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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 08:53

Bigeard, l’exigence de vérité

 

Le 6 octobre 2011, premier jour de son séjour officiel en Arménie, Nicolas Sarkozy visite le monument érigé à la mémoire des centaines de milliers de victimes du génocide arménien des années 1915-1918. Il déclare alors à la presse : « La Turquie, qui est un grand pays, s’honorerait à revisiter son histoire comme d’autres grands pays dans le monde l’ont fait, l’Allemagne, la France. [1] ». Il récidive le lendemain : « Ici à Erevan, je veux dire à la Turquie qu’elle doit regarder son histoire en face. [2] ».

De son côté, la France regarde-t-elle son passé,  notamment son passé colonial en Algérie, en face ? Le projet de transfert des cendres du général Bigeard aux Invalides n’incite pas à répondre par l’affirmative. L’hommage à l’homme sera perçu comme une approbation et de la légitimation de son œuvre en Algérie. La France officielle s’apprête donc à honorer un chef militaire qui, jusqu’à la fin de sa vie, a justifié l’usage de la torture et qui, en dépit de ses dénégations, l’a pratiquée personnellement au cours des guerres d’Indochine et d’Algérie : il la tenait pour «un mal nécessaire».

Il faut dire que, depuis le XIXème siècle, l’Hôtel des Invalides s’est montré très accueillant pour des célébrités dont les titres de gloire n’ont pas grand-chose à voir avec l’humanisme. Si Bigeard devait y entrer, il se sentirait en bonne compagnie puisqu’il y côtoierait le Napoléon Bonaparte du rétablissement de l’esclavage, le Maréchal Lyautey, pacificateur du Rif, le général Nivelle du Chemin des Dames, le général Mangin, créateur de la Force Noire. Il y retrouverait des compatriotes d’Algérie, l’amiral Duperré qui commandait la flotte d’invasion en 1830, les chefs de l’armée qui conquit l’Algérie, le général Damrémont, les maréchaux Bugeaud, Canrobert, Pélissier [3], et Saint-Arnaud [4], qui se sont illustrés par la cruauté, voire la totale inhumanité qui a présidé à leurs faits d’armes : Massacres collectifs, incendies de villages, de récoltes, enfumades, emmurements…

Contrairement à l’Allemagne, la France n’a pas effectué le travail de remise en cause de son passé : en effet, suite aux accords d’Évian, un décret du 22 mars 1962 a amnistié tous les « faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne ». D’autres amnisties ont suivi ...

Plus près de nous, le général Paul Aussaresses a déclaré benoîtement avoir exécuté 24 Algériens, de ses propres mains. Il aurait dû en bonne logique être traduit devant la justice. Cela n’a pas été possible. Pour outrepasser cette amnistie scélérate, il aurait fallu que les crimes d’Aussaresses soient reconnus comme crimes contre l’Humanité. La Cour de cassation en a décidé autrement. Dans un arrêt du 17 juin 2003, elle a décidé qu’il n’y avait pas eu de crime contre l’humanité pendant la guerre d’Algérie, rendant impossible toute poursuite contre le général Aussaresses. Dans un communiqué, la  Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme  avait exprimé sa déception face à une occasion manquée au rendez-vous de la justice et de l’Histoire.

Robert Badinter avait alors écrit : « S’agissant des crimes commis pendant la guerre d’Algérie, la voie de la justice s’avère barrée [5]. » Mais amnistier ne signifie ni effacer ni oublier : « Devons-nous pour autant vouer au silence et à l’oubli les crimes de l’époque ? L’exigence de vérité demeure, rendue plus forte encore parce que justice ne peut être faite [5] ».

La France aime à se considérer comme la Patrie des droits de l’Homme. Or, alors même que les crimes commis en son nom en Algérie sont établis, elle persiste à leur opposer un déni dont l’Histoire fera justement litière.

Accueillir Bigeard aux Invalides est symptomatique de cette incapacité à regarder le passé avec une autre lorgnette que celles dont étaient munis Pélissier, Bugeaud, Saint-Arnaud, Bigeard, Aussaresses… Symptomatique et révélatrice, comme l’est la mansuétude particulière de la France vis-à-vis des généraux des corps expéditionnaires dans les colonies…

Plus grave, la France a exporté un bien curieux savoir-faire dans les années 1960 et 1970 en Amérique du Sud : techniques d’interrogation des prisonniers, torture, quadrillage de la population. Ce que les officiers français avaient appris sur le terrain, pendant la guerre d’Algérie a été transmis aux militaires argentins [6], brésiliens et chiliens chargés de la lutte contre la subversion. L’opinion publique connait le rôle joué par les instructeurs étasuniens dans le soutien à la guerre menée par les dictatures d’Amérique Latine contre leurs opposants. En revanche, celui de leurs homologues français, bien que sans doute aussi important, est resté dans l’ombre. C’est moins le cas depuis la publication du livre et la diffusion du film associé de Marie-Monique Robin, Les Escadrons de la mort : l’école française [7]. Le début du film peut être visionné en suivant le lien ci-dessous :

Escadrons De La Mort, L’école Française - 1de4 par ti-guy1100

Nous empruntons la conclusion à Marie-Monique Robin qui clôt ainsi son ouvrage en 2004 :

« Et la France aujourd’hui ? Cette question revient avec constance dès qu’est organisé un débat à la suite de la projection de mon film Escadrons de la mort, l’école française. Que le lecteur se « rassure » : fort heureusement, il y a belle lurette que l’armée française a banni de ses enseignements – à l’École militaire ou dans tout autre institut de formation dépendant du ministère de la Défense – toute référence à la théorie et aux techniques de la « guerre révolutionnaire ». [...]

« Il n’en reste pas moins vrai que ce sont bien des officiers français, venus pour beaucoup des rangs de la résistance au nazisme, qui, au nom d’une idéologie – l’anticommunisme et la défense des valeurs de l’Occident chrétien –, ont mis au point lors des guerres coloniales en Indochine et en Algérie des « méthodes de guerre » qui ont légitimé les pires sauvageries contre les populations civiles. Et ces méthodes, grâce à leur efficacité, sont devenues des modèles, voire des fins en soi, pour des chefs politiques, dictateurs et despotes (dans le tiers monde et en Russie) ou démocrates (aux États-Unis). Il s’agit là d’une vérité historique que la France officielle ne peut continuer à occulter, en invoquant encore et toujours la « raison d’État ».

« Or, dans ce domaine, le travail de mémoire et, surtout, de reconnaissance publique des responsabilités politiques, a tout juste commencé. Il a fallu attendre quarante ans pour que l’on parle enfin ouvertement des atrocités commises par l’armée française en Algérie. [...] »

Pour que ce travail de reconnaissance publique des responsabilités politiques puisse aller à son terme, signez et faites signer cet appel, disponible sur Internet à l’adresse :

http://www.nonabigeardauxinvalides.net/

Les trois autres parties de la vidéo de Marie-Monique Robin peuvent être vues en suivant les liens ci-dessous :

http://www.dailymotion.com/video/xg...

http://www.dailymotion.com/video/xg...

http://www.dailymotion.com/video/xg...

 

Dans le même esprit que le document ci-dessus:  http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4774

Notes

[1Le Monde, 6 octobre 2011 : http://www.lemonde.fr/politique/art....

[2] Extrait du discours de Nicolas Sarkozy sur la place de France à Erevan : http://www.elysee.fr/president/les-....

[3] Les Algériens n’ont pas oublié les enfumades du Dahra : http://boussayar.blogspot.com/2011/....

[4] Saint-Arnaud fut également le grand ordonnateur du coup d’État du 2 décembre 1851.

[5] Robert Badinter, « Les procès sont impossibles », Le Nouvel Observateur, 14-20 décembre 2000

[6] Voir la justice argentine condamne d’anciens militaires pour des crimes contre l’humanité commis pendant la dictature.

[7] La Découverte, 2004.

François Nadiras, un des initiateurs de la pétition « Non à Bigeard aux Invalides », militant de la Ligue des Droits de l’Homme,

Brahim Senouci, maître de conférences

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