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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 09:39

De la corniche oranaise à la Palestine

La corniche supérieure supérieure (Sup-Sup pour les Oranais) est magnifique. Elle grimpe en lacets serrés dans un paysage d’ocre et de vert avant de plonger sur BouSfer. Magnifique ? Vraiment ? Oui, à condition de faire abstraction des ordures  qui en jonchent les bas-côtés, et de la farandole d’une multitude de vieux sacs en plastique ondulant au gré d’une brise complice et s’amusant à atterrir mollement sur un arbre ou sur le pare-brise d’une voiture. Ce n’est pas tout. Il arrive également à l’automobiliste un peu pressé de tester la qualité de ses freins en pilant au détour d’un virage serré devant une vache placide. Elle n’est pas seule, la vache. Ses congénères divaguent d’un pas lent sur la chaussée en slalomant entre les voitures. Certains automobilistes klaxonnent, non pour intimer l’ordre aux bovins de leur faire place, mais pour tenter d’alerter le propriétaire du troupeau, qui se garde bien de se signaler. Un sac en plastique venant se plaquer sur un pare-brise ou une vache se dissimulant  à l’entrée d’un virage en épingle, c’est l’accident assuré, dont Sainte Statistique nous garantit la survenue…

Chanceux sont donc ceux  qui parviennent aux plages de la Corniche. Les plages, parlons-en…

Les Andalouses sont interdites d’accès au commun des mortels. Seuls sont admis quelques privilégiés qui peuvent se prévaloir de l’invitation d’un cousin ou un d’un beau-frère qui y séjourne. Rabattons-nous sur la Grande Plage alors. Il faut payer le parking. Pas de problème si ce n’est que le prix grimpe plus vite que la montée de la Sup-Sup ! A peu près 100 % d’une année sur l’autre… Tant pis. Dévalons le mauvais escalier. Slalomons entre les ordures et les tessons de bouteille et essayons de nous ménager un modeste mètre  carré pour y planter un parasol. Déboulent alors des jeunes gens peu amènes qui nous proposent de nous louer une table, des chaises et un parasol, pour la « modique » somme de 900 Dinars. Nous refusons et invoquons la loi qui dispose que l’accès aux plages est gratuit et garanti. Il me semble même que ce point avait été cité dans un discours du premier ministre. Cela ne semble guère émouvoir nos anges gardiens mais, dans un accès de générosité, ils nous demandent de quitter les lieux parce que nous « gênons la vue sur mer de leurs clients » et nous repoussent vers une « royale » anfractuosité à flanc de rocher, où nous retrouvons la compagnie amicale d’un régiment de canettes rouillées et de bouteilles en plastique qui, si nous en jugeons par leur état, remontent aux premiers colonisateurs…

Après une journée revigorante, retour à Oran. Nous choisissons la corniche supérieure. Mauvaise pioche ! Nous tombons sur un monstrueux embouteillage avant même d’aborder la côte. Monstrueux, le mot n’est pas trop fort. Ce n’est pas tant le temps perdu dans le bouchon, c’est plutôt le comportement des automobilistes. C’est étrange, le nombre de personnes qui ont des choses urgentes à faire. Parce qu’il faut bien qu’ils soient poussés par l’urgence pour chevaucher des fossés, gravir des rochers, s’engager sur des sentiers aléatoires, risquer les carrosseries de leurs voitures en tutoyant de très près les ailes d’un camion. Mais quel peut bien être cet impératif qui leur fait prendre de tels risques ? Peut-être après tout n’ont-ils aucun rendez-vous urgent sinon avec les démons qui courent dans leurs têtes, ou avec un invisible, inaccessible bout de tunnel ?

Nous arrivons enfin et retrouvons avec plaisir l’amitié de notre canapé. Lecture de la presse quotidienne. Retour de la canicule, mercato footballistique, litanie des accidents de la circulation et des faits-divers sanglants, feuilleton de Gaza. Sur l’actualité politique nationale, rien, ou presque. Il ne se passe donc rien chez nous. En effet. Le gouvernement ne se réunit plus. Les ministres ne s’expriment pas. Quant au président, personne ne sait vraiment ce qu’il devient ni à quoi il consacre ses journées. Algérie, aéronef en mode de pilotage automatique, dont personne ne connait la destination mais dont on subodore qu’elle pourrait ne pas être une oasis de rêve…

Contraste apparent entre l’immobilisme d’une société cramponnée à des habitudes dont elle n’a pas l’intention de se défaire et l’excitation de nos rues, la fièvre des conversations, des marchandages, des apostrophes. Agitation vaine rappelant celle de mouches enfermées dans un bocal, se bousculant, volant frénétiquement vers des parois contre lesquelles elles s’assomment invariablement.

Rien ne semble pouvoir nous sortir de cette « léthargie agitée », de ce mouvement brownien dont on sait qu’il ne donne lieu à aucune avancée.

Ouvrir le bocal ? Retrouver l’air du large et le goût de la liberté ? Il y a des signes qui montrent que notre société y est sans doute prête. Il y a un vrai dynamisme, une réelle générosité dont n’a pas eu raison la quête effrénée du gain qui imprègne les comportements actuels. En témoigne le renouveau du mouvement associatif dans notre jeunesse, notamment en matière d’environnement et de solidarité. Rappelons à ce propos la formidable victoire de l’association ARCE qui a gagné, contre des lobbys puissants, la bataille de la préservation de la forêt de Canastel. Pour mémoire, une pensée émue à ces deux jeunes garçons de Mascara, enfants de nos amis Mokaddem et Bellaouedj, qui ont trouvé la mort en circulant en motocyclette dans le cadre de leur activité associative pour Nass El Khir…

Une pensée aussi au passage pour Dalila Liabès, morte d’une crise cardiaque durant le mois de Ramadhan. Elle était la veuve de Djillali Liabès, assassiné en 1993, à quelques pas de son modeste appartement de Ben Omar, Kouba, alors qu’il était ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Dalila était une grande dame, toujours digne. Elle a traversé les épreuves qu’elle a subies sans jamais se départir de son élégance. Adieu, Dalila…

Gaza bien sûr, Gaza toujours… Elle continue de servir de réceptacle pour les bombes ennemies. Ses enfants continuent de mourir. L’Occident continue de regarder ailleurs, vers l’Irak en particulier. Considérant qu’il serait « indécent de ne pas intervenir quand on a connaissance de massacres », Obama, suivi par la troupe des valets habituels d’Israël, vole au secours des… chrétiens d’Irak, menacés de disparition. Le sort de ces Irakiens, qui n’ont jamais remis en cause leur arabité ni même leur commune appartenance à la civilisation arabo-musulmane, est certes extrêmement préoccupant ; mais comme elle est misérable, cette tentative du front occidental du déshonneur d’enfoncer un coin entre eux et leurs compatriotes musulmans !

PS : Un article intitulé « De quoi Gaza est-elle le nom » a paru dans le Quotidien du samedi 9 août. Suite à une erreur de manipulation, le texte qui le concluait, « Gazernica mon amour », a « sauté ». Le voici, avec mes excuses aux lecteurs.

Dimanche 18 janvier 2009

Sans le célèbre tableau de Picasso, qui se souviendrait encore de Guernica, de l’incendie qui la dévora et du millier de morts qui en parsemèrent les rues en avril 1937 ?
L’œuvre du peintre l’a sertie pour l’éternité dans la mémoire de l’humanité. D’autres massacres ont eu moins de « chance ». Aucune plume, aucun pinceau n’ont pu rendre palpable le martyre des enfumés d’Algérie, des mitraillés de Madagascar, des forçats du train Congo Océan, des damnés quittant l’île de Gorée dans le cliquetis de leurs chaînes.
Le massacre de Gaza tombera-t-il à son tour dans l’oubli ? S’estompera-t-il, le visage de ces enfants aux bouches hurlantes d’effroi devant un déluge de feu qu’ils ne comprennent pas ? S’éteindra-t-il, le souvenir de ces femmes fouillant à mains nues les gravats à la recherche de leurs proches ? Sera-t-il revêtu du manteau de l’oubli, le spectacle des rues jonchées de cadavres désarticulés entre lesquels serpente une vieillarde aux joues sanglantes ?
-    J’ai tout vu à Gaza, gémit l’enfant au regard vide.
-    Non. Tu n’as rien vu à Gaza, lui répond le chœur médiatique, le chœur politique, le chœur artistique, le chœur sec.
-    Est-ce cela, la guerre ? Le feu descendant du ciel, le feu venant de la mer, les mères, les pères et les enfants terrés dans des abris de fortune ? Si je suis sans défense, est-ce encore la guerre ? , demande l’enfant.
-    Oui, répond le chœur, vaguement agacé. Cela s’appelle la guerre, le conflit. Tu apprendras que celui qui est plus armé que toi est aussi plus moral. Tu apprendras à courber l’échine en silence devant lui, à implorer son pardon pour les offenses qu’il t’aura faites. Tu apprendras à mourir sans faire de bruit pour ne pas troubler sa sérénité. Sache que s’il te tue, c’est pour ton bien.
-    Mais pourquoi ?
-    Pour qu’à l’avenir, tu ne t’avises plus d’utiliser ton bulletin d’électeur pour en faire mauvais usage. A Guernica, le nom de code de l’opération était Rügen (réprimander, en allemand). Il fallait punir les Espagnols pour avoir voté pour le Front Populaire.
-    Mais qui êtes-vous ?
-    Nous sommes la communauté internationale, riche, blanche et morale.
-    Et moi, n’y suis-je pas ?
-    Tu n’y penses pas, petit misérable, petit loqueteux ! Tu insultes le paysage en y insinuant ton corps malingre et ton visage tourmenté. Cela fait des siècles que nous te massacrons et que nous te civilisons sans parvenir à en finir avec ton engeance !
-    Que dois-je faire ?
-    Des concessions ! Concède tous les jours, tant qu’il te restera quelque chose à offrir en échange de rien, un bout de terre, un lambeau d’orgueil, le vague souvenir d’une splendeur enfuie, tes rêves, tes désirs. C’est ainsi que tu arriveras à nous complaire. Notre regard bienveillant sera ta récompense. Tu accéderas au perron de nos demeures quand tu feras tienne la haine que nous inspirent tes semblables.
L’enfant se tut. La nuit tomba sur Gaza. Le ciel se remit à déverser ses flammes. Indifférent, il songea que, bientôt, il n’aurait plus rien à concéder puisqu’il ne lui resterait rien. Enfin, presque rien. Il lui resterait à offrir, en guise de bouquet final, le feu d’artifice de son propre corps, le tableau éphémère d’une myriade d’étoiles ensanglantées.

 

 

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Published by Brahim Senouci
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