plusieurs milliers d'enquêteurs. Il est le seul à n'avoir pas été touché par la vague de coupes extrêmement sévères subies par les offices publics du fait de la crise. Le Président a affirmé que cette mission sacrée ne devait pas être tributaire des aléas de l'économie mondiale.

Petit aperçu rapide (liste non exhaustive):

  • Enfumades du Dahra (18 juin 1845): 1,5 Oradour

  • Emmurades des Sbéhas (8 août 1845): 1 Oradour

  • Massacres de Sétif (8 mai 1945): 90 Oradour

  • « Pacification » de Madagascar (1947-1948): 130 Oradour

  • Ratonnades de Paris (17 octobre 1961): 0,5 Oradour

  • Guerre d'indépendance Algérienne (1954-1962): 2.000 Oradour

  • Etc,,,

C'est dire si la tâche est immense.

Hormis la litanie des massacres décrite ci-dessus, ce qui précède est une fiction, bien sûr. Personne n'enquête sur les crimes de la colonisation; mieux encore, on lui trouve bien des vertus de ce côté ci de la Méditerranée. Une tentative d'officialisation d'inscription de ces vertus dans la loi a échoué en 2005 mais le débat qu'elle a occasionné montre bien qu'elle aurait reflété de manière fidèle l'opinion de la majorité de la société française, opinion façonnée il est vrai par des décennies de propagande. Les cendres de Bigeard, acteur de la Bataille d'Alger et de son cortège d'assassinats et de tortures, vont être transférées aux Invalides. Bigeard, tortionnaire et assassin d'Algériens, est un héros en France...

Les usages diplomatiques interdisent au Président de la République Française de donner un avis trop bruyant sur la colonisation. Ainsi, quand il est interrogé sur ce sujet par les journaux El Khabar et El Watan à l'occasion de sa visite en Algérie, il répond que « les jeunes générations sont tournées vers l'avenir plutôt que vers le passé. » Et d'ajouter: « Elles n'attendent pas de leurs dirigeants qu'ils se mortifient en battant leur coulpe pour les erreurs, et les fautes passées. » La chute est superbe: « A ce compte, il y aurait beaucoup à faire, de part et d'autre. »

De part et d'autre, voici le sésame qui coupe court aux discussions, croit-il. La violence de l'oppression exercée par une nation surpuissante, surarmée, est mise sur un pied d'égalité avec celle exercée par une population misérable, soumise au joug d'une puissance coloniale qui lui a confisqué sa terre, sa culture, son âme. Des deux côtés, vous dit-on! La pétoire aussi coupable que l'avion de chasse, la bombe artisanale que le missile délivré par l'avion, le supplicié que le bourreau...

Regarder vers l'avenir, encore une de ces formules qu'on appelle aujourd'hui « éléments de langage ». A priori, voilà une phrase qui révèle les bonnes intentions de son auteur. Peut-être nous exhorte-t-il en effet à faire table rase d'une mémoire trop lourde et à écrire ensemble l'avenir?

Il se trouve que ce même président est celui qui a proposé, le 13 février 2008 lors du dîner annuel organisé par le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), que, « chaque année, à partir de la rentrée 2008, tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d’un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah ». Cette proposition s'est certes perdue dans les sables de la politique mais le fait que le Président l'ait présentée en dit long sur sa vision duale du monde, entre victimes dignes de commémoration et celles vouées à un heureux oubli...

Il s'agit d'une tendance lourde dans la société française. Certains intellectuels, comme Pierre Nora ou Régis Debray, se sont élevés contre la proposition présidentielle au motif qu'elle risquait d'allumer une guerre des mémoires. En fait, les autorités françaises souhaitent répondre à un impératif silencieux, celui d'écrire une Histoire qui serve la cause de l'unité nationale. Pour ce faire, les épisodes, esclavage ou colonisation sont au mieux passés sous silence, au pire, dans le cas de la colonisation, valorisés et inscrits dans une sorte de geste nationale dont la caractère auguste s'accommoderait des petits manquements à la morale. Le récit national ne s'encombre pas de pages sombres. Il doit contribuer à la gloire de la France.

En 2008, la commission Kaspi a proposé de réduire le réduire le nombre de commémorations nationales à trois: 11 novembre, 8 mai, 14 juillet. Les autres commémorations (esclavage...) seraient « dénationalisées ». Elle met en garde contre le danger « d'affaiblir la conscience nationale » si « l'on multiplie les journées de repentance ». Le rapport de la commission propose d' « inventer de nouvelles formes de commémoration », évoquant en particulier... le slam!

Il n' y a pas de hasard dans la tonalité du rapport Kaspi. S'il prend position en faveur des groupes dont les revendications mémorielles épousent la cause de l' »unité nationale », c'est parce que l'écrasante majorité des associations consultées par la commission sont des associations d'anciens combattants, porteurs d'une mémoire pro-coloniale. Les associations militant pour la remise au jour d'une mémoire anticoloniale ont été marginalisées. Le rapport préconise une journée unique, journée fourre-tout, durant laquelle on célébrerait les mémoires de l'esclavage,de la colonisation, la déportation...

Étrangement, le rapport se présente comme une contribution à la refondation d'une identité nationale unitaire, à l'adresse en particulier des « jeunes Français issus de l'immigration ». A l'évidence porteurs d'une mémoire inquiétante, antagonique d'une mémoire nationale faite de hauts faits d'armes et de « missions civilisatrices », ils sont sommés de s'en défaire pour adopter le récit national « unitaire ». Ils ne rentreraient de plain-pied dans la société française qu'en taisant les souffrances de leurs aïeux ou, pire encore, en acceptant la sublimation des horreurs de la colonisation.

Des étapes ont été franchies en France, dans le sens d'une aggravation de cette injonction. Le discours raciste se banalise. Des « intellectuels » assimilent à un crime le fait de s'appeler Mohamed pour un jeune Français après trois générations. La situation sociale des banlieues se détériore bien plus vite que dans le reste du pays. La stigmatisation du voile permet des déchaînements de haine,... voilés derrière une revendication de libération des femmes. N'oublions pas le « coming out » raciste (même s'il a été suivi d'un coming in qui a permis un trop rapide retour en grâce!) de M. Finkielkraut sur l'équipe de France de football, tellement noire qu'elle faisait de la France la risée du monde. Il y a eu les Auvergnats de Brice Hortefeux, le mouton dans la baignoire, les délires de Mme Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuelle de l'Académie Française, l'apostrophe agressive sur un marché d'un jeune Noir par une Nadine Morano frisant l'apoplexie en lui enjoignant de « rentrer chez lui ».

Le racisme renseigne souvent plus sur celui qui le pratique que sur celui qui en est l'objet. Il révèle en lui une faille, une instabilité. La société française est malade. La faute à la crise? Pas seulement. L'illusion de grandeur a persisté en France jusqu'à l'ère Chirac. Elle a pris une certaine consistance quand Chirac a eu la force de résister aux oukases israéliens et à l'expédition Bushienne en Irak. Elle a été entretenue par l'environnement; il n'est pas rare de nos jours (de moins en moins, il est vrai) que la France soit désignée dans la presse allemande comme « la Grande Nation ». Cette illusion s'est fracassée durant les années Sarkozy, marquées par le fatras des apparences et une pratique politique sans vision autre que celle de durer, sans ligne autre que celle des humeurs du patron. Les dégâts causés par le « Casse-toi, Pov con » ou « Descends si t'es un homme » ont été minimisés, à tort. Ces deux apostrophes sont des archétypes de ce qu'est devenue la société française, désormais mise à nu.

A titre anecdotique, le nombre de demandes d'inscription dans les universités françaises est en baisse constante. Certains s'en félicitent. Ils devraient s'en inquiéter et interroger la pratique des leaders politiques dans un pays qui a inventé le Ministère de l'Identité Nationale et qui se rencogne dans un coin d'ombre où il finira par devenir invisible.

Le fait que ce pays traite si mal ses citoyens étrangers et d'origine étrangère est un autre signe de régression. De plus en plus, des jeunes « issus de l'immigration » se tournent vers le large ou ambitionnent de le faire. Ils en ont sans doute assez d'être discriminés de manière de plus en plus oblique, torve, mesquine, assez de devoir rendre des comptes face aux injonctions de politiciens qui les somment de cracher sur les souffrances de leurs aïeux au nom d'une identité nationale dans laquelle ils tiendraient le rôle de comparses...

Contrairement à ce que prétendait la commission Kaspi en 2008, la société française ne se protègera pas de la fragmentation en imposant un récit unique qui occulterait les épisodes « gênants » de l'Histoire à l'ensemble de ses membres, mais en faisant droit à l'inscription des mémoires meurtries dans l'imaginaire national. 

 

Brahim Senouci

Par Brahim Senouci
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Dimanche 4 décembre 2011 7 04 /12 /Déc /2011 16:34

Le monde arabe, quel devenir ?

 

Décidément, on ne se refait pas ! Les bruits de bottes viennent à peine de se taire en Libye qu’ils rejouent leur partition en Syrie et en Iran.

Entendons-nous. Les dictateurs qui massacrent leurs peuples ne méritent pas la moindre sympathie. Ils la méritent d’autant moins que c’est leur conduite, passée et présente, qui permet aujourd’hui à une intervention étrangère parfaitement décomplexée de se déployer. Ces dictateurs pourraient s'appeler les matamores. Voici un mot d'origine espagnole qui signifie « tueurs d'arabes ». Il date de l'époque de la chute de Grenade et de la fin de l'Andalousie. Les Arabes étaient alors pourchassés et massacrés; les bons chrétiens espagnols se glorifiaient à qui mieux mieux du nombre de Maures qu'ils avaient passé par l'épée dans la journée. Aujourd'hui, ce terme renvoie à la notion de fier-à-bras et de vantard. Il s'applique à merveille à nos dictateurs. Leurs principales victimes sont leurs propres citoyens. Les dirigeants syriens se vengent de leur incapacité de récupérer le Plateau du Golan en bombardant leurs propres villes. Il est vrai que le risque de représailles est bien moindre que s’ils pointaient leurs canons sur les villes israéliennes… Kadhafi, après avoir perdu sa fille tuée lors d’un bombardement étasunien, s’est empressé d’assurer l’Occident de sa disposition à collaborer avec lui. Ce sont les Libyens qui ont payé le prix du sang. Ce sont les migrants africains poussés par la misère à tenter de gagner les rivages de l’Europe qui se sont heurtés au satrape libyen transformé en garde-chiourme de l’Europe. Quand un régime arabe se trouve incapable de mater une révolte, il appelle au secours les siens, Emiratis ou Saoudiens, qui ne se font pas faute de bombarder les insurgés Bahreïnis. Les mêmes d’ailleurs se retrouvent dans le ciel libyen pour frapper les troupes loyalistes du dictateur libyen, au prétexte de soutenir la révolte de son peuple. Vérité en-deçà, mensonge au-delà… Incapables de tenir tête aux puissances occidentales qui les vassalisent, nos dictateurs matamores exercent leur violence sur les Maures, objet unique de leur ressentiment et de leur mépris.

Les dictateurs arabes n’ont pas l’apanage de la « sollicitude » occidentale. Gbagbo, après avoir bénéficié de l’appui très amical de la France, a été déposé sans autre forme de procès. Bien sûr, c’était un satrape sanguinaire. Mais il ne s’est pas révélé brutalement. Il l’a été durant des années où il a pu se conduire en autocrate brutal avec le soutien bienveillant de l’ex( ?) métropole. Simplement, pour garder la main, la métropole en question a jugé qu’il a fait son temps et qu’il fallait donc remettre entre d’autres mains la charge de veiller sur les intérêts français. Ouattara ne devrait pas se réjouir de cette volte-face qui lui a permis d’accéder au pouvoir. Il pourrait très bien être la prochaine victime désignée par les obscures éminences, de feu Jacques Foccart à Robert Bourgi, qui font et défont les gouvernements africains au gré des fluctuations de l’intérêt exclusif de la France.

La même « sympathie » pour des victimes libyennes innocentes de Kadhafi a conduit la France, flamberge Otanienne au vent, à faire donner ses canonnières  sur les rivages de Syrte. Il ne s’agissait bien sûr que d’aider une population à se débarrasser de son bourreau et d’instaurer une belle et bonne démocratie à l’ombre de laquelle elle pourrait prospérer. Peut-être pourrions-nous être taxés de paranoïaques si nous nous interrogeons sur la sincérité de cet élan de sollicitude ? Le fait que Kadhafi ait été adoubé naguère comme dirigeant responsable et acteur important de la lutte contre le terrorisme n’est-il pas de nature à entretenir le soupçon ? Le fait qu’il ait été considéré encore hier comme le premier protecteur de l’Europe contre les vagues d’immigration africaine n’incite-t-il pas à la perplexité ? Et puis, il a indemnisé ses victimes de la Panam et d’UTA (il a payé dix fois plus cher pour les victimes étasuniennes que pour les européennes ; on est toujours l’arabe de quelqu’un !). Il a renoncé à ses velléités d’accès à la bombe atomique. Il a été récompensé de ces faits d’armes en étant autorisé à planter sa tente pendant plusieurs jours dans les jardins de l’Hôtel Marigny, en plein Paris.

Et puis, voilà le printemps arabe. Voilà que le monde arabe est secoué par une lame de fond, qu’il secoue ses chaînes et que ses dictateurs s’écroulent. Il est à noter que le mouvement a commencé avec les deux dirigeants les plus proches de l’Occident, les plus dévoués en fait. C’est la première fois depuis des décennies de colonisation, d’humiliation et de sujétion qu’un phénomène important touche le monde arabe. L’Occident ne l’a pas vu venir. Il perd ses deux serviteurs les plus zélés dans la région. Il décide alors de prendre les choses en mains en appliquant l’adage qui dispose que « quand des événements nous dépassent, faisons semblant d’en être les organisateurs. » Il allume des contrefeux en Egypte en demandant à l’armée de faire de la résistance le plus longtemps possible. Surtout, il appuie les efforts de ses alliés du Golfe pour mettre un terme à l’agitation populaire au Yémen, à Bahreïn. Enfin, il enfourche le cheval de la très réelle montée de la colère populaire pour installer en Libye un régime à sa dévotion. Peu importe sa couleur. Il rejette d’un revers de main l’islamisme supposé de la nouvelle direction (mœurs locales, balaie-t-il d’un ton méprisant). Bernard-Henri Lévy l’appuie de toutes ses forces. « C’est tout de même mieux qu’avant », claironne-t-il. A quelle aune porte-t-il ce jugement, lui qui vient de déclarer devant ses compagnons du CRIF qu’il est intervenu en Libye en tant que « juif sioniste » ? Certainement pas à celle des intérêts du peuple libyen qui découvrira, sans doute trop tard, le goût amer de sa « victoire ». La conduite du philosophaillon ne lui a été dictée que par les intérêts de son camp, celui de l’Occident qui retrouve les couleurs de l’impérialisme agressif du 19ème siècle et de l’hypocrisie de ses intellectuels d’alors qui prétendaient amener le bonheur et le progrès à des populations pour qui il n’éprouve que de la crainte et de la haine.

La Syrie à présent… Le même mauvais scénario qu’en Libye s’y déploie : Massacres commis par l’armée, militarisation du mouvement de contestation, confessionnalisation des luttes. Les conditions pour une intervention se réunissent. Elle est du reste évoquée de plus en plus clairement. Le feu vert de la Ligue Arabe vaut quitus pour cette intervention, présentée comme « limitée » (on sait les libertés prises par l’Otan avec la résolution onusienne sur la zone d’exclusion aérienne. En aucun cas, cette résolution n’autorisait une participation aux combats, encore moins la participation active à l’assassinat du Président libyen !). Le « paisible » ophtalmologue syrien, diplômé d’une belle université anglaise, est un président par défaut. C’est son frère Bassel qui devait succéder à Hafez El Assad. Sa mort dans un accident de voiture en 1994 ouvrira la voie à Bachar. Le président par défaut, dont la marge de manœuvre est sans aucun doute beaucoup plus étroite que celle des généraux et ministres qui hantent les allées du pouvoir depuis plusieurs décennies, a emprunté la voie de la violence plutôt que celle du dialogue avec son peuple. Sa chute ne fait plus de doute. Le mieux que l'on puisse souhaiter est qu'elle se produise avant que l'intervention étrangère ne prenne corps. Il faut  que la victoire soit portée au crédit exclusif du peuple syrien. C'est le seul scénario qui préserverait l'avenir d'une Syrie démocratique et souveraine.

Il y a actuellement un grand jeu dont les implications dépassent le cadre du monde arabe et musulman. Le mouvement qui le secoue se produit au moment même où une crise d’ampleur mondiale secoue la planète. Cette crise a pour objet rien moins que la fin d’un monde dominé par le duomvirat Europe-Etats-Unis, qui doit céder la place à une configuration nouvelle dans laquelle il faudra que les élèves du monde entier apprendront le chinois, le hindi, accessoirement le portugais (avec l’accent carioca !), le russe et l’afrikaan.

Faudra-t-il qu’ils apprennent également l’arabe ?

Voilà une perspective qui fait frémir d’horreur les dirigeants du monde occidental. Le reste de grandeur auquel ils s’accrochent ne tient qu’au contrôle qu’ils continuent d’exercer sur les ressources énergétiques. Ce n’est qu’à ce prix que le smicard européen peut continuer d’être mieux payé qu’un haut fonctionnaire indien. Si ce contrôle leur échappait, ils perdraient l’avant-dernier instrument de leur domination (le dernier étant l’arsenal militaire dont l’utilisation éventuelle signifierait la plus démocratique des fins de partie puisqu’elle concernerait tout le monde !). Il leur échapperait sans aucun doute si le monde arabo-musulman accédait à la liberté et à la démocratie, portes étroites pour l’accès au progrès et à la modernité. Des sociétés évoluées n’auraient aucune raison de se laisser dépouiller de leurs richesses, aucune raison de remettre leur sort entre des mains étrangères. Bien au contraire, elles voudraient faire partie du concert des nations et mettre leurs richesses au service de cette ambition.

A l’évidence, l’Occident ne veut à aucun prix de cette évolution. Il s’appuie sur le carré de ses alliés (supplétifs plutôt) du Golfe : D’abord établir un cordon sanitaire en y étouffant dans l’œuf toute velléité de contestation locale. Ensuite, utiliser les énormes surplus financiers dont ils disposent pour aider les « bonnes » oppositions telles que celle qui a fini par triompher en Libye en faisant en sorte que le changement ne soit pas le fait du peuple mais le fait de l’étranger. Ces mêmes surplus financiers sont utilisés pour prendre pied dans les pays « à risques ». D’énormes contrats impliquant Saoudiens, Qataris, Emiratis, sont annoncés presque quotidiennement, en Afrique du Nord notamment, mais aussi au Soudan. L’idée est de créer une situation de dépendance telle qu’elle empêcherait toute velléité d’autonomisation des pouvoirs locaux. En somme, il s’agirait, en poussant à l’instauration de régimes islamistes « modérés » de créer une sorte de khalifat commercial et financier, dont la charge serait d’alimenter la machine occidentale en énergie tout en lui garantissant l’accès aux « robinets » si le désir le prenait de faire bloquer des livraisons à la Chine ou à l’Inde par exemple.

Le monde arabe et musulman, au moins sa partie non encore complètement inféodée à l’Occident, serait bien inspiré de prendre langue avec les grands acteurs du monde de demain pour solliciter leur aide contre l’emprise des acteurs de celui d’hier. Un vieil adage dit que « s’il y a trois puissances qui se disputent le leadership il faut être l’une des deux ». Dans le monde d’aujourd’hui, il est illusoire de prétendre à une troisième voie. Il vaut mieux se ranger du côté de celle qui a le meilleur avenir. Peut-être le monde de demain sera-t-il plus libéral (au sens philosophique !) et permettra-t-il une expression plurielle, diverse.

 

 

Par Brahim Senouci
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