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28 septembre 2013 6 28 /09 /septembre /2013 08:07

Mziene, pour mémoire…

 

Paru dans le Quotidien d'Oran du 28 septembre 2013

 

Il y a quelques mois, à Aïn Legradj, Petite-Kabylie, Algérie, on inaugurait une auberge. L’association que je présidais alors a fortement contribué à son édification. L’ambition de ce projet était de fournir à ce village, particulièrement déshérité, une source de revenus issus d’un tourisme éco responsable, c’est-à-dire respectueux de la nature et de l’honneur des villageois. L’auberge est là, prête à accueillir les voyageurs. Pour le reste, la magnificence des paysages, le parfum des genêts, la saveur du miel, celle des figues sèches trempées dans la meilleure huile d’olive que j’aie jamais goûtée, seront de puissants attraits pour les citadins, Algériens ou étrangers, en quête de découverte d’une nature intacte et orgueilleuse. Pour marquer l’événement, des expositions de produits de l’artisanat local, vêtements traditionnels, tapis, gâteaux, ont été organisées par des associations de femmes du village. Une soirée a été consacrée à l’écoute de chorales. Les premières étaient constituées d’enfants du village. Elles ont interprété différentes chansons en arabe et en tamazight. Leur participation s’est close par une émouvante reprise du poème d’Eluard, « Liberté », en arabe, en tamazight en en français. Puis vint le tour d’une chorale venue de Sétif, constituée de dix jeunes garçons et autant de jeunes filles, d’une beauté princière. Cet ensemble a illuminé la soirée par ses qualités vocales et la richesse de son répertoire, mystique, andalou, moderne… Le lendemain matin, tout ce beau monde s’est rendu à Mziene. C’est un village blotti au creux de la montagne. On y accède par une mauvaise route qui n’est plus entretenue depuis l’Indépendance. Cette fois, la raison ne tient pas aux habituelles faillites de l’administration algérienne. La route n’est plus entretenue parce que le village est abandonné. Etrange, ce village fantôme dans un cadre montagneux à la beauté irréelle. La vue plonge dans des gouffres verdoyants. Les montagnes alentour sont autant de sentinelles attentives à la protection de son secret. Car ce village a un secret… Nous nous égaillons sur des sentiers improbables. Les jeunes gens de la chorale de Sétif, ravis de cette sortie et du temps lumineux, se dispersent et partent à l’assaut des cimes. Perchés sur ces hauteurs, ils s’interpellent et se lancent dans des chants Sétifiens en adoptant le registre guttural qui est la marque de ce genre. Un peu plus tard, tout le monde se retrouve pour un pique-nique bienvenu. Après le repas, la question qui brûle les lèvres est posée : Pourquoi ce si beau village est-il abandonné ? Voici son histoire, telle que nous l’a raconté notre guide, un vieil homme, ancien moudjahid, à la voix si sourde qu’elle impose le silence. « Mziene, de par sa situation, avait la réputation, justifiée, de servir de lieu de ravitaillement et de retraite pour les maquisards de l’ALN durant la guerre de libération. L’armée française le savait mais elle a longtemps craint de s’aventurer dans un lieu propice aux embuscades. Un général décide un jour que c’en est trop et qu’il faut détruire ce village. Pour faire bonne mesure et décourager d’éventuelles velléités d’héroïsme dans d’autres villages, il décide de massacrer ses occupants. Le 29 mai 1956, l’aviation entre en action. Tout ce qui tenait debout est rasé. Le village est ensuite investi par une soldatesque ivre de haine. Le signal d’un massacre méthodique de tout ce qui respire est lancé. Les cadavres jonchent les rues. Des plaintes sourdent des talus, du fond des gouffres. Une femme et son jeune fils réussissent à s’enfuir. Ils trouvent à s’abriter dans une vieille grange en ruines. Le jeune homme est blessé. Une balle lui a transpercé le flanc. Il gît sur le sol. La douleur est terrible. Elle lui arrache des gémissements. La mère est affolée. Elle essaie de le calmer. Sa main tente en vain de contenir le cri qui finit par jaillir d’une bouche tordue par la souffrance. La troupe de massacreurs l’entend. Toute heureuse de cette bonne fortune, elle investit la grange. La mère est priée de rester en place pour ne rien manquer du spectacle. Des soldats sont missionnés pour ramener deux bottes de foin. On dispose délicatement le blessé entre ces deux bottes et, sous le regard horrifié de sa mère, un jeune soldat au teint frais y met le feu… » Le silence s’abat sur la montagne comme une nuit d’hiver. Il est temps de partir. La troupe s’ébranle. Une dernière halte est observée devant la mosquée du village, une petite bâtisse très simple, d’une surprenante blancheur. Elle a réussi à survivre aux bombardements aveugles. Une volée de quatre marches permet d’y accéder. Elle est fermée, bien sûr, fermée depuis le massacre du 29 mai 1956. On ne peut donc y entrer mais ces marches, la chorale, la proximité de ces monts à la fois amicaux et chargés de terribles secrets ? Tout naturellement, les jeunes Sétifiens prennent place sur l’escalier, les garçons derrière, les jeunes filles devant. Dans le ciel cristallin de ce matin d’automne, s’inscrivent les odes à la mère, à l’Algérie, conclues par la superbe chanson de feu Ahmed Wahby. Les montagnes ont ainsi été les témoins du martyre de Zabana, de tous les Zabanas d’Algérie, chanté par de jeunes Algériens en larmes. Je n’ai jamais oublié cette scène. J’ai encore en tête les traits de ce vieux maquisard racontant le supplice de son village. Les anciens moudjahids sont légion en Algérie. Il y en a, dit-on, bien plus qu’il n’y eut de combattants dans l’ALN. La majorité d’entre eux n’ont sans doute jamais tiré un coup de feu. On reconnait ceux-ci à leur plantureux tour de taille et à leur évidente aisance financière. Le ministère qui assure leur confort est très bien doté, mieux que celui de l’Education Nationale, paraît-il. Notre guide ne répond pas à cette description. Il emportera dans la tombe son masque de souffrance. Mais quelle obscénité que cette filiation grotesque entre ces pachas ventrus et le visage grimaçant du jeune garçon de Mziene ! Une controverse est en train de prendre de l’ampleur sur Internet. Cheb Khaled est devenu, semble-t-il, citoyen Marocain, par la volonté de Mohamed VI. Depuis, la Toile est le siège d’un déferlement de cris d’indignation et de colère. Beaucoup d’internautes vouent le chanteur aux gémonies en l’accusant d’être un renégat. Tout cela aurait pu n’être qu’anecdotique mais ce que cet incident révèle mérite à coup sûr que l’on s’y arrête… De centaines de milliers, peut-être des millions d’Algériens ont pris la nationalité française, sans que cela ne suscite autre chose que l’indifférence, voire l’envie d’en faire autant chez nombre de nos compatriotes. Il ne s’agit pas de leur lancer la pierre bien sûr. C’est le plus souvent le fruit des vicissitudes de l’Histoire, le hasard d’un lieu de naissance ou, plus probablement, la faillite de nos gouvernants. Il est tout de même permis de s’étonner de la tiédeur de cette réaction. Rappelons qu’il s’agit de la France, un pays qui a fait le malheur de l’Algérie, au nom duquel ont été massacrés des millions de personnes tout au long des 132 ans durant lesquels il a gouverné sa « colonie » sans partage, un pays qui a commis les enfumades, les emmurements, qui a commis Guelma, Sétif, Necmaria, qui a érigé la torture en système et qui a laissé, à son départ, une terre exsangue, analphabète à 86 %, avec une espérance de vie de plus de 25 ans inférieure à celle de l’ex métropole. Plus que tout cela, ce pays n’a jamais reconnu sa responsabilité dans ces « exploits ». Et cela n’empêche pas de considérer comme normal pour un Algérien de devenir Français. Et de considérer comme anormal qu’un Algérien puisse devenir Marocain ! Nous avons en partage avec le Maroc la langue, la culture, de multiples traditions. Nous avons aussi la fraternité d’armes qui nous a réunis quand nous étions soumis au joug colonial. Ne serait-il pas urgent de remettre les choses à leur vraie place et se départir enfin de cette haine de nous-mêmes qui nous conduit à préférer nos bourreaux à nos amis, même si des disputes nous séparent quelquefois de ces derniers… ? Les hommes et les femmes politiques, les artistes, les intellectuels, qui se rendent en Israël, sont systématiquement emmenés à Yad Vachem, mémorial des victimes de la destruction des juifs d’Europe. Pourrions-nous inviter nos hôtes futurs, entre une virée dans le désert et un méga méchoui au bord de la mer, à une visite organisée de Necmaria, de Kef Boumba, près de Guelma, de la Villa Susini, et d’autres lieux… ? Une attention particulière devrait présider à l’établissement et à l’exécution de ce programme quand il s’agira de politiques Français.

Brahim SENOUCI

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