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13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 19:52

A propos du film « Des hommes et des dieux »

 

J’ai vu le film « Des hommes et des dieux » hier soir. Je n’ai cessé de retarder ce moment. Je n’avais guère envie de replonger dans les années sinistres de la violence en Algérie. Je me souviens de ce jour terrible de 1996 où j’ai entendu l’annonce de la découverte des sept têtes des moines de Tibhirine. Bien sûr, comme le disait Christian de Chergé, chef de la communauté, leur vie ne valait pas plus que celle des dizaines de milliers d’Algériens disparus. Mais elle semblait résumer la tragédie algérienne. J’avais l’impression qu’elle en constituait la quintessence. Ils avaient si étroitement lié leurs destins à celui de leur pays d’adoption, pays dont ils avaient identifié l’âme et la générosité au-delà du couteau ensanglanté qui allait fouiller leurs entrailles.

J’ai relu fréquemment le testament de Christian de Chergé. Il savait qu’il allait mourir de la main de l’"ami de la dernière minute". Il avait jugé utile de prévenir par avance contre toute forme de récupération, toute forme de déformation du sens, non seulement de cette mort, mais aussi de la présence de sa communauté au cœur de l’Atlas.

Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes laissées dans l'indifférence de l'anonymat. Ma vie n'a pas plus de prix qu'une autre.

J’ai donc vu le film de Xavier Beauvois et… je l’ai regretté. Il n’a visiblement pas lu le testament de Christian bien qu’on l’entende dans son film. S’il l’avait fait, il n’aurait pas dépeint la communauté des moines comme une assemblée de gens fermés sur eux-mêmes. Oui, fermés, même si on m’objectera qu’on les voit battre des mains à l’occasion d’une fête de circoncision et que, dans une scène fugace, frère Christian prend des notes en feuilletant un Coran (traduction d’André Chouraqui, la plus contestée !). Les Algériens ne sont là que comme des miséreux quémandant à l’occasion une paire de chaussures, un médicament…

Pourtant, ce n’est pas faute pour Christian de répéter son attachement à l’Algérie. C’est donc qu’il, et ses compagnons avec lui, y trouvent des gratifications, je veux dire d’autres gratifications que le spectacle de montagnes neigeuses et d’un cours d’eau miraculeux, d’autres gratifications que d’avoir découvert le plus beau des cadres à une aventure individuelle. Christian, Célestin, Luc et les autres, ont beau répéter qu’ils n’ont aucune vocation pour le martyre, le film déroule leur vie comme tout entière tendue vers ce but.

Rien n’est crédible dans cette œuvre. Le wali du film est totalement invraisemblable, de même que l’officier de gendarmerie et ses hommes brutalisant les moines sans raison apparente, hormis la volonté du réalisateur de désigner le régime comme l’auteur de l’assassinat des moines. En effet, il cède en effet à la tentation du détestable « qui tue qui ? » en désignant par surcroît l’assassin. Il ne le fait pas de manière formelle mais quel sens donner au regard menaçant que darde pendant de longues secondes l’officier de gendarmerie sur Christian ? Quel sens donner au curieux avertissement du wali disant au même Christian que sa communauté n’était qu’un pion et qu’il ne fallait écarter aucune manœuvre ?

Xavier Beauvois n’est pas le premier à s’être aventuré dans cette spéculation. Tout cela ne serait pas très important s’il ne s’était agi d’un film à la mémoire d’une communauté dont la mise à mort a frappé de stupéfaction et d’horreur le peuple algérien. Oui, les Algériens ne s’y sont pas trompés. Ils ont su que ces moines ne s’étaient pas aventurés chez eux pour y trouver un sens à une aventure personnelle. Ils ont reconnu en eux des frères. Il n’y a pas d’autre raison à l’attachement de la communauté à l’Algérie (un corps et une âme, dit Christian).

Xavier Beauvois dit, à juste titre, qu’on ne connait toujours pas les assassins des moines. C’est vrai qu’on ne les a jamais identifiés personnellement mais pourquoi diable occulter l’évidence que les gens qui les ont pris en otages sont des membres connus des GIA ? Et puis, quelle importance ? C’est le sens de leur présence sur la terre algérienne au cœur de l’Atlas Blidéen qu’il aurait fallu questionner. Il aurait éclairé le public sur la réalité du peuple algérien qui ne doit pas être confondue avec celle de la secte des assassins, la réalité d’une fraternité totale, au-delà des différences religieuses. Il aurait fallu montrer comment, si les Algériens ont bénéficié des soins médicaux de Luc, ils ont aussi baigné dans la lumière qui irradiait de ces moines, montre comment les moines eux-mêmes baignaient dans la tranquille, la têtue générosité algérienne.

Pour l’avoir, cette vérité, il aurait fallu, plutôt que de mettre le cap sur le Maroc, faire une longue halte à Tibhirine et y montrer la trace ineffable que Christian, Luc, Célestin, Christophe, Bruno, Michel, Paul, ainsi que les rescapés, Amédée et Jean-Pierre, ont laissé dans l’esprit et les cœurs des Algériens. Ce n’était pas le parti pris du film qui a raconté pour les Français une histoire de Français exilés sur une terre étrangère…

 

Brahim SENOUCI

 

 

 

 

 

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