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30 novembre 2015 1 30 /11 /novembre /2015 22:06

Radicalisation de l’Islam ou islamisation de la radicalité ?

http://www.impact24.info/radicalisation-de-lislam-ou-islamisation-de-la-radicalite/

Pour appréhender le phénomène Daesh, le public occidental, intellectuels compris, parle souvent de "radicalisation de l’Islam" : il conviendrait plutôt de parler d’ "islamisation de la radicalité" …

Cette expression n’est en fait pas tout à fait nouvelle. Elle a couru en Algérie, sous différentes formes, au moment de l’apparition du FIS (Front Islamique du Salut), au début des années 90, peu avant le déclenchement de l’horreur de la décennie noire. C’est à ce moment-là que nous avons eu l’illustration in vivo de ce processus.

Le FIS était un mouvement de contestation radicale, non seulement du pouvoir en place, mais aussi du mode de vie de la société. L’un de ses leaders, en décembre 1991, après le premier tour des élections législatives qu’il venait de remporter et qui ont été annulées par l’armée, annonçait aux Algériens qu’ils devaient "modifier leur habillement et leur alimentation". Avant son irruption en politique, l’islamisme avait d’ailleurs déjà remporté ses premières victoires sociétales. Il avait réussi à imposer de nouvelles normes, toujours en vigueur aujourd’hui. La généralisation du voile est son œuvre. Il y a aussi des phénomènes moins visibles. A titre d’exemple, dans plusieurs villes d’Algérie, les morts étaient naguère accompagnés au cimetière par la célèbre "Burdah"

يا ربي صلي و سلم دائما أبدا

على حبيبك خير الخلق كلهم

كلي كمي يا دودة كلي لحمي و عظامي

خلي لي غير لساني باش نقابل مولايا...

Elle a disparu, parce que décrétée "hérétique". Les processions funèbres se font désormais dans le silence. De même, la lecture collective des versets du Coran est de plus en plus contestée. Elle résiste encore mais peut-être pas pour très longtemps… En fait, tout le travail du FIS est sous-tendu par une seule préoccupation : la simplification à l’extrême de la pratique religieuse, simplification obtenue en la débarrassant de ce que les islamistes tiennent pour des "innovations haïssables", y compris quand elles datent de plusieurs siècles !

Cette période a vu les rangs du FIS gonfler d’une manière démesurée. Les premières cohortes étaient formées d’anciens délinquants, porteurs d’une histoire lourde de violence. Leur adhésion au FIS ne s’est pas faite à l’issue d’un long chemin initiatique de découverte de la religion et de son message spirituel. N’ayant rien abdiqué de leur penchant pour la violence, ils ont trouvé en fait dans cette nouvelle voie l’occasion de lui fournir un exutoire, tout en faisant l’économie du long chemin vers une rédemption véritable. Beaucoup d’entre eux, tout en le reniant du bout des lèvres, évoquent encore aujourd’hui avec une pointe de nostalgie un passé de beuveries, de trafics, de vols, de bagarres, un passé sans morale. S’ils ont adhéré à l’idéologie islamiste, c’est en raison de la violence dont elle était porteuse. Des deux termes, c’est la violence qui est le préalable et non l’Islam. C’est donc bien d’une islamisation de la violence qu’il est question.

D’autres mouvements islamistes ont tenté de contester le leadership du FIS. Ces mouvements étaient dirigés par des leaders qui ne manquaient pas de charisme. Le plus illustre d’entre eux, feu Mahfoud Nahnah, avait tâté de la violence (et de la prison !) avant de se rallier à une stratégie pacifique. Tous ont globalement échoué dans leurs tentatives de supplanter le FIS… L’Islam confrérique, expression traditionnelle de la religion dans la société algérienne a certes pâti de sa proximité avec le Pouvoir. Il a pu résister toutefois à la déferlante islamiste et maintient encore aujourd’hui un pôle fragile de paix et de bienveillance. On peut encore (de moins en moins !) chanter les poèmes de Sidi Boumediene en version andalouse dans les concerts ou sous forme de superbes litanies reprises en chœur dans les veillées.

L’adhésion au FIS présentait l’immense avantage de ne comporter aucun examen de passage. Les recrues n’étaient pas astreintes à une quelconque rééducation religieuse. Il leur fallait simplement faire acte de détermination et de fidélité. On ne leur demandait pas de se défaire de leur pulsion de violence. Bien au contraire, elle était bienvenue dans un mouvement dont le principal atout était l’effroi qu’il inspirait.

Des jeunes gens apparemment sans histoires ont eux aussi rejoint le FIS. Dans le climat de l’Algérie en ruine de la fin des années 80, le désespoir les poussait vers ceux qu’ils percevaient comme étant les plus à même de renverser un régime honni. C’était aussi un moyen pour une génération sans repères de retrouver du sens, même si ce sens prenait une forme brutale.

De nos jours, en Europe, c’est dans les banlieues du déclassement, peuplées de jeunes en déshérence, sans horizon, porteurs de blessures intimes reléguées dans une sorte de trou noir de la mémoire, que s’est construite la figure de l’archétype du jeune terroriste. La violence contenue a trouvé un exutoire dans un retour imaginaire à un Islam largement fantasmé, réceptacle de toutes les frustrations accumulées. Les banlieues d’ailleurs n’en ont pas le monopole. Au sein de villes et de villages bien propres, ignorants des mixités culturelles, s’est forgé aussi un désespoir muet, insidieux, produit de l’absence d’horizon, de l’atmosphère de fin de cycle dans laquelle baigne le monde. C’est de ces lieux en apparence si paisibles que proviennent des jeunes gens aux yeux clairs qui optent pour une conversion express, se résumant souvent à une barbe clairsemée et une ample gandoura : ils partent en quête d’un sens absent dans le fol espoir de le débusquer dans le fracas d’une horreur apocalyptique. Il est vain de leur opposer la "douceur" d’un mode de vie que figure en raccourci une bière fraîche sur une terrasse un soir d’été. A l’hédonisme morose, dépouillé de toute spiritualité, que leur propose la société, ils opposent un autre oxymore, celui des fascistes espagnols : viva la muerte !

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Published by Brahim Senouci
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Mohamed Senni 11/12/2015 20:58

Bien Cher Monsieur
La lecture de votre analyse m’a permis de relever certains détails que j’estime nécessaires de porter à votre aimable attention :
1/ Il est vrai que la « Bourda » d’Al Boussaïri El-Sanhadji était psalmodiée tout au long de l’itinéraire funéraire par ceux qui accompagnaient le défunt à sa dernière demeure. Cette pratique était observée par l’ensemble des Zaouïa. D’ailleurs, ce qui subsiste de ces Zaouïa, continue cette pratique puisqu’encouragées, pour un besoin de récupération, depuis le retour de Bouteflika aux charges dont il a été investi. Est-ce une coïncidence si l’avant-dernier ministre des Affaires Religieuses qui a failli se fossiliser dans son portefeuille ministériel était adepte invétéré de l’une d’elles ?
2/ La lutte contre le confrérisme a de tout temps été pratiquée en Algérie sauf que les antagonistes des deux camps recouraient uniquement à leurs arguments respectifs. Les membres de l’Association des Oulama Algériens en ont fait un véritable cheval de bataille au point où, il y a quelques années et, à partir des journaux qu’elle éditait, tous les articles publiés par le regretté martyr Cheïkh Larbi Tbessi ont été regroupés dans un livre. La même Association s’était opposée à la psalmodie du Coran en souvenir du mort et insistait davantage sur les prières (أدعية) à sa mémoire.
De plus on assiste aujourd’hui à une innovation blâmable au moment de l’enterrement : les oraisons funèbres où le prosélytisme tient la part large.
Ce que la règle exige c’est que le défunt doit être accompagné dans un silence total à charge pour ceux qui l’accompagnent de prier « intérieurement ». Nulle oraison n’est demandée.
3/ Je voudrais revenir sur Al-Bourda. Il s’agit d’un poème mystique de 63 vers écrit par l’Imam Al-Boussaïri (608-696 / 1213-1295). Ce poème a connu une centaine de commentaires et trois traductions. La majeure partie des écrits à son sujet considèrent ce poème comme le plus grand chef d’œuvre des panégyriques écrits sur l’Envoyé de Dieu (SAW). Or, il existe d’autres écrits où l’auteur de ce poème est traité d’impie (كافر ) car ayant attribué au Prophète ce qui n’est que du ressort de Dieu Seul. Je n’entrerai pas dans les méandres des détails des arguments des uns et des autres mais je ne passerai pas sans citer deux grands poètes qui ont été contre Al-Boussaïri. Le premier fut « le Prince des Poètes », l’Egyptien Ahmed Chawki (1868-1932) qui composa un poème de 190 vers et le second est le Libyen Al-Maoula Al-Baghdadi né à Tripoli le 7 mars 1938 qui composa, dans le même esprit que Chawki, un poème de 231 vers.
4/ Je me dois de préciser que le Prophète fut accompagné à sa dernière demeure sans chant et sans oraisons funèbres alors que Médine regorgeait de poètes. Or, il se trouve que parmi eux il y avait un, Kaab Ibn Zoheïr dont le père était l’auteur de l’une des sept grandes odes de la période antéislamique (المعلقات السبع). Kaab était païen pendant que son frère Boujaïr avait embrassé l’Islam. Un jour on rapporta au Prophète un poème écrit contre lui par Kaab et qui l’affecta beaucoup. Toute l’Arabie ne parlait que de ça. Une nervosité fut perçue chez les Médinois. C’est alors que Boujaïr proposa au Prophète de l’autoriser à aller ramener son frère Kaab à Médine après avoir obtenu de lui la profession de foi (الشهادة). Le Prophète prit acte de la décision de son Compagnon. Après quelques jours celui-ci revint à Médine accompagné de son frère. Toute la population attendait l’instant où Kaab allait être en face de l’Envoyé de Dieu. Arrivé à quelques pas du Prophète, Kaab lui lança un poème d’une soixantaine de vers qui débutent ainsi :
بــــانَت سُـــعادُ فَقَــلبي اليَومَ مَتبول
Ce poème délirant est le seul à faire partie de la Sunna. Il n’y en eut pas d’autre. Ni Al-Bourda, ni Medh Ennabi et ses 40000 vers du père fondateur des Derviches Tourneurs, Jalal Eddine Roumi ni l’intégrale de Hassan Ben Thabet, poète et beau-frère du Prophète n’ont eu un impact comme celui qu’a eu celui de Kaab Ibn Zoheïr.
5/ Enfin, permettez-moi de vous signaler que les deux vers que vous avez cités en arabe ne sont pas d’Al-Boussaïri et pour cause : le premier est un rajout utilisé de nos jours comme refrain et le second est tout simplement écrit en arabe dialectal alors qu’Al-Bourda est écrite en arabe classique pur et ses poèmes répondent scrupuleusement aux règles originelles de la poésie classique.
Cordialement.
Mohamed Senni.

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