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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 05:47

La mémoire, la Nation et le blé…*

 

Paru dans le Quotidien d'Oran du 15 mai 2014

 

Des lecteurs, sans nul doute bien intentionnés, ont réagi aux derniers écrits que le Quotidien d’Oran m’a fait l’amitié de publier. Sans les remettre en cause sur le fond, ils pensent que c’est du « temps perdu » que d’essayer de ramener à la surface la mémoire d’événements lointains tels que l’enfumade de Necmaria dans laquelle ont péri, dans des conditions atroces, 1.500 hommes, femmes et enfants de la tribu des Ouled Riah, dans la grotte dite Ghar Frachich. L’un de ces commentateurs m’assène une sentence qu’il pense définitive. Donnons-lui la parole : « Est-ce que cela va aider les épis et les usines à sortir de terre…. Tous ces ressassements du passé sont autant de blessures sur le corps de l’Algérie qu’on ne veut pas laisser guérir et se cicatriser. Autant de blessures où s’engouffrent et prolifèrent maints agents parasites et bactéries qui trouvent leur bonheur au détriment de sa guérison l’empêchant de se relever pour assurer l’avenir de tous ses enfants. ». Voilà une critique très classique, bien dans la veine d’un peuple, le nôtre, qui a fait de l’oubli un de ses caractères primordiaux. En somme, le salut consisterait à oublier le passé (« cesser de le ressasser » dit-il) puisque son évocation, à elle seule, est une « blessure » et une porte d’entrée pour « des agents parasites, des bactéries… ». Et si l’Algérie n’arrive pas à guérir, ne parvient pas à se relever, c’est parce que, selon notre commentateur archétypal, elle n’arrive pas à se défaire d’un passé qui devrait, selon lui, faire l’objet d’un enfouissement en règle. Quand il ajoute : « Est-ce que cela va aider les épis et les usines à sortir de terre ? », sa réponse est contenue dans la question. En résumé, plaide-t-il, le temps consacré au « ressassement » est du temps perdu pour le développement économique. Pour faire bonne mesure, il donne en exemple le Japon qui a su, selon lui, oublier sa défaite en 1945, oublier Hiroshima et Nagasaki, et se relever… avec l’aide de son vainqueur.

Sur ce dernier point… J’ai été à deux reprises au Japon. J’ai d’abord été frappé par la débauche de technologie, le foisonnement des tours lancées comme autant de défis vers le ciel. Petit à petit, j’ai découvert l’autre Japon, le Japon éternel, celui des jardins zen au minimalisme confinant à l’épure. J’ai découvert la beauté et l’humilité des petits temples shinto, la propreté extrême de la moindre ruelle, la politesse exquise de ce peuple. Les Japonais ne sont pas expansifs. Ils ne se livrent qu’avec parcimonie. Il m’a fallu du temps pour avoir des conversations ouvertes. Cela valait la peine d’attendre. J’ai réalisé ainsi que jamais le Japon n’avait oublié Hiroshima et Nagasaki, jamais. Simplement, il avait choisi de faire silence, faire le dos rond tout en travaillant à restaurer sa puissance et à concurrencer l’ennemi d’hier sur le terrain de l’économie mais aussi sur celui de l’imaginaire. C’est ainsi, entre autres, que Sony s’empara de Columbia, un des fleurons les plus efficaces de la propagande étasunienne visant à inscrire dans l’inconscient collectif du monde l’image d’une nation vertueuse, profondément innocente, porteuse des valeurs universelles et fondée à les instaurer par la force si besoin au reste du monde. Ces amis Japonais ne vont pas jusqu’à reconnaître la culpabilité de leur propre pays dans les souffrances infligées aux pays environnants, principalement la Chine. Le Japon a été un pays impérialiste aux méthodes cruelles. Il s’en est excusé mais trop timidement aux yeux de ses anciennes victimes. La Chine, notamment, proteste régulièrement contre l’hommage officiel que rend le gouvernement japonais aux âmes des généraux tortionnaires qu’accueille le sanctuaire Yazukuni. La pression qu’elle exerce est d’autant plus forte que son poids économique et militaire augmente et elle ne se fait pas faute d’agiter le spectre d’une guerre pour signifier au Japon qu’il doit cesser de glorifier ceux qui ont massacré des centaines de milliers de Chinois, enlevé des centaines de milliers de femmes pour en faire des « auxiliaires de réconfort »…

La Chine fait pousser du riz et des usines à un rythme effréné. Apparemment, son développement n’est pas entravé par son souci de maintenir une vigilance permanente à l’égard du Japon en lui rappelant sans cesse qu’il reste à jamais comptable de la dette qu’il a contractée envers son peuple. Les Etats-Unis font pousser du blé et des usines (un peu moins d’usines depuis quelque temps, il est vrai). Dans le même temps, la machine de propagande étasunienne est toujours à l’œuvre dans son entreprise d’effacement de la faute originelle qui a présidé à la naissance de ce pays, le génocide des Indiens d’Amérique. La mémoire n’est pas forcément un lieu de vérité. Pour cela, on interroge l’Histoire. Il se trouve suffisamment d’historiens honnêtes pour que le citoyen soucieux de véracité trouve son compte dans la lecture de leurs travaux. Tous les citoyens n’ont pas cette démarche qui suppose du temps et un niveau d’éducation suffisant pour parvenir à faire une lecture critique. La majorité se nourrit de mythes, de légendes et c’est le tissu de ces mythes et de ces légendes qui finit par devenir le ciment réel de la nation. Le cinéma en est un généreux pourvoyeur. Les cinéphiles connaissent bien un des chefs-d’œuvre de John Ford « L’homme qui tua Liberty Valance ». Ce film montre bien le mécanisme qui est à l’œuvre dans la construction d’une légende. Les protagonistes, John Wayne, James Stewart et Lee Marvin. Cela commence ainsi…

Dans un train, un journaliste interviewe un vieux sénateur, incarné par James Stewart. Ce sénateur est célèbre dans les Etats-Unis parce qu’il est « l’homme qui tua Liberty Valance ». Il se plie de bonne grâce à la demande du journaliste de raconter l’histoire. Flash-back… Jeune juriste, James Stewart est nommé dans l’Ouest. Sa diligence est attaquée par Liberty Valance, bandit campé par Lee Marvin. Leurs chemins se croisent à de nombreuses reprises. Le serviteur de l’ordre constitutionnel contre le hors-la-loi… Tout cela se termine par un duel. James Stewart ne sait pas manier un revolver. Il va donc au devant d’une mort certaine. Les voilà face à face. Marvin-Valance dégaine mais n’a pas le temps de tirer qu’une balle le fauche. Tout le monde se précipite sur James Stewart pour le féliciter. En réalité, avoue-t-il au journaliste, ce n’est pas lui qui a tué Valance mais John Wayne qui lui a sauvé la vie, en dépit du différend amoureux qui les opposait. Long silence dans le train. Le journaliste dit au vieux sénateur qu’il ne publiera pas l’interview parce que, ajoute-t-il, « Dans l’Ouest, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende ».

Si on devait faire un inventaire des plus belles œuvres d’art, des plus grands romanciers, des plus grands philosophes, poètes, artistes en tous genres, on s’apercevrait sans surprise que c’est dans les pays développés qu’on les trouverait, dans leur écrasante majorité. Le monde arabo-musulman conserve quelques joyaux de feu son âge d’or, monuments mais aussi poèmes, exégèses, récits de voyage, ouvrages de philosophie… Ces ouvrages rapportent nombre de controverses qui avaient cours à cette époque-là, en particulier au XIIème siècle de l’ère chrétienne, controverses impensables dans le huis clos étouffant que ce monde est devenu… C’est donc en Europe, au Japon, aux Etats-Unis, que l’on trouve les plus importantes manifestations de l’art. C’est aussi là que l’on fait pousser le plus d’usines, le plus de céréales, le plus d’objets nés du génie humain. Voilà une réponse à ceux qui nous appellent à nous détourner de ces « futilités », rejetées d’un revers de main et décrétées inutiles, et qui nous exhortent à consacrer le meilleur de notre temps à construire des logements, à produire de la nourriture… C’est que, en vérité, le développement économique qui vise à améliorer sans cesse nos conditions de vie, est inséparable de l’activité « gratuite » qui produit des œuvres qui témoignent, par leur force et leur beauté, du génie humain. « Gratuite » ? Elle ne l’est donc pas. L’art, la beauté, la créativité, le goût du débat participent à la montée du blé. Leur absence l’entrave…

La mémoire…

L’art jalonne la vie des nations. C’est lui qui déroule inlassablement, par l’édification de monuments, par le récit, la poésie, le cinéma, le fil de l’histoire, ou plutôt celui de la mémoire. Guernica, ville basque, s’est opposée à Franco durant la deuxième guerre mondiale. Le dictateur a fait appel à l’aviation allemande qui a réduit la ville en cendres et fait plusieurs milliers de victimes. Le monde entier connait Guernica, grâce à… Picasso, qui en a fait un tableau célèbre. En Algérie, il ne s’est trouvé personne pour faire revivre le massacre des Ouled Riah, aucune plume, aucun ciseau,  aucun pinceau pour figer dans le marbre ou sur la toile le cri des 1500 martyrs. La majorité des Algériens ignorent tout de cet événement, tout de ceux qui lui ont succédé, tout des villages incendiés, tout des forêts dévastées, tout de l’avilissement méthodique de notre peuple. Plus près de nous, hormis quelques romans, quelle trace reste-t-il de la décennie noire, qu’avons-nous conservé de la mémoire des dizaines de milliers de sacrifiés. Nous n’en avons même pas le nombre exact et ne savons toujours pas pourquoi ils sont morts. 

Des guerres terribles ont opposé des pays développés entre eux. Il est remarquable que, malgré l’ampleur des tueries, aucun de ces pays ne se soit approprié l’espace d’un autre. Ainsi, les Etats-Unis, après avoir investi le Japon et lui avoir imposé une constitution qui diminuait considérablement les pouvoirs de l’Empereur, ont rendu assez rapidement les clés du pouvoir aux Japonais. L’Allemagne a subi une sorte de condominium de la part des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Union Soviétique et de la France. Elle a été coupée en deux par la volonté russe de s’aménager un état satellite au cœur de l’Europe. Tout cela est fini aujourd’hui. Toutes les puissances vaincues de la deuxième guerre ont réintégré leurs statuts d’Etats majeurs. C’est qu’il n’est pas possible de coloniser des pays dotés de mémoires longues, de nature à les prémunir contre tout danger d’occupation étrangère pérenne. Comment coloniser un pays tel que le Japon, pays dont la fête la plus importante, celle qui précipite au dehors tout le peuple japonais, est l’arrivée des cerisiers en fleurs ?

L’Algérie souffre d’un déficit mémoriel, déficit non pas subi mais assumé, revendiqué. Il se trouvera toujours quelqu’un, lors d’une conversation, qui vous demandera de laisser tomber les « vieilles lunes du passé » pour se « projeter vers l’avenir ». C’est oublier qu’une telle projection n’est possible que si elle s’inscrit dans une histoire, un élan. Si nous en sommes là aujourd’hui, à vivoter petitement, dans la crainte éternelle d’un vent nouveau qui viendrait bousculer notre immobilisme, c’est parce que nous sommes incapables d’appréhender le mouvement, de croire en nos capacités à construire un grand pays. Se constituer en Nation n'est pas une mince affaire. Ce n'est pas une question de sous, ni de technologie. Il faut réinsérer notre pays dans une ligne logique, historique autant que mémorielle. Il faut que nous ayons en partage une mémoire, que nous nous percevions comme les maillons d'une chaîne, que nous comprenions que notre action aujourd'hui peut relever notre pays et lui éviter les affres d'une recolonisation ou l'y précipiter. Il faut que nous définissions ensemble ce qui fait sens, ce qui fait que nous sommes une communauté de destin, non d'une le fruit d'une rencontre de hasard. Retrouver les traces du martyrologe de notre peuple participe de la revitalisation d'une mémoire commune. Il ne s'agit pas de demander une quelconque repentance. A vrai dire, que la France se repente ou pas devrait être le cadet de nos soucis. C'est ce que nous, Algériens, ferons de cet événement qu'a constitué une sortie de l'Histoire doublée d'une acculturation sans précédent qui a duré 132 ans. Il y aurait tant à dire... Retrouvons ensemble le chemin de l’espoir, le chemin de la vie, l’ardente obligation de redonner un sens au sacrifice de tant des nôtres. Nous avons failli en participant au silence méprisant qui a présidé à leur massacre. C’est en leur rendant les honneurs que nous retrouverons l’honneur et romprons avec  des décennies de haine de nous –mêmes !

 

 

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Published by Brahim Senouci
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HADRIA RIVIERE 15/05/2014 11:07

Au lendemain du départ des Français d’Algérie n'y-a-t-il pas eu à la tête de l’État des Hommes ayant insufflé un élan positif dans la construction "d'une nouvelle Algérie"?

Que sait-il passé après et depuis la mort de Houari Boumédienne - homme imparfait je vous le concède -mais qui avait un projet ambitieux pour l'avenir de l’Algérie, en authentique Nationaliste
qu'il était????

En revanche je partage pleinement l'idée selon laquelle : "un homme qui ne connaît pas son passé est incapable - en mon sens de s'inscrire, de construire son avenir...

Connaître son histoire, connaître son passé, rendre hommage aux martyrs, aux sacrifiés de la colonisation, le devoir de mémoire, comme son nom l'indique : est un devoir auquel doivent souscrire
toutes les générations présentes et futures...Et, c'est à ce prix qu'un peuple peut, pourra écrire les nouvelles pages de son avenir...

Pourquoi craindre notre histoire passée? Pourquoi cacher, sous une chape de silence honteux, les méfaits des colonisateurs français... Dans chaque famille Algérienne il y a eu des victimes...Née
dans les Aurés en 57 nous avons subis, comme des milliers de familles algériennes/chaoui les méfaits et, de la colonisation et de la guerre de libération...Même si nous le voulions...comment
pourrions-nous oublier des événements qui ont façonné notre vision au monde... Qui sont constitutifs de ce qui fait notre histoire, notre culture, notre essence...?

Et, parce que ces événements ont structurés ma psyché, mon inconscient et, influent sur la vie de chacun des membres de ma famille venant en perturber le cours...Je suis habitée par le besoin
vital, de savoir.., toujours à la recherche...de ma propre histoire....a la recherche de l'histoire de mon pays, cette terre qui a porté mes premiers pas et a entendu mes premiers ris, mes premiers
pleurs, mes premières colères....toujours assoiffée du désir d'en savoir toujours plus...

C'est une des raisons - alors que je vis en France - qui m'ont conduite à m'abonner à votre blog, à acheter des tas livres, depuis des décennies... qui racontent justement cette histoire sciemment
occultée ou sciemment déformée...Qui racontent l'histoire de la civilisation "chaoui", berbère, kabyle, arabe...Qui racontent ces peuples, ces combats, ces luttes, ces victoires, ces défaites
....Qui ont construit l’Algérie...

Vouloir oublier...Vouloir taire ces événements... Refuser de rendre hommage aux milliers de victimes, morts simplement parce qu'un jour un pays la France et son gouvernement ( jules Ferry surtout)
ont décrété qu'ils fallait civiliser les "sauvages" que nous étions nous les Algériens....C'est comme nier une partie de soi-même, c'est comme haïr ce qui justement nous a constitué, nous a fait ce
que nous sommes devenus...IMPOSSIBLE... RAPPELER LES FAITS, LES ÉVÉNEMENTS ET LES VICTIMES S'EST RETROUVER SA FIERTÉ ET SON HONNEUR, PERDU PENDANT LA DOMINATION/COLONIALE française....Car où sont
la fierté, l'honneur d'un homme soumis, d'un homme esclavage sur son propre sol....????

Nous devons être fiers, honorés d'être nés dans un pays tel que l’Algérie et, ne pas hésiter à assumer pleinement, à porter en étendard notre Algéritude....

Hadria RIVIERE

Brahim Senouci 15/05/2014 11:12



Merci pour cette magnifique réaction...



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