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25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 08:52

Le nœud gordien algérien

Mustapha Benchenane, politologue, Université Paris-Descartes Sorbonne

 Brahim Senouci, physicien, Université de Cergy-Pontoise

Quatrième partie : Un système opaque et corrompu

 

 

Un pouvoir opaque et inefficace

Il est abondamment question du « pouvoir » dans ce qui suit: L’usage du singulier est probablement infondé. Il semble bien qu’il y ait plusieurs centres de décision et donc, des rapports de force qui se traduisent par des montées de fièvre épisodiques, des démissions, des disparitions. Ceci étant posé, et pour ne pas alourdir la lecture, nous nous en tiendrons à ce vocable pour désigner la nébuleuse qui nous gouverne. Par ailleurs, si nous portons un regard sans concession sur le pouvoir, nous restons néanmoins persuadés qu’en son sein, il y a des patriotes intègres qui souffrent de la situation du pays. Certains lancent à intervalles réguliers des signaux d’alerte. De la même manière, nous ne cédons pas à la facilité d’opposer un régime absolument mauvais à un peuple qui serait totalement vertueux. Les pratiques du régime, faites d’arbitraire et de passe-droits, ont largement déteint sur la population et sont devenues quasiment devenues la norme.  

Le pouvoir est exercé dans une totale opacité. Ses tenants sont fidèles en cela à une longue tradition du secret dont les racines plongent dans la période de clandestinité qui a précédé et accompagné la guerre de libération. Tout comme il y a plusieurs décennies, le régime présente une façade parfaitement lisse qui cache de plus en plus mal les conflits et les tractations permanentes entre les différents centres de décision. L’objet de ces tractations est de parvenir à des arrangements de nature à permettre aux acteurs de trouver des modus vivendi et de prospérer de concert. De temps à autre, des signaux traduisant des phases de crise sont reçus par le public, sous la forme d’un mouvement inopiné de hauts fonctionnaires, de mises à la retraite de généraux ou de mesures de disgrâce brutales infligées à des hommes politiques que l’on croyait intouchables. Le peuple est totalement mis à l’écart. Tout se passe comme s’il n’existait pas, sinon comme une source de nuisance potentielle qu’on désamorce à intervalles réguliers à coups d’augmentations de salaires, d’attributions de logements ou de prêts généreux (remboursables mais généralement non remboursés) à de jeunes chômeurs sur présentation de dossiers d’investissement squelettique. A intervalles réguliers, le peuple est convoqué pour des scrutins destinés à donner une caution « démocratique » aux décisions prises dans le secret des conciliabules obscurs. Parfois, on laisse se déployer des mini guerres civiles qui font des victimes, comme à Ghardaïa ou à Constantine. On n’a pas su empêcher les stades de devenir des volcans où la haine s’épanouit à l’état brut. L’épisode Ebossé, du nom de ce footballeur camerounais tué dans l’enceinte du stade de Tizi Ouzou, officiellement par un « projectile tranchant » lancé des tribunes, en a été le point culminant.

L’armée, troupe et services de sécurité, épine dorsale du régime depuis l’indépendance, est une énigme. Sans oublier le rôle qu’elle a joué à des moments clé de la vie de la Nation, notamment durant la décennie noire, ou au moment de l’assaut terroriste sur la base d’In Aménas. A propos de ce dernier, si on peut avoir une appréciation positive du rôle de l’armée après que les terroristes l’aient investi, on peut s’étonner que cette base si importante, vitale même, ait pu être attaquée et occupée par des dizaines d’hommes, armés jusqu’aux dents, ayant traversé un désert au relief uniformément plat,  n’offrant aucune cachette possible, juchés sur des dizaines de quatre-quatre. Cela dénote à tout le moins une très grave défaillance des services de sécurité. De même, nos montagnes continuent d’abriter des bandes armées qui kidnappent, terrorisent, assassinent. Sans doute l’institution militaire, délaissant ses missions constitutionnelles dont elle est distraite par le fait qu’elle exerce une influence déterminante sur la politique de la Nation, est-elle moins performante dans la protection des siens… La violence n’est pas seulement politique. Elle est aussi ordinaire. A la nuit tombée, les rues de nos villes deviennent des coupe-gorge. Les agressions, les atteintes aux biens et aux personnes, sont monnaie courante. Des querelles de voisinage débouchent régulièrement sur des batailles rangées pouvant se solder par des morts. Une tension permanente, presque palpable, fait partie intégrante de nos paysages urbains. On ne peut que constater l’inefficacité du pouvoir dans l’une de ses missions principales, celle qui consiste à garantir la sécurité de sa population.

Et pourtant, il dure…

Il faut reconnaître au pouvoir une certaine intelligence qui lui permet de survivre. Il a su lâcher du lest après les émeutes d’octobre 1988, en octroyant certaines libertés. Dans l’Algérie d’aujourd’hui, l’expression est à peu près libre, tant qu’elle s’exerce dans un  cadre qui ne le menace pas.  On peut ainsi critiquer des personnalités du régime sans encourir la prison. En fait, nos gouvernants ont compris que cette liberté, loin de constituer un danger pour eux, joue en fait le rôle d’une soupape de sécurité. Ils savent en effet que la société n’est pas suffisamment mûre pour utiliser cette liberté pour construire une alternative crédible, parce qu’elle ne la souhaite pas ! Le changement en Algérie lui semble en effet plus lourd de menaces que le maintien du système actuel, pourtant en état d’échec patent, ce qui en dit long sur l’état de notre société, gouvernée par la peur, la peur du désordre, la peur d’elle-même, qui se souvient des monstruosités de la décennie noire. En fait, la suprême habileté du pouvoir a été de déléguer l’étouffement de toute velléité de changement à la société elle-même qui fait montre, en la matière, d’une très grande efficacité ! Alors, la liberté de la presse, l’ouverture de ses colonnes aux expressions les plus diverses, sont anecdotiques, en l’absence de la possibilité d’une agrégation des mécontentements et leur traduction en une offre politique de nature à inquiéter le régime. Celui-ci continue de trafiquer les élections, d’afficher un pseudo pluralisme politique, de fouler aux pieds la constitution qu’il ajuste à ses besoins propres, d’instrumentaliser la justice. La « nomination » pour un quatrième mandat d’un président malade, absent, a eu un effet plus pervers qu’un simple discrédit de la politique. Il ne faut point se cacher en effet que le président disposait d’une vraie assise populaire et que ses supporters ne lui en ont pas voulu d’avoir torturé la constitution, d’abord en la modifiant pour lui permettre d’exercer un troisième mandat, ensuite en ignorant l’un de ses articles qui aurait pu lui valoir un empêchement, eu égard à son état physique.

Comment en est-on arrivé là ?

Quel contraste entre l’Algérie d’aujourd’hui et celle des deux premières décennies de l’indépendance ! Forte d’un capital symbolique inestimable, notre pays a alors un réel rayonnement dans le monde et joue un rôle de premier plan dans le soutien aux peuples opprimés, en Palestine, en Afrique du Sud… . L’Algérie est encore dans la dynamique de la guerre de libération nationale. Après avoir gagné la bataille de l’indépendance politique, elle fait plier une deuxième fois l’ancienne puissance coloniale en nationalisant d’autorité ses richesses pétrolières et minières. C’est aussi le temps de l’illusion lyrique, celle d’un puissant mouvement de pays non alignés faisant face aux nations impérialistes. C’est l’ère de la libération des peuples et le style autoritaire de Boumediene, dont la stature se confond avec l’Etat, est accepté parce qu’il prélude, croyait-on, à des lendemains qui chantent. Dans ce contexte historique favorable, l’Algérie a une place de choix sur la scène internationale. Revers de la médaille, c’est aussi le temps des pénuries, des étals déserts et des marchés clandestins de fruits et légumes, conséquence d’une politique intérieure marquée par un volontarisme voisin de l’entêtement qui a présidé à une « industrialisation » factice, accoucheuse d’éléphants blancs, qui ruine l’agriculture et préfigure l’ère rentière. Un vieux dessin de Slim montre un travailleur d’une des innombrables sociétés nationales de l’époque, disant à son patron : « Je touche 5.000 Dinars par mois. Combien m’ajoutes-tu pour que je travaille ? ».

La mort de Boumediene laisse un pays désenchanté mais riche en devises. Son successeur, Chadli Bendjedid, lance un vaste programme anti pénuries, le fameux PAP. Du jour au lendemain, les magasins d’Etat regorgent des marchandises les plus variées, des produits les plus improbables, des raquettes de tennis aux pianos à queue. La diversité des fromages de France se décline à l’infini jusque dans les régions les plus reculées du pays. Chadli signe ainsi la fin de l’économie administrée au profit, non d’une économie libérale au sens classique, mais d’une économie de bazar consistant à utiliser la rente pétrolière pour satisfaire les besoins d’une population dispensée de travailler. La chute brutale des prix du pétrole signe la fin de cette prospérité artificielle. L’endettement extérieur explose. Le service de la dette ponctionne 90% des recettes d'exportation. Le pays est contraint de passer sous les fourches caudines du FMI. L'"Etat" algérien, contraint à un rééchelonnement humiliant, cesse de jouer son rôle d’Etat stratège. La faillite sur les plans économique et social s’est traduite par l’instauration d’un climat d’anarchie et d’émeutes, débouchant sur la tragédie de la décennie noire. Ostracisée dans le monde, baignant dans la terreur et le sang, l’Algérie s’est retrouvée dans une situation de solitude quasi-totale après le détournement de l’Airbus d’Air France, en décembre 1994. Le gouvernement de l’époque a dû ravaler quelques misérables reliefs d’une fierté hors d’âge en acceptant que l’avion, avec plusieurs centaines de passagers algériens à son bord, quitte Alger pour Paris, permettant ainsi à des forces françaises de dénouer la crise. Dès lors, les compagnies aériennes étrangères désertent le pays qui entame une longue période de mise en quarantaine. Bouteflika est élu pour son premier mandat en 1999, à l’issue d’une campagne marquée par des irrégularités telles que ses six adversaires ont préféré abandonné une partie dont le terme était connu. Le nouveau président s’est donné comme principal impératif de briser cette quarantaine par tous les moyens. La remontée des prix du pétrole l’y a aidé. Il a de plus choisi de renoncer à la singularité de l’Algérie sur la scène internationale en adhérant au dialogue méditerranéen de l’OTAN et d’engager une coopération tous azimuts avec les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001. L’Algérie n’est plus isolée mais son poids sur l’échiquier international est à peu près nul. Le culte du secret est la seule caractéristique qui a survécu au grand chambardement. Le pouvoir est devenu de plus en plus indéchiffrable. Bien sûr, il y a un gouvernement, un premier ministre, des assemblées (mal) élues. Ils ne constituent que la partie visible de l’iceberg. Ils sont là pour la galerie et ils reçoivent des rétributions pour ce rôle, sous la forme d’indemnités délirantes et de sinécures confortables à l’étranger une fois leurs mandats accomplis. Ils n’ont aucun pouvoir de décision. Qu’en feraient-ils, du reste ? Ils auraient pu peut-être donner un semblant de début de crédit à leurs proclamations nationalistes en exigeant de la France le rapatriement des têtes de résistants Algériens, entreposées dans les caves du Musée de l’Homme à Paris après  y avoir été exposées pendant plus d’un siècle ! Ils auraient pu froncer un quart de sourcil quand le président qui les a nommés a passé une longue convalescence dans un monument parisien qui abrite les cendres de Saint-Arnaud, de Bugeaud, de Pélissier…, soit les pires massacreurs, enfumeurs et emmureurs du peuple algérien. Le pouvoir de décision s’exerce ailleurs, derrière le rideau, dans le secret des réunions de cabinets noirs dans des villas discrètes. A l’abri des regards, pendant que le bon peuple ironise sur les saillies involontaires du premier ministre de la République, se joue le sort de l’Algérie.

La corruption, une maladie endémique

L’abandon officiel des valeurs proclamées du tiers-mondisme, corollaire des nouvelles réalités politiques, n’a pas seulement pour effet un chamboulement de la diplomatie algérienne. Elle en a également  sur la politique intérieure. La corruption, déjà présente avant l’intronisation de Bouteflika, est devenue criante, galopante. Elle se développe à la faveur de l’ouverture totale au marché mondial. D’innombrables sociétés d’« import-import » se créent, captant des parts de plus en plus importantes de la rente pétrolière. Une faune d’intermédiaires tire également parti de cette situation en jouant les « facilitateurs » intéressés. Des richesses colossales s’édifient en quelques mois. Les devis s’envolent. L’Algérie a le triste privilège d’avoir fait construire l’autoroute la plus chère du monde et pas nécessairement la plus sûre. En dépit de son prix trois fois plus élevé que la moyenne internationale, elle commence déjà à présenter des malfaçons qui augurent mal de sa pérennité. Les inégalités sociales explosent. Pas un seul secteur de la vie quotidienne ne lui échappe. L’organisation Transparency International classe l’Algérie au 100ème rang sur 175 pays évalués dans le monde, à la 24ème place sur 54 pays notés en Afrique, à la 10ème place sur 18 pays notés dans le monde arabe, derrière la Tunisie et le Maroc. Elle recule d’année en année dans ce classement et figure pour la onzième année consécutive parmi les pays les plus corrompus du monde…

La corruption ne concerne pas que les margoulins du pouvoir ou ceux qui gravitent autour du pouvoir. Elle gangrène la société algérienne dans son ensemble. Tous les Algériens ne sont certes pas corrompus mais cette donnée a pris une telle importance qu’elle structure les relations sociales. En fait, les plus téméraires, les moins scrupuleux, reproduisent à l’échelle de la société, les mœurs du pouvoir. Tout se monnaie, un extrait de naissance, un emploi, un sujet d’examen, un diplôme universitaire. La corruption est devenue une dimension pathologique de la société. A tous les échelons, il existe des postes qui fournissent des rentes. Le sentiment national régresse au profit de sentiments d’appartenance à des structures réduites, région, ethnie, puisque personne ne peut vivre sans une affiliation qui le rassure. La notion de citoyenneté n’existe pas. Les comportements de nos compatriotes sont loin d’en relever. L’écrasante majorité d’entre eux ne sont pas engagés dans la vie publique, n’ont pas le souci du bien commun, ne privilégient pas leurs devoirs sur leurs droits. Cela dit, le miracle est permanent. Nous y sommes confrontés chaque jour. Des gens ordinaires se révèlent être pétris de qualités. Ils nous surprennent par leur intégrité, leur abnégation, comme si, au-delà des vicissitudes du quotidien perdurait cette tradition bien algérienne de chaleur humaine et de générosité. Le régime a été incapable d’aider la société à se constituer. Sans doute n’en a-t-il pas le désir. Une population déstructurée est tellement plus facile à contrôler et, au besoin, à réduire, qu’une société organisée et solidaire !

 

 

 

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