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28 juin 2014 6 28 /06 /juin /2014 12:27

Mémoire, puissance, oubli

 

Les célébrations du fameux Jour J (jour du débarquement des Alliés sur les plages de Normandie, synonyme de débâcle de l’Allemagne nazie) donnent à un déferlement de discours appelant unanimement à préserver la mémoire de cet événement. Les commentateurs, journalistes et personnel politique, en profitent d’ailleurs pour disserter à l’infini sur la nécessité de maintenir la mémoire. Ce maintien, nous expliquent-ils, est le garant de la pérennité de la Nation, pas moins !

L’importance de la mémoire est telle, de ce côté-ci de la Méditerranée, que l’on n’hésite pas à la torturer pour qu’elle fasse œuvre utile. Ainsi, en ce jour de glorification de l’Alliance, on remercie les Etats-Unis et… les autres pour leur contribution à la victoire sur le nazisme. Personne ne signalera qu’il y a eu, durant la deuxième guerre mondiale, soixante fois plus de soldats soviétiques tués que de soldats étasuniens. Personne ne rappellera cette vérité patente que, sans le sacrifice de vingt millions de Russes, sans la résistance de Stalingrad, le débarquement n’aurait pas été possible et l’Europe parlerait peut-être aujourd’hui allemand… Par ailleurs, pas grand-monde pour rappeler le sacrifice de dizaines de milliers d’Algériens, de Sénégalais, Marocains…, embarqués malgré eux dans une équipée qui ne les concernait en rien. Il fallait un esprit singulièrement faible, ou retors, comme celui de l’ « humoriste » Debbouze et de son acolyte Bouchareb pour commettre ce film, Indigènes, qui nous montre de jeunes maghrébins se bousculant pour monter dans les camions qui devaient les emmener sur les champs de la bataille qui devait libérer leurs… maîtres ! Signalons à ce propos que des Alsaciens ont été enrôlés, de force pour la plupart d’entre eux dans les rangs de l’armée allemande. Personne n’a évoqué la fiction d’une adhésion volontaire. On appelait ces recrues les « malgré nous »…

L’arme absolue des puissants de ce monde n’est pas forcément militaire ou financière. Elle réside principalement dans le monopole de l’écriture de l’histoire du monde dont ils se sont assurés. Tant qu’ils le détiennent, nous serons prisonniers de l’image qu’ils nous ont assignée, de la place qu’ils nous ont définie. Ils n’ont même plus besoin de manier le fouet. Nous nous l’infligeons nous-mêmes. Ils n’ont plus besoin de nous insulter ni de manifester à voix haute le très réel mépris dans lequel ils nous tiennent. Nous nous accablons nous–mêmes d’insultes et de mépris. Ils n’ont surtout pas besoin de s’excuser pour les massacres coloniaux ou esclavagistes. Les descendants des massacrés leur donnent tous les jours quitus, en ressassant jusqu’à l’écœurement les bienfaits de la colonisation et le « recul » qu’a constitué la prise du pouvoir par leurs semblables !

Pour les puissants de ce monde, la souffrance des leurs leur est digne d’attention. Le Président Français va à Tulle commémorer l’assassinat de 99 Français par les allemands. Le Premier Ministre va, lui, à Oradour, pour rendre hommage aux 642 habitants du village tués par les soldats nazis, Allemands pour la plupart mais aussi, de ces « malgré nous » dont il est question plus haut. Ces faits se sont déroulés il y a 70 ans. Pas question de les oublier, proclament les dirigeants français. Ces mêmes dirigeants nous enjoignent « gentiment » de tirer un trait sur les horreurs de la colonisation et nous exhortent à oublier tout ça et regarder vers l’avenir, un avenir paré de toutes les vertus, mais qui sent surtout le gaz de schiste… Ils ne limitent pas l’horizon mémoriel à la parenthèse de l’occupation allemande. En fait, ils ne lui assignent aucune borne. Finkielkraut, bien que juif, se réfère à la France du Sacre de Reims. Le Pen père et fille fêtent Jeanne d’Arc. Astérix le Gaulois triomphe à travers le monde, dans sa version BD et filmique. Quant à nous, nous cédons facilement à la tentation doucereuse de l’oubli. Nous le faisons d’autant plus facilement que nous partageons dans une large mesure le mépris envers les nôtres que pratiquait la puissance tutélaire. Nos intellectuels, du moins ceux qui sont agréés par la France, s’acharnent à nous convaincre de notre nullité absolue et de l’inanité de toute velléité de nous considérer comme des citoyens. C’est sans doute à ce prix qu’ils ont investi les radios, les plateaux de télévision et les bonnes grâces des éditeurs.

Rien d’innocent là-dessous. Borner notre passé revient à borner notre avenir et rester dans une position d’éternels obligés de l’ancienne puissance coloniale.

Les bonnes questions : Pourquoi sommes-nous incapables de commémorer l’enfumade dont été victimes des OuledRiah ? Nous en connaissons le lieu et la date exacte. Pourquoi sommes-nous incapables de commémorer le massacre qui a vidé le village de Mziene de sa population ? Pourquoi sommes-nous incapables de nous recueillir au bord des gouffres de Kherrata et de Guelma ? Pourquoi sommes-nous incapables de nous retrouver, une fois l’an, du côté de Ghriss, pour rendre hommage aux centaines d’innocents massacrés par la soldatesque coloniale dans les villages de OuledAbdelwahed ou de Ouled Sidi el Habib ? Plus près de nous, pourquoi sommes-nous incapables de faire halte à Bentalha, Raïs, Had Chekkala, et tant d’autres villages qui ont vécu l’horreur durant la décennie noire ?

Oublier son passé, c’est se condamner à le revivre. La connaissance de l’Histoire est donc un impératif vital !

Il ne faut pas se cantonner à la tranche coloniale et, encore moins, à la période du combat pour l’indépendance. Ce faisant, nous nous comporterions en supplétifs de l’ancienne puissance coloniale en nous limitant à la période de sa présence en Algérie. Nous justifierions le discours français qui présente l’épisode algérien comme une « parenthèse » dans l’histoire de France.

Il nous faut aller plus loin, au-delà de ces bornes, et embrasser l’histoire de notre pays depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Nous redécouvririons ce qui fait sens. Peut-être parviendrions-nous même à trouver que ce qui nous divise est au contraire un facteur de rassemblement. Nous sortirions des querelles aussi stupides qu’inutiles entre arabité et berbérité en réalisant que ces deux éléments participent, quoi qu’on en pense, à la personnalité de l’Algérien d’aujourd’hui. A cet égard, pourquoi ne pas généraliser l’enseignement de tamazight à l’ensemble de notre pays, puisque cette dimension de notre identité est nationale ? Il faudrait même, selon le vœu de Madame Benghabrit, le rendre obligatoire. Oui, il nous faut (re)faire connaissance avec Jugurtha, Massinissa, le royaume de Makoko, et découvrir comment l’Islam a pu s’implanter assez profondément dans notre pays pour que l’Andalousie soit conquise par une armée algérienne dirigée par le berbère Tarek Ibn Ziad !

 

Plus nous approfondirons la connaissance de l’Algérie, plus nous élargirons l’horizon temporel vers le passé, plus nous élargirons notre horizon temporel vers le futur. Nous aurons ainsi le sentiment de participer à une œuvre séculaire qui donnera tout son sens à notre existence, une œuvre intemporelle qui nous dépasse tout en nous justifiant. Peut-être pourrons-nous sortir des calculs à courte vue qui sont notre quotidien, calculs qui consistent à bâtir des prospérités illusoires sur le pétrole ou le gaz de schiste. Nous nous sentirons comptables du sort de nos descendants et peut-être que nous serons plus attentifs à leur léguer, plutôt qu’un pays aride vidé de ses ressources, un cadre à parfaire encore et toujours, une idée, un projet, et surtout, oui, surtout, une mémoire partagée.

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Published by Brahim Senouci
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