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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 06:44

L’Algérie et les vautours

 

Le Quotidien d'Oran du 4 septembre 2013

 

Oui, la Syrie, l’Irak, la Libye, bien sûr… Mais mes pensées s’obstinent à aller vers l’Algérie. Je suis conscient naturellement de la gravité de la situation dans les pays cités. Mais j’ai le sentiment que ce qui s’y joue est une sorte de préfiguration, un brouillon sinistre de ce qui pourrait arriver dans notre pays, ce qu’à Dieu ne plaise ! A ceux qui me reprocheraient un excès de pessimisme, une seule question : a-t-on pris la mesure de ce qui s’est produit durant la décennie noire ? A-t-on échafaudé une grille de lecture qui aurait permis de comprendre, voire d’identifier les racines de la violence atroce qui a submergé notre pays avant de refluer, telles les vagues d’une mer momentanément repue ? Guérir d’un traumatisme, s’assurer de sa non-répétition, nécessite d’en avoir correctement diagnostiqué l’origine. Tel n’a pas été le cas. La parenthèse a été fermée mais l’épisode a laissé des traces profondes dans la société, un état permanent de stress et d’inquiétude, une agressivité qui ne demande qu’à se libérer et qui se manifeste dans les rues, les stades, jusque dans le plus paisible de nos villages. Moins visible, donc moins effrayant, est l’état d’anomie vers lequel tend notre société, un état sans règles dans lequel chacun est en train d’apprendre à vivre seul, à se protéger seul, à régler ses affaires seul, en utilisant la violence, la connivence ou la corruption. C’est ce qui se produit quand une société perd confiance dans l’Etat censé l’incarner, un Etat évanescent, sans véritable chef, dans lequel les ministres ne se réunissent plus (même pas pour faire semblant !), un Etat, ou plutôt une absence d’Etat, qui donne de plus en plus corps au sentiment d’abandon qui habite nos concitoyens. Bien sûr, ce sont les Occidentaux qui mènent le jeu. Bien sûr, l’Occident perçoit l’émergence d’un monde arabe converti à la démocratie comme une menace primordiale. Il sait que la démocratie n’est pas seulement affaire de morale. Elle est aussi un gage d’efficacité. Elle ouvre le champ des possibles en libérant la créativité, en garantissant la justice, en jugulant le sentiment de peur et de renoncement au changement qui habite les populations soumises à l’arbitraire. Un monde arabe démocratique serait moins enclin à brader ses immenses ressources naturelles au profit de l’étranger. Il en conserverait le meilleur pour son propre développement. L’Occident ne l’accepterait pas. Plutôt que d’avoir à réagir si cet événement venait à se réaliser, il préfère le prévenir. C’est ce qui est à l’œuvre dans l’entreprise de détournement du bien mal nommé « Printemps arabe ». Il ne faut pas en vouloir aux pays occidentaux de se conduire comme ils le font. Ils sont certes condamnables sur le plan moral mais leurs dirigeants ne font que s’assurer du bien-être de leurs concitoyens. Si ces derniers les ont élus, c’est bien pour qu’ils s’acquittent de cette mission. Si son accomplissement doit passer par « quelques » meurtres de masse et la promotion de potentats locaux chargés du maintien du statu quo, leur opinion publique poussera bien quelques cris (il faut bien maintenir vivant le cliché de l’Occident porteur de valeurs universelles) mais ne s’en formalisera guère. D’accord pour la compassion mais pas pour la justice, tel est le credo de l’Occident. Encore une fois, il ne faut pas lui en faire grief alors que ce credo lui a servi à asseoir une suprématie économique, financière et militaire qui dure depuis des siècles ! Il a même réussi à coloniser nos imaginaires, nourris des clichés d’Hollywood et de la geste de la conquête de l’Ouest. Plutôt que de se complaire dans une lamentation séculaire, nous ferions mieux de prendre acte de cette réalité et à travailler à nous constituer en tant que force pour ne pas avoir à la subir. Dans la savane africaine, certains animaux ont des réflexes de survie étranges. Tel animal pourchassé par un rapace s’immobilise brusquement et, de fait, l’oiseau se révèle incapable de le détecter. Cette tentation existe chez nous. Nous avons choisi l’immobilisme pour éviter d’être pris pour cible. Ne pas bouger, telle est l’antienne du Pouvoir, en accord avec une société qui, recrue d’épreuves, rejette le mouvement perçu comme une source de tragédies. Le problème, c’est que, même pétrifié, le plus grand pays d’Afrique, doté de richesses naturelles immenses, mal gouverné, soumis à des forces centrifuges qui ne demandent qu’à s’exprimer, reste terriblement voyant, y compris pour le plus myope des vautours. C’est d’une autre ligne de défense dont nous avons besoin. C’est la ligne bien plus compliquée qui consiste à se construire sur le très long terme, une ligne qui requiert de l’énergie et de la patience. Elle exige aussi qu’on en finisse avec les lests que charrie notre inconscient. Elle présuppose un changement de regard sur nous-mêmes et sur nos concitoyens. Un bref rappel : Après la Deuxième Guerre Mondiale, le Japon défait avait subi une série d’humiliations, l’abdication signée sur un porte-avions étasunien, l’imposition d’une Constitution écrite par le Général Mac Arthur… Il aurait pu sombrer dans une dépression généralisée qu’il aurait exprimée à travers des attentats suicides, qui étaient dans sa tradition ! Il ne l’a pas fait. Il a choisi d’adopter un profil bas, de réfléchir aux origines du militarisme qui l’a conduit à cet échec cuisant. C’est ainsi qu’il est devenu une des toutes premières puissances du monde. L’échec que nous avons subi est d’une tout autre ampleur. Le Japon n’a perdu qu’une guerre. Nous avons été soumis durant des siècles. Non seulement, nous n’avons pas la réponse aux causes qui ont fait de nous des victimes presque ontologiques, mais nous ne sous sommes même pas posé cette question. Il est urgent de le faire. Il en va de notre pérennité. Oui, nous devons procéder à cet examen. Il nous faut opérer une catharsis collective, exprimer des douleurs refoulées, des angoisses tenues en respect. Nous en sortirons grandis, apaisés, par le haut en somme. Il y a une bataille politique qui se profile, à l’horizon du mois d’avril 2014. Il s’agit de l’élection d’un nouveau président. En fait, ces scrutins à répétition, marqués par les échanges de sacs poubelles dont la couleur noire dissimule le contenu malodorant (Si, l’argent peut avoir une odeur, proche de celle du poisson pourri !), sont de plus en plus insignifiants. Les enjeux véritables pour notre pays ne tiennent pas aux identités des personnalités en charge, demain, du pouvoir. Ils résident dans la nature même de ce pouvoir, dans la manière de l’exercer, dans son rapport à la population. Ces questions sont bien trop complexes pour trouver leurs réponses avant le terme d’avril 2014. Toutefois, la campagne qui va s’ouvrir pourrait être l’occasion de les mettre en exergue. Il y a des éléments qui autorisent l’espoir. Des Algériens, ici et là, trouvent les ressources pour s’engager dans des batailles dans lesquelles ils n’ont aucun intérêt personnel. Je songe en particulier aux nombreuses associations qui s’occupent de la préservation de la Nature. Parfois, elles démontrent l’efficacité de l’action collective, mise au service d’une cause commune. A titre d’exemple, je salue le courage et la ténacité des associations de défense de la forêt de Canastel qui parviennent à mettre en difficulté l’action de promoteurs qui rêvent de raser cette forêt pour y édifier des villas. Ils les ont fait reculer. Ils ont aussi réussi à s’imposer comme partenaires des pouvoirs institutionnels locaux qui, dans un premier temps, avaient tenté de les faire taire… Le chemin, le voilà ! Oui, la Syrie, l’Irak, la Libye, bien sûr… Mais mes pensées s’obstinent à aller vers l’Algérie. Je suis conscient naturellement de la gravité de la situation dans les pays cités. Mais j’ai le sentiment que ce qui s’y joue est une sorte de préfiguration, un brouillon sinistre de ce qui pourrait arriver dans notre pays, ce qu’à Dieu ne plaise ! A ceux qui me reprocheraient un excès de pessimisme, une seule question : a-t-on pris la mesure de ce qui s’est produit durant la décennie noire ? A-t-on échafaudé une grille de lecture qui aurait permis de comprendre, voire d’identifier les racines de la violence atroce qui a submergé notre pays avant de refluer, telles les vagues d’une mer momentanément repue ? Guérir d’un traumatisme, s’assurer de sa non-répétition, nécessite d’en avoir correctement diagnostiqué l’origine. Tel n’a pas été le cas. La parenthèse a été fermée mais l’épisode a laissé des traces profondes dans la société, un état permanent de stress et d’inquiétude, une agressivité qui ne demande qu’à se libérer et qui se manifeste dans les rues, les stades, jusque dans le plus paisible de nos villages. Moins visible, donc moins effrayant, est l’état d’anomie vers lequel tend notre société, un état sans règles dans lequel chacun est en train d’apprendre à vivre seul, à se protéger seul, à régler ses affaires seul, en utilisant la violence, la connivence ou la corruption. C’est ce qui se produit quand une société perd confiance dans l’Etat censé l’incarner, un Etat évanescent, sans véritable chef, dans lequel les ministres ne se réunissent plus (même pas pour faire semblant !), un Etat, ou plutôt une absence d’Etat, qui donne de plus en plus corps au sentiment d’abandon qui habite nos concitoyens. Bien sûr, ce sont les Occidentaux qui mènent le jeu. Bien sûr, l’Occident perçoit l’émergence d’un monde arabe converti à la démocratie comme une menace primordiale. Il sait que la démocratie n’est pas seulement affaire de morale. Elle est aussi un gage d’efficacité. Elle ouvre le champ des possibles en libérant la créativité, en garantissant la justice, en jugulant le sentiment de peur et de renoncement au changement qui habite les populations soumises à l’arbitraire. Un monde arabe démocratique serait moins enclin à brader ses immenses ressources naturelles au profit de l’étranger. Il en conserverait le meilleur pour son propre développement. L’Occident ne l’accepterait pas. Plutôt que d’avoir à réagir si cet événement venait à se réaliser, il préfère le prévenir. C’est ce qui est à l’œuvre dans l’entreprise de détournement du bien mal nommé « Printemps arabe ». Il ne faut pas en vouloir aux pays occidentaux de se conduire comme ils le font. Ils sont certes condamnables sur le plan moral mais leurs dirigeants ne font que s’assurer du bien-être de leurs concitoyens. Si ces derniers les ont élus, c’est bien pour qu’ils s’acquittent de cette mission. Si son accomplissement doit passer par « quelques » meurtres de masse et la promotion de potentats locaux chargés du maintien du statu quo, leur opinion publique poussera bien quelques cris (il faut bien maintenir vivant le cliché de l’Occident porteur de valeurs universelles) mais ne s’en formalisera guère. D’accord pour la compassion mais pas pour la justice, tel est le credo de l’Occident. Encore une fois, il ne faut pas lui en faire grief alors que ce credo lui a servi à asseoir une suprématie économique, financière et militaire qui dure depuis des siècles ! Il a même réussi à coloniser nos imaginaires, nourris des clichés d’Hollywood et de la geste de la conquête de l’Ouest. Plutôt que de se complaire dans une lamentation séculaire, nous ferions mieux de prendre acte de cette réalité et à travailler à nous constituer en tant que force pour ne pas avoir à la subir. Dans la savane africaine, certains animaux ont des réflexes de survie étranges. Tel animal pourchassé par un rapace s’immobilise brusquement et, de fait, l’oiseau se révèle incapable de le détecter. Cette tentation existe chez nous. Nous avons choisi l’immobilisme pour éviter d’être pris pour cible. Ne pas bouger, telle est l’antienne du Pouvoir, en accord avec une société qui, recrue d’épreuves, rejette le mouvement perçu comme une source de tragédies. Le problème, c’est que, même pétrifié, le plus grand pays d’Afrique, doté de richesses naturelles immenses, mal gouverné, soumis à des forces centrifuges qui ne demandent qu’à s’exprimer, reste terriblement voyant, y compris pour le plus myope des vautours. C’est d’une autre ligne de défense dont nous avons besoin. C’est la ligne bien plus compliquée qui consiste à se construire sur le très long terme, une ligne qui requiert de l’énergie et de la patience. Elle exige aussi qu’on en finisse avec les lests que charrie notre inconscient. Elle présuppose un changement de regard sur nous-mêmes et sur nos concitoyens. Un bref rappel : Après la Deuxième Guerre Mondiale, le Japon défait avait subi une série d’humiliations, l’abdication signée sur un porte-avions étasunien, l’imposition d’une Constitution écrite par le Général Mac Arthur… Il aurait pu sombrer dans une dépression généralisée qu’il aurait exprimée à travers des attentats suicides, qui étaient dans sa tradition ! Il ne l’a pas fait. Il a choisi d’adopter un profil bas, de réfléchir aux origines du militarisme qui l’a conduit à cet échec cuisant. C’est ainsi qu’il est devenu une des toutes premières puissances du monde. L’échec que nous avons subi est d’une tout autre ampleur. Le Japon n’a perdu qu’une guerre. Nous avons été soumis durant des siècles. Non seulement, nous n’avons pas la réponse aux causes qui ont fait de nous des victimes presque ontologiques, mais nous ne sous sommes même pas posé cette question. Il est urgent de le faire. Il en va de notre pérennité. Oui, nous devons procéder à cet examen. Il nous faut opérer une catharsis collective, exprimer des douleurs refoulées, des angoisses tenues en respect. Nous en sortirons grandis, apaisés, par le haut en somme. Il y a une bataille politique qui se profile, à l’horizon du mois d’avril 2014. Il s’agit de l’élection d’un nouveau président. En fait, ces scrutins à répétition, marqués par les échanges de sacs poubelles dont la couleur noire dissimule le contenu malodorant (Si, l’argent peut avoir une odeur, proche de celle du poisson pourri !), sont de plus en plus insignifiants. Les enjeux véritables pour notre pays ne tiennent pas aux identités des personnalités en charge, demain, du pouvoir. Ils résident dans la nature même de ce pouvoir, dans la manière de l’exercer, dans son rapport à la population. Ces questions sont bien trop complexes pour trouver leurs réponses avant le terme d’avril 2014. Toutefois, la campagne qui va s’ouvrir pourrait être l’occasion de les mettre en exergue. Il y a des éléments qui autorisent l’espoir. Des Algériens, ici et là, trouvent les ressources pour s’engager dans des batailles dans lesquelles ils n’ont aucun intérêt personnel. Je songe en particulier aux nombreuses associations qui s’occupent de la préservation de la Nature. Parfois, elles démontrent l’efficacité de l’action collective, mise au service d’une cause commune. A titre d’exemple, je salue le courage et la ténacité des associations de défense de la forêt de Canastel qui parviennent à mettre en difficulté l’action de promoteurs qui rêvent de raser cette forêt pour y édifier des villas. Ils les ont fait reculer. Ils ont aussi réussi à s’imposer comme partenaires des pouvoirs institutionnels locaux qui, dans un premier temps, avaient tenté de les faire taire… Le chemin, le voilà !

Brahim Senouci

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Published by Brahim Senouci
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Abdelmalek 11/09/2013 16:54

Selem Alaykom,

J'ai beaucoup aimé cette article, votre analyse et le constat.
Tant qu'on ne traiterons pas et ne pansons pas nos blessures et que l'on continues à user de rustines, le pays continuera à errer comme une momie.

Pour info, votre article est répété 2 fois en continu dans le post de votre blog.

Cdlt,
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