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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 06:35

L’Algérie et la banalité du mal

 Paru dans le Quotidien d'Oran du 13 juin 2013

Commençons par décrire la célèbre expérience du psychologue Stanley Milgram, dont la première version s’est tenue dans un laboratoire de l’Université de Yale. Milgram avait monté cette expérience pour étudier les mécanismes qui amènent des personnes à en torturer d’autres. Il voulait également déterminer s’ils le faisaient en raison de spécificités individuelles ou en raison d’un contexte particulier.

Il a fait appel, par voie de presse, à de jeunes volontaires en leur faisant croire qu’ils participeront  à une expérience sur la mémoire. Plus précisément, il expliquait qu’il s’agirait d’étudier les effets de la punition sur le processus d’apprentissage. L’expérience implique deux rôles possibles pour les recrues, celui de professeur et celui d’élève. Un tirage au sort est organisé, prétendument pour distribuer les rôles. En réalité, le tirage est truqué. Les recrues naïves seront tous professeurs. Les élèves sont des complices de l’expérimentateur. Chaque professeur doit apprendre à l’élève  qui lui est affecté plusieurs couples de mots (chapeau-ballon par exemple). Si l’élève donne une mauvaise réponse, il est puni. Le professeur lui administre un choc électrique dont l’intensité augmente de 15 volts à chaque mauvaise réponse. La décharge peut atteindre 450 Volts. A ce moment, un voyant "Danger" s’allume. Bien sûr, ces chocs électriques ne sont pas réels. Le faux élève, complice, rappelons-le de l’expérimentateur, simule la douleur. Mais, pour le professeur, la décharge est tout à fait réelle ! L’expérimentateur, vêtu d’une blouse blanche, intervient dans le processus en disant simplement : "vous devez continuer" ou "il faut continuer" ou "continuez" ou "l’expérience veut que vous poursuiviez".

Une enquête préalable avait été conduite par Milgram auprès de professionnels du comportement humain, tels que des psychiatres ou des sociologues. Tous pensaient qu’à l’exception de quelques cas pathologiques ne représentant que 1 à 2 % de la population, les professeurs allaient désobéir. Les résultats leur donneront très largement tort.

Dans une première expérience, la victime, l’élève, et le professeur, sujet naïf, sont dans des pièces séparées. Dans cette situation 65 % des professeurs vont jusqu’à, la limite des 450 Volts, en dépit du fait que la "victime" tape sur la cloison à 300 Volts et ne donne plus signe de vie à 315 Volts.

Dans une deuxième situation, les cris de douleur sont entendus à travers le mur de séparation. Le pourcentage descend légèrement de 65 à 62,5 %.

Troisième situation, le professeur et la victime sont dans la même pièce. Il y a encore 40 % des professeurs pour aller jusqu’à la décharge maximale de 450 Volts.

Dernière situation : Il y a un contact physique entre le professeur et l’élève. Le professeur doit contraindre par la force à poser ses mains sur une plaque métallique pour lui permettre de délivrer sa décharge. Le pourcentage s’établit alors à 30 %.

Bien d’autres variantes ont été réalisées, toutes porteuses d’une interrogation vertigineuse sur l’autorité, l’obéissance, le mal.

Ces résultats suscitent un effroi légitime et mettent en évidence le poids de l’Autorité, notamment scientifique, symbolisée par la blouse blanche de l’expérimentateur, en un temps où règne l’idéologie du scientisme. Ils montrent la dilution du sens des responsabilités et la valorisation concomitante de la soumission à l’Autorité.

On peut d’ailleurs voir avec les résultats suivants que, sans l’Autorité, il n’y a pas de soumission possible. 

Milgram énumère les conditions préalables de l’obéissance. Elles vont de la famille à l'idéologie dominante (la conviction que la cause est juste, c'est-à-dire ici la légitimité de l'expérimentation scientifique). L’état d’obéissance, dit état "agentique", se caractérise par la "syntonisation", propriété qui désigne une augmentation de la réceptivité à l’autorité et une diminution de toute manifestation extérieure.

Milgram ne rejette pas l’obéissance a priori. Il l’estime en effet nécessaire à la cohésion des sociétés. Elle ne devient dangereuse que quand elle entre en conflit avec la conscience individuelle

Un autre levier puissant de l'obéissance est le conformisme. A cause de lui, l'individu est convaincu que ses motivations lui sont propres et qu'il n'imite pas le comportement du groupe même si dans les faits, il agit par pur mimétisme. Des expériences menées dans les années 50 ont montré ainsi que, si l'obéissance entre en conflit avec la conscience de l'individu, il se range le plus souvent du côté du groupe. Ainsi, l’obéissance aveugle est garantie par l’adhésion du groupe aux vues de l’Autorité. L'obéissance est un comportement qui détermine la vie en société. L'intégration d'un individu dans une hiérarchie implique que son propre fonctionnement en soit modifié : il passe alors du mode autonome au mode systématique où il devient l'agent de l'autorité.

Milgram identifiera par la suite une troublante similitude entre le comportement de la plupart des Allemands sous le nazisme avec celui de ses cobayes. De fait, ils suivaient les ordres d'une autorité qu'ils respectaient et se sont retrouvés chacun comme un des multiples maillons de la chaîne de l'extermination des juifs. Personne n’était coupable. Le conducteur du train qui emmenait ses victimes vers les camps de concentration, le gardien du camp, étaient totalement déresponsabilisés parce qu’ils transféraient le soin de dire le bien et le mal à une Autorité dont ils avaient totalement épousé les vues. Ces Allemands n’étaient probablement pas plus cruels, pas plus pervers que les acteurs de l’expérience de Milgram. S’ils avaient prêté la main à l’entreprise barbare du nazisme, c’était simplement un effet du contexte dans lequel ils étaient plongés, contexte dans lequel le respect absolu de la hiérarchie et un conformisme ambiant faisait que des gens absolument neutres pouvaient sans états d’âme collaborer de fait à des actes barbares.

La grande philosophe allemande, contemporaine de Milgram s’est beaucoup approchée de ses thèses en leur donnant un lustre et une audience beaucoup plus importante. Elle avait convaincu la direction du journal new-yorkais le New Yorker de l’envoyer en Israël pour couvrir le procès Eichmann. Elle s’attendait à voir un monstre haineux et pervers. Elle a trouvé un fonctionnaire sans relief, totalement neutre, qui s’acharnait à expliquer à ses juges qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres et qu’il ne regrettait absolument rien. Il ne prenait aucun plaisir à massacrer ses victimes et il n’avait pas pour elles la moindre animosité. Ainsi, Hannah Arendt provoqua un scandale énorme auprès des organisations juives en expliquant que leur destruction n’avait pas été le fait de monstres diaboliques et haineux mais de banals employés qui avaient troqué leur conscience individuelle contre une soumission absolue aux intérêts supposés de leur peuple.

Cette thèse a tout de suite été considérée comme sacrilège. Elle revenait en effet à atténuer les responsabilités personnelles des acteurs du massacre puisqu’ils n’étaient pas guidés par des penchants meurtriers, mais qu’ils étaient en quelque sorte des jouets du contexte.

Cinquante ans plus tard, le débat a conservé la même acuité, entre les défenseurs de l'autonomie des sciences sociales et ceux qui les enferment dans la ritualisation du récit des souffrances et de la culpabilité.

Elie Wiesel fait partie de ces derniers. C’est lui qui formalise la notion d'Unicité : il explique ainsi que l'extermination des Juifs par les nazis est irréductible à tout autre phénomène historique, notamment aux génocides et par surcroît, inaccessible à l'investigation scientifique. Le vocabulaire reflète dès lors cet impératif idéologique. Aux États-Unis, le terme "Holocauste", d’essence religieuse, présente la Solution Finale comme un sacrifice de l’ordre du sacré. Également d'origine religieuse, le mot Shoah vise de même à disqualifier l'analyse historique. Une large campagne de pression du lobby israélien a tenté de l’imposer dans l’éducation nationale en France en en 2011.

Les intentions d’Elie Wiesel et de ses amis n’avaient rien d’innocent. Le fait de décréter que la destruction des juifs d’Europe est inaccessible à l’analyse, qu’elle est unique implique aussi une forme d’unicité de la victime. Wiesel l’avait exprimé, avec son habituelle fausse innocence : « L’Etat d’Israël ne peut être jugé selon la loi normale », soutenait-il, justifiant ainsi le traitement auquel il soumet les Palestiniens et son mépris affiché pour les règles habituelles édictées par l’ONU pour le commun des Etats.

Oublions le sinistre Wiesel ! La thèse de la banalité du mal s’impose désormais. Des Rwandais ont massacré des voisins avec qui ils entretenaient des relations amicales. Les peuples de l’ex Yougoslavie, que l’on présentait comme un modèle parce que le taux de mariages mixtes figurait parmi les plus élevés dans le monde, se sont entretués de manière méthodique.

Et l’Algérie ? La décennie noire a été une illustration parfaite de l’expérience de Milgram. Le déferlement de violence qui a ensanglanté le pays a été le fait de jeunes Algériens, nonobstant ceux qui croient pouvoir se rassurer en prétendant que les assassins n’étaient pas des Algériens, voire qu’il s’agissait de mutants sortis on ne sait d’où. On retrouve dans cette dernière assertion un écho des thèses de Wiesel. Evidemment, l’effroi qu’ont suscité les massacres de femmes, d’enfants, de bébés, les égorgements collectifs ne pouvait susciter que le rejet, le renvoi à une grille d’explication irrationnelle.

Pourtant, ce sont bien les enfants de l’Algérie qui en ont été les auteurs. Ils ont fréquenté ses écoles, grandi dans ses familles, joué dans ses rues. Quel est donc le mécanisme qui a fait basculer ces jeunes gens dans l’horreur ? Il y a eu bien sûr la frustration énorme née de l’interruption du processus électoral qui devait emmener leurs champions au pouvoir. Mais cela ne peut expliquer l’ampleur et la férocité du massacre. Cela ne peut expliquer que certains d’entre eux en sont arrivés à fracasser des crânes de bébés en les projetant contre les murs. Ces bébés n’étaient pour rien dans ces avanies politiques, pas plus que ceux qui ont été cuits dans des fours à pain. Ce déchaînement n’a été rendu possible que par le processus décrit par Milgram, c’est-à-dire l’abandon par l’individu de sa conscience individuelle au profit d’une dilution dans le groupe et le respect absolu de la hiérarchie. Un tel individu est dès lors capable de commettre les pires exactions sans ressentit le moindre sentiment de culpabilité.

 

C’est d’autant plus dommageable que la parenthèse de la décennie noire ait été fermée par décret, sans que les ressorts qui l’ont permise aient été identifiés. Questionner cette période de notre histoire nous aurait permis sans doute de savoir si ces ressorts sont encore présents dans notre société. C’est une crainte qui repose sur des fondements bien réels, hélas. La société algérienne sécrète de l’angoisse qu’elle masque sous un conformisme pesant. Le conformisme se manifeste par une uniformisation croissante de l’habillement. Il conduit insensiblement la société à s’aligner sur la norme la plus sévère, à écarter toute possibilité de débat, de nouveauté, perçue comme un danger pour la survie du groupe. Ce conformisme n’est pas naturel. Il représente une contrainte et c’est ainsi qu’il est intégré. Il est générateur d’abdication de toute conscience individuelle puisque chacun tend à se fondre le plus possible dans le groupe. Nous le savons de toute éternité. Le conformisme est un faux rempart pour la protection du groupe. C’est à son ombre que prospèrent les germes de son éclatement sanglant. C’est le débat, la controverse, l’échange, qui garantissent la pérennité de toute société humaine. C’est par le mouvement qu’elle se construit, se développe, donne du sens. C’est par la promesse exaltante du progrès qu’elle assure l’épanouissement de ses jeunes et leur attachement à leur patrie. Un événement en apparence anecdotique vient de se produire en Algérie. Des candidats au baccalauréat se sont insurgés et ont provoqué de graves désordres, compromettant ainsi le déroulement de l’examen. La cause de leur colère ? La découverte du sujet de philosophie ! Il portait, selon eux, sur un chapitre qu’ils n’avaient pas "appris". Apprendre la philosophie ? Au même titre que la géographie ? La philosophie est par excellence la discipline de l’éveil au monde, à la sagesse. C’est elle qui forge les consciences et qui donne la mesure de la complexité des choses. Dans l’Algérie conformiste d’aujourd’hui, la complexité est perçue comme une agression, une rupture du contrat tacite qui veut que tout soit simplifié à l’extrême. L’extrême barbarie est fille de l’extrême simplicité. La beauté nait de la complexité. Est-il trop tard pour que cette vérité se fraie un chemin chez nous ?

Brahim Senouci

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