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2 novembre 2014 7 02 /11 /novembre /2014 11:35

Quand la nuit se brise

Si l’expression n’avait autant été galvaudée, je serais tenté de dire que l’Algérie est à la croisée des chemins. Pourtant, elle n’aura jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui. Il y a eu bien des circonstances dans lesquelles notre pays s’est trouvé devant des choix majeurs. Retenons-en quelques-unes.  Avant l’indépendance, il y eu la controverse entre tenants du lancement immédiat de la lutte armée contre ceux qui prônaient la poursuite du combat politique sans exclure un recours futur aux armes. La première option a prévalu. Elle a certes triomphé puisque l’indépendance, but commun des adversaires de l’époque, a été arrachée. Toujours avant l’indépendance, il y a eu la lutte entre « politiques » et « militaires ». Les premiers, AbaneRamdane en tête, dessinaient les contours d’un pays gouverné par des civils, en prise avec la modernité. Les autres ne l’entendaient pas de cette oreille et ont tranché la question de manière tragique en assassinant AbaneRamdane. Citons encore la décision du pouvoir de l’époque de légaliser la création du FIS en 1989 alors que la Constitution de l’époque aurait dû interdire cette initiative.  Il y a une spécialité nouvelle dans l’étude de l’Histoire, moins burlesque qu’il n’y paraît. Elle s’appelle l’uchronie. Elle consiste à refaire l’Histoire en changeant un élément du passé. Cette spécialité est nouvelle en Europe mais elle a un long passé en Algérie. Notre peuple a toujours pratiqué l’uchronie comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, c’est-à-dire sans le savoir. Il est passé maître dans l’exercice qui consiste à dire « Ah si seulement Chadli avait respecté la Constitution, on n’en serait pas là », ou encore « Ah si Bouteflika n’avait pas rempilé pour un troisième mandat… » ou « Ah si Abane n’avait pas été assassiné »…

En fait, nous n’arrivons pas à prendre notre parti des événements du passé en les dépassant et en les intégrant à notre vision de l’avenir. C’est comme si nous étions lestés par eux. Comme ils sont objectivement impossibles à modifier autrement que de manière virtuelle, nous continuons de les percevoir comme des obstacles actuels à tout changement, à tout progrès. C’est ainsi qu’à fleuri et prospéré le discours général sur la fatalité du délitement de l’Algérie. « C’était mieux avant », toujours avant, continuons-nous de répéter dans une sorte de jouissance morbide. Ainsi nous complaisons-nous à décrire le sort funeste qui attend l’Algérie, que nous rivalisons d’imagination pour dire la cruauté des jours à venir, sans que nous songions le moins du monde à chercher un moyen de stopper la machine infernale. C’est comme si nous avions délibérément choisi d’abandonner le contrôle et de nous cantonner dans un rôle de spectateurs d’une tragédie annoncée. Peut-être finira-t-elle par se produire ? Ce serait l’aboutissement logique d’une prophétie auto réalisatrice, dans un schéma classique. Cela commence par l’annonce d’un drame, rythmée par les événements quotidiens qui donnent corps à cette prophétie. Le drame se précise d’autant plus que la population qu’il toucherait choisit en quelque sorte de s’abandonner à lui, perçu comme un destin irrémédiable. Je songe aux multiples immolations par le feu égrenées par la presse depuis quelques années. Je songe aux harragas dévorés par les flots dans une traversée sans issue vers un impossible ailleurs. L’Algérie est taraudée par la tentation du suicide et celle d’échapper à elle-même. Cette tentation s’alimente de la haine de soi qui nous caractérise et qui structure les rapports sociaux faits de méfiance spontanée et de rejet instinctif.

Rien ne se fera si on continue de refuser cette part sombre de nous-mêmes. Rien ne sera possible si nous n’identifions pas correctement les racines de la violence, l’instinct de mort, et l’atonie, voire l’anomie, l’absence de règles communes consenties, la peur de vivre, de créer, la peur d’avoir à assumer notre devenir, la peur… de la peur !

Il y a eu la colonisation bien sûr. Nous avons été durant 132 ans condamnés à un quasi esclavage, relégués à la périphérie des villes, massacrés par millions. Nous avons été dépossédés de nos langues, de nos coutumes, de nos habitudes. Tout cela s’est fait de manière industrielle sur une entité confuse, indiscernable, un agglomérat dépourvu de toute individuation, nous ! Au sortir de la guerre de libération, nous n’avons pas pu honorer nos morts, jetés dans des fosses communes, privés de sépultures, absents en somme. Le Pouvoir de l’époque nous a immédiatement contraints au silence, drôle d’avatar pour une libération ! Ce silence a duré des décennies, des décennies de mensonges, de corruption, de gabegie, au cours desquelles nous avons eu tout loisir d’apprendre la débrouille et la ruse, nécessaires pour ramasser quelques miettes tombées de la table des prédateurs. Puis nous avons cru connaître une ère propice. Le Pouvoir chancelant a dû nous concéder quelques libertés, vite emportées dans le chaos sanglant qui a brutalement interrompu le rêve. Des dizaines de milliers de nos compatriotes ont été massacrés, sans que l’on sache pourquoi, sans que leur mort fasse sens, sans que nous puissions au moins utiliser cette tragédie pour nous forger un avenir.

C’est ainsi que nous avons été le jouet d’éléments sur lesquels nous n’avons jamais vraiment eu de prise, avec le sentiment que ces éléments nous dépassaient. Nous avons fini par abdiquer notre rôle de citoyens que nous avons troqué contre celui de victimes expiatoires vouées à payer pour un crime inconnu.

Il nous faut quitter cette logique mortifère qui consiste à égrener les jours qui nous séparent du cataclysme annoncé. Il nous faut nous ressaisir pour nous sauver et sauver notre patrie. Nous n’y parviendrons qu’au prix d’un examen de conscience collectif, d’une fière réaffirmation de nous-mêmes. Nous devons retrouver le chemin vers les autres, le sens de la communauté et en finir avec le temps du soupçon. Nous devons nous convaincre de notre capacité à prendre notre destin en main et signifier aux éventuels chefs de guerre et apprentis dictateurs qu’il leur faudra compter avec nous.

Ecoutons Mohamed Dib…

Quand la nuit se brise,

Je porte ma tiédeur

Sur les monts acérés

Et me dévêts à la vue du matin

Comme celle qui s'est levée

Pour honorer la première eau ;

Étrange est mon pays où tant 

De souffles se libèrent. 

Les oliviers s'agitent 

Alentour et moi je chante :

Terre brûlée et noire.

Mère fraternelle,

Ton enfant ne restera pas seule

Avec le temps qui griffe le cœur ;

Entends ma voix

Qui file dans les arbres

Et fait mugir les bœufs.

Ce matin d'été est arrivé

Plus bas que le silence.

Je me sens comme enceinte,

Mère fraternelle.

Les femmes dans leurs huttes

Attendent mon cri.

 

 

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Published by Brahim Senouci
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hamdani Daho 02/11/2014 14:50

Cher ami Senouci, j’ai lu avec intérêt cet article comme d’ailleurs tous ceux qui l’ont précédé. Il est a la hauteur des problèmes de l’heure qui se posent à nous ou qui s’imposent. Mais à la fin
de sa lecture j’ai toujours la même amertume et se pose toujours la question suivante ; comment arriver a sortir du bourbier ou nous somme et que dénonce cet écrit, article truffé de « il faut
faire ceci, il faut fait cela…» et de « nous devons faire ceci, nous devons faire cela… » .Les intentions sont bonnes, que ce soit les tiennes ou de toute une catégorie d’algériens (journalistes,
politologues, sociologues, visionnaires, écrivains, hommes et femmes sages …) et ce depuis longtemps mais rien n’a bougé et rien ne bougera. Les sonnettes d’alarmes qui ont été tirées et qui seront
tirées n’arrêteront pas le train pour autant afin de le faire changer de rail. La société est tétanisée, vaccinée et ne peut rien faire et ne fera rien. Pourquoi ? Parce que qu’Il y aura toujours
une partie de la société qui annihilera une autre partie et le Pays restera toujours sur le statut-quo de l’immobilisme et de la peur du changement… Changement n’arrivera pas de nous même, ceci a
été prouvé et cela depuis longtemps.
S’il y aura changement, il devra venir impérativement venir de l’extérieur et s’opérer hors de notre contrôle. Là je m’excuse à l’avance de la billevesée que je vais prononcer mais je n’ai que ça
comme argument. Un événement ou une catastrophe d’une ampleur telle que pour la contrer tous les algériens doivent se regrouper pour y faire face parce qu’ayant tout perdu. Un événement ou une
catastrophe qui mettre a bas tout ce qu’on construit jusqu’à ce jour. Un évènement ou une catastrophe qui remettra tous les compteurs a zéro et qui nous permettra de redémarrer sur le bon choix que
l’on a raté à l’indépendance. Cet évènement doit être totalement extérieur, mais non dû à une confrontation intérieure entre nous. Car notre ennemi c’est nous même et on ne peut s’affronter soi
même sans aller au suicide (ceci a d’ailleurs été démontré).
Pour réanimer un corps mort il faut bien lui appliquer un électrochoc à sa mesure et non lui oindre une pommade ou lui faire avaler une pilule qu’il est dans l’incapacité de prendre. Pour que la
vie ait pu prendre un bon chemin sur terre il a bien fallu une catastrophe d’une ampleur telle qu’elle a éradiqué les dinosaures, tous les dinosaures…

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