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10 août 2014 7 10 /08 /août /2014 09:59

De quoi Gaza est-elle le nom ?

 

Au vu de l’horreur que suscite l’enfer que vit Gaza, l’indignation est légitime. Elle est d’autant plus grande qu’elle s’accompagne du sentiment d’une terrible impuissance. Israël continue imperturbablement son œuvre de mort, sans s’occuper des foules qui battent le pavé des rues européennes et américaines, et dans le quasi silence du monde arabo-musulman. Les gouvernements des grands pays occidentaux, si attentifs ordinairement à leur opinion publique, n’hésitent pas à la prendre à rebours en s’alignant comme un seul homme derrière la bannière frappée de l’étoile de David.

La propagande occidentale a longtemps fait illusion, en dépit du bon sens. Elle a tout de même permis de faire passer les auteurs de joyeusetés telles que le génocide des Indiens d’Amérique, le massacre des Vietnamiens, des Algériens, des Malgaches, des aborigènes…, pour des parangons de vertu et des modèles de démocratie. Cette propagande était d’une telle efficacité qu’elle a réussi même auprès des opinions publiques de pays fraîchement décolonisés. Au sortir de notre guerre de libération, les lettrés algériens ne juraient que par la France, ne rêvaient que de l’imiter. A Alger, le Coq Hardi, la Cafeteria, l’Otomatic, les allées de l’Université parlaient français exclusivement. L’arabe et le kabyle y étaient quasiment proscrits. Les discussions tournaient autour des dernières tendances parisiennes, en matière d’habillement, de littérature… Tout se passait en fait comme si les horreurs de la guerre n’avaient pas existé, comme si le colonisateur en avait été dédouané sitôt l’indépendance acquise. En fait, les pays du tiers-monde avaient certes réussi à rompre le lien physique avec leurs anciennes métropoles mais pas le lien de sujétion mentale que des décennies d’avilissement avaient enraciné dans les populations de ces pays. C’est ainsi que la majeure partie des dirigeants africains actuels ne doivent leurs postes qu’au fait d’avoir été adoubés par les anciennes puissances tutélaires. En ce qui concerne l’Algérie, de manière plus spécifique, l’initiative ahurissante de faire défiler trois soldats algériens sur les Champs-Elysées à l’occasion de la fête nationale française n’a toujours pas eu le moindre début d’explication. Il s’agissait de rendre hommage, nous dit-on, aux soldats algériens morts durant les guerres mondiales. Mais il s’agissait de soldats enrôlés contre leur gré, pour libérer un pays qui les opprimait depuis plus d’un siècle. C’est tellement vrai qu’une fois la victoire sur l’Allemagne acquise, les choses ont repris leur cours normal. Les indigènes ont retrouvé leur condition d’indigènes. A ceux qui ont voulu y échapper en croyant que la défaite du nazisme ouvrait une perspective qui les concernait AUSSI, la France a répondu par les massacres de Sétif, Guelma, Kherrata… Cela n’empêche pas que l’on continue, dans les recoins inexplorés de notre mémoire, d’entretenir un lien de soumission silencieuse à l’ancienne puissance coloniale…  

Et Gaza ?

Au-delà du drame qui s’y déroule depuis un mois, la question qui mérite d’être posée est celle-ci : « de quoi Gaza est-elle le nom ? ». Voici une petite enclave de moins de 400 kilomètres carrés, pratiquement sans électricité, sans eau, sans armes autres que des roquettes quasi inoffensives, soumise depuis huit ans à un blocus impitoyable. Elle fait l’objet de la surveillance sophistiquée de ses espaces terrestre, aérien et maritime. Elle est bouclée de murs en béton truffés d’électronique, survolée en permanence par des drones. C’est sans doute le lieu où se concentrent tous les maux de la terre, le surpeuplement, le chômage, le handicap, l’absence totale de la moindre perspective d’amélioration du sort d’une population captive, soumise au bon vouloir d’un geôlier implacable. Ce même geôlier, à intervalles réguliers, lui fait subir un bombardement plus intense que celui qui sert souvent de référence, dont a été victime la ville allemande de Dresde, à la fin de la deuxième guerre mondiale. Gaza est le champ d’expérimentation du nec plus ultra de la technologie militaire, munitions à uranium appauvri, bombes au phosphore, déversées par la fine fleur de l’aviation étasunienne. Et pourtant, ce petit bout de terre dévasté résiste encore et toujours.

Comment s’empêcher de regarder du côté des gouvernants arabes, indus dirigeants de pays richement dotés, dévorant à belles dents leur rente pétrolière, massacrant outardes et gazelles chez nous, ou conduisant à tombeau ouvert leurs quatre-quatre de luxe dans l’immensité de leurs pays ? Comment ne pas relever le contraste obscène entre ces leaders autoproclamés et les fantômes de Gaza qui errent dans les ruines de leurs villes ou de leurs pauvres camps ? Il y a un point commun entre les gouvernants Egyptien, Saoudien, Jordanien, c’est leur commune détestation de Gaza, Gaza qui résiste, qui nargue cette armada surpuissante qui se trouve être leur protectrice (provisoire !). Ils haïssent Gaza parce qu’elle leur tend le miroir qui les révèle dans leur laideur, leur lâcheté, Gaza qui leur rappelle qu’ils ne sont rien d’autre que des harkis voués à servir des maîtres qui leur feront subir le même sort que leurs prédécesseurs algériens. Les généraux français les avaient empêché  d’embarquer sur les bateaux du peu glorieux exode de la France coloniale. Dans la défaite, cette France-là avait gardé la force de dire non à ceux qu’elle avait toujours considéré comme des bougnouls que rien ne pouvait racheter, pas même le fait de mourir pour elle !

Gaza est le nom de la déliquescence du monde arabe, déliquescence dont l’Algérie n’est pas exempte. Elle souligne avec éclat la nécessité d’en finir avec une politique conduite par des leaders nommés par d’autres, avec pour mission d’étouffer dans l’œuf d’éventuelles velléités populaires de renverser cet ordre inique et d’accéder à la démocratie et à la modernité. Ces velléités sont bien éteintes aujourd’hui. Bien sûr, les peuples souffrent avec Gaza mais ils préfèrent le choix de la paresse et de l’indigence en demandant à Dieu de pallier à leurs défaillances en prenant en charge le dossier ! Ils préfèrent aussi convoquer les clichés imbéciles, par exemple sur le complot international monté pour défaire nos pays, comme si nous ne le faisions pas nous-mêmes avec une efficacité certaine… Il y a aussi le complot juif bien sûr. Evidemment, la majorité des juifs du monde soutiennent Israël mais il en existe qui le combattent avec un courage qui devrait forcer le respect. Citons-en quelques-uns.

Nurit Peled, juive israélienne, est professeur à l’université hébraïque de Jérusalem. Elle est la fille du général israélien Matti Peled. Depuis son jeune âge, elle milite pour les droits des Palestiniens. Sa fille, Smadar, a 14 ans quand elle meurt dans un attentat suicide perpétré dans un autobus par un Palestinien. Cela n’a pas détourné Nurit de son soutien aux Palestiniens. Sharon, alors premier ministre, lui avait adressé ses condoléances. Elle lui a renvoyé sa lettre en l’accusant, lui, d’être le véritable assassin de sa fille. Nurit a reçu le prix Sakharov du Parlement Européen. Elle a contribué au succès du Tribunal Russell sur la Palestine en signant, avec Leïla Shahid et Ken Coates, un appel à parrainage qui a convaincu plus de 120 personnalités éminentes de par le monde à donner leur soutien public au Tribunal.

Ilan Halévy est un juif d’origine yéménite. Jusqu’à sa mort, il était un membre éminent du Fatah, ayant même occupé le poste de vice-ministre des affaires étrangères de l’Autorité Palestinienne.

Jan Brunner, juif Polonais, est un rescapé du ghetto de Varsovie. Interdit de quitter le territoire de la Pologne communiste, il raconte comment il rêvait de rejoindre Israël, comment ce rêve s’est réalisé un jour et comment, en passant à Jénine, il a retrouvé la reproduction du ghetto auquel il avait échappé. Jan a quitté Israël et il milite activement pour les droits des Palestiniens.

Simone Bitton et Eyal Sivan sont des cinéastes de combat. L’un des derniers films d’Eyal s’intitule « Route 181 », en référence au numéro de la résolution de l’ONU instituant la partition de la Palestine. Simone et Eyal militent en faveur d’un Etat unique.

Stéphane Hessel, bien sûr, en dépit de toutes les pressions venues souvent de très haut, n’a jamais cessé de se rendre à Gaza avec  Christiane, son épouse. Il y a entraîné des personnalités telles que Martin Hirsh ou Régis Debray. A la grande fureur des Israéliens, il y a rencontré Ismaïl Haniyeh quand l’Europe et les Etats-Unis le considéraient comme l’incarnation du diable. Stéphane n’a cessé depuis d’appeler les leaders de l’Europe d’engager un dialogue avec le Hamas. Il a présidé le jury du Tribunal Russell sur la Palestine.

Stanislaw Tomkiewicz, dit Tom, pédopsychiatre de renom, a disparu il y a une dizaine d’années. Il avait échappé à la mort en sautant du train qui l’emmenait avec ses parents dans un camp de concentration. Ses parents ont refusé de sauter du train et ils sont morts dans le camp. Tom a été de toutes les manifestations, de tous les meetings pour la Palestine.

Beaucoup d’autre Justes mériteraient d’être cités ici. Je revois encore la silhouette voûtée d’Eva Tischauer, défilant avec, tatoué sur son bras, le numéro matricule qui servait à l’identifier dans le camp où elle avait été enfermée. Je revois Marcel-Francis Kahn, professeur émérite de médecine, nous racontant les nuits sous les bombes qu’il avait vécues à Gaza. Et puis, Edgar Morin, Fernand Tuil et tant d’autres… Il y en a en Israël même. Citons Michel Warchavski, alias Mikado, qui se bat depuis toujours pour la reconnaissance des droits des Palestiniens. Mikado a eu l’immense mérite de torpiller l’illusion de la « démocratie » israélienne et de pointer la dérive de ce pays vers le fascisme.

Oui, Gaza est notre boussole. Continuons de la soutenir, non en nous lamentant sur son sort ou en vouant ses bourreaux aux flammes de l’enfer, mais en nous interrogeant sur nous-mêmes et en tirant la seule conclusion possible. Nous sommes comptables des malheurs de Gaza parce que nous avons été incapables d’agir sur notre propre destin, incapables de nous défaire de la situation de citoyens de second ordre que nous vivons. Nous en sommes comptables car nous avons fait le choix inconscient de l’immobilité face au mouvement du monde, le choix de la réaction et du refus du changement. Nous sommes sortis de l’Histoire. D’autres l’écrivent et nous assignent une place peu glorieuse. Gaza nous intime de secouer nos chaînes. Si les armes sont israéliennes, étasuniennes ou françaises, l’impuissance est algérienne, marocaine, égyptienne… N’est pas moins coupable que l’assassin celui qui ne s’est pas donné les moyens de l’empêcher de commettre ses crimes !

Un dernier mot, sous la forme de ce petit texte écrit lors du précédent massacre de grande ampleur de décembre 2008 et janvier 2009, au cours duquel près de 1500 Palestiniens avaient trouvé la mort.

Gazernica mon amour

Gazernica, mon amour

Sans le célèbre tableau de Picasso, qui se souviendrait encore de Guernica, de l’incendie qui la dévora et du millier de morts qui en parsemèrent les rues en avril 1937 ?
L’œuvre du peintre l’a sertie pour l’éternité dans la mémoire de l’humanité. D’autres massacres ont eu moins de « chance ». Aucune plume, aucun pinceau n’ont pu rendre palpable le martyre des enfumés d’Algérie, des mitraillés de Madagascar, des forçats du train Congo Océan, des damnés quittant l’île de Gorée dans le cliquetis de leurs chaînes.
Le massacre de Gaza tombera-t-il à son tour dans l’oubli ? S’estompera-t-il, le visage de ces enfants aux bouches hurlantes d’effroi devant un déluge de feu qu’ils ne comprennent pas ? S’éteindra-t-il, le souvenir de ces femmes fouillant à mains nues les gravats à la recherche de leurs proches ? Sera-t-il revêtu du manteau de l’oubli, le spectacle des rues jonchées de cadavres désarticulés entre lesquels serpente une vieillarde aux joues sanglantes ?


–    J’ai tout vu à Gaza, gémit l’enfant au regard vide.
–    Non. Tu n’as rien vu à Gaza, lui répond le chœur médiatique, le chœur politique, le chœur artistique, le chœur sec.
–    Est-ce cela, la guerre ? Le feu descendant du ciel, le feu venant de la mer, les mères, les pères et les enfants terrés dans des abris de fortune ? Si je suis sans défense, est-ce encore la guerre ? , demande l’enfant.
–    Oui, répond le chœur, vaguement agacé. Cela s’appelle la guerre, le conflit. Tu apprendras que celui qui est plus armé que toi est aussi plus moral. Tu apprendras à courber l’échine en silence devant lui, à implorer son pardon pour les offenses qu’il t’aura faites. Tu apprendras à mourir sans faire de bruit pour ne pas troubler sa sérénité. Sache que s’il te tue, c’est pour ton bien.
–    Mais pourquoi ?
–    Pour qu’à l’avenir, tu ne t’avises plus d’utiliser ton bulletin d’électeur pour en faire mauvais usage. A Guernica, le nom de code de l’opération était Rügen (réprimander, en allemand). Il fallait punir les Espagnols pour avoir voté pour le Front Populaire.
–    Mais qui êtes-vous ?
–    Nous sommes la communauté internationale, riche, blanche et morale.
–    Et moi, n’y suis-je pas ?
–    Tu n’y penses pas, petit misérable, petit loqueteux ! Tu insultes le paysage en y insinuant ton corps malingre et ton visage tourmenté. Cela fait des siècles que nous te massacrons et que nous te civilisons sans parvenir à en finir avec ton engeance !
–    Que dois-je faire ?
–    Des concessions ! Concède tous les jours, tant qu’il te restera quelque chose à offrir en échange de rien, un bout de terre, un lambeau d’orgueil, le vague souvenir d’une splendeur enfuie, tes rêves, tes désirs. C’est ainsi que tu arriveras à nous complaire. Notre regard bienveillant sera ta récompense. Tu accéderas au perron de nos demeures quand tu feras tienne la haine que nous inspirent tes semblables.
L’enfant se tut. La nuit tomba sur Gaza. Le ciel se remit à déverser ses flammes. Indifférent, il songea que, bientôt, il n’aurait plus rien à concéder puisqu’il ne lui resterait rien. Enfin, presque rien. Il lui resterait à offrir, en guise de bouquet final, le feu d’artifice de son propre corps, le tableau éphémère d’une myriade d’étoiles ensanglantées.

 

Brahim Senouci

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