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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 11:26

Damas, Canossa, Tel Aviv…

 

A l’époque de Jésus-Christ vivait Saul. Le passe-temps favori de ce dernier était de persécuter les premiers chrétiens. On dit que, investi d’une mission qui devait le mener de Jérusalem à Damas d’où il devait ramener des prisonniers, il eut la vision d’une lumière venue du ciel. C’est ainsi qu’il devint un des plus fervents apôtres sous le nom de Paul. Depuis, l’expression « trouver son chemin de Damas » évoque un parcours provoquant un changement radical d'attitude chez celui qui le vit. Plus généralement, elle signifie aujourd’hui passer d’une opinion à son exact contraire.

En 1077, une querelle opposa le pape Grégoire VII aux empereurs germaniques. Elle se termina à l’avantage du pape. Excommunié, l’empereur Henri IV vint lui demander pardon, dans la petite ville de Canossa. Le pape lui-même raconte : « Il vint, en faible compagnie, au château de Canossa, où je résidais, et là, assis devant la porte pendant trois jours, dépouillé de ses attributs royaux, misérablement, déchaussé et vêtu de laine, il ne se releva pas avant d’avoir imploré en pleurant le secours et la consolation de la miséricorde apostolique ». C’est ainsi que l’expression « aller à Canossa » devint synonyme de soumission, voire de reddition. Cette expression a été popularisée par le chancelier allemand Bismarck en 1872. Confronté à une violente opposition catholique soutenue par le pape Pie IX, il réaffirme ses convictions laïques et s’écrie : « Nous n’irons pas à Canossa ! »

Des Algériens, Boualem Sansal, Jean-Pierre Lledo et Ferhat Mhenni ont découvert récemment le chemin de Tel Aviv. Leur renommée n’est pas telle que ce chemin-là rejoigne dans la légende ceux de Damas ou de Canossa. D’ailleurs, je ne me propose pas de les accabler ici. Il s’agit plutôt d’essayer de comprendre les motivations profondes qui les ont amenés à entreprendre ce voyage.

Ces trois personnages ont en commun d’avoir exprimé une aversion profonde du fanatisme musulman, opinion qu’ils partagent avec bon nombre d’Algériens. Toutefois, ils ont été au-delà de la simple opinion politique, somme toute respectable. Leur haine du fanatisme les a conduits au rejet de la société dont il serait, selon eux, le produit ontologique. Consciemment ou non, ils estiment que le peuple algérien porte la violence et le fanatisme, comme la nuée porte l’orage. Jean-Pierre Lledo le proclame dans son film « Histoires à ne pas dire », où il s’attarde sur la sauvagerie des crimes commis par le FLN sans les inscrire dans la grille de lecture de l’oppression coloniale. Boualem Sansal exprime sa nostalgie du « temps béni des colonies » en déclarant, à propos des pieds-noirs qu’ « ils ont transformé un enfer en paradis ». Quant à Ferhat Mhenni, il propose tout simplement une séparation du « corps sain de la Kabylie » du reste de l’Algérie. Il a même pu dire que l’oppression que faisait subir le FLN aux Kabyles était plus grave que celle qu’exerça sur eux la soldatesque coloniale, insultant ainsi la mémoire des centaines de milliers de Kabyles massacrés par la France tout au long des décennies de sa présence, celle des déportés de Nouvelle-Calédonie immortalisés par Akli Yahyaten dans la chanson « El Menfi », celle de Mokrani ou de Abane Ramdane…

Ne commentons pas plus avant. Contentons-nous de rappeler que les Pieds Nickelés, pour ceux qui s’en souviennent, étaient au nombre de trois…

Toutefois, il ne faut pas sous-estimer cet épisode. Il nous dit quelque chose à propos de notre société. On savait déjà que le désenchantement post indépendance s’est traduit souvent par un travestissement de la réalité coloniale. Elle a été parfois habillée des plus beaux atours et ses crimes occultés. On a oublié ou voulu oublier qu’un peuple misérable, analphabète, acculturé, du fait de la colonisation, ne pouvait pas produire un regard critique sur lui-même, n’avait pas la faculté de s’instituer en acteur de son destin. Les politiques de 1962 en ont d’ailleurs profité pour asseoir leur dictature. Privée du droit d’expression, la société algérienne n’a pas vraiment eu le sentiment de changer d’ère, mais simplement de changer de maître. Les élites intellectuelles de l’époque auraient pu jouer un rôle important en accompagnant les maturations nécessaires à l’accomplissement de l’indépendance. Trop peu nombreuses, elles ont choisi de coopérer avec les pouvoirs ou de prendre le chemin de l’exil. Ainsi, le peuple leur est demeuré étranger, voire vaguement hostile. Il leur est même apparu comme l’obstacle majeur à l’accès à la modernité. C’est ainsi que, dans bon nombre d’inconscients, l’indépendance est apparue comme une erreur ! « Il faut changer de peuple », s’exclame Arturo Ui dans la pièce éponyme de Brecht. C’est l’apostrophe muette que lançaient, que continuent de lancer trop d’intellectuels en Algérie. En fait, il aurait fallu, à leur gré, que le peuple se défasse de son patrimoine culturel qu’il avait réussi à conserver en dépit des coups de boutoir de la colonisation. Ils auraient souhaité qu’il intègre les valeurs de démocratie et de liberté en se défaisant de son substrat fondamental, façonné par les siècles. Jacques Berque, très attentif jusqu’à sa mort à la situation en Algérie, avait reproché aux intellectuels algériens de « ne pas être en phase avec leur propre peuple ». Et d’ajouter « C’est par l’identité, non par l’imitation de l’autre, que l’on accède à l’universel ».

Ces conseils n’ont pas été entendus par tous. Dans l’impossibilité d’inscrire la société dans leur cadre de pensée nourri à la mamelle occidentale, beaucoup d’intellectuels en ont divorcé de fait. Cela n’a pas été un divorce à l’amiable. Il s’est accompagné d’un ressentiment tenace, nourri sans doute d’une culpabilité secrète. Voulant se démarquer le plus possible d’un peuple qu’ils rejettent, ils ont rejoint les salons littéraires occidentaux. Ils y tiennent devant des auditoires ravis les discours de justification de la colonisation que les Européens n’osent pas tenir. A l’extrême, ils vont à Tel Aviv, capitale du dernier pays colonial de la planète, faire acte d’allégeance…

Le chemin de Tel Aviv, c’est celui du renoncement à l’Histoire, le raccourci pour éviter celui d’Alger, beaucoup plus risqué, qui consiste à accompagner dans l’humilité les siens sur la voie accidentée, difficile, de l’accès à la modernité et au développement. Là est le vrai courage…

B.S.

 

 

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Published by Brahim Senouci
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