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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 13:43

Une lettre vieille de 2 ans, mais qui revient dans l'actualité...

Lettre ouverte de Brahim Senouci à Jean-Pierre Lledo

par Brahim Senouci, 22 mars 2008
http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2593

Mon cher Jean-Pierre,

Ce mardi 11 mars, j’ai enfin pu assister à la projection de ton dernier film « Algérie, histoires à ne pas dire », au cinéma Reflets Médicis, à Paris. Un débat devait suivre la projection, en ta présence et celle de Jacques Leyris, fils de Raymond Leyris, musicien juif constantinois assassiné en juin 1961. Les courriers que j’avais reçus annonçaient la participation d’Enrico Macias, finalement absent.

Je ne suis pas venu avec un regard complètement neuf. En effet, ce film a suscité des débats très chauds en Algérie. Ces débats ont très largement dépassé l’opposition convenue, attendue, entre les tenants du pouvoir, gardiens d’une version « officielle » de l’Histoire, et l’intellectuel, l’artiste, qui en présente une vision beaucoup plus dérangeante. De ce point de vue, j’aurais naturellement tendance à me ranger dans le camp du second.

Bref, je me sentais troublé d’aller voir un film sur lequel j’avais lu bien trop de choses. En fait, je comptais sur le débat qui devait suivre la projection pour m’éclairer.

J’ai jeté un coup d’œil dans la salle avant de m’installer. Très peu de visages basanés dans le public, probablement constitué en majorité de Français désireux d’en savoir plus sur l’Algérie. Mon inquiétude s’est ravivée. La présentation qui va être faite va-t-elle les éclairer ?

Plus de deux heures plus tard, les lampions se rallument dans la salle et les applaudissements fusent. Je ne me joins pas à l’ovation. Je baigne dans un océan de tristesse et de malaise. Je quitte le cinéma, sans attendre le débat. Qu’aurais-je pu dire en quelques minutes qui aurait pu amener cet auditoire à modérer son enthousiasme ? Bien sûr, je me reconnais dans les personnages de Kheireddine, de Aziz et Katiba. Ils tiennent somme toute les propos que tiennent tous les Algériens.

D’où vient le trouble alors ?

Il y a d’abord la référence, plusieurs fois reprise, à une "communauté fraternelle", une sorte de paradis perdu, où musulmans, juifs et chrétiens vivaient ensemble dans une joyeuse insouciance. Cette communauté n’a jamais existé. La ségrégation entre juifs, chrétiens d’une part, musulmans d’autre part a été la règle d’airain de l’administration coloniale. Quelques chiffres pour démonter cette assertion dont j’aimerais croire qu’elle n’est que naïve : En 1954, près de 90 % des musulmans sont analphabètes ; ils ont 25 ans de moins d’espérance de vie que les autres communautés. Tous les documents de l’époque s’accordent pour souligner leur immense misère. C’est cette société, abrutie par 132 ans de colonisation, de massacres et d’humiliation, que tu accuses d’avoir poussé pieds-noirs et juifs à l’exode...

Tu as parfaitement le droit de pointer les souffrances, bien réelles, des pieds-noirs et des juifs et la douleur de leur exil. Tu as le droit de mettre en lumière les exactions dont ils ont été l’objet. Cependant, en te limitant exclusivement à cela et en ignorant l’immensité de la tragédie vécue depuis plus d’un siècle par la population musulmane, tu n’offres aucune grille de lecture à l’irruption de la violence. Tu condamnes cette violence dont tu estimes qu’elle était moralement injustifiée. Il aurait fallu, pour être tout à fait en règle avec le devoir de vérité, dire que, pendant des décennies, les musulmans, avec notamment Ferhat Abbas, se sont battus avec les armes de la politique et du droit pour accéder à... la citoyenneté française ! On leur a répondu par le code de l’Indigénat puis par l’octroi d’une citoyenneté de seconde zone qui s’est traduite par l’introduction des deux collèges électoraux, par lesquels la voix d’un musulman valait le dixième de celle d’un non musulman. Il aurait fallu dire que c’est parce que les voies pacifiques se sont toutes heurtées au mépris des autorités coloniales que le recours à la violence a été décidé, recours auquel même le sage et paisible Ferhat Abbas a fini par se rallier.

Et puis, comment diable as-tu pu, après avoir raconté l’assassinat des dizaines d’Européens à Skikda le 20 août 1955, faire silence sur les 12 000 morts musulmans de la terrible répression conduite par Aussaresses ?

Une autre source de malaise est la suggestion forte d’un lien entre l’Armée de Libération nationale et le terrorisme intégriste qui a sévi en Algérie durant la décennie noire. Voilà un procédé extrêmement contestable, voire haïssable dès lors qu’il établit implicitement la violence comme une sorte de caractère sui generis de l’Algérie. Tu rappelles, à juste titre, que 17 religieux chrétiens ont été assassinés par les terroristes islamistes. Pourquoi n’as-tu pas pris la peine d’ajouter que plusieurs dizaines de milliers d’Algériens musulmans ont subi le même sort ? As-tu conscience que l’honnête spectateur qui ignore ce "détail" peut penser que, somme toute, massacrer des chrétiens ou des juifs fait partie des loisirs favoris de ces musulmans barbares ?

Un grand sujet d’étonnement est la quasi absence de référence à la colonisation. Je sais, elle est évoquée, mais si rapidement que cela ressemble presque à l’acquittement d’une obligation qu’à une réelle volonté d’éclaircissement. Il n’y a pas un mot sur les massacres, les enfumades, les emmurements, pas un mot sur les millions de morts qui ont rythmé les 132 ans d’asservissement, d’acculturation, de destruction du peuple algérien. Comme rien, ou presque, n’est dit sur cette violence originelle, la violence des maquisards apparaît comme un déferlement sauvage, sans cause précise, une violence qui n’aurait bientôt pas d’autre finalité qu’elle-même. Non seulement tu ne manifestes pas de compassion pour les souffrances de ton peuple, mais encore tu le mets en accusation pour son refus supposé de l’Autre, du juif, du chrétien. Et que dire de l’absence extrêmement curieuse de référence à l’OAS ? Ainsi, cette organisation n’aurait eu aucun rôle dans le départ des non musulmans ? Ce serait l’assassinat de Raymond Leyris qui aurait précipité le départ des juifs, le massacre des colons de Skikda qui aurait conduit à l’exode des pieds-noirs ? Fais-tu bon marché du refus, largement répandu dans les communautés non musulmanes, d’abdiquer la position dominante et les privilèges exorbitants dont ils jouissaient dans l’Algérie coloniale ? Crois-tu que ces communautés envisageaient d’un coeur léger un avenir où leurs enfants côtoieraient les Arabes dans les mêmes écoles, où ils n’auraient plus la faculté de "griller" les queues, un avenir où l’Arabe cesserait d’être un élément du décor mais un citoyen et un égal ? Si cela avait été le cas, auraient-ils cédé aux sirènes de l’OAS et au slogan "La valise ou le cercueil" ?

C’est bien l’OAS qui a préparé l’épuration ethnique du pays !

Dernière chose. A la fin de la séquence sur Skikda, Aziz se lance dans une diatribe contre l’Algérie, l’indépendance, le 5 juillet... Tous les Algériens, et l’Algérien que tu es le sait parfaitement, insultent au moins une fois par jour leur pays. Du moins, ils font mine de l’insulter. C’est ainsi qu’ils expriment tout à la fois l’amour de leur terre et leur frustration de constater que l’état de leur pays n’est pas à la hauteur de leurs rêves. Il est courant d’entendre, dans des groupes de discussion, une sorte de concours sur le thème "qui dira le plus de mal de l’Algérie".

Il ne viendrait pourtant à l’idée de personne de prendre l’interlocuteur au mot, ni de croire vraiment que ce qu’il exprime est sincère. A titre d’exemple, les spectacles de Fellag, extrêmement corrosifs, sont compris par son public comme une manifestation d’amour pour l’Algérie, et l’humour qu’il manie est celui de l’écorché vif qui partage l’univers de ceux qu’il moque. Ce n’est pas le cas de ton film, Jean-Pierre. Seuls, les Algériens musulmans, extrêmement rares, qui ont approché les non musulmans, qui savent chanter en espagnol, qui dansent le boléro, t’intéressent. Les autres, les paysans sans terre des mechtas brûlées, les femmes de ménage d’Alger, tous ceux qui font tache dans l’univers judéo-chrétien, sont invisibles, pas regardables, rayés d’un revers de caméra. Plus grave, les spectateurs non avertis de ce caractère des Algériens pourraient prendre au pied de la lettre la sortie d’Aziz. Ils pourraient croire, ils croiront sûrement que celui-ci regrette vraiment la fin d’un système qui a assassiné 23 membres de sa famille. Ils seraient d’autant plus fondés à le faire que cette diatribe clôt l’intervention d’Aziz, comme si elle en était la conclusion logique.

Cher Jean-Pierre, il y a quelque chose de malsain dans l’air du temps. Ce quelque chose s’est traduit par le débat en France sur les « bienfaits de la colonisation », par la sortie d’ouvrages, y compris d’auteurs algériens, qui tendent à remettre en cause le principe même de la décolonisation. Pour être honnête, ce débat court en Algérie même. Dans ce dernier cas, la situation dans le pays, la désespérance de la jeunesse, mais aussi l’acculturation née de la période coloniale expliquent comment une frange déclassée de notre peuple rejette l’idée même de sa propre liberté. Les intellectuels ne doivent pas céder à cette facilité. Ils ne doivent pas se contenter de traduire les tendances morbides de leur société mais l’éclairer pour qu’elle fasse taire ces pulsions et renouer avec l’estime d’elle-même.

Il y a fort à craindre que ton œuvre, sans intention maligne, procède du maintien et de l’approfondissement de la haine de soi des Algériens.

Elle risque d’avoir un autre effet, celui de rassurer la population franco-française sur le bien-fondé de la colonisation.

Question : As-tu envisagé, Jean-Pierre, que ton film soit projeté et applaudi par des assistances d’extrême droite qui y verront la confirmation de leurs fantasmes ?

Paris le 13 mars 2008
Brahim Senouci

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Published by Brahim Senouci
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commentaires

gilda nataf 08/12/2010 08:04


Bonjour Brahim
ta lettre sur un film que je n'ai pas vu exprime un malaise, eh bien pardonne-moi mais j'en suis un peu au même point avec ton article ... je ne sais pas ... rappeler les morts les exactions datant
de la colonisation, de l'époque coloniale, c'est un peu enfoncer des portes ouvertes, à moins de vouloir ne pas savoir, on le sait. Et j'ai eu l'impression que tu tombais dans ce travers qui est
d'opposer les bons et les méchants. Tu n'es pas resté pour la discussion ... c'est dommage peut-être qu'elle valait la peine ...
Je me suis dit (j'ai tort ?) que tu faisais comme ces descendants de la Shoah qui se fondent sur ce crime de masse pour penser ou dire que tout était permis à Israel ((bon je résume et extrapole à
grands traits, je risque des coups)) puisque victime éternelle ... Alors de même que les vivants et les victimes de la Shoah ne sont pas les mêmes, les victimes des guerres coloniales et celles du
terrorisme ne le sont pas elles non plus. Et il me semble, à lire te lettre, que le film en question a montré certaines de ces victimes. Toutes sont à plaindre. Et à nous de regretter ... mais
est-ce suffisant ?


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