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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 23:17

De quoi la burqa est-elle le nom ?

 

Pour lutter contre les discriminations à l’embauche, des politiques bien intentionnés ont suggéré le CV anonyme. Il s’agissait de dissimuler un nom à coucher dehors, un visage un peu trop basané, une adresse dans une cité un peu trop souvent à l’honneur dans les JT, pour ne pas provoquer un rejet d’emblée de la part d’éventuels employeurs. Cette idée a été reprise par la HALDE qui y voyait un moyen pour les candidats d’accéder au moins à un premier entretien. Le Président de la République y a souscrit avec force en 2008.

Ainsi, dans l’incapacité de lutter contre les discriminations, la République n’a pas trouvé d’autre solution que de suggérer à ses citoyens susceptibles d’en être victimes de se cacher, de se voiler en quelque sorte. Elle leur demande de porter un masque qui leur permettrait de pouvoir investir l’espace public sans risquer d’être reconnus, en faisant mine de croire que cet incognito leur ouvrirait les portes des écoles, des entreprises... En somme, la République prône le port d’une burqa symbolique, censée garantir à celles et ceux qui l’arborent l’égalité avec leurs concitoyens au teint clair.

Même s’il n’est pas question de mettre en doute la bonne foi de ses promoteurs, cette idée est désastreuse. Elle conforte les enfants noirs ou arabes des cités qu’ils ne font pas vraiment partie de la France du Sacre de Reims ou de celle des croisades. Elle accrédite le sentiment du continuum qu’ils établissent inconsciemment entre leur situation et celle de leurs aïeux dont l’esclavage et la colonisation déniaient l’humanité. En ces temps de repli nostalgique, ils incarnent dans le paysage des rues et des quartiers la fin de l’Empire et de ses fastes, nourrissant la douleur récurrente d’une perte inscrite dans la mémoire collective de la Nation, une mémoire qui ne fait pas place aux leurs, mémoires de vaincus, de descendants d’esclaves et de colonisés.

La polémique autour du dernier film de Bouchareb, Hors la Loi, donne une illustration éclatante à cet antagonisme. Ce film montre, nous dit-on, une brève séquence qui rappelle les massacres de Sétif. Ces massacres ont été qualifiés de "tragédie inexcusable" par l’Ambassadeur de France en Algérie. Cela n’a pas empêché des députés de la majorité de prendre la tête d’un mouvement visant rien moins qu’à interdire le film. Des milliers d’Algériens innocents ont été massacrés ; cette vérité reste toujours aussi difficile à admettre dans une Nation qui, il est vrai, a failli voter une loi célébrant les vertus de la colonisation. Comment une telle attitude peut-elle être reçue par cette part importante de la société française pour laquelle le souvenir de cette boucherie reste très fort ? Comment pourrait-on lui faire admettre que les milliers de cadavres au teint basané qui jonchent son imaginaire blessé n’ont pas droit, sinon à la compassion de tous, du moins au silence de certains ?

En dissimulant les saloperies de l’Histoire dans les placards, on croit peut-être acheter la paix. On nourrit en fait le volcan. Dire la vérité à la jeunesse, toute la jeunesse de France, n’est pas seulement un devoir ; c’est la condition nécessaire pour la cohésion sociale. C’est signifier à toute la jeunesse de France que les mémoires, toutes les mémoires, ont droit de cité. A défaut, la part de la population qui ne trouvera pas trace de son histoire dans le récit national sera tentée par une forme de sécession morale qui l’amènera à se couper d’une société qui la nie, en commençant par enfiler une burqa bien réelle, se dérobant ainsi à son regard…

 

Brahim Senouci

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