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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 08:58

 

Génocide en deçà, guerre propre au-delà ?

 

A quelque chose malheur est bon, dit le proverbe. Et si l’agitation provoquée par M. Sarkozy avait l’heureux effet d’ouvrir le débat sur les crimes de la colonisation et leur qualification ? L’Histoire avance par son mauvais côté, dit-on. Parfois espiègle, elle nous apprend que des hommes politiques y ont laissé leur marque pour des raisons inattendues. L’Empereur Vespasien a construit le Colisée et le Forum de Rome. Son nom n’est toutefois associé qu’aux édicules urbains, dénommés vespasiennes,  qui permettent au passant de se soulager ; l’Empereur avait instauré une taxe sur l’urine. Le Préfet Poubelle exigea des Parisiens qu’ils jettent leurs détritus dans des boîtes ad hoc auxquelles il a, bien malgré lui, donné son nom. Jacques Chirac, vainqueur des élections présidentielles en 1995, pensait faire un coup de maître en procédant à une dissolution « de confort » qui devait lui permettre d’avoir les mains libres durant les cinq années de mandat qui lui restaient. On connait la suite. C‘est peut-être cette opération manquée qui va perpétuer son souvenir.

La loi sur la criminalisation du génocide arménien obéit sans doute en partie à des visées électoralistes immédiates. Toutefois, comme ses prédécesseurs, le Président de la République a aussi le souci de laisser une trace positive dans l’Histoire. Il espère qu’elle gardera de lui, faute du souvenir de l’homme qui a terrassé la crise, celui de l’homme qui aura permis de restituer à la France sa grandeur enfuie en lui faisant croire qu’elle reste investie d’une mission civilisatrice. Pour cela, il joue sur deux registres : A l’extérieur, posture morale face au reste du monde, déculpabilisation vis-à-vis des crimes du passé à l’intérieur. Dans la première catégorie figurent entre autres les admonestations récurrentes adressées à une Chine indifférente, l’équipée libyenne et, bien sûr, la loi sur la criminalisation de la négation du génocide arménien. Dans le même temps, il s’attache à minimiser, relativiser, voire positiver le passé colonial.

C’est ce même passé colonial qui lui revient en pleine figure. Le Premier Ministre Erdogan a beau jeu de rappeler que la France n’est pas vraiment qualifiée pour juger les crimes des autres alors qu’elle s’obstine à refuser de s’excuser pour les siens. Ce rappel intervient alors même que la loi voulue par Sarkozy fait l’objet d’une forte contestation interne, de la part des historiens d’abord mais aussi de la part de personnalités politiques et provoque un trouble jusque chez le ministre des Affaires Etrangères qui se serait bien passé de cette épine diplomatique.

La réalité du génocide arménien ne fait guère de doute. La Turquie reconnaît d’ailleurs l’ampleur du massacre puisqu’elle admet le chiffre officiel de 500.000 morts. Même s’il reste inférieur au 1,5 million retenu par la communauté arménienne et repris par la France, il reste considérable. La Turquie s’honorerait en acceptant la qualification de génocide et en demandant officiellement pardon au peuple arménien.

La France a dirigé un immense empire colonial qu’elle constitua au prix d’énormes massacres. Madagascar, Haïphong… s’en souviennent. Le cas le plus emblématique reste celui de l’Algérie. Y a-t-il eu génocide ? Plutôt que de convoquer l’émotion, il vaut mieux se reporter à la Convention de sur la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies le 9 décembre 1948. Aucune des dispositions qu’elle comporte ne prévoit l’anéantissement total d’une population. Selon la Convention, le crime est constitué quand l’un quelconque des actes suivants est commis avec l’intention de détruire, totalement ou partiellement, un groupe national, ethnique, racial ou religieux :

 Meurtre de membres du groupe;

 Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe;

Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle;

Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;

Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

Voici des faits qui me paraissent relever du point (a) :

La population algérienne était de trois millions d’âmes au moment de l’invasion française, en 1830. En 1871, elle n’en comptait qu’à peine plus de deux millions. Voilà un chiffre qui donne une idée de l’ampleur de la saignée qui entraîna la disparition du tiers de la population (sans doute davantage puisque cette fraction ne prend pas en compte l’accroissement démographique naturel). Dommages collatéraux ? Voire. Il suffit de se reporter aux carnets du Maréchal Bugeaud, aux Lettres de Saint-Arnaud, aux exploits des Canrobert et Pélissier pour comprendre que le massacre était une arme de guerre et qu’il avait un caractère systématique. Des populations entières ont disparu dans les enfumades ou les emmurements pratiquées par l’armée française. Dérapages de militaires alors ? Non plus. Ces massacres ont été largement couverts par les autorités de l’époque. Des intellectuels, et non des moindres comme Tocqueville, les ont approuvés. Ce dernier déclarait que « détruire les villages et brûler les moissons » était « la seule façon de faire la guerre aux Arabes ». L’intention de destruction, au moins partielle de la population est donc établie.

Le 1er mai 1945, des milliers de civils furent massacrés à Sétif. La police, l’armée, l’aviation, la marine, des milices civiles firent mises à contribution. Les tueries ne visèrent pas les indépendantistes, ni les villageois qui  assassinèrent 107 Européens dans la campagne. Elles frappèrent indistinctement tout ce qui était algérien « de souche ». 

Le 17 octobre 1961, des centaines d’Algériens furent tués en plein Paris par la police. Aucun d’entre eux ne portait d’armes. Les forces de l’ordre ne leur demandaient pas leurs papiers, n’examinaient pas leurs emplois du temps. Il leur suffisait de vérifier qu’ils étaient Algériens pour les rouer de coups avant de les noyer dans la Seine. L’intention de tuer des Algériens parce qu’Algériens est donc clairement établie. Tout cela s’est fait sous l’autorité d’un haut fonctionnaire de la République, le Préfet de police Maurice Papon. Le fait qu’il n’eut pas à quitter son poste et à rendre compte de ce crime autorise à penser qu’il a bénéficié de la complicité des autorités politiques de l’époque.

A présent, des actes qui relèvent du point (b) :

Des faits de torture systématiques ont été pratiqués par les forces de l’ordre durant toute la période de la colonisation, avec un pic de 1954 à 1962. Là aussi, la responsabilité des autorités politiques est engagée. En creux, la sanction infligée au Général de Bollardière qui avait dénoncé ces pratiques implique qu’elles étaient autorisées, sans doute même encouragées par le pouvoir. Le but de ces tortures n’était pas toujours d’obtenir des renseignements. Il s’agissait d’un message adressé à la population de nature, espérait-on, à lui inspirer une terreur suffisante pour l’éloigner du FLN. Il y a donc atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du peuple algérien avec l’intention de provoquer la destruction du groupe. Le délit d’intention est donc constitué.

Ce qui relève du point (c) :

En 1868, une grande famine sévit en Algérie, provoquant la mort de dizaines de milliers de personnes.  La météorologie y fut pour quelque chose. Mais ce n’était pas tout. Selon André Nouschi, la situation précaire des paysans algériens dans la deuxième moitié du xixe siècle, fut aggravée par le remplacement brutal du mode de production communautaire par un capitalisme agraire ayant chassé de leurs terres, au nom de la propriété privée, des centaines de milliers de paysans, dépossédés, et devenus une armée errante de ruraux clochardisés. Il y a donc bien soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle. Le point (c)  est établi.

Cet exposé est loin, très loin d’être exhaustif. A titre d’exemple, la question du Code de l’Indigénat n’a pas été abordée. Il est peut-être utile de donner un aperçu un peu plus précis des techniques de massacres de masse. Voici ce qu’en  disent les généraux Français eux-mêmes.

Canrobert : "On pétarada l’entrée de la grotte et on y accumula des fagots de broussailles. Le soir, le feu fut allumé. Le lendemain quelques Sbéahs se présentèrent à l’entrée de la grotte, demandant l’aman à nos postes avancés. Leurs compagnons, les femmes et les enfants étaient morts." [Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, P.U.F, 2 édition, 1979, p. 320]

Saint-Arnaud : "Je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n’est descendu dans les cavernes ; personne... que moi ne sait qu’il y a là-dessous cinq cents brigands qui n’égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal simplement, sans poésie terrible ni images." [Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, P.U.F, 2 édition, 1979, p. 321]

Faute de pouvoir enfumer, Canrobert pratiqua aussi l’emmurement dans une expédition au nord du Dahra.

"Comme il n’y a pas de bois, je bouche l’entrée de la caverne avec des pierres. Si j’avais fait autrement, un grand nombre de nos soldats seraient tombés inutilement sous les balles arabes." [Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, P.U.F, 2 édition, 1979, p. 321]

Voilà la réalité de la colonisation, bien loin des chromos rassurants de l’imagerie d’Epinal.

Quelques chiffres donnent la mesure de l’œuvre française. En 1962, date de l’indépendance, il y a 85 % d’analphabètes. L’espérance de vie d’un Algérien est inférieure de vingt ans à celle d’un Français d’Algérie. Alors qu’il y a dix fois plus d’Algériens que de Français, les étudiants Algériens sont dix fois moins nombreux à l’Université. Ces chiffres ne rendent pas compte de la misère morale et de l’acculturation du peuple. Ces éléments ne sont pas pour rien dans les difficultés que rencontre le pays depuis l’indépendance. Certains intellectuels Algériens en tirent argument pour rejoindre l’opinion majoritaire française qui pense que la décolonisation a été un mal pour l’Algérie. D’une certaine façon, ces intellectuels sont aussi le produit de la misère morale et de l’acculturation que l’ex-occupant nous a laissées, en guise de viatique.

Il y encore une question obsédante. Pourquoi ce massacre n’a-t-il pas la place qu’il mérite dans les livres d’histoire ? Ecoutons la réponse que propose Norman G. Finkelstein :

« En dehors des musées de l'Holocauste, dix-sept Etats imposent ou encouragent l'enseignement de l'Holocauste dans leurs écoles et beaucoup de collèges et d'universités ont créé des chaires d'études de l'Holocauste. Il ne se passe pas de semaine sans qu'un article parlant de l'Holocauste soit publié dans le New York Times. Le nombre d'études universitaires consacrées à la solution finale nazie est estimé à plus de dix mille. On peut comparer ce chiffre avec les recherches sur l'hécatombe au Congo. Entre 1891 et 1911, environ dix millions d'Africains ont péri à cause de l'exploitation par l'Europe de l'ivoire et du caoutchouc. Cependant, le seul livre consacré à ce sujet en anglais a été publié en 1998. » [Norman Finkelstein, L'industrie de l'holocauste. Réflexions sur l'exploitation de la souffrance juive, éditions de La Fabrique, 2000]

L’Histoire n’a pas encore rendu justice. Peut-être, par une de ses ruses, le Président Sarkozy restera-t-il dans les mémoires comme celui qui, nolens volens, a permis que s’écrive enfin l’histoire réelle de la colonisation.

 

 

 Brahim Senouci

 

 

 

 

 

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