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18 septembre 2014 4 18 /09 /septembre /2014 09:41

Défaut d’empathie

 

Le Quotidien d'Oran du 18 septembre 2014

 

Livres, chroniques, articles de presse, publiés par des Algériens en Algérie ou sur l’Algérie, ont dans leur grande majorité un point commun. Il s’agit de l’atmosphère qu’ils suggèrent, faite de désespérance et de rancœur. L’auteur de ces lignes n’échappe sans doute pas toujours à ce penchant, en dépit de ses efforts pour l’atténuer. Bien sûr, la situation de notre pays ne se prête guère à des manifestations d’optimisme. Mais qui dira le poids de cette littérature dans l’approfondissement de ce climat dont elle dresse le constat accablant, jour après jour ?

Entendons-nous ! Ce travail quotidien de compte rendu de la réalité de notre pays doit se faire sans entrave, sans concession. Il ne s’agit pas d’embellir ni même de masquer telle ou telle de nos tares. Mais il me paraît que ces comptes rendus manquent cruellement d’une dimension qui leur conférerait une plus grande écoute, donc une plus grande utilité, qui mettrait de l’émotion et de la chair à des comptes rendus qui ne seraient que froideur autrement. Cela s’appelle l’empathie, c’est-à-dire la faculté de partager l’univers des personnages qui font l’objet de notre attention, c’est-à-dire les Algériens. C’est peu dire qu’elle est souvent absente. Plus encore, c’est une forme d’altérité teintée de mépris qui s’y substitue.

Parmi celles et ceux qui ont l’habitude de livrer au public leurs points de vue, leurs états d’âme, leurs romans…, tout le monde, ou presque, s’accorde dans la description des défauts de nos compatriotes, la violence, l’absence de scrupules, l’incapacité de respecter des règles de vie collective, l’habitude de jeter les ordures par-dessus les balcons ou à travers les vitres d’une voiture… Tout le monde, ou presque, s’accorde pour déplorer l’indifférence vis-à-vis de la chose publique, l’absence d’initiative, l’hypocrisie sociale qui contraint chacun, chacune, d’afficher une identité d’emprunt, qu’elle prenne la forme d’une barbe ou d’un hidjab. Tout le monde, ou presque, dénonce l’intolérance de notre société, sa haine de la nouveauté, son refus de s’inscrire dans une marche résolue vers la modernité. Il y en a bien peu, hélas, qui mettent dans leurs écrits cette fameuse empathie. Bien peu laissent transparaître, en filigrane d’un constat impitoyable, non seulement leur amour pour ce peuple, mais encore la proclamation de leur appartenance à ce même peuple. Benhadouga, Alloula et quelques autres faisaient partie de ceux qu’on pourrait appeler les intellectuels organiques, c’est-à-dire des intellectuels totalement immergés dans la société.

Une anecdote me revient en mémoire.

Juin 1990. Je participe au sein d’un groupe d’intellectuels et de notables oranais au lancement de listes de candidatures pour les élections locales, municipales et wilayales. Nous faisons campagne, naturellement, avec nos faibles moyens. Nous distribuons des tracts, organisons des meetings, des rencontres… C’est l’époque, pour celles et ceux qui s’en souviennent, d’une grande inquiétude liée au déploiement d’un intégrisme à la violence latente, mais aussi d’une immense espérance, celle de voir la démocratie s’enraciner dans notre pays. Avec deux amis, nous décidons un soir d’aller porter la « bonne parole » dans un quartier éminemment difficile, celui des Planteurs, terre d’élection du FIS. Nous abordons un groupe de jeunes et nous tentons de les convaincre des vertus de la démocratie, de la modernité, du progrès. Ils sont hostiles, voire un peu menaçants. « Qu’avons-nous à faire d’une Constitution alors que nous disposons du Coran ? », répètent-ils. Nous avons beau les assurer que nous n’avons aucune intention de nuire à la religion de nos aïeux, rien n’y fait et nous finissons par nous résoudre à quitter les lieux. Nous racontons notre mésaventure le lendemain soir, lors de la réunion quotidienne qui rassemble les candidats et le comité de soutien. Alloula nous propose de retourner sur les lieux le lendemain même. Nous nous retrouvons ainsi sur ce territoire hostile. Le même groupe de jeunes qui nous avait « accueillis » la veille est là. Alloula va vers eux de son habituel pas lent, mais décidé. Il les salue avec chaleur. Ils le reconnaissent, ils l’embrassent et l’écoutent avec un immense respect. Nul ne l’interrompt quand il présente nos listes de candidats, notre projet pour la ville et les raisons qui nous ont passé à faire cette démarche. Nous nous apprêtons à les quitter. Un à un, ils embrassent Alloula et nous saluent avec une bienveillance que nous ne devions qu’au fait d’avoir été ses compagnons.

Tout le monde connaissait Alloula. Tout le monde savait qu’il était communiste, agnostique. C’était donc a priori cette sorte d’Algérien que ces jeunes gens des Planteurs vomissaient, sur qui ils auraient pu exercer leur violence. Ils l’ont au contraire reçu avec beaucoup d’égards et lui ont donné les marques d’une immense affection. La raison est simple. Ils avaient sans doute assisté à ses spectacles, ils l’avaient écouté, ils l’avaient croisé. Ils savaient donc son amour pour son peuple, un peuple qu’il respectait profondément. Je ne l’ai, pour ma part,  jamais entendu proférer un mot d’insulte à son égard.

On ne peut en dire autant de la majorité de celles et ceux qui détiennent une sorte de magistère de la parole, et qui l’utilisent pour dresser une comptabilité quotidienne des tares de nos concitoyens. Ils le font avec une rancœur certes compréhensible mais en s’abstrayant chaque jour davantage, en élargissant de plus en plus le fossé qui les sépare de la population. De l’autre côté, la population les perçoit de plus en plus comme des étrangers hostiles, méprisants. Non seulement, les admonestations ne lui sont plus d’aucun effet, mais encore elles aggravent la situation.

De Gaulle ou Churchill étaient réputés mépriser leurs compatriotes. De Gaulle les traitait de « veaux ». Mais il était attaché aux villages, à la campagne française et à ses traditions vieillottes.

Les Algériens n’ont pas besoin d’examinateurs froids, d’entomologistes qui les considéreraient comme des insectes aux étranges coutumes. Ils sont souvent conscients de leurs défauts. Mais ils aimeraient jouir de l’estime de celles et ceux qui les observent. Ils aimeraient ne pas être perçus comme des nuisances, desquelles on s’éloigne, contre lesquels on se fortifie dans des villas blindées. Je suis persuadé qu’ils seraient réceptifs à un discours de responsabilité, si celles et ceux qui viendraient à le tenir leur manifestent de la proximité, les reconnaissent comme étant des leurs, avec en partage une mémoire, une culture, bref en étant des censeurs empathiques...

 

Brahim Senouci

 

 

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