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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 10:18

Mémoire et devenir

 Paru dans le Quotidien d'Oran du 3 octobre 2013

Plusieurs amis me font le reproche (affectueux !) d’être obsédé par le passé, le passé colonial notamment. Quand je considère la masse d’articles que j’ai commis sur le sujet, je suis obligé de convenir que le reproche est peut-être justifié !

Mais, à bien y réfléchir, l’est-il vraiment ? Avons-nous réellement apuré les comptes, ou plutôt les mécomptes, de ce passé si lointain, si proche ? Savons-nous exactement de quel poids il pèse dans nos relations avec l’ancienne puissance tutélaire ? Sommes-nous absolument certains que notre inconscient collectif ne s’invite pas à la table des négociations, politiques, économiques, commerciales, avec la France ? Sommes-nous convaincus que, y compris dans nos rapports individuels avec la France et les Français, nos comportements ne sont pas affectés par nos imaginaires ?

Après tout, qu’est-ce que cela a à voir avec notre situation actuelle et les aléas d’une vie quotidienne peu gratifiante, peuvent légitimement se demander mes aimables critiques ?

Précisément... Allons un peu plus au fond. Il y a entre les Algériens et la France quelque chose qui tient du syndrome de Stockholm. Rappelons en quoi consiste ce syndrome.

Le 23 août 1973, à Stockholm, Jan Erik Olsson, qui vient de s’évader de sa prison, braque une agence de la Kreditbanken suédoise. La police intervient. Il se retranche alors dans la banque où il prend en otage quatre employés. Il négocie la libération de son ancien compagnon de cellule, Clark Olofsson, qui le rejoint. Après plusieurs jours de négociation, ils consentent finalement à libérer leurs otages. De façon inattendue, ceux-ci s'interposent entre leurs ravisseurs et les forces de l'ordre. Ils refuseront de témoigner à charge contre eux et les assisteront dans leur défense. Ils iront jusqu’à leur rendre visite dans leur prison.

Il y a d’autres exemples dans l’Histoire de la manifestation de ce syndrome. Les Sabines, enlevées par les Romains, s’opposèrent aux Sabins, venus les libérer. On connait également le lien trouble qui conduit des enfants maltraités par leurs parents à prendre fait et cause pour eux devant le juge. Le même constat peut être vérifié pour une partie des femmes battues…

Dans la relation des Algériens à la France, il y a des éléments qui évoquent ce syndrome. La France continue d’alimenter les rêves des harragas et l’époque coloniale, au prix d’une occultation de la tragédie qui en a été le fruit, est souvent parée des atours de la nostalgie. Toutefois, ce rapprochement n’est pas complètement pertinent. Le syndrome de Stockholm se développe à la suite d’une rencontre fortuite entre le geôlier et la victime qui débouche sur une découverte réciproque. L’empathie de celle-ci pour celui-là progresse lors d’une cohabitation forcée à la faveur de laquelle des sentiments amicaux, voire amoureux finissent par se faire jour. Par ailleurs, ce syndrome peut fonctionner dans les deux sens. Ainsi, des preneurs d’otages ont développé de la sympathie pour leurs prisonniers et ont fini par les libérer alors même que leurs exigences n’étaient pas satisfaites. Dans le cas de l’Algérie, les envahisseurs français en avaient une vision préalable, forgée par la matrice essentialiste qui était la norme de lecture du monde au XIXème siècle. Il n’y a donc pas eu « découverte » puisque les envahisseurs n’en avaient pas le désir et n’en ressentaient pas la nécessité puisqu’ils avaient la conviction qu’ils savaient déjà tout sur le « si peu » qu’il fallait savoir sur ces indigènes. Par ailleurs, le syndrome inverse ne pouvait pas jouer non plus. On ne pouvait imaginer les soudards français et leurs officiers se prendre de sympathie pour une population dont ils niaient jusqu’à l’humanité !

De plus, à mesure que la colonisation s’étend et se consolide, que l’espace s’européanise, la figure de l’Algérien s’estompe pour ne plus être qu’une ombre (l’Arabe du décor de Camus). De plus en plus assigné à disparaître et face au caractère apparemment inéluctable de son destin, il en vient à intégrer la grille de lecture de ses maîtres et se reconnaître dans le miroir qu’ils lui tendent. Plus il se marginalise, plus il se met à ressembler à l’image qu’ils ont de lui. De plus en plus misérable, il en est réduit à vivre d’expédients en courbant l’échine sous la férule de ces colons bien mis qui le fascinent, qu’il admire et qu’il déteste moins qu’il ne se déteste lui-même. De brèves poussées de fièvre sont insuffisantes à changer l’ordre des choses et ne débouchent que sur un nouveau cycle de massacres.

Cette situation ne peut que convaincre la bonne société européenne de la pertinence de sa vision et la conforter dans sa mission d’édification d’une Algérie « propre », où les Algériens demeureraient invisibles. Elle est renforcée dans son sentiment d’innocence. Les images qu’elle donne d’elle-même font la part belle au luxe et au rêve, bains de mer, bals populaires et apéritifs dans la fraîcheur d’un soir d’été. Voilà des images qui inspirent l’empathie, l’envie d’en être, la justification suprême de l’entreprise de dépossession d’un peuple. A contrario, l’Algérien est associé à la chaleur qui accable un douar de cahutes misérables, un chèche qui mange le visage, des yeux mangés par le trachome, des images dont on a envie de se détourner en se disant qu’elles lui sont consubstantielles. S’il en est réduit à cette situation, c’est qu’il est coupable, ontologiquement coupable. La joie de vivre, l’aisance, l’insouciance, renvoient à l’innocence. Le manque, la faim, sont associés à l’image du coupable.

Rappelons-nous. En 1962, les harkis sont empêchés d’embarquer sur les bateaux de l’armée française, en partance pour Marseille et Toulon. Ordre a été donné par les autorités françaises de l’époque de les abandonner. Certains s’en étonnèrent. Ces supplétifs n’avaient-ils pas épousé la cause de la tutelle coloniale ? Certes, mais ils n’en étaient pas moins Algériens, Musulmans, Berbères,Arabes. Ce fait est une illustration éclatante de la vision essentialiste du monde qui avait cours (et qui a encore cours) dans la vieille Europe. Algériens, amis et ennemis, étaient englobés dans un même mépris.

Le peuple a fini par arracher son indépendance. Cela n’empêche pas nos dirigeants de se soigner à Paris, voire de mourir dans l’un de ses hôpitaux si accueillants aux anciens maquisards. Cela ne les empêche pas d’inscrire leurs enfants dans les bonnes écoles françaises. Cela n’empêche pas le peuple de rêver des Champs-Elysées même si le rêve se transmue souvent pour ceux qui l’accomplissent en vendeurs de cigarettes de contrebande au métro Barbès au mieux, au fond de la Méditerranée au pire.

Par-dessus tout, le regard que portent nos dirigeants politiques sur leurs administrés est-il moins méprisant que celui des pieds-noirs d’antan ? Ces dirigeants mettent-ils l’intérêt de leur peuple au-dessus des leurs ? Certes non… Ils sont plus occupés à profiter de leur pouvoir pour s’enrichir et enrichir les leurs. Par une symétrie mortelle, le peuple retrouve les réflexes qui lui ont permis de survivre sous la colonisation, la cautèle, la ruse, le mensonge. Chacun essaie de « se débrouiller ». De renoncement en renoncement, au fil de l’abandon progressif des valeurs, le rêve de l’édification d’une nation s’est évanoui pour laisser la place, toute la place à une société mercantile, s’adonnant à ses misérables petits trafics à l’ombre de la bigoterie et du conservatisme le plus étroit.

La fin de la colonisation n’a pas inauguré une ère nouvelle. En fait, elle n’a pas marqué une véritable rupture. On a le sentiment gênant d’une sorte de continuum colonisation-dictatures-anarchie qui tendrait à accréditer l’idée que tout cela viendrait de ,notre incapacité à assumer la liberté, à donner du sens à nos actions, à construire nous-mêmes notre destin. L’Algérien, coupable ontologique…

 

C’est en ce sens qu’il faut interroger le passé, sans relâche, pour tenter d’y trouver les racines de cette incapacité chronique. Une bonne partie de la réponse est dans la période coloniale qui n’a pas été seulement celle des massacres physiques, mais aussi celle d’une acculturation méthodique, celle de la rupture du lien à la terre, celle de la création du « bougnoule » inapte au progrès. Non seulement nous n’en n’avons pas pris le chemin mais nous sommes encore sous l’influence trouble de l’ancienne métropole. Dans un jeu classique de fascination-répulsion, nous la vouons aux gémonies tout en faisant la queue devant ses consulats pour bénéficier de son accueil. Nous l’insultons dans les colonnes de nos journaux mais nous sommes attentifs à son regard. Nous ne sommes pas sortis de la grille de lecture qui lui a servi de bréviaire lors de la conquête de l’Algérie. Bien que nous en défendions, nous avons encore de nous-mêmes l’image de l’indigène, une image que nous haïssons mais dont nous ne parvenons pas à nous départir. Le seul moyen d’y arriver est de revisiter l’Histoire pour y débusquer les légendes de la mythologie coloniale et les reconnaître comme des mensonges. Personne ne le fera pour nous, la France moins que tout autre. Les demandes d’excuses sont inutiles. Même la reconnaissance des crimes de la colonisation ne suffirait pas. En fait, il faudrait quitter ce terrain, laisser la France se débrouiller avec les fantômes de ses suppliciés. C’est à nous qu’il revient de faire le travail collectif et patient d’une lecture ALGERIENNE de la période coloniale et d’en extraire NOTRE vérité. Voilà qui sera de nature à redonner à l’Algérien sa hauteur d’homme et à lui ouvrir l’horizon. Nous renouerons alors avec le progrès et la tension vers la modernité. Au fil de notre développement futur, c’est cette vérité qui finira par s’imposer et imposer une nouvelle grille de lecture du monde.

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Published by Brahim Senouci
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