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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 08:15
AïnLegradj, dix-huit mois plus tard

 

Pour mémoire, Aïn Legradj est ce village de Petite-Kabylie qui a fait l'objet d'un reportage paru dans le Quotidien d'Oran en mai 2011. Il y était question de l'inauguration de dix-huit maisons dont ont bénéficié des familles démunies. La mairie s'était chargée de la viabilisation, des adductions d'eau, d'électricité et de gaz. Elle avait aussi procédé à la mise à niveau des routes qui mènent à ce nouvel ensemble immobilier. Le terrain avait été fourni par un généreux donateur, natif du village. La Fondation Abbé Pierre avait fourni le financement. Elle avait levé les fonds en lançant un appel en France. Parmi ceux qui avaient répondu, il y avait de très nombreux Algériens qui ont manifesté ainsi leur solidarité avec leurs compatriotes nécessiteux. L’Association Génération 2010 avait tenu le rôle de passerelle entre la Fondation Abbé Pierre et les institutions locales. Elle avait veillé au bon déroulement du chantier.

Le projet continue. D’autres maisons, sans doute autant que la première fois. De plus, une autre forme de solidarité est venue se superposer à l’ancienne. Il s’agit de restaurer les maisons les plus anciennes. Une quinzaine de maisons a déjà été rénovée. « Transformée » serait plus exact ! Cuisine, salle de bains, revêtements, plomberie…, tout a été fait pour changer radicalement le cadre de vie des familles tout en les maintenant dans leurs domiciles. D’autres maisons vont connaître le même destin… L’Association Génération 2010 poursuivra dans ce cadre sa mission de représentation et de facilitation.

Sa tâche ne s'arrête pas là. Il nous est apparu en effet qu'il fallait aller au-delà de l'aspect purement caritatif en inscrivant cette réalisation dans un cadre culturel, économique, écologique. Ainsi, tout naturellement, nous avons été amenés à réfléchir aux moyens de subsistance des attributaires d’abord, des villageois ensuite, à imaginer donc des sources de revenus possibles. La beauté de la région, les richesses patrimoniales qu’elle recèle, son histoire devraient en faire une destination touristique de choix. Il ne s’agit pas toutefois de faire venir des légions de voyageurs en bermudas à fleurs, généralement peu respectueux des lieux et des gens qui les accueillent. La Petite-Kabylie, à l’image de bien d’autres contrées d’Algérie, est pudique et fière. Elle n’en est pas moins accueillante aux visiteurs de passage qui savent se tenir et se conformer aux règles qui régissent le comportement des habitants. Par ailleurs la Nature, extraordinairement belle, est fragile. Elle ne supporterait pas longtemps les campements sauvages, les sacs en plastique et les canettes. Le choix le plus raisonnable est celui de l’écotourisme, un tourisme responsable, respectant l’environnement humain et naturel.

C’est ainsi qu’une magnifique auberge, l’Auberge Delaga, a été édifiée sur une hauteur du village. Elle peut accueillir jusqu’à trente jeunes gens dans deux dortoirs différents (l’un pour les filles, l’autre pour les garçons). Elle peut aussi accueillir deux familles dans deux petits studios bénéficiant d’un réel confort. Un cybercafé pourra accueillir des apprentis internautes ou des collégiens venus « naviguer » sur la Toile et y trouver de quoi alimenter leurs dissertations sur les thèmes proposés par leurs professeurs. Les femmes bénéficiaires du programme des dix-huit maisons seront sollicitées pour assurer la restauration des touristes. Elles pourront en outre promouvoir leurs produits artisanaux.

L’Auberge a également vocation à accueillir les associations. Elle pourrait être une sorte de forum qui regrouperait différentes associations qui pourraient engager des partenariats, des chantiers, autour de thèmes d’intérêt commun. Une première rencontre a eu lieu à l’Auberge, réunissant, outre l’ATA (Association Touristique d’Aïn Legradj), l’Association SDH d’Oran, des associations de Béjaïa, d’El Kseur, d’Akbou, ainsi que des représentants de l’APC de Ouled Saïd, près de Timimoun. Il y a donc déjà un embryon de fédération d’associations qui s’engagent à une mutualisation des compétences, à des échanges…

Un festival de chorales a connu sa première édition durant ce mois d’octobre, dans une version minimaliste. Nous nous sommes en effet naturellement associés au deuil national décrété à l’occasion de la disparition de l’ex Président Chadli Bendjedid. Nous avons pu écouter néanmoins des chants religieux interprétés par une formation de fillettes et de petits garçons de la zaouïa locale. Des écoliers ont également chanté divers hymnes et ont conclu par le poème de Paul Eluard, « Liberté », décliné en arabe, en tamazight et en français.

Une superbe chorale, venue de Sétif, nous a particulièrement enchantés. Composée d’une vingtaine de choristes, jeunes filles et jeunes gens, elle a ébloui l’assistance par le talent et la conviction enthousiaste de ses membres. Les répertoires andalou et populaire ont été convoqués tour à tour, avec le même bonheur.

Le lendemain, bon nombre de participants se sont retrouvés dans un village abandonné, Mziene, niché dans les replis discrets de la montagne. Une impression étrange se dégage de ces lieux. Le village, autrefois superbe, est totalement désert. Le guide nous fournit l’explication. Mziene, haut lieu de la résistance au colonialisme, a été investi par l’armée française le 29 mai 1956. La plupart des maisons ont été rasées après avoir été minées. Les habitants ont été massacrés. Le vieux guide nous raconte, entre autres, une scène dont il a été le témoin. De la maison voisine de la sienne montaient des gémissements. Un jeune garçon blessé y gisait, sous le regard de sa mère. Il aurait dû cesser de gémir pour ne pas attirer l’attention des soldats mais la douleur était trop forte. Ce qui devait arriver arriva. La soldatesque investit la maison. Une botte de paille fut répandue sur son corps. Sous les yeux hagards d’une mère suppliante, un jeune soldat au teint frais, souriant, y mit le feu….

Le groupe s’arrête devant la mosquée du village. C’est une petite bâtisse, très simple, d’une étonnante fraîcheur. Une volée de quatre marches permet d’y accéder. Elle est fermée, bien sûr, fermée depuis l’épouvantable massacre du 29 mai 1956. Des marches… une chorale aux chants clairs…. Les monts si proches, à la fois amicaux et chargés de terribles secrets… Tout naturellement, les jeunes Sétifiens prennent place sur l’escalier, les garçons derrière, les jeunes filles devant. Dans le ciel cristallin de ce matin d’automne s’élèvent  des odes à la mère, à l’Algérie, conclues par la superbe chanson que nous devons à feu Ahmed Wahby. Voilà les montagnes témoins du martyre de Zabana, chanté par de jeunes Algériens en larmes…

C’est cela aussi l’Algérie. Les visiteurs seront conviés à visiter les lieux de mémoire. S’ils sont Algériens, cela les ramènera à la conscience du traumatisme vécu par leur pays et qui n’en finit pas de dérouler ses conséquences. S’ils viennent de l’étranger, ils sauront…

Conclure ? Des images ? Celles de Ryad, l’apprenti cuisinier qui nous a régalés de ses compositions et de sa verve, de Djelloul le forestier qui veille sur son chemin de randonnée, de Fairouza, disponible, attentive, Saliha et ses incessantes expéditions dans le village en quête de maisons à rénover, Daoud, Lamri, Aziz, de l’Association Touristique de AïnLegradj, Halim, Djoudi, Nazim et leurs caméras qui volettent, en qu^te d’images prises sur le vif, Kamel, Kader, les amis d’El Kseur, d’Akbou, Oran, Timimoun, celui de Béjaïa qui nous explique l’étonnant télescopage entre sa ville et celle de Tlemcen... Tous sont restés tendus vers le même objectif : faire de cette opération un succès qui ne se résume pas à un lot de bâtisses mais au partage d’un rêve, rêve d’une Algérie et d’Algériens retrouvant la foi dans l’aventure collective.

Il y a de la pauvreté dans ce village, du chômage. Il y a aussi une très grande dignité. Je lis par-dessus l’épaule du Président de la Fondation Abbé Pierre le journal, Liberté, qu’il tient dans ses mains. J’apprends, en même temps que lui, que l’Algérie prête 5 milliards de dollars au FMI. L’information court dans l’assistance. Des jeunes se déclarent choqués. Ils auraient pu perdre leur enthousiasme en se demandant pourquoi ils doivent suppléer à un Etat suffisamment riche pour prêter son argent au FMI, alors qu’eux-mêmes doivent faire appel à l’aide nationale et internationale. Ils ne l’ont pas fait. Personne n’a remis en cause son implication dans le projet commun. Sans doute ont-ils compris que leur salut ne pouvait venir que d’eux-mêmes, de la force que leur confère leur solidarité

 

Brahim Senouci, Président de l’Association Génération 2010

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