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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 20:51

Rappel: Séance de vente dédicace à l'Harmattan, 21 bis, rue des Ecoles, 75005 Paris

 

Extrait 1:

- A quoi sert de combattre alors ?

- Je ne sais pas. Se poser la question équivaut à renoncer. J’ai appris, depuis ma plus tendre enfance, à souhaiter le Paradis et à craindre l’Enfer, des lieux complètement antinomiques, non pas séparés mais étrangers l’un à l’autre, sans aucune communication possible entre ces deux mondes. De temps à autre, un souvenir me revient à l’esprit, qui dément cette vision.

Un soir d’été, sur une place luisante de lumière, des couples d’Européens tournent amoureusement sur une musique douce distillée par un kiosque d’une blancheur irréelle. Les arbres feuillus sont couronnés de guirlandes multicolores. Des étals nombreux proposent des plats fumants, des boissons aux couleurs étranges. L’air est d’une telle douceur que la respiration est enivrante. Les visages sont détendus, souriants. Nul souci ne les habite. Toute l’harmonie du monde est là ; les femmes sont si belles, les hommes si prévenants, si gais. Il y a un détail cependant : la place est entourée d’une très longue corde destinée à en interdire l’accès pour une population exclusivement masculine, malingre, au teint bistre, aux jambes torses, habillée de vieilles hardes. Ce sont mes semblables. Ils n’ont pas le droit de participer à la fête. Alors, ils contemplent la féerie, en se faisant le plus petits possible ; ils savent en effet que leurs masques de misère nuisent à la magnificence du tableau.

Depuis, je vois le Paradis comme un cercle de lumière et de bonheur, un lieu de beauté, de plénitude et de joie pure, entouré par une immense couronne circulaire peuplée de damnés qui le contemplent alors qu’eux-mêmes restent invisibles aux yeux des élus qui le peuplent. Peut-être les damnés se contentent-ils de cette contemplation. Peut-être acceptent-ils la place qui leur a été affectée comme étant leur destin. Je n’ai pas de rêves de grandeur pour eux mais, l’espace d’un instant, j’ai eu envie de les voir investir cette place, envahir le Paradis, faire en sorte que les regards de ces beaux messieurs et ces belles dames se tournent vers eux et qu’ils en perdent leur coupable innocence.

Je pars, femme, retrouver mes frères pour partager avec eux cette lutte qui n’a même pas besoin du ressort de l’espoir pour se perpétuer. Adieu.

 

Extrait 2: 

Fatma règne toujours en maîtresse absolue sur sa maison. Au matin, tel un général partant en campagne, elle dresse l’inventaire des tâches à effectuer et les répartit entre ses deux filles, soldates dévouées. Les petites sœurs boulottes, Karima et Baddour, qu’il a quittées il y a si longtemps se sont muées en jeunes femmes réservées, du moins en apparence. Elles semblent presque interchangeables, n’eût été la blancheur du teint de Karima contrastant violemment avec la matité profonde de celui de Baddour qui lui avait valu de surnom de "kahloucha" (la noiraude). Elles ont connu des destins quasi identiques. Elles se sont mariées toutes deux, quelques années auparavant, avec des hommes du village. Elles ont quitté la maison maternelle et ont parcouru quelques dizaines de mètres pour gagner leurs domiciles conjugaux. Ces dizaines de mètres représentent une distance plus grande que celle qui sépare la Terre de la Lune. Les belles-familles ne toléraient guère l’"abandon" des tâches ménagères nombreuses dont les belles-mères et les belles sœurs avaient découvert l’urgence absolue depuis l’arrivée providentielle des ces aides dociles ; les sorties étaient donc interdites. Les visites à Fatma étaient sévèrement réglementées. En fait, il fallait une circonstance impérieuse pour les justifier, décès ou maladie grave dans la famille. Parfois, Baddour ou Karima demandaient à leurs époux une autorisation exceptionnelle (entendre sans motif particulier) de rendre visite à leur mère. Ces sollicitations étaient reçues avec une fureur égale à la terreur qu’inspirait aux deux hommes la perspective d’affronter la colère que ne manquerait pas de susciter auprès de la maisonnée une exigence aussi démesurée. Elles finirent par renoncer et se firent à l’idée de finir leurs jours dans la peine et le labeur, au service d’une cour féminine qu’elles maudissaient en secret. Fort heureusement, leur supplice prit fin, presque simultanément et pour des raisons identiques. Belles-mères et belles-sœurs finirent par se lasser de la résignation têtue que Karima et Baddour s’obstinaient à leur opposer. Elles se fatiguèrent de voir se réaliser la plus imbécile de leurs demandes, acceptée la plus avilissante des tâches, sans le moindre murmure de désapprobation, sans le moindre soupir qui aurait pu laisser penser que la coupe était pleine. Elles décidèrent que, décidément, ces brus étaient des bonnes à rien et décrétèrent la dissolution des mariages. Les époux ne furent pas consultés. Ils apprirent leurs nouvelles situations matrimoniales, en même temps que la date approximative de leurs futures épousailles, au retour de la traditionnelle partie de dominos qui agrémentait les soirées du village. C’est ainsi qu’à quelques jours d’intervalle, Karima et Baddour, amaigries, assombries, lestées des valises, des coussins et des matelas qui constituaient leurs dots, réintégrèrent le logis maternel.

 

Extrait 3:

Khalti Daouia est impotente. Elle gît toute la journée sur son matelas, revêtue d’un drap blanc dont elle épouse les contours, dont elle prend la couleur, dont on devine qu’il sera son linceul. Hassiba se tient auprès d’elle, dans le cliquetis incessant de ses aiguilles à tricoter. Bien que Khalti Daouia ait renoncé à toute sortie, elle s’obstine à lui confectionner des châles de couleur, des gilets, bleus le plus souvent, avec trois boutons sur le devant. A l’heure du déjeuner, elle lui noue un immense tablier autour du cou, la redresse sur son séant, s’assure qu’elle est bien calée sur ses coussins. Elle dispose alors un bol de soupe fumante sur le taïfour, petite table basse. Elle prend la cuillère en étain du bout de ses doigts restés étonnamment fins. Elle ne la plonge pas dans le potage. Elle en rase la surface pour en prélever le moins chaud, pour ne pas brûler les lèvres desséchées.
Kaddour a souvent assisté aux repas de Khalti Daouia. Il se souvient de la grâce infinie des gestes de Hassiba. Il se souvient d’avoir suivi le ballet de la cuillère en étain, semblable au mouvement aérien d’un oiseau venant caresser l’eau pour y prélever les quelques gouttes qui étancheront sa soif. L’oiseau d’étain, comme porteur d’un murmure, d’un secret, s’approche doucement, lentement, d’une bouche fermée qui l’accueille avec dédain. Il s’éloigne doucement, lentement, puis revient proposer son offrande jusqu’à ce qu’elle soit acceptée. 
L’heure du thé est celle que préfère Khalti Daouia. C’est le moment invariable de la visite de Fatma, accompagnée de Baddour ou de Karima. Les deux femmes s’installent de part et d’autre du matelas. Hassiba arrive avec le plateau du thé et s’assoit face à l’aïeule, fermant ainsi le cercle. Les conversations vont alors bon train. Khalti Daouia promène son regard de l’une à l’autre, approuvant ici, opposant une mine dubitative là. C’est à elle que toutes s’adressent, vers elle que coule la rivière torrentielle des mots. Elle en commande le cours, de Hassiba vers Badra, de Badra vers Fatma… Elle est pleinement heureuse. C’est toujours avec regret qu’elle reçoit les baisers d’adieu qui marquent la fin du goûter.

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Published by Brahim Senouci
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