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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 12:40

Sage et patient, le fruit se penche…

http://www.impact24.info/sage-et-patient-le-fruit-se-penche/

La République, la démocratie, voilà de bien nobles concepts. La question se pose toutefois de savoir s’ils valent pour un ensemble indistinct nommé "peuple", ou s’ils résonnent de la même manière pour chacun des éléments de cet ensemble.

En France, ces paradigmes sont peu ou prou intégrés dans l’imaginaire de la majeure partie de la société, celle dont les éléments se reconnaissent parfaitement dans le roman national. Louis XIV, Napoléon, Hugo, ou encore la basilique de Vézelay structurent la mémoire collective française. Chacun se perçoit comme l’héritier d’une très longue histoire et s’estime inconsciemment comptable de l’état de son pays. Les sociologues nous expliquent que les systèmes politiques et les modes de vie qu’ils induisent reposent précisément sur celles et ceux qui en tirent un certain bonheur de vivre, bonheur assorti d’une bonne opinion de soi. Ce sont eux qui les perpétuent, qui les protègent contre une contestation éventuelle qui déclenche, outre le rejet, une réelle indignation. Ils trouvent dans ces modes de vie et ces systèmes politiques l’aliment quotidien de leur insouciance et de leur hédonisme. J’ai nommé l’innocence ; davantage encore, l’exemplarité. Ils n’ignorent certes pas la part d’ombre de leur histoire. Suivant en cela le discours officiel dans les rares occasions où celui-ci l’évoque, ils la tiennent toutefois comme minime et comme l’inévitable pendant d’une geste héroïque, menée à travers le monde au nom d’idéaux augustes.

La réalité est bien moins belle. Le sort réservé à des populations innocentes, soumises par la force à un ordre colonial, synonyme de massacres et d’acculturation, voire qui ont été réduites en esclavage, témoigne de la férocité qui a été la marque de cette "geste héroïque". Les généraux qui ont conduit les corps expéditionnaires chargés d’annihiler les forces qui s’opposaient aux vues de la France, ne se cachaient même pas des abominations qu’ils commettaient. Les carnets de Bugeaud, mais surtout les Lettres de Saint-Arnaud, ne laissent aucune place au doute. A propos de ces lettres, la famille du Maréchal a pris la précaution d’en censurer les plus atroces. Quand on lit ce qui reste, on a bien du mal à imaginer le contenu de celles qui ont été cachées… Par ailleurs, François Maspero, dans son excellent ouvrage paru aux éditions de la Casbah, L’honneur de Saint-Arnaud, montre que ces pudeurs ne sont que de façade. La lettre où le général déclare qu’il ne fera pas la "bêtise" de faire un rapport sur une enfumade dont il s’est rendu coupable figure bien dans le recueil, preuve qu’il ne craignait pas que son honneur fût terni par cet «incident"…

Ces faits sont-ils passés inaperçus des citoyens français "innocents" ? Non, certes. Mais ce "trop peu de mémoire" a réussi à imposer un quasi-oubli, avec la complicité des acteurs sociaux qui ont intériorisé un "vouloir-ne-pas-savoir" à l’efficacité redoutable. L’orgueil s’en mêle aussi, comme le rappelle la maxime de Nietzche : “J’ai fait cela”, dit ma mémoire. “Impossible !”dit mon orgueil, et il s’obstine. En fin de compte, c’est la mémoire qui cède.

En France, il y a une forte minorité porteuse de cette mémoire ensevelie. Immigrés issus du Maghreb, d’Algérie notamment, d’Afrique ou d’Indochine, ils viennent des territoires dans lesquels s’est illustrée la férocité des élégants généraux en gants blancs. Ils sont restés silencieux et ont tu dans le secret des HLM de banlieues obscures la mémoire d’un passé de soumission, d’indicibles souffrances, espérant que le silence finirait par avoir raison de ce fardeau mémoriel et permettrait à leur progéniture de grandir et de prospérer au sein de leur nouvelle patrie, quitte à endosser le récit dominant.

Ça ne s’est pas passé ainsi. Les enfants d’immigrés, aussi bruyants que leurs parents étaient discrets, ont mis sur le devant de la scène les mécomptes du passé. Ils l’ont fait de manière d’autant plus éclatante qu’ils ont établi une sorte de continuum entre leur situation, notamment l’exposition à des discriminations insupportables, et celle que leur patrie avait imposée à leurs aïeux. Il y a donc cohabitation de mémoires antagoniques. Cette situation, grosse de dangers, ne peut se résoudre que par un changement radical de la matrice qui a produit la colonisation et l’esclavage, et par l’intégration de la mémoire de ces crimes dans le roman national français.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la société française n’en prend pas le chemin. La classe politique traditionnelle a choisi de privilégier sa survie en organisant un barrage contre la déferlante du Front National, désigné comme raciste et ennemi de la République. C’est ainsi notamment que les socialistes se sont sabordés pour permettre à l’ineffable Estrosi de supplanter le Front National en Provence. Estrosi, bouclier contre le racisme ? Il n’y a pas assez de place dans cette chronique pour accueillir le florilège de déclarations racistes de ce personnage qui se targuait de "combattre ceux qui combattent le racisme". Des arrangements d’appareil plutôt que des réponses aux douloureux questionnements de fond, voici la réponse politique à la lente dérive de la France. Le Premier Ministre a clairement fixé le cap en interdisant par avance la recherche des racines de la violence qui a frappé son pays en janvier et en novembre 2015. Peut-être pressent-il que les remises en cause que pourrait induire une telle recherche menaceraient la société d’explosion. Il oublierait dans ce cas que l’autre terme de l’alternative, le déni, est la pire des réponses à une menace existentielle.

Sage et patient, le fruit se penche,

Qui bientôt va quitter la branche,

Sans un regret, sans un soupir,

Dans la beauté furtive du soir

Tennessee Williams, La Nuit de l’Iguane

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Published by Brahim Senouci
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