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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 11:13

Cette blessure…

 

Une anecdote, somme toute plutôt banale :

Avant-dernier jour du Ramadhan. Je me trouve dans une administration algérienne, dans un bureau poussiéreux, tenu par une jeune femme, certes avenante, mais visiblement éprouvée par le jeûne et une absence évidente de motivation. J’essaie en fait de suivre la trace d’un dossier que j’ai confié naguère à la mairie de Mascara et qui, depuis, voyage… Aux dernières nouvelles, il semble qu’il se soit échoué là, justement, dans ce bureau et je prie cette jeune fille de mobiliser ses dernières forces pour le retrouver. Cela commence plutôt bien. Elle retrouve le numéro du bordereau d’arrivée, 1XXX. Me voilà tiré d’affaire, me dis-je. Hélas, voici qu’elle ouvre deux armoires métalliques dont je pense, au vu de la poussière qui s’en dégage qu’elles abritent les ossements de l’Homme de Palikao pour l’une, les livres de chevet de Toutankhamon pour l’autre. Malentendu vite dissipé par la jeune fille qui m’annonce avec un sourire désarmant que mon dossier est « là-dedans ». Pas de problème, nous avons le numéro. Ce sera un jeu d’enfant de le débusquer. Mon enthousiasme s’étiole quelque peu quand je constate que le premier dossier porte le numéro 1195 et qu’il est suivi du numéro 134 puis du 922… La suite est à l’avenant.  Je me rends à l’évidence ; le numéro que je tiens précieusement en mémoire ne me sera d’aucune utilité. L’espoir revient ; des lettres majuscules sont dessinées au-dessous des rangées de dossiers. Elles ont sans doute un sens. Je pose la question à la demoiselle, juste avant que le sommeil la saisisse. C’est classé par ordre alphabétique, me dit-elle d’un air vaguement méprisant. Ordre alphabétique ? Le H trône en tête, suivi du Z, puis du P… Quant au malheureux A, je finis par le débusquer, coincé entre un J stylisé et un D fait de pleins et de déliés. Qu’à cela ne tienne. Mon dossier correspond à la lettre F. Il suffit de la repérer… Problème : pas de F à l’horizon ! Alertée, la jeune fille accourt, constate la disparition et m’explique d’un ton las qu’il n’y a pas de F parce qu’il n’existe aucun dossier correspondant à cette initiale. On ne va pas se fatiguer tout de même à mettre des initiales qui ne servent à rien ! Je ne suis pas convaincu et je m’engage à lui faire accepter une suggestion qui la fait frémir d’horreur. Il va falloir en effet vider les deux armoires métalliques et examiner l’ensemble des documents pour trouver le trésor, pardon le dossier, qui s’y trouve forcément. Il est quatorze heures. A seize heures, un cri de joie secoue les murs de la vénérable mairie. La douce jeune fille a débusqué la chemise portant le numéro 1075 et la brandit fièrement au-dessus de ma tête en clamant que « rien ne se perd dans notre administration bien-aimée » et que j’ai eu tort d’en avoir douté !

L’histoire ne s’arrête pas là. Il s’agit à présent de procéder à la réintégration des centaines de dossiers qui gisent sur le sol, libérant ça et là quelques papiers mystérieux que ne sont sans doute pas près de revoir leurs propriétaires légitimes mais qui surprendront des citoyens ravis d’apprendre que la superficie de la maison de quelqu’un dont ils n’ont jamais entendu parler a été sous-estimée de 75 % ! Une idée me vient, une idée de génie. Je m’en ouvre à la demoiselle : « Et si vous en profitiez pour les reclasser avant de les remettre ? ». Elle me considère avec une surprise non dissimulée et lâche un « Mais, ça ne sert à rien, voyons ! Il y a plein de gens qui viennent dans ce bureau et dont l’occupation favorite est de mettre ces armoires sens dessus-dessous. ». Je me permets d’objecter que, si ces gens se livrent à ce sport, c’est peut-être bien malgré eux et que ce qui les pousse à le faire est l’impossibilité de trouver leurs documents facilement. « Pensez-vous, répond-elle. Ils sont comme ça par nature. Il s’agit d’une sorte de vocation au désordre. Je préfère les piéger en leur présentant un désordre installé par mes soins. »

En d’autres temps, j’étais, comme l’écrasante majorité de mes compatriotes, très friand de ce genre d’anecdotes qui ont fait la gloire de notre administration. Nous aimons rire de ses travers, qui sont les nôtres. Plus généralement, nous aimons l’humour, noir de préférence, toujours énorme. Des blagues, on en raconte sous tous les cieux. Le rire est le propre de l’homme, nous a-t-on appris. C’est en vertu de ce postulat que des amuseurs plus ou moins talentueux s’évertuent à distraire leurs congénères en leur racontant des histoires « drôles » qu’ils inventent pour la circonstance. Il n’y a pas d’amuseur en Algérie. Il y en a eu quelques-uns naguère, comme le célèbre Boubagra, qui a fait rire nos aïeux avec des pochades sympathiques et sans prétention. Il n’y a plus de Boubagra aujourd’hui. Son humour serait considéré comme ringard parce que la mort et la tragédie en seraient absentes. La mort, la tragédie, l’absurde sont les principaux ingrédients de la veine humoristique aujourd’hui. Les histoires que l’on se raconte volontiers trouvent leur inspiration dans l’horreur de la décennie noire, dans le désespoir qu’engendrent l’éternelle tracasserie dont est prodigue chaque jour et le sentiment d’impuissance à changer un quotidien immuable. Sans doute leurs racines sont-elles plus profondes. Sans doute plongent-elles dans un inconscient collectif façonné par des décennies, des siècles d’horreurs, dans un imaginaire blessé par de trop nombreuses humiliations jamais réellement vengées, des frustrations inexprimées. Peut-être se confondent-elles même avec les racines de cette violence qui est devenue comme une seconde peau et qui ne demande qu’à s’exhaler à la faveur d’un match de football ou d’une banale dispute de voisinage. Sans doute ont-elles à voir avec cette propension très algérienne à considérer toute tentative de changement de l’ordre des choses comme vaine, essentiellement vaine. La secrétaire de la mairie considère qu’il est inutile de procéder à un rangement puisque, par nature, le désordre reprendra inévitablement ses droits. Ainsi, plutôt que d’essayer de changer notre environnement, de l’adapter à nos besoins ou à nos désirs, nous nous adaptons sans cesse à ses caprices. Qu’une flaque d’eau nauséabonde se forme devant l’entrée de notre immeuble, nous apprendrons à l’éviter plutôt que de nous en débarrasser. Nous sommes de venus les champions du monde de la montée d’escaliers à l’aveugle, la majorité de nos immeubles n’étant plus éclairés depuis longtemps. Nous avons choisi de développer ce sens plutôt que de remédier aux pannes de nos minuteries. Ce n’est pas la paresse qui dicte notre attitude. C’est un sentiment profond d’inutilité qui nous fait considérer comme vaine la moindre tentative d’améliorer notre vie quotidienne. C’est comme si nous considérions comme « norrrrrrmal » de vivre dans un cadre laid et inhospitalier. Notre seule manière de l’investir, de l’amadouer, est de le traiter avec la familiarité distante de la dérision.

Tel un bateau ivre, l’Algérie fonce toutes voiles dehors vers son destin. Il n’y a apparemment personne pour tenir le gouvernail. Nul ne s’en inquiète vraiment. Nous sommes trop occupés à convertir ce qui nous reste de pétrole en voitures ou en raisin du Chili. Nous préférons ne pas voir l’horizon, ne pas nous préoccuper de ce qui risque d’advenir quand nous aurons pompé les dernières gouttes de notre viatique. « Nous nous adapterons », pensons-nous, comme nous nous sommes adaptés à notre environnement poussiéreux, nos bureaucrates gourmands… Calcul funeste, dicté par le sentiment d’une impuissance congénitale à imaginer autre chose que ce que nous fournit le cours du temps.

C’est d’un changement radical d’attitude que nous avons besoin pour éviter à notre pays le sort funeste vers lequel il se dirige irrémédiablement si nous ne prenons pas notre destin en mains, si nous continuons de manger notre pétrole en herbe au risque de nous retrouver totalement démunis quand cette ressource se sera tarie. Ce changement ne se fera que si nous examinons lucidement, ensemble, les raisons de nos comportements absurdes autant que suicidaires, si nous explorons ensemble la matrice, ou plutôt la blessure originelle qui a fait de nous ce que nous sommes.

Cette blessure d’où l’on vient…

 

 

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Published by Brahim Senouci
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commentaires

hamdani daho 18/08/2013 10:28

Histoire dérisoire et lugubre.On a tous vécus des instants comme ceux-ci et on le vivra toujours.Que faire, les dénoncer à longueur de journée, de mois ou d'année sana aucun effet ...Qui les
entendra...Ou est l'hercule qui nettoiera ces écuries d'Augias dans lesquelles ont vit.

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