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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 11:16
Un extrait du "Caméléon albinos" qui amènera sans doute un sourire nostalgique chez celles et ceux qui ont connu l'Algérie des années 70... Un jour, une enseigne représentant un magnifique poulet est accrochée à la devanture du plus grand magasin d’Etat d’Oran. « Du poulet ! Je rêve ! », se dit un passant avant de s’y engouffrer. Il avise un vendeur désoeuvré au milieu de ses étals vides. - Je voudrais un poulet. - Vivant ou égorgé ? - Egorgé, s’il te plaît. - Va au premier étage. Il monte les escaliers quatre à quatre. L’ascenseur ne fonctionne plus depuis des années. Un vendeur mal rasé, une cigarette à la bouche, trône au milieu de son désert familier. - Je voudrais un poulet égorgé. - Plumé ou non ? - Plumé, s’il te plaît. - Ca se passe au deuxième étage. Au deuxième étage, il n’y pas âme qui vive. De loin en loin, on aperçoit une boîte de conserves bosselée, vestige d’un très ancien arrivage de concentré de tomates d’Union Soviétique. Au bout d’une heure d’attente, il est apostrophé depuis la balustrade du troisième étage. Une femme échevelée, enchifrenée, moulée dans un tablier hors d’âge, brandissant un balai d’un air menaçant, le contemple comme un spécimen rare. Quoi, il y aurait encore des visiteurs dans ce musée du néant ? - Qu’est-ce que tu veux ? glapit-elle. - Un poulet égorgé plumé. - Vidé ou non ? - Vidé, s’il te plaît. - Il faut que tu montes au quatrième. J’espère que tu as sur toi ta carte d’électeur, ta quittance d’électricité et ton carnet militaire ? - Oui, j’ai tout ça. Je suis prévoyant, qu’est-ce que tu crois ? Au quatrième étage, il est saisi d’une crise d’éternuements due au nuage de poussière qui l’accueille. Il finit par distinguer une forme sépulcrale dans le brouillard, en fait un vieillard catarrheux, engoncé dans une djellaba grise, qui lui crie en postillonnant de sa bouche édentée : - Qu’est-ce que tu viens nous embêter à cette heure ? - Bonjour, ammi (oncle). Je voudrais acheter un poulet égorgé, plumé, vidé. - Entier ou découpé ? - Découpé, si possible. - Va voir mon collègue du cinquième. J’espère qu’il est encore vivant. En tout cas, il l’était la dernière fois que je suis monté le voir, il y a moins d’un an. Au cinquième étage, un vieillard au teint gris, assis en tailleur, à la barbe constellée de restes de pâtes à la sauce tomate (ces fonctionnaires ne se refusent rien !) l’observe d’un air méfiant. - Bonjour, ammi. - Qu’est-ce qui t’amène ? - Je voudrais un poulet égorgé, plumé, vidé, découpé. - Remplis le formulaire. Surtout pas de ratures, ni surcharges. Tu n’as droit qu’à un seul essai. Notre ami s’acquitte honorablement de ce devoir et rend une copie propre. Le vieillard l’examine néanmoins avec mépris, en crachant une giclée de chique noire. Il jette un coup d’œil panoramique sur le Sahara environnant et finit par lui dire : - Il n’y a plus de poulet. - Quoi ? - Je te dis qu’il n’y a plus de poulet depuis l’année dernière. - Ils auraient pu me le dire au rez-de-chaussée au lieu de me laisser perdre mon temps ! Tu le veux égorgé, va au premier. Plumé, ça se passe au deuxième. Entier, c’est du ressort du quatrième. Découpé, c’est le cinquième qui fait autorité. Et là, vous me dites qu’il n’y a plus de poulet depuis un an ! - Ah ! Vous êtes vraiment tous les mêmes. Il n’y a pas de poulet, c’est vrai. Mais il y a l’organisation ! Et l’organisation, c’est quand même important, non ?

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Published by Brahim Senouci
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