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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 14:18

Le cinquantième anniversaire du massacre du 17 octobre 1961, c'est bientôt...

 

«Fatima pour mémoire», par Didier Daeninckx

 

Le 17 octobre 1961– c'était un mardi – des milliers d'Algériens et d'Algériennes

défilèrent dans Paris pour protester contre le couvre-feu qui leur était imposé par

le préfet Maurice Papon. Si, depuis plus de cinq ans, la guerre faisait rage en

Algérie, cette manifestation organisée par le FNL était pacifiste. Les hommes et

les femmes s'étaient endimanchés, certains vinrent avec leurs enfants. Ils ne

portaient aucune arme, avaient consigne de ne répondre à aucune violence. Mais

sur les ponts, au sortir des métros... les forces de l'ordre les attendaient. La

répression fut féroce: des milliers de blessés, des dizaines de morts – jusqu'à

300, affirme l'historien Jean-Luc Einaudi. Durant des jours, des cadavres furent

retrouvés dans la Seine. Officiellement, il n'y a eu que deux morts. Aujourd'hui

encore, l'Etat nie les faits historiquement établis et, sous couvert de raison d'Etat,

empêche de faire toute la lumière sur cette répression féroce.

Jusqu'au 17 octobre 2011, jour du cinquantenaire de ce mardi macabre,

Mediapart publiera, en association avec Au Nom de la Mémoire, collectif animé

par Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi, les textes de 17 écrivains, hommes et

femmes, français et algériens, rappelant le souvenir de cet épisode sombre et

honteux de notre histoire. Après le texte de Mehdi Lallaoui vendredi dernier,

voici celui de Didier Daeninckx, auteur en 1983 deMeurtres pour

mémoire (Gallimard), un roman noir dont l'action se situe le 17 octobre 1961.

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Fatima pour mémoire

En octobre 1986, à l'occasion des 25 ans de la répression de la manifestation de

1961, j'écrivais ce qui suit dans la presse algérienne :

« J'ai dix ans. Devant moi, un homme marche sur le trottoir au milieu d'autres

hommes, avenue de la République à Aubervilliers. Il porte un sac sur l'épaule,

un de ces sacs bon marché, imitation cuir, dans lesquels on rangeait sa gamelle.

Plus loin, deux policiers immobiles scrutent les visages. Ils arrêtent l'homme,

fouillent son sac sans ménagement. L'homme baisse la tête et se laisse bousculer

sans réagir. Il lève maintenant les bras au ciel. L'un des policiers le palpe,

ouvre sa veste, soulève le chandail puis ses mains descendent, desserrent la

ceinture. Le pantalon tombe aux pieds de l'homme pétrifié. Des gens rient,

d'autres baissent la tête à leur tour.Je n'ai jamais oublié cet Algérien inconnu, pas plus que l'humiliation,

l'impuissance qui nous rendaient solidaires.

J'ai onze ans. Sous nos fenêtres, un soir, un barrage de police. Deux jeunes gens

en Vespa tentent d'échapper au contrôle. Une rafale arrose la façade. Les deux

jeunes ne se relèveront pas. Trop mats de peau... On apprendra plus tard qu'il

s'agissait d'enfants d'immigrés italiens.

J'ai douze ans. Un visage sur les murs, celui de l'innocence assassinée. Le

visage d'une gosse de cinq ans, Delphine Renard, défigurée par la bombe que

l'Organisation de l'Armée Secrète (OAS) destinait à André Malraux, le ministre

de la Culture du général de Gaulle. Puis la manifestation de Charonne, deux

jours plus tard, Charonne où Suzanne Martorell, une voisine, amie de ma mère,

perdra la vie. J'étais dans la rue, le 12 février 1962, un point minuscule dans la

foule immense venue lui rendre hommage. Vingt années plus tard, j'ai voulu

revenir sur ces émotions vives d'enfant de banlieue, me souvenir de cette peur, le

soir, quand notre mère nous quittait, mes sœurs et moi, pour retrouver

d'énigmatiques personnages qui participaient au comité anti-OAS du quartier.

Le bouquin que je projetais d'écrire devait s'appeler «Delphine pour mémoire».

J'ai commencé par lire tout ce qui s'était publié à propos de « Charonne », puis,

consultant les archives des journaux à la Bibliothèque nationale, je suis tombé

sur la date du 17 octobre 1961, qui marque le plus grand massacre d'ouvriers, à

Paris, depuis la répression de la Commune, en 1871. Il m'a fallu du temps pour

prendre la mesure de l'événement, pour comprendre l'ampleur du refoulement.

Peu à peu, la station de métro « Charonne » a laissé la place à la station «

Bonne Nouvelle ». Une correspondance qu'il m'aura fallu vingt années pour la

parcourir.

J'ai suivi dans les journaux du temps passé la litanie des morts anonymes.

Chaque jour de ces terribles mois de septembre, d'octobre et novembre 1961, à

la page des faits divers, quelques lignes non signées :

« Les cadavres de trois Algériens ont été repêchés au pont de Bezons. La police

a ouvert une enquête ».

« Un promeneur a découvert le corps d'un Algérien dans un taillis au bois de

Vincennes ».

Articles anonymes sur des anonymes. On leur avait ôté la vie, on effaçait leur

nom. Et c'est en réaction à cette amnésie volontaire, organisée, que les premiers

chapitres de mon livre titré Meurtres pour mémoire se sont appelés Saïd

Milache, Kaïra Guelanine, Lounès Tougourd.

Au métro Charonne, le 8 février 1962, la police du préfet Maurice Papon n'a

pas tué neuf manifestants anonymes. Non, elle a tué Daniel Féry, Anne Godeau,

Jean-Pierre Bernard, Suzanne Martorell, Edouard Lemarchand, Raymond

Wintgens, Hyppolite Pina, Fanny Dewerpe, Maurice Pochard.

Le 17 octobre 1961, la police du préfet Maurice Papon n'a pas assassiné, cent,

deux cents Algériens anonymes. Elle a assassiné

Belaïd Archal, pour mémoireAchour Boussouf, pour mémoire

Fatima Bédar, pour mémoire

Des dizaines d'autres encore, des dizaines de lignes à remplir pour rendre leur

identité à chacune des victimes, afin que l'oubli ne soit plus possible ».

Ces noms, je les avais trouvés en consultant les archives des journaux, à la

Bibliothèque nationale ou à Beaubourg.

Quelques semaines après la parution de ce texte dans le mensuelActualités de

l'Émigration et d'un résumé dans le journall'Humanité du 17 octobre 1986, je

reçus une lettre signée de Louisa Bédar. L'une de ses collègues de bureau lui

avait fait lire mon article, et Louisa s'étonnait de découvrir le nom de sa sœur,

Fatima, en conclusion de mon article. Elle me demandait ce qui m'avait conduit

à le faire figurer dans la liste des victimes de la répression policière alors qu'elle

pensait que son aînée avait volontairement mis fin à ses jours. La douleur était

toujours présente, mais depuis un quart de siècle, le silence s'était fait sur son

souvenir. Je me mis aussitôt en rapport avec Jean-Luc Einaudi qui travaillait à

son livreLa Bataille de Paris consacré à cette journée portée disparue, et que les

éditions du Seuil éditeront cinq ans plus tard, en 1991. L'enquête qu'il entreprit

permit à la famille de Fatima de percer le mystère qui entourait la mort de cette

jeune fille de quinze ans.

Fatima Bédar est née à Tichy en Kabylie le 5 août 1946 et a vécu les cinq

premières années auprès de sa mère, tandis que son père, Hocine, travaillait sur

les gazomètres de Saint-Denis, là où aujourd'hui s'élève le Stade de France. Il

quitte une première fois son village pour venir faire la cuisine dans un restaurant

de Bejaïa. Il traverse la Méditerranée pour aller se battre contre les Allemands

avec ses camarades du 3e Régiment de Tirailleurs Algériens. Fait prisonnier le

17 juin 1940, il s'évade du camp de Chevagnes, près de Moulins avant d'être

rapatrié en Algérie d'où il repart, en février 1943, sous l'uniforme des forces de

libération. Campagne de Tunisie, campagne d'Italie, débarquement à SaintTropez, remontée vers les Vosges enneigées, prise de Stuttgart. Médailles

militaires épinglées à la vareuse, il revient, pour se marier cette fois, dans une

Kabylie qui enterrait les milliers de morts de la répression menée par les troupes

françaises, le 8 mai 1945, le jour même de la capitulation de l'Allemagne nazie.

De retour en métropole, il apprend le métier de chauffe-four, au Gaz de France,

tout en préparant l'accueil de son épouse et de son enfant. La famille se retrouve

dans un bidonville, près du quartier Pleyel, avant de déménager dans un

immeuble en dur, rue du Port à Aubervilliers. Au mois d'avril 1961, alors qu'une

sœur, Louisa, ainsi qu'un frère, Djoudid, ont rejoint Fatima, tout le monde

s'installe dans un pavillon de Stains. Fatima rêve de devenir institutrice, elle en a

les capacités, mais les préjugés de l'époque la dirigent vers le Collège

d'enseignement commercial féminin de la rue des Boucheries, à Saint-Denis.

L'économie a besoin de sténodactylos, de mécanographes. Hocine soutient le

combat pour l'Indépendance. Lorsqu'il se rend aux réunions clandestines, il a pris l'habitude d'emmener Fatima. La présence d'une gamine tenant son père par

la main détourne la suspicion des gardiens de la paix. Fatima comprend le

berbère et ne perd rien des arguments qui s'échangent. Sûrement est-ce lors de

ces rencontres que s'éveille sa volonté d'être utile. Le 17 octobre, Fatima

demande à sa mère l'autorisation de se joindre aux manifestants. Une dispute

éclate quand elle se voit opposer un refus. Elle noue ses cheveux comme on

l'exige au collège, met sa plus belle robe, sa ceinture rouge, sa veste en daim,

emplit son cartable de ses livres de cours, puis elle quitte la maison pour la

dernière fois. Pendant près de quinze jours, sa mère, enceinte de sa troisième

fille, Zohra, ne cessera de sillonner les rues de Stains et de Saint-Denis,

emmenant Djoudid dans ses marches sans fin. Le 31 octobre, un ouvrier qui

travaille sur la septième écluse du canal de Saint-Denis, près de la gare,

découvre le cadavre de Fatima et ses longs cheveux dénoués. Hocine se déplace

à la morgue où il reconnaît sa fille au milieu de quinze autres noyés. Terrassé

par la douleur, il se rend ensuite au commissariat où, alors qu'il ne sait ni écrire

ni lire, on lui fait signer un procès verbal attribuant le décès de Fatima à un

suicide, comme pour amplifier le malheur de l'absence. «On n'en parlait plus»,

se souvient Louisa.«Son nom dans le journal, c'était un bouleversement, comme

un tremblement de terre». Interrogée par ses enfants vingt-cinq années plus tard,

la mère évoque Fatima en ces termes «J'ai une fille qui est morte quand les

policiers français jetaient les Algériens à la Seine». Hocine est tout aussi

précis: «Eh oui, qu'est-ce que tu veux, elle voulait aller à la manifestation».

A l'automne 2006, la dépouille de Fatima Bédar a quitté le cimetière de Stains

où elle reposait depuis quarante-cinq ans et ses restes ont été déposés le 17

octobre de cette année-là dans le carré des Martyrs de son village natal, non loin

de la tombe de sa mère. «On a ramené ta fille, elle est revenue près de toi», a

simplement dit Zohra alors que le vent de Kabylie emportait ses mots vers les

montagnes.

Didier Daeninckx

 

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Published by Brahim Senouci
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