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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 09:47

La douceur de vivre à Mascara

 

 

 

  

En Algérie, la pluie a une saveur particulière. D’ordinaire, sous le soleil tyrannique, le paysage est anguleux, agressif. Les formes se détachent, bien nettes, sous l’écrasante lumière. L’arête aveuglante d’un trottoir, le surplomb menaçant d’un balcon, la nudité d’une montagne blessent le regard. La pluie les estompe, les confond, les adoucit. Je n’aime rien tant alors que marcher en offrant mon visage à sa caresse insistante. Les bruits s’apaisent. Les gens se congratulent dans la rue, heureux de ce cadeau que le ciel dispense avec tant de parcimonie. En ce mois de décembre, il est particulièrement généreux. Ca fait trois jours que l’eau ruisselle sur tout le pays. A Oran, elle masque les ornières de la rue Cavaignac. A Alger, elle transforme en torrent la rampe Valée qui descend vers le lycée Bugeaud. Elle noie la caserne Pélissier, transforme les tournants de la rue Rovigo en une gigantesque cascade d’où émergent de temps à autre de fantomatiques automobiles. A l’est, les villages de Saint-Arnaud et Montagnac sont des îles dans la brume. Il pleut sur l’Ouarsenis, il pleut sur le Dahra, il pleut sur le Grand Atlas, sur le Djurdjura. Elle tombe, l’eau lustrale de mon enfance. Elle lave la terre du sang et des larmes dont elle s’est gorgée jusqu’à l’épuisement. Il pleut sur Rovigo, sur Bugeaud, sur Montagnac, sur Pélissier, sur Cavaignac, sur Saint-Arnaud. Plaise à Dieu qu’il pleuve jusqu’à l’effacement de ces noms maudits de la terre d’Algérie !

Vaine supplique. Comme un palimpseste, l’Algérie conserve sous sa surface le souvenir de ses bourreaux. Rues et villes ont changé de nom à l’indépendance mais Seraïdi, El Eulma, Bougara n’ont pas effacé Bugeaud, Saint-Arnaud et Rovigo. Ces fantômes du passé ne cessent de hanter ma mémoire. Je perçois le martèlement du galop des chevaux, l’odeur âcre de la paille qui brûle devant l’entrée d’une grotte où femmes et enfants suffoquent. Je vois les soldats brandissant au bout de leurs lances des têtes d’hommes ceints de turbans ensanglantés. Je vois des barriques remplies d’oreilles humaines, des bracelets luire à des poignets défaits, des villages embrasés.

La sauvagerie de l’ennemi autorisait-elle ce déferlement de haine ? Devant tant de barbarie, y a-t-il place pour la lumière d’un geste d’honneur. De fait, il y en a, mais pas du côté de l’armée des " civilisateurs " !

L’un des plus farouches adversaires de la colonisation était l’Emir Abdelkader. Avant d’être un homme de guerre, c’était un homme de plume, un poète contemplatif dans la plus pure tradition soufie. Mon trisaïeul, Sidi Laredj, fut à l’origine de son intronisation. Il déclara l’avoir vu en rêve, prenant la tête de la résistance à l’invasion coloniale. Après avoir reçu l’allégeance des tribus, l’Emir réussit à unifier la majorité des régions algériennes et s’engagea dans un combat sans merci contre Bugeaud. Dès 1837, il élabore une charte sur les règles de conduite sur les champs de bataille. Haranguant ses troupes pour leur insuffler courage et ferveur, il leur promettait ainsi " 8 douros pour chaque prisonnier français ". Un soldat lui demanda quelle était la récompense pour un prisonnier blessé. " Rien ", répondit l’Emir. " Et pour un soldat mort ? ", l’interrogea un deuxième. " Dix coups de bâton sur la plante des pieds ", lui rétorqua-t-il.

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Published by Brahim Senouci
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