Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 22:38

Mémoire(s), histoire, oubli(s)

http://www.impact24.info/memoires-histoire-oublis/

La clé de voûte d’un pays est probablement la mémoire de son peuple. La cohésion de ce dernier est intimement liée à la qualité et à la densité de sa mémoire partagée. Beaucoup d’Algériens réagissent par un haussement d’épaules à l’énoncé du mot "mémoire". Ils y voient une tentation passéiste et préfèrent s’inscrire dans une vision d’avenir.

Erreur funeste… Il n’y a pas de projection possible vers le futur en l’absence d’un socle commun solide, fait de valeurs partagées, de la mémoire de souffrances ou de joies communes. Il n’y a pas de communauté de destin sans communauté de mémoire. L’Algérie est diverse, certes, mais elle présente des caractères communs. L’un des plus caractéristiques est l’attitude face à l’adversité. Celle-ci révèle des gisements de solidarité que dissimule, en temps normal, le quotidien de la prédation et de la violence ordinaire. En témoigne l’élan de la population face à des catastrophes, comme le tremblement de terre de Boumerdès ou les inondations de Bab-El-Oued. On raconte que durant ces dernières, des jeunes gens sachant à peine nager se sont jetés à l’eau pour secourir des personnes en perdition. Ces faits ne sont pas anodins. Ils font partie des nombreuses traces d’un passé oblitéré, mais qui respire encore sous le voile paresseux de l’Empire Ottoman et le linceul colonial français qui le revêtent. C’est ce passé qu’il convient d’explorer, parce que c’est là que se trouve, non seulement la clé du mystère de notre permanence, mais aussi l’antidote à la pulsion morbide qui nous entraîne vers le pire.

Les trois pôles d’accès au passé sont donnés par le triptyque "mémoire, histoire, oubli" qui donne le titre du très stimulant essai de Paul Ricœur, paru en 2003 aux éditions du Seuil. En opposition avec la théorie dominante qui cantonne la mémoire à la prétention de fidélité et l’histoire à la quête de vérité, l’essai avance une thèse audacieuse qui fait de la mémoire la matrice de l’histoire. Cet essai, né d’une réflexion sur les problèmes relatifs aux liens entre mémoire et histoire, est une réponse "aux troubles suscités par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire et d’oubli".

Les trois types d’abus énoncés par l’auteur sont : la mémoire empêchée, la mémoire manipulée, et la mémoire obligée.

La mémoire empêchée concerne la difficulté de se souvenir d’un traumatisme. Dans l’idéal, un tel souvenir nécessite le recours à un travail de mémoire, qui passe par un travail de deuil, afin de pouvoir tendre vers une mémoire apaisée, et vers une réconciliation avec le passé. Le lien avec le sinistre épisode de la décennie noire est facile à établir.

Dans le cas de la mémoire manipulée, l’auteur fait référence aux manipulations idéologiques de la mémoire, mobilisée par les détenteurs du pouvoir pour asseoir leur domination et légitimer leur autorité. L’histoire officielle est ainsi une mémoire imposée, au sens où c’est elle qui est enseignée, "apprise, et célébrée publiquement". En Algérie, il y a en plus une dimension schizophrénique. Pendant que nos livres d’histoire racontent la version apocryphe de la mort de Abane Ramdane, un débat public est ouvert sur les circonstances de son assassinat commis par ses compagnons, débat auquel participent des membres de ce même régime qui est à l’origine de la fable officielle.

La mémoire obligée interroge la notion de "devoir de mémoire", notion qui fait intervenir l’idée de dette à l’égard de ceux qui nous ont précédés. Nous avons ainsi l’obligation de nous souvenir des traumatismes subis par nos aïeux, enfumés, emmurés, acculturés. C’est notre fardeau et notre dette. Ricœur, conscient du danger que la mémoire vienne occulter l’histoire, précise que "L'injonction à se souvenir risque d'être entendue comme une invitation adressée à la mémoire à court-circuiter le travail de l'histoire. Je suis pour ma part d'autant plus attentif à ce péril que mon livre est un plaidoyer pour la mémoire comme matrice de l'histoire (…). Il se pourrait même que le devoir de mémoire constitue à la fois le comble du bon usage et celui de l'abus dans l'exercice de la mémoire"

Le pardon constitue la dernière étape du cheminement de l’oubli, vers l’horizon d’une mémoire apaisée. Ricoeur prend soin de distinguer deux sortes d’oubli. La figure négative, source d’angoisse, est "l’oubli par effacement des traces". La politique de concorde nationale qui a imposé l’amnistie-amnésie au lendemain de la décennie noire en est une illustration. La figure positive est l’oubli de réserve, qui renvoie à l’idée freudienne de l’inoubliable. L’oubli de réserve, source de plaisir, permet le retour de souvenirs heureux que l’on croyait perdus.

L’œuvre de mémoire est évidemment dirigée contre l’oubli par effacement des traces. L’amnistie constitue pour Ricœur une forme d’"oubli commandé et institutionnalisé". Il s’agit d’un "déni de mémoire qui éloigne en vérité du pardon après en avoir proposé la simulation", une injonction de l’État à "ne pas oublier d’oublier". Le prix à payer est lourd, car la mémoire collective est privée de la crise identitaire salutaire qui permettrait à la société concernée d’effectuer une réappropriation lucide du passé et de sa charge traumatique, en passant par un travail de mémoire et un travail de deuil, tous deux guidés par l’esprit de pardon. L’oubli, selon Ricœur, a une fonction légitime et salutaire, non pas sous la forme d’une injonction, mais sous celle d’un vœu. S’il devoir d’oubli il y a, ce n’est pas "un devoir de taire le mal, mais de le dire sur un mode apaisé, sans colère"

Le pardon apparaît alors comme "l’horizon commun d’accomplissement" de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli. Il n’est pas acquis mais il est de l’ordre du vœu, de l’idéal vers lequel tendre. C’est dans le cadre d’une mémoire apaisée, débarrassée de l’idée de vengeance, que la politique peut s’exercer. Une société ne peut pas rester indéfiniment en colère contre elle-même. Ce n’est que par un travail de deuil, guidé par l’horizon de réconciliation avec le passé, et par l’idéal du pardon, qu’une société est à même de se séparer définitivement du passé, afin de faire place au futur.

Partager cet article

Repost 0
Published by Brahim Senouci
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Brahim Senouci
  • Le blog de Brahim Senouci
  • : Billets d'humeur
  • Contact

Recherche

Liens