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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 08:59
« Oublier le passé, c’est se condamner à le revivre »
 
En Algérie, l’oubli est une seconde nature. Souvenons-nous. Dans les années 60, le régime brouillon et populiste de Ben Bella est suivi de la dictature austère de Boumediene. L’heure est au silence, à l’autorisation de sortie du territoire, aux pénuries et aux marchés aux légumes clandestins. La mort du Président permet à son successeur, Chadli Bendjedid, d’ouvrir les vannes et d’utiliser l’argent facile de la rente pour étancher la soif du bon peuple en lui prodiguant des produits jusque là inconnus. Le pétrole plonge et l’Algérie bascule dans la décennie noire. Un bref intermède apporte une éclaircie fugace. L’arrivée de Boudiaf au sommet du Pouvoir réveille un espoir fou. Sa mort violente plonge le pays dans la prostration. Une vague lueur d’espoir se rallume de nouveau avec le bref intermède Zeroual, puis s’éteint avec sa démission brutale. L’avènement de Bouteflika, en dépit des conditions contestables de son élection initiale, parce qu’elle est concomitante d’une baisse importante de la violence terroriste, bénéficie d’un préjugé positif de la part de l’opinion. Au fil des quinquennats, la faveur de l’opinion recule à mesure que le régime s’enlise dans des jeux opaques, une corruption généralisée dans une atmosphère crépusculaire, permettant l’enrichissement de quelques-uns et le désespoir de l’immense majorité des Algériens.
Cette succession de désillusions n’a été possible que par la "vertu" de l’oubli. L’enthousiasme de l’Indépendance une fois retombé devant le retour à la dure réalité, les Algériens ont commencé à trouver des vertus au régime colonial, occultant la misère, les massacres, la sujétion, qui constituaient le pain quotidien dont les nourrissait la "douce France". Boumediene a fait regretter Ben Bella, Chadli a permis de tresser une gloire posthume à Boumediene, avant de recevoir lui-même la faveur du peuple après son limogeage. Si Bouteflika envisage de retrouver l’amour de son peuple, une seule solution s’offre à lui, le renoncement à un quatrième mandat !
L’oubli a des vertus. Il permet la cicatrisation des plaies et le travail de deuil. Encore faut-il connaître ce qu’il faut oublier… Encore faut-il mettre à profit cette connaissance pour se prémunir de la répétition des erreurs du passé. En Algérie, ce n’est même pas d’oubli qu’il faut parler mais d’une ignorance choisie, assumée, de la réalité au bénéfice de la croyance en un mensonge fantasmé. On connait la phobie du médecin que connaissent beaucoup de gens, particulièrement dans notre pays, et qui se traduit par un refus de consulter. Ce refus est dicté par la peur que le médecin leur découvre quelque chose, un diabète, un cancer. Ainsi, plutôt que d’engager une procédure de soins qui pourrait les guérir, ils préfèrent nier la maladie, pensant que le déni est de nature à l’annuler.  Espoir illusoire, évidemment. Le corps malade continue de s’affaiblir et de se diriger, en toute inconscience vers une fin douloureuse.
Le déni peut se traduire par une réécriture, par la construction d’un mythe, qui peut avoir pour fonction de répondre à un autre mythe. Ainsi, le discours algérien sur les bienfaits de la colonisation, sur le temps "béni" de la France, vient en opposition à l’Histoire apologétique servie par le Pouvoir, Histoire qui n’a pas d’autre fonction que de justifier son maintien. Situation schizophrénique que celle qui consiste à opposer au mensonge, non pas la vérité, mais un mensonge symétrique.
Corneille raconte dans une pièce moins connue que ses classiques habituelles, "Le Menteur", les affres d’un menteur. Celui-ci ne peut s’empêcher de travestir la réalité. Il souffre terriblement puisqu’il doit prendre soin de ne pas se couper. Quand on lui demande de répéter sa version d’un événement qu’il a déjà servie, il doit faire attention à dire la même chose. Il doit donc faire fonctionner sa mémoire au-delà du raisonnable, se condamnant à tous les tourments. Il s’en plaint à un de ses amis qui lui répond : « Est-ce que tu as essayé la vérité ? »
La même question pourrait être adressée à notre peuple. Plutôt que de se cantonner dans l’attitude immature qui consiste à construire le monde de manière à ce qu’il lui apparaisse sous son jour le plus rassurant possible, il devrait le voir sous son vrai visage. Il devrait accepter et assumer la sentence du médecin et prendre en charge la maladie dont il souffre.
Comme pour un examen médical, il devrait chercher dans son passé, proche et lointain, les antécédents qui éclairent sa situation présente. Ces antécédents,  il lui faut les débusquer dans le désert de la quasi absence d’une écriture algérienne de l’histoire de l’Algérie. Très peu d’historiens s’y sont attelés. Citons néanmoins le regretté Mahfoud Kaddache dont l’œuvre est hélas méconnue du grand public.
L’état actuel de la société algérienne n’incite guère à l’optimisme. On a souvent invoqué des problèmes sociaux, le chômage, l’inflation… Tout cela est vrai naturellement. Cependant, il y a une autre dimension, propre à l’Algérie. Cette dimension s’est traduite par l’horreur de la décennie noire durant laquelle plusieurs dizaines de milliers d’Algériens ont trouvé la mort, le plus souvent dans des conditions abominables. Elle se manifeste également dans cette série atroce d’immolations par le feu, dans le nombre croissant des harragas, dans la violence des rapports sociaux qui se traduit par le recours immédiat à l’émeute, le dialogue étant perçu dès l’abord comme inutile.
En fait, ce dont l’Algérie a besoin aujourd’hui, c’est d’identifier les racines de cette violence. C’est la seule voie possible pour les extirper. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’y arrivera pas en faisant l’économie d’une plongée dans notre passé. C’est dans cette mémoire, la courte et la longue, que nous trouverons les ingrédients de notre mal-être actuel, les raisons qui nous ont conduits à l’état infamant de sujets colonisés, les causes de notre incapacité actuelle à nous penser comme une communauté de destin.
A défaut, nous nous condamnons à subir l’éternel retour de la violence et nous risquons d’en mourir…
 
 
Brahim SENOUCI

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