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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 07:24

Necmaria, pour mémoire

Paru dans le Quotidien d'Oran du 5 mai 2014

Un vendredi matin ensoleillé, à Mascara. Nous sommes quatre, quatre compagnons, complices des années de lycée et d’ennui dans la chaleur des étés de nos adolescences. Nous voilà partis pour une virée « vendredinale » (c’est quoi, l’équivalent de dominicale ?) sur la route de Mostaganem.

La journée est belle et la nature ne l’est pas moins. La route se fraie un chemin à travers les montagnes des Beni Chougrane. Le paysage n’a pas la sévérité qu’il arbore durant la saison chaude. Le printemps l’habille de vert, d’or, de rouge. Les conversations vont bon train. Elles tournent bien sûr autour de l’Algérie. De quoi d’autre des « Sexalgénaires » anxieux pourraient-ils bien parler ? L’inquiétude en partage, un espoir malgré tout, que dicte plus le cœur que la raison. L’élection présidentielle, les scandales des détournements d’argent, la répression brutale des manifestations en Kabylie mais aussi le prurit séparatiste qui taraude cette région, tout cela fait l’objet d’échanges, d’invectives parfois, suivis de longs silences par lesquels chacun s’abandonne à une solitude amère…

Mostaganem… Ce n’est qu’une étape. Le terme du voyage est encore à une heure de route. D’autres compagnons se joignent à nous, des familiers des lieux, qui tutoient chaque plante en l’appelant par son drôle de prénom. Ils feront route avec nous. Auparavant, une répartition savante est opérée, au terme de laquelle se retrouvent dans un même véhicule béotiens et connaisseurs. Les connaisseurs, justement, prennent à cœur leurs rôles et nous invitent à porter le regard, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, pour admirer un point de vue, un bras de mer alangui venant lécher une plage de sable fin. A mesure que nous approchons des montagnes du Dahra, le paysage monte en couleurs, en circonvolutions, dévoilant des atours de plus en plus compliqués, déployant ses pentes d’un vert profond, parsemées d’arbres. La nature, bonne fille, livre certains espaces aux hommes qui en profitent pour y semer légumes secs, avoine, blé…, sans troubler le moins du monde le paysage qui les accueille. Les conversations dans les voitures s’apaisent, comme pour ne pas déranger le bel ordonnancement environnant. Est-ce bien à nous, tout cela ? Question informulée mais prégnante.  Comment une telle beauté peut-elle abriter tant de tristesse ? Pourquoi des jeunes gens choisissent-ils de risquer une mort presque certaine pour fuir ce décor et lui préférer la froideur obscure des rues et des faubourgs du Canada ou de l’Europe ? Sommes-nous insensibles au point de ne pas laisser cette beauté pénétrer nos âmes, la laisser nous dicter ce que nous devrions être, un peuple heureux d’habiter l’un des plus beaux endroits du monde, se donnant pour tâche de le préserver et d’inculquer à notre descendance l’ardente obligation de poursuivre ce noble travail ?

Nous continuons notre route, baignés de lumière. Insensiblement, le paysage se durcit. Les pentes blanchissent sous la pâleur de la craie. Elles concèdent de moins en moins de place aux maigres buissons qui essaient bravement de les investir. Puis, au détour d’un virage en épingle à cheveux s’offre à nous la vue insolite d’une plaque de marbre sombre, à côté d’une étrange maisonnette aux murs recouverts d’un motif quasi  guilleret qui jure avec la solennité du lieu. Là est le but de notre voyage. ..

Nous descendons de conserve un long escalier qui nous amène à l’entrée d’une immense grotte, d’autant plus grande que l’entrée est petite. En certains endroits, la voûte rocheuse est noire. C’est là qu’en juillet 1845, Pélissier, colonel dans l’armée coloniale commandée par Bugeaud, a commis la première enfumade dans laquelle ont péri, asphyxiés, brûlés, piétinés par leurs bêtes avec lesquelles ils avaient été enfermés, 1.500 hommes, femmes et enfants de la tribu des OuledRyah. Ils payaient pour avoir refusé de se rendre à la France. Ils payaient pour avoir refusé d’abdiquer leur liberté… Ils payaient parce que, indigènes, ils n’étaient pas considérés comme des hommes et des femmes à part entière. Pélissier, bon chrétien, bardé de « valeurs morales » considérait que ces 1.500 victimes « ne valaient pas la peau d’un seul de ses tambours ». Un bon maréchal, Soult, explique doctement que ce fait serait « affreux, détestable, s’il se déroulait en Europe mais qu’en Afrique, c’était le mode opératoire d’une guerre normale ».

Tous les Algériens devraient faire le voyage de Necmaria, en particulier ceux qui ne se consolent pas du départ de la France, mais aussi ceux qui veulent associer ce pays à leurs velléités séparatistes et se mettent volontairement sous sa férule. Tous les écoliers d’Algérie doivent accomplir ce pèlerinage. Tous ceux qui font profession de nous gouverner et qui font de l’Algérie une carcasse à équarrir, tous ceux qui portent leur haine du pays en sautoir et l’exhibent fièrement dans toutes les réunions…

Et puis, tous ces beaux Messieurs qui viennent d’Europe, du Canada, des Etats-Unis, pour signer des contrats avantageux, faites-leur faire le détour par Necmaria avant de parler affaires. Peut-être le souvenir de la grotte freinera-t-il un peu leurs appétits et ceux des nôtres qui ont en principe en charge les intérêts de notre peuple ?

Depuis quelque temps, grâce à l’ami Aziz, des ossements ont été mis au jour, des omoplates, des vertèbres, des fémurs d’enfants…

 

 

 Brahim Senouci

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