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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 11:26

Uri Avnery

31 août 2013

 

Pauvre Obama

 

PAUVRE OBAMA. Je le plains.

 

Dès le début de sa rencontre avec l’Histoire, il a prononcé le Discours du Caire. Un grand discours. Un discours inspirant. Un discours édifiant.

 

Il s’est adressé à la jeunesse cultivée de la capitale égyptienne. Il parlait des vertus de la démocratie, du brillant avenir promis à un monde musulman libéral, modéré.

 

Hosni Moubarak ne fut pas invité. Ce qui suggérait implicitement qu’il représentait un obstacle à ce brillant nouveau monde.

 

Peut-être a-t-on pris cette allusion au mot. Peut-être le discours a-t-il semé les graines du printemps arabe.

 

Il est probable qu’Obama n’imaginait pas la possibilité que la démocratie, la vertueuse démocratie, conduirait au pouvoir islamiste. Il a tenté, prudemment et de façon amicale, d’établir des contacts avec les Frères Musulman après leur victoire électorale. Mais il est probable qu’au même moment la CIA préparait déjà la prise de pouvoir par l’armée.

 

Du coup nous sommes exactement dans la situation où nous étions la veille du Discours : une dictature militaire brutale.

 

Pauvre Obama.

 

 

MAINTENANT NOUS nous trouvons devant un problème semblable en Syrie.

 

Le Printemps Arabe a engendré une guerre civile. Plus de cent mille personnes ont déjà été tuées, et chaque jour qui passe, ce nombre augmente.

 

Le monde assistait à ce carnage en témoin passif. Pour les juifs c’était un rappel de l’Holocauste, lorsque, selon ce qui, ici, est enseigné à l’école à tous les garçons et filles, “le monde regardait et gardait le silence.”

 

Jusqu’à il y a quelques jours. Quelque chose s’est produit. Une ligne rouge a été franchie. Des gaz toxiques ont été employés. Le monde civilisé exige une action. De la part de qui ? Du président des États-Unis, naturellement.

 

Pauvre Obama.

 

 

IL Y A QUELQUE TEMPS Obama a prononcé un discours, un autre de Ces Discours, dans lequel il a tracé une ligne rouge : pas d’armes de destruction massive, pas de gaz toxiques.

 

Il semble maintenant que cette ligne rouge ait été franchie. On a utilisé des gaz toxiques.

 

Qui aurait fait une chose aussi terrible ? Ce tyran sanguinaire, bien sûr. Bachar al-Assad. Qui d’autre ?

 

L’opinion publique américaine, et même l’opinion publique de l’ensemble du monde occidental exige une action. Obama a parlé, donc Obama doit agir. Sinon il confirmerait l’image qu’il a dans bien des endroits. L’image d’une mauviette, d’un faible, d’un lâche, d’un beau parleur qui n’agit pas.

 

Cela porterait atteinte à sa capacité à réaliser quoi que ce soit même dans des domaines très éloignés de Damas – l’économie, la santé, le climat.

 

L’homme, par ses paroles, s’est mis lui-même au pied du mur. Le besoin d’agir est devenu un impératif. Un cauchemar d’homme politique.

 

Pauvre Obama.

 

 

CEPENDANT, PLUSIEURS questions se posent.

 

Tout d’abord, qui dit qu’Assad a employé les gaz ?

 

La pure logique déconseille cette conclusion. Lorsque cela s’est produit, un groupe d’experts des Nations Unies, qui ne sont pas des gourdes, s’apprêtaient à enquêter sur le terrain à partir de soupçons de guerre chimique. Pourquoi un dictateur disposant de son bon sens leur fournirait-il les preuves de ses méfaits ? Même s’il pensait que les preuves pouvaient en être supprimées à temps, il ne pouvait en être sûr. Des équipements sophistiqués pourraient les déceler.

 

Ensuite, que pourrait-on réaliser avec des armes chimiques que ne permettraient pas des armes classiques ? Quel avantage stratégique ou même tactique offrent-elles que l’on ne pourrait obtenir par d’autres moyens ?

 

L’argument pour contrer cette logique est qu’Assad n’est pas logique, pas normal, qu’il n’est qu’un despote fou vivant dans un monde à lui. Mais est-ce le cas ? Jusqu’à présent son comportement l’a montré tyrannique, cruel, dépourvu de scrupules. Mais pas fou. Plutôt calculateur, froid. Et il est entouré d’un groupe de politiciens et de généraux ayant tout à perdre et qui semblent d’un sang-froid extraordinaire.

 

Par ailleurs, ces derniers temps le régime semble l’emporter. Pourquoi prendre des risques ?

 

Pourtant Obama doit décider de les attaquer sur la base de preuves qui semblent peu convaincantes. Le même Obama qui ne s’était pas laissé duper par les preuves mensongères avancées par George Bush jr. pour justifier l’attaque de l’Irak, une attaque qu’Obama, et c’est tout à son honneur, contesta dès le début. Maintenant il est de l’autre côté.

 

Pauvre Obama.

 

 

ET POURQUOI des gaz toxiques ? Qu’ont-ils de si particulier, si matière à ligne rouge ?

 

Si je suis sur le point de me faire tuer, peu m’importe en réalité que ce soit par des bombes, des obus, des mitrailleuses ou des gaz.

 

Certes, il y a quelque chose de sinistre avec les gaz. L’esprit humain a horreur de quelque chose qui empoisonne l’air que nous respirons. Respirer est la nécessité humaine la plus élémentaire.

 

Mais les gaz toxiques ne sont pas des armes de destruction massive. Ils tuent comme n’importe quelle autre arme. On ne peut pas les mettre au même niveau que les bombes atomiques utilisées par l’Amérique sur Hiroshima et Nagasaki.

 

De plus ce n’est pas une arme décisive. Elle n’a pas changé le cours de la première guerre mondiale, lorsqu’elle a été utilisée à grande échelle. Même les nazis n’en avait pas envisagé l’emploi au cours de la deuxième guerre mondiale – et pas seulement parce qu’Adolf Hitler avait été gazé (et rendu temporairement aveugle) par des gaz toxiques au cours de la Première guerre mondiale.

 

Mais Obama ne pouvait pas ignorer la ligne qu’il avait tracée dans le sable syrien.

 

Pauvre Obama.

 

 

LA RAISON principale de la longue hésitation d’Obama est d’un tout autre ordre : il est contraint d’agir contre les véritables intérêts des États-Unis.

 

Assad peut être un terrible salaud, mais il sert néanmoins les États-Unis.

 

Pendant de nombreuses années, la famille Assad a apporté son soutien au statu quo dans la région. La frontière syrienne avec Israël est la frontière la plus calme qu’ait jamais eue Israël, en dépit du fait qu’Israël ait annexé un territoire qui appartient indiscutablement à la Syrie. En réalité, Assad s’est servi du Hezbollah pour provoquer Israël de temps en temps, mais il ne s’agissait pas là d’une réelle menace.

 

À la différence de Moubarak, Assad appartient à une secte minoritaire. À la différence de Moubarak, il a derrière lui un parti politique fort et bien organisé, avec une véritable idéologie. Le parti nationaliste pan-arabe Baas (“résurrection”) a été fondé par le chrétien Michel Aflaq et ses amis essentiellement comme un rempart contre l’idéologie islamique.

 

Comme la chute de Moubarak, la chute d’Assad conduirait très vraisemblablement à un régime islamique, plus radical que celui des Frères Musulmans égyptiens. Le parti frère syrien des Frères a toujours été plus radical et plus violent que le mouvement égyptien dont il émane, (peut-être parce que les Syriens sont par nature d’un tempérament beaucoup plus agressif.)

 

De plus, il est dans la nature d’une guerre civile que les éléments les plus extrémistes l’emportent, parce que leurs combattants sont plus déterminés et plus disposés à se sacrifier. Quelle que soit l’importance de l’aide étrangère, elle ne sera pas un soutien suffisant à la partie modérée, laïque des rebelles syriens pour leur permettre de prendre le pouvoir après la chute d’Assad. Si l’État syrien reste intact, ce sera un État islamique radical. Surtout s’il y a des élections libres et démocratiques, comme cela s’est passé en Égypte.

 

Vu de Washington DC ce serait un désastre. Nous avons donc là le tableau curieux d’un Obama conduit par sa propre rhétorique à attaquer Assad, tandis que ses services de renseignement travaillent sans relâche à prévenir une victoire des rebelles.

 

Comme l’a écrit quelqu’un récemment : il est de l’intérêt des Américains que la guerre civile se poursuive indéfiniment, sans qu’aucun des protagonistes ne gagne. À quoi tous les dirigeants politiques et militaires d’Israël diraient : Amen.

 

Donc, du point de vue stratégique américain, toute attaque d’Assad doit être minimale, une simple piqûre d’épingle qui ne mettrait pas en danger le régime syrien.

 

Comme cela a été observé, l’amour et la politique créent d’étranges associations. En ce moment, on voit une très étrange collection de pouvoirs s’intéresser à la survie du régime Assad : les États-Unis, la Russie, l’Iran, le Hezbollah et Israël. Et pourtant Obama est incité à l’attaquer.

 

Pauvre Obama.

 

 

SI J’ESSAIE DE comprendre l’état d’esprit de la CIA, je dirais que, de leur point de vue, la solution égyptienne est aussi la meilleure pour la Syrie : renverser le dictateur et mettre un autre dictateur à sa place.

 

Dictature militaire pour tout le monde dans la région arabe.

 

Ce n'est pas la solution à laquelle Barack Obama aurait aimé être identifié dans les livres d’histoire.

 

Pauvre, pauvre Obama.

 

 

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 31 août 2013 – Traduit de l'anglais « Poor Obama » pour l'AFPS : FL]

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Published by Brahim Senouci
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