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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 05:30

Liberté d’expression, jusqu’à la liberté de nuire ?

Paru dans le Quotidien d'Oran du 14 novembre 2013

 

Le fanatisme, comme la bêtise, est sans doute la chose la mieux partagée au monde. Sous toutes les latitudes, l’être humain est sans cesse en quête de vérité. Cette recherche peut faire l’objet d’une quête intellectuelle, artistique ou scientifique. Le secret de l’humilité de tant de savants ou de peintres réside dans le fait qu’ils ont le sentiment de courir après un absolu insaisissable et que la complexité des choses ne fait que s’accentuer à mesure qu’ils avancent. Ces savants, ces artistes sont souvent issus de pays dans lesquels l’enseignement est fondé sur le développement du sens critique et l’accès à l’art encouragé par la puissance publique. Ce n’est guère le cas dans notre pays, chacun l’aura compris. On n’y lit pas, on n’y visite pas les musées, on n’y développe pas la curiosité scientifique. Le formatage est la règle. Après quelques années d’école fondamentale, le jeune Algérien est nanti d’une cuirasse qu’il croit protectrice mais dont la fonction est de le rendre sourd à tout ce qui pourrait remettre en cause le vade mecum qui lui a été fourni comme unique viatique. Quand parfois, le doute s’insinue, à la faveur d’une rencontre, d’un échange, il convoque la violence et le déni. A la complexité du monde, il oppose la simplicité de la caricature. A la diversité des peuples, il oppose le rejet de la différence et l’éloge du conformisme, au débat serein, l’invective…

Fort heureusement, le système a des failles. Bon nombre de nos compatriotes arrivent à secouer la chape de plomb et se révèlent être de brillants chercheurs, poètes, artistes, ou tout simplement des gens ordinaires amoureux des livres et de la beauté des choses.

Parfois, la réaction est beaucoup plus dramatique. Le rejet de l’uniforme se traduit en haine inexpiable, non seulement du système, mais de l’Algérie dans son ensemble, au point qu’elle leur devient insupportable, voire ennemie. Ceux de nos compatriotes qui ont suivi cette voie se transforment en contempteurs de leur propre peuple. L’expression extrême de cette haine nous est fournie par ces écrivains, cinéastes, leaders de mouvements sécessionnistes qui trouvent leur chemin de Damas en se rendant à Tel Aviv pour y proclamer leur attachement au sionisme et dénoncer la « barbarie » du monde qui les a vus naître et dont ils ont choisi de divorcer. Ceux-là ne sont pas forcément les plus dangereux. Le temps d’un tour de piste, d’une réception fastueuse dans les cercles du sionisme international, d’un prix de la francophonie et ils retourneront à un oubli bienvenu… A ce propos, des amis, toujours bien intentionnés, souhaitent, au nom de la liberté d’expression, qu’on fasse place à ce délire autodestructeur.

Outre le fait que nul n’a les moyens de leur interdire de s’exprimer, il serait inutile d’essayer. Il vaut mieux les laisser consommer leur gloire éphémère et la faveur non moins éphémère des faiseurs d’opinion avant leur très prochaine disparition du cirque médiatique. Certains amis, mieux intentionnés que jamais, se permettent d’insister. Il faudrait, à les entendre, que leurs discours soient relayés en Algérie même, qu’ils fassent l’objet de débats « susceptibles de faire avancer la réflexion ». Autrement dit, il conviendrait de mettre à la portée des Algériens des propos qui leur expliqueraient que leurs colonisateurs, massacreurs, emmureurs, enfumeurs, tortionnaires, ont été les gentils qui ont « transformé un enfer en paradis » (ce que même Bugeaud ou Saint-Arnaud démentent dans leurs écrits !), que les Algériens sont ontologiquement voués à la soumission, que l’indépendance était une grave erreur, que le FLN de la guerre de libération était d’essence nazie, que les valeurs de leur peuple ne sont pas dignes d’exister…

Un petit rappel : Un petit livre passionnant, signé de Norman Finkelstein, a paru il y a plusieurs années sous le titre « L’industrie de l’holocauste ». Sa traduction française a été publiée à Paris, aux éditions La Fabrique. Ce livre, écrit par le fils d’un couple juif disparu en camp de concentration, explique comment le mouvement sioniste s’est servi de la destruction des juifs d’Europe pour extorquer des fonds considérables, y compris de pays pauvres comme la Biélorussie. Au lendemain de sa parution, le journal Le Monde publiait une déclaration de son directeur de l’époque, Jean-Marie Colombani, invitant ses pairs à faire silence autour de cet ouvrage, très dérangeant pour le puissant lobby sioniste en France. Cet appel a été entendu ; il n’y a nulle trace de  recension de ce livre dans la presse. Il s’agit de la France, démocratique, éclairée, dotée en principe d’un système institutionnel apte à la prémunir contre l’aventure. En dépit de la défaite de 1940, le peuple français ne souffre pas de haine de soi. Il passe plutôt pour être arrogant, souvent enclin à se prendre pour Louis XIV ou Napoléon. Il n’empêche. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons (en l’espèce, celle-là fait partie des mauvaises), on considère que ce peuple ne peut pas avoir accès à toute l’information et que le recours à une censure soft mais terriblement efficace est justifié.Pourtant, ce livre n’a rien d’un brulot. Il est cependant considéré comme tel, parce que de nature à mettre en cause le pacte social en jetant une lumière crue sur les pratiques qui ont permis d’édifier l’Etat sioniste, censé être l’allié de la France.

En Algérie, nous n’avons pas de vision de notre passé. Mais du fait de la colonisation, plus précisément du fait qu’elle a été possible, nous en inférons inconsciemment que ce passé est peu gratifiant. La haine de soi, nous connaissons plutôt bien ! Je crois toutefois que nous en sortirons. La jeunesse n’est pas prisonnière de ce tête-à-tête morbide avec l’ex puissance coloniale. Pour reprendre une expression en vogue en France, elle est en train de se décomplexer lentement. Mais l’édifice est fragile. Dans son état actuel, notre société n’est pas capable d’absorber des remises en cause violentes. Elle n’est surtout pas capable de faire le travail méthodique que nécessite un débat, à savoir démêler le vrai du faux. Rendue à ses démons familiers, elle risque de prendre pour argent comptant une propagande destinée à la convaincre de son état de barbarie ontologique. Peut-être pour faire bonne mesure, pourrait-on indiquer à ces amis bien intentionnés que la liberté d’expression est limitée en France par des lois. Ainsi, glorifier l’occupation, remettre en cause la réalité de la destruction des juifs d’Europe ou, depuis peu, nier la réalité du génocide arménien vaudrait à leurs auteurs d’être poursuivis en justice. Je ne vois donc pas très bien pourquoi on pourrait librement se livrer à des opérations de remise en cause de l’intégrité de notre pays, de restauration de la propagande coloniale et de délégitimation de la guerre de libération nationale. Cela n’a rien de théorique. Il y a en ce moment une pétition internationale qui demande la condamnation du massacre des Européens d’Algérie à Oran en juillet 1962. Son auteur, un récidiviste, applique la même technique que celle qui a présidé au film qu’il a réalisé avec les subsides de l’Etat Algérien, et dont le propos est de dénoncer la « barbarie algérienne ». Il ne parle jamais de contexte. Il n’y a ni avant ni après, juste le déferlement d’une violence barbare, qui se suffit à elle-même. Le pire des mensonges, le mensonge par omission…

Oui à la démocratie et au débat. Oui à la confrontation des points de vue. Oui à la facilitation du travail des historiens. Oui à la pluralité des opinions. Oui à l’ouverture sur le progrès et l’universel. Non, trois fois non, à celles et ceux qui souhaitent faire rendre gorge à notre peuple d’avoir arraché son indépendance et d’avoir éteint les lampions d’un bal auquel il n’a jamais été convié !

 Brahim Senouci


 

 

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Published by Brahim Senouci
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abdelouaheb mokhbi 16/11/2013 21:49

Quand des pensées que vous partagez pleinement sont exprimées ex professo ,comme elles le sont ici, vous vous dites voilà une lecture heureuse! çà vous requinque et vous prenez la résolution de
refaire de la mayonnaise en espérant plus fermement qu'hier qu'elle prenne! plus modestement j'avais commis un article qui pointe ce que j'ai intitulé " les neo-harkis, renégats, l'arrogance en
plus". que l'on peut lire sur
http://dzlinks.blogspot.com/2011/03/les-neo-harkis-renegats-larrogance-en.html

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