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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 17:44

Invité à un colloque sur le transport de l’électricité, je me suis rendu à Guelma, dans l’Est algérien, en 2000. A l’issue des travaux du colloque, nous avons écouté l’exposé d’une équipe d’ingénieurs canadiens. Leur entreprise avait inventé un procédé qui permet d’intervenir sur les lignes à haute tension sans couper l’électricité. «A Les ouvriers, nous ont-ils expliqué, doivent être revêtus d’une combinaison spéciale et suivre un certain mode opératoire qui écarte le danger d’électrocution ». Au dîner, je me suis retrouvé à leur table. Ils m’ont expliqué qu’ils font le tour du monde pour vendre leur invention. Dans chaque pays visité, après un exposé technique, ils font appel à des ouvriers d’entreprises d’électricité locales pour expérimenter leur procédé. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne se bouscule pas au portillon ! Il y a très peu de volontaires. Quand, finalement, un ouvrier, rassemblant son courage, accepte d’enfiler la combinaison, c’est en tremblant qu’il escalade le pylône pendant qu’à terre, ses camarades se figent dans un silence angoissé.

Comment cela s’est-il passé en Algérie ? leur demandè-je.

D’une manière radicalement différente. En fait, tout le monde était volontaire. Il a fallu procéder à un tirage au sort. Les élus montaient vers les lignes électriques à toute vitesse, se faisaient photographier la main posée sur les câbles à haute tension et redescendaient sous les acclamations de leurs camarades.

Guelma a été le théâtre d’un immense massacre en mai 1945. A proximité de la ville, il y a un ravin qu’on appelle « Kef boumba », le ravin de la bombe. C’est de là, entre autres, qu’on précipitait des Algériens à partir de bennes de camions. Je ne sais pourquoi, dans mon esprit, j’associe l’image de Kef boumba et ses corps qui tombent à celle de l’ouvrier qui s’élève vers le ciel et pose sa main sur ce câble de mort dans un geste auguste de mépris.

J’ai décidé d’écrire aujourd’hui. Je le fais parce que je porte l’Algérie comme une blessure. J’ai vécu la fin de la guerre, la mort des miens, l’espoir né de l’indépendance. J’ai connu la frustration des lendemains qui déchantent, la confiscation de la liberté pour laquelle des centaines de milliers des miens avaient perdu la vie, la descente vers les abîmes inexplorés d’une violence hors d’âge. Je suis parti, c’est vrai, au plus fort de la vague de mort. Mais mon âme est restée là-bas. Aujourd’hui encore, tous les trois mois, une nécessité impérieuse me ramène vers l’Algérie encore et toujours. Je porte le passé de mes parents, la mémoire blessée de mes aïeux. En même temps, je vis en France, un pays si proche, si lointain, un pays dont j’aime la langue, la littérature, l’apport à la civilisation universelle, un pays dont je déteste l’incapacité à revisiter son histoire, à reconnaître sa part d’ombre. Il y a une relation étrange entre l’Algérie et la France, une relation trouble. Il y a, enfouie dans le secret de ma conscience, la conviction que le salut de mon pays passe par un geste français, une parole qui le libérerait de son humiliation, le sortirait de l’étouffant tête-à-tête qu’il entretient avec son vainqueur d’hier pour déboucher sur une relation sereine. J’écris pour que soit reconnu le mensonge inaugural qui fait de l’Algérie de 1830 un ramassis de tribus barbares que sont venus civiliser par le sabre et le feu les « porteurs de Lumières ». J’écris pour démonter le mythe qui a fait de soudards avinés l’avant-garde d’une armée de défricheurs de terres vierges.

J’écris pour témoigner que perdure aujourd’hui en Algérie un sens de la générosité et de l’hospitalité, quelque chose d’auguste, comme une trace tenace de temps très anciens. J’écris pour dire la chaleur humaine, l’attention aux vieillards, l’abandon de soi dans l’amitié. J’écris pour dire la pulsion suicidaire, l’acculturation, la perte de repères. J’écris pour dire la tentation de l’extrême, l’innocence que masque mal la roublardise populaire. J’écris pour dire l’humour. J’écris pour dire la spiritualité qui contraste avec une société occidentale en mal d’horizon. J’écris pour dire la douleur, la peine d’un peuple dans sa vaine quête de lui-même, sa tentation de se départir d’une mémoire perçue comme encombrante, d’occulter un imaginaire où il tient le mauvais rôle, celui de l’exploité, du colonisé, du massacré. J’écris pour dire son désir de comprendre comment il en est arrivé là, comprendre la matrice qui a produit les pâles amants barbus de l’apocalypse.

J’écris, comme dit Borgès, « pour moi-même, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps ». 

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Published by Brahim Senouci
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