Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 décembre 2014 4 18 /12 /décembre /2014 07:07

Le nœud gordien algérien

Mustapha Benchenane, politologue, Université Paris-Descartes Sorbonne

 Brahim Senouci, physicien, Université de Cergy-Pontoise

Troisième partie : Les difficultés à faire société

 

Faire société, qu’est-ce que cela signifie pour un peuple ? C’est, pour chacun de ses éléments, le fait de partager des valeurs, de préférer l’organisation collective au système D individuel, de prendre soin de l’espace public, de travailler à la promotion du bien-être général et au développement de la patrie, d’être membre à part entière d’une communauté de destin et, tout en assumant sa liberté, d’avoir le sentiment d’être partie à une œuvre d’édification qui le justifie et le dépasse. Un vieux conte philosophique : Des maçons s’affairent sur un chantier pharaonique. Le roi, passant par là, avise un ouvrier à l’air particulièrement accablé. Que fais-tu, mon brave ?, lui demande-t-il. Je casse des pierres, Sire. Le roi s’éloigne et va vers un autre ouvrier, fatigué mais à l’air plus avenant que le premier. « Que fais-tu, mon brave ? » « Je taille des pierres, Sire. » Un peu plus loin, un troisième ouvrier, s’affaire. Il a une mine rayonnante. « Et toi, mon brave, que fais-tu ? ». « Je construis un palais, Sire ».  

Le premier ouvrier est prisonnier de l’urgence et de l’immédiateté, dans l’impossibilité de se projeter vers le futur. Il exécute une tâche dont il n’a que le caractère épuisant et ingrat. Le deuxième est un peu mieux loti. La pierre taillée est plus gratifiante qu’une pierre brute. Quant au troisième, il a résolu la question du sens, question vitale pour l’épanouissement individuel et le développement collectif. Au-delà de la difficulté de son travail, il voit l’œuvre à venir, même si elle n’aboutira pas de son vivant. Il tire sa joie et sa fierté de sa contribution à un ouvrage à la beauté duquel les regards émerveillés de ses concitoyens futurs se repaîtront.

Autre anecdote, rapportée par une vieille amie. Elle a découvert, à la faveur d’un bref séjour à Berlin au lendemain de la fin de la deuxième guerre mondiale, le paysage de ruines et de désolation que chacun peut imaginer… A la fin de son séjour, elle a pris un train pour la Bavière. Elle s’est installée dans son compartiment, incroyablement propre. Elle avise un casque à écouteurs. Elle l’ajuste sur ses oreilles et allume un bouton et… elle entend un lied de Schubert ! Dans l’Allemagne dévastée, la société n’avait pas perdu ses droits. D’obscurs techniciens de la compagnie des chemins de fer continuaient de la faire vivre en exécutant des tâches qui auraient pu être considérées comme dérisoires au vu de l’arrière-plan tragique de l’époque, mais qui ne l’étaient pas…

Le peuple algérien faisait sans doute plus « société » pendant la colonisation  qu’après l’indépendance. Le paradoxe n’est qu’apparent. La condition d’opprimé et d’humilié était la norme et constituait, avec la religion et la culture, un puissant facteur d’unité. L’euphorie de l’indépendance a décliné dès que sont apparues au grand jour les divisions au sein du mouvement national, les luttes violentes pour le pouvoir, les règlements de comptes. L’instauration d’un système autoritaire a écarté les Algériens de l’accès à une citoyenneté réelle et les a réduits au rôle de spectateurs du théâtre d’ombres du nouveau pouvoir. Les prémisses du divorce entre la classe politique et le peuple étaient là. Les villes se sont transformées sous l’effet de l’exode des ruraux et des habitants des bidonvilles de leurs périphéries. Ces villes, construites sur le modèle « métropolitain », n’avaient pas vocation à accueillir une population paysanne déclassée. L’architecture n’est pas neutre. Elle véhicule des symboles, une culture, des modes de vie. Jamais les Algériens ne se sont senti propriétaires de ces lieux qui leur ressemblaient si peu. Ils les ont investis comme des prises de guerre, sans avoir  mis en place un mode de fonctionnement de nature à assurer leur entretien. Ils se sont ainsi révélés incapables de définir un mode d’organisation collective permettant d’entretenir les parties communes, d’assurer la propreté de la cage d’d’escalier ou de réparer la minuterie. Chacun s’est débrouillé, en balayant juste devant son seuil et en assimilant l’espace commun à une décharge. Chacun a installé une ampoule au-dessus de sa porte, juste pour éclairer son voisinage immédiat. L’insécurité aidant, des barreaux se disputant un concours de laideur sont venus boucher la moindre ouverture vers l’extérieur. Ces barreaux n’étaient utilisés que dans les étages les plus bas, les plus accessibles à des voleurs particulièrement lestes. Ils ont gagné les étages les plus hauts, en dépit du bon sens, aucun voleur ne pouvant accéder au 10ème étage d’un de ces nouveaux immeubles qui tutoient les nuages, et en repartir par le même chemin avec un réfrigérateur, un poste de télévision et une machine à laver sur l’épaule ! Bien que devenus pour beaucoup copropriétaires de leurs appartements, nos compatriotes n’arrivent toujours pas à régler les problèmes de la vie en collectivité. La prolifération d’antennes paraboliques ajoute une touche hideuse à nos immeubles. A leur apparition, on a pu croire que l’engouement pour ces antennes pouvait avoir un effet vertueux.  Les premières installations étaient collectives. Des dizaines, voire des centaines de familles, se cotisaient pour acheter et installer une ou deux paraboles, des démodulateurs et faire en sorte d’avoir accès à des chaînes définies en commun. L’explosion de la proposition des programmes, la chute des prix des équipements, a conduit la majorité des foyers à se doter d’équipements individuels, ce qui s’est traduit par l’apparition de ces forêts d’antennes paraboliques sur les toits, les fenêtres, dans une parfaite anarchie. La médiocrité des programmes proposés par les chaînes publiques pousse les Algériens à se tourner vers l’Orient ou vers l’Europe. La distension du lien social est concomitante de l’emprise de la télévision et de ses corollaires, la disparition de la lecture et l’affadissement des soirées familiales. La violence est omniprésente, à l’état latent. Elle explose en émeutes, souvent meurtrières, à l’occasion des distributions de logements sociaux, voire d’une simple querelle de voisinage, ou d’un match de football. Elle peut aussi être dirigée contre soi. Les statistiques en matière de suicides sont effrayantes. Le phénomène des immolations par le feu, par lequel l’auteur proclame son désespoir et son désir de ne plus laisser de traces physiques de son passage sur cette terre, a pris une ampleur particulière. L’absence d’instances de médiation fait de la violence non pas le dernier mais le premier recours. Les solidarités ancestrales sont mises entre parenthèses. Elles réapparaissent toutefois, sous le coup de l’émotion provoquée par un décès ou une catastrophe naturelle, avant de refluer. Comment ne pas évoquer les harragas, ces jeunes gens qui risquent leur vie pour fuir un pays lumineux, richement doté par la Nature, pour les brumes d’un Nord hostile et une vie de vendeur clandestin à la sauvette ?  Le tableau est sombre, certes. N’oublions pas les rares et précieuses taches de couleur que constituent ces initiatives locales, certes marginales mais génératrices d’espoir, sur l’environnement, la préservation des forêts menacées par l’avidité de promoteurs immobiliers, la défense et la remise au goût du jour du patrimoine, la pratique du théâtre ou de la musique, et surtout, oui surtout les initiatives citoyennes à caractère mémoriel, telle l’érection d’une stèle devant la grotte où sont morts, enfumés par Pélissier, 1500 membres de la tribu irrédentiste des Ouled Riah le 18 juin 1845.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Brahim Senouci
commenter cet article

commentaires

daho hamdani 23/12/2014 23:56

A/S Exposé « Le nœud gordien algérien. »
Cette trilogie de textes concernant les différents problèmes que connaissent l’Algérie et le Algériens dans tous les domaines est très réaliste et pertinente. Dans ce contexte elle vaut bien mieux
que beaucoup d’autres, mais… Oui il ya un mais…Connaitre nos défauts, nos tares, nos dérives, les analyser en profondeur, c’est bien. Ce qui nous manque c’est comment réparer tous ce gâchis. On
gagnerait plus si des sommités plus ou moins importantes nous démontrent comment faire pour sortir du marasme et établir une feuille de route quand aux applications des remèdes. Je crois que ceci
n’est pas nouveau, ces situations là .Bien de pays ont pratiqué des méthodes pour relancer leur économie, leur politique et leur culture au lendemain d’une guerre ou d’une catastrophe.Vous-mêmes
vous avez donné l’exemple dans la partie de votre exposé a savoir le cas de l’Allemagne tout de suite au lendemain de la guerre. Là aussi il y a un mais, ces peuples avaient une éducation et une
culture assez forte pour arriver à bon port. Vous parlez de notre culture à nous, celle qui nous a permis de résister pendant l’occupation coloniale et qui a été un facteur non négligeable avec la
religion, voire essentiel pour trouver la force de nous soulever .Bizarre que le colonisateur, malgré sa maturité politique qu’il ait négligé ce point. Il lui aurait suffit peut être de nous donner
les mêmes droits que les juifs, les laissés pour compte de son pays, ses condamnés de droit commun et des autres membres miséreux pays limitrophes comme l’Espagne et l’Italie, pour durer en terre
d’Algérie…Mais cupidité et ostracisme obligent.( Essayer de tuer tout un peuple, il trouvera toujours le moyen de se relever mais tuer sa culture et il sera dispersé aux quatre vents et il n’en
restera aucune trace).Qu’on le veuille ou non , l’Islam est un puissant fédérateur pour unir toutes les parties de ce pays et tant qu’on ne comprendra pas comment opérer une complémentarité avec
ses enseignements pour faire face aux nouveaux défis contemporains, on sera toujours a coté de la plaque . Quand je parle d’Islam, ce n’est pas celui de l’Arabie saoudite à mille une et mille
vitesses ou comme celui qui a généré les pires atrocités qu’a connu notre pays en y installant pendant 10 années de guerre civile destructrice. Pas l’islam de mon imam de quartier qui m’abreuve de
faits et de faits historiques d’il ya 1400 ans (c’était une génération passée qui avait ses actifs et vous, vous avez les vôtres –Coran).Par Islam, je veux dire celui de la culture, de la morale et
du bon comportement, de la tolérance et du partage. Actuellement un Islam politique n’augure rien de bon. En politique tous les moyens sont bons (mensonges, hypocrisie, coups bas, ruses) et la
religion doit être au dessus de tout cela et la mêler à nos manigances pour dédouaner des actes inavoués nous mènera que vers un blocage de toutes nos institutions politiques, sociales et
économiques. Dans votre exposé vous vouliez une vraie langue qui serait un vecteur de vraie éducation et de vraie culture, y a-t-il mieux que celle dans laquelle est écrit le Coran ? Revenons,
comme qui dirait l’autre à l’Islam de Cordoue et non fricoter avec celui de Kaboul. D’aucuns aussi diraient que cet Islam est un mythe…Alors inspirons nous de ce mythe faute de le faire revivre tel
le phénix. Si nous renions notre religion et notre culture, dans ces conditions, sur quel levier s’appuyer ? une démocratie occidentale à plusieurs vitesses ?. C’est un miroir aux alouettes et elle
ne nous sera jamais consentie, car elle instaurera nécessairement l’égalité et la notion de partage entre nous et les pays occidentaux et cela ne servira pas leurs intérêts. C’est bon pour Israël
pas pour les arabes, les musulmans ou bien pire, les arabes musulmans. On a applaudi l’Egypte quand elle opéré son printemps démocratique. Quand elle a fait son choix démocratiquement et constatant
qu’il n’est pas à leur gout du temps, les donneurs de leçons de démocratie, l’ont boudée et ont leur bénédiction ( tacite ou ouverte) au fomenteur d’un coup d’Etat et (ré) instaurateur de la
dictature. Dans la première partie de votre exposé partie vous écartez le « complotisme » et le conformisme de la part de l’étranger .Si ! Il existe bel et bien sinon pourquoi l’Irak paye encore
aujourd’hui de sa destruction tous les jours que Dieu fait pour des armes de destruction massive qu’elle n’avait pas ? Dans L’affaire du 11 septembre, sur les 19 personnes impliquées 15 étaient de
nationalité saoudienne, ce qui n’empêche pas que de bonnes relations existent toujours les USA et l’AS, pour des questions d’intérêts mutuels …Bien sur de fort à faible. Bon, ne nous égarons pas de
notre sujet. Le comportement des algériens laisse à désirer, oui …mais comment faire pour y remédier, c’est cette partie que votre exposé ne développe pas alors que je m’y attendais beaucoup,
notamment en lisant les lignes suivantes du dernier paragraphe de la première partie à savoir « … et, enfin, de suggérer des pistes de réflexion vers des solutions. » Excusez moi mais ce qui a été
proposé est insuffisant , notamment par ces dernières lignes de la troisième partie de votre exposé « … N’oublions pas les rares et précieuses taches de couleur que constituent ces initiatives
locales, certes marginales mais génératrices d’espoir, sur l’environnement, la préservation des forêts menacées par l’avidité de promoteurs immobiliers, la défense et la remise au goût du jour du
patrimoine, la pratique du théâtre ou de la musique, et surtout, oui surtout les initiatives citoyennes à caractère mémoriel, … » . A mon avis cela aurait été plus intéressant si vous nous aviez
donné les réponses aux problèmes suivants, entre autres ;
Comment reformer une école, une université et un corps d’enseignement malades sachant qu’on n’a pas ni les moyens matériels et surtout humains. On fait avec ce qu’on peut avec ce qu’on a mais cela
n’engendre que plus de médiocrité.
Comment changer tous ces treillis et uniformes verts, bleus, et bleu-noir en blouses blanches, en salopettes et combinaisons de travail. On manque cruellement de gens formés dans toutes les
branches de tous les métiers.
Comment changer tous ces cadres qui ne s’encadrent qu’eux même et fonctionnaires qui ne fonctionnent également que pour eux même et qui sont partout, et a tous les échelons …
Quels moyens employer, par quoi débuter, par quoi et qui commencer …
Je peux continuer dans ce sens mais à quoi ca sert….Vous me direz qu’avec le temps … Mais le temps on n’en a pas, aujourd’hui tout se développe à un rythme et une vitesse exponentiels. C’est fini
le temps ou l’on voyait venir, ou on avait le temps de se préparer aux coups…
Le plus important dans tout cela, à mon avis, reste le point le plus crucial ; comment faire société, objet du troisième volet de votre exposé .Pour ce faire, deux choses ou plutôt notions doivent
impérativement exister ; le partage et le sacrifice. Deux notions bien absentes de notre société et qui existaient bel et bien pendant la guerre de libération et un peu moins pendant les premières
années de l’indépendance. Ces deux notions subsistaient et étaient alimentées par la religion et la culture Islamique. De ces deux sources on puisait le courage nécessaire pour mourir pour la
patrie et les siens et l’abnégation nécessaire pour partager le peu des biens qui tombaient entre nos mains .Est ce le cas aujourd’hui ? Certainement pas … j’aime bien ; dans ce contexte, le verset
Coranique qui cite le comportement des vrais musulmans (…Ils se privent, à leur détriment, et donnent à leurs prochains même s’ils sont eux aussi dans le besoin …)
Alors finalement, tout se résume à peu près à ça ; pour reconstruire tout ce qui a été perdu et il faut avant tout recouvrir notre identité. Faire comprendre a nos jeunes d’où nous venons sans
aucune honte et ou nous comptons y aller. Il ne faut pas chercher ailleurs ce qui nous fait défaut et adopter sans réserve ce qui ne peut pas nous habiller. Cela ne se fera jamais sans une
instruction solide et ce, dès la base. Former l’homme capable qui peut consentir au sacrifice de son égoïsme au profit de la communauté et avoir le sens du partage avec les autres. Mais pour
arriver a ce rivage il faut de l’honnêteté et de la confiance .Voila la clef de voute indispensable et ce qui nous manque beaucoup.
En lisant les premières lignes de votre exposé je m’attendais a voir pointer le solution, mais ses dernières lignes m’ont quelque peu dépointé…Somme toute, vous n’avez pas la bague de Salomon,
comme on dit chez nous, mais vous avez eu au moins le mérite d’avoir essayé…
Je suis aussi désireux à l’instar de bon nombre de citoyens et comme vous deux, de voir mon pays émerger de ce marasme, de cette crise identitaire, de ce retard économique, de cette culture
biaisée, de cette sécurité incertaine. Ce que je vois tous les jours me peine et m’attriste.
Encore une fois, je le dis, au risque de me répéter, Je ne veux en aucun cas déprécier de votre mérite, alors, bon courage et bonne continuation…Si j’ai écrit ces lignes c’est que vous avez demandé
mon avis et celui de tous les lecteurs de votre exposé. Pour clore, permettez moi de citer cette expression que j’ai lu quelque part et dont je n’ai pu m’empêcher de faire le parallèle avec ce qui
s’est passé chez nous au lendemain de l’indépend

Présentation

  • : Le blog de Brahim Senouci
  • Le blog de Brahim Senouci
  • : Billets d'humeur
  • Contact

Recherche

Liens