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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 07:22

Le chagrin des Algériens

 

Le célèbre livre de Georges Orwell, « 1984 », raconte l’histoire d’une société placée sous la domination d’une dictature schizophrène symbolisée par son chef, Big Brother. Cette société fourmille d’espions ; des écrans de contrôle s’insinuent jusque dans les maisons pour capter un froncement de sourcils, une parole déplacée… Les murs des villes sont recouverts d’affiches gigantesques. Elles montrent Big Brother dardant un regard que chacun des passants reçoit comme s’il en était le destinataire unique. En gros caractères, elles proclament : Big Brother is watching you (Big Brother vous observe). Par ailleurs, le Parti dirigeant étant réputé infaillible, il entretient une équipe de gratte-papiers chargés de réécrire l’Histoire en permanence. Un exemple : Le ministre annonce que la ration de chocolat passera l’année prochaine de 30 à 40 grammes. Patatras, la production de cacao s’écroule et la ration passe à 20 grammes. Qu’à cela ne tienne : On reprend les déclarations de l’année précédente et elles deviendront : « La ration de chocolat passera de 10 à 20 grammes. »

Bien sûr, l’Algérie n’est pas Oceania, le pays imaginaire où Orwell situe son roman. Les murs de nos villes ne nous menacent pas, sinon par leur décrépitude. Nous avons un gouvernement qui, s’il ne brille pas toujours par le talent, n’est pas constitué en société secrète attachée à nous asservir par les moyens les plus cruels. Notre Président ne peut pas être assimilé à Big Brother, en dépit de l’autoritarisme qu’il manifeste souvent.

Toutefois, il y a des éléments qui autorisent, sinon une comparaison, du moins un rapprochement.

Nous ne vivons pas en Algérie pas sous la surveillance constante d’une Police de la Pensée comme les héros malheureux de « 1984 ». Sommes-nous libres pour autant ?

Non. C’est vrai que la situation s’est améliorée par rapport aux années de plomb. Nos journaux sont à peu près libres d’écrire ce qu’ils veulent. L’expression n’est globalement pas muselée bien que des bouffées de reprise en main arbitraire se manifestent, comme lors de l’interdiction faite à des syndicalistes et des activistes algériens de participer au Forum Social Mondial en Tunisie, en mars dernier. On n’omettra pas le gigantesque déploiement policier décidé par le Pouvoir pour tuer dans l’œuf une tentative d’organisation de manifestations à Alger sur les modèles égyptien ou tunisien. On n’oubliera pas non plus de mentionner la gestion des multiples émeutes qui éclatent ça et là comme des signes avertisseurs d’orages. En dépit de cela, nous sommes loin du climat qui sévissait naguère, climat d’oppression généralisée, avec une police omniprésente et omnipotente, et une expression réduite à un murmure craintif.

Pourtant, encore une fois, nous n’avons pas pour autant accédé à la liberté. Le Pouvoir y est sans doute pour quelque chose mais force est de constater que personne n’est mis en prison pour avoir critiqué le gouvernement, pour avoir dénoncé la corruption ni même pour avoir osé s’en prendre à l’encadrement de l’ANP.

Si les barreaux de nos prisons ont disparu, qu’est-ce donc qui empêche que cette liberté encore toute neuve débouche sur l’émergence de syndicalistes, d’hommes politiques nouveaux ? Qu’est-ce qui empêche que surgissent sur le devant de la scène des candidats crédibles à la direction de l’Etat ? Par quel mécanisme une société qui exprime à voix haute son rejet d’un système de gouvernement se révèle-t-elle incapable de lui proposer une alternative ?

Revenons à « Big Brother ». La Police de la Pensée avait également pour fonction de faire disparaître du vocabulaire les mots qui pourraient renvoyer à une forme d’autonomie, de complexité, de beauté. C’est ainsi que la langue s’est progressivement appauvrie pour se muer en « novlangue », c’est-à-dire un idiome où les mots n’ont rigoureusement qu’un sens possible, en conformité avec la règle instituée par le Chef.

N’est-ce pas le sort que connait notre langue vernaculaire, ou plutôt nos langues vernaculaires, qu’il s’agisse de l’arabe dialectal ou de tamazight ? Les idiomes qui courent dans nos rues sont totalement impropres à représenter une réalité complexe, à exprimer la densité d’une réflexion, à rendre compte des ambiguïtés d’une pensée. Ils sont tout juste bons à dire l’explosion d’une colère aussi violente que brève.

Cela n’a pas toujours été le cas. Le théâtre de Alloula, la poésie de Si Mohand U Mhand, le Chi3r el melhoun sont autant d’illustrations d’une période relativement proche durant laquelle les langues du peuple pouvaient véhiculer d’infinies variations sur des thèmes universels.

Leurs avatars actuels en seraient bien incapables. Ils peuvent être classés dans le registre des novlangues d’Océania. Elles n’expriment que le strict minimum, une sorte de plus petit dénominateur commun dans lequel tous les Algériens se reconnaissent. A la différence de « 1984 », ce n’est pas la police qui a provoqué cet affaissement du langage. C’est la société elle-même qui en est responsable.

Une société dont le souci est de maintenir une chape de conformisme est tout aussi capable que la Police de la Pensée d’Orwell de reproduire le monde de « 1984 ». Dans son obsession de traquer la nouveauté, de nier le progrès, de considérer la créativité comme une pulsion dangereuse, la société algérienne a réussi, sans le secours d’un dictateur impitoyable, à éliminer de son corps ce qui est de nature à la transformer, à réveiller sa sensibilité à la beauté des choses, à l’aider à appréhender la complexité du monde.

Cette situation a des raisons objectives. Notre peuple a connu des épreuves terribles. On peut même considérer que cela fait près de deux siècles qu’il n’a pas connu de période sereine, propice à l’expression artistique d’un bonheur, fût-il éphémère. Alors, il ne considère l’avenir que la promesse d’une menace qu’il essaie de conjurer en se repliant sur lui-même, en se faisant le plus petit possible, en se défaussant de toute responsabilité sur la construction de son devenir par un recours permanent à une religiosité dont ne subsistent que la surface, le dogme, l’exécution du rituel quotidien, au détriment de l’ardente obligation de vivre et de prendre part à la marche du monde.

Nul besoin de Big Brother. Chacun de nous est son propre Big Brother ainsi que celui du voisin. Malheur à celui qui tenterait, si timidement que ce soit, de sortir du moule collectif.

Un demi-siècle après l’Indépendance, alors que notre Président lutte contre la maladie, aucun Algérien ne lui voit de successeur possible. Aucune personnalité susceptible de rassembler le peuple n’émerge. Plus que les échecs de l’économie, de l’industrie, de l’école, de la justice, celui que traduit le désert politique algérien est le plus criant.  C’est cet échec qui traduit le plus l’involution de notre société, incapable de sécréter les acteurs de son destin. C’est son choix inconscient de refuser d’entrer dans l’ère de la maturité politique, préférant la recherche permanente d’un père garant de la continuité routinière et rassurante des jours, qui explique l’état actuel de notre pays.

Oui, le changement est une source de périls. Il faut les affronter avec un esprit de vainqueur, pour faire de notre pays un corps vivant propice à l’épanouissement de nos enfants. Il faut que la société puisse en elle-même les ressources nécessaires pour qu’elle redevienne féconde, qu’elle se remette à produire les talents qui feront de notre pays une nation qui compte, une nation apaisée, dans laquelle les générations futures pourront se construire un destin autre que celui que leur réserverait l’aventure d’une traversée sur un mauvais bateau.

Pour cela, il faut, enfin, en finir avec le chagrin séculaire des Algériens, ce chagrin dans lequel nous sommes confits, dont nous souffrons, mais que nous refusons de quitter.

 

 Brahim Senouci

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