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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 13:39

Archéologie et politique en Israël et Palestine

 

 

 

" Je suis prêt à faire un compromis historique, non pas parce qu’Israël occupe une terre étrangère. Le peuple d’Israël n’est pas occupant de la Terre d’Israël. L’histoire, l’archéologie et le bon sens montre que nous avons eu des attaches particulières à ce territoire depuis plus de 3000 ans".

 

Benjamin Natanyahou, discours à l’ONU (la date) 

 

Parler d’archéologie accuse un décalage

 

            Comment symboliser en une phrase la dimension politique de l’archéologie en Palestine ? Disons qu’Israël fait de l’archéologie politique, et que la Palestine fait de la politique… sans archéologie. Pour être clair, je préfère prévenir que par archéologie, j’entends celle qui relève de mon expérience; par politique, j’entends la vie de la cité que j’habite, la Palestine. Je sais peu de ce que l’on pense dans Paris. Nous faisons face à un porte-à-faux et mon propos sera sans cesse décalé. Le sujet est une montagne à deux versants, l’un au soleil, l’autre à l’ombre et ils ne se cultivent pas de la même façon. La position est difficile devant un auditoire qui peut avoir des sympathies d’un coté ou de l’autre. Je veux restreindre mon propos au champ qui est le mien : la pratique de l’archéologie et seulement en Palestine, ce qui suppose une adéquation continue à l’environnement professionnel. En parler n’est pas sans risque puisqu’il témoigne d’une expérience localisée, palestinienne, et toute généralisation contient une part d’arbitraire.

 

            L’archéologie, pour donner une définition rapide et utile de ce que je dirai, n’est pas une chasse au trésor, nous faisons l’inventaire de ce qui est désaffecté : des ruines et les poubelles de l’histoire ! Nous nous démarquons d’une archéologie qui servirait des objectifs idéologiques ou de propagande, et cependant, nous assistons à un glissement progressif de la science vers la manipulation. L’archéologie est une discipline répandue qui se développe en Europe, en France, en Israël, dans les pays arabes avec le présupposé qu’elle serait nécessaire.

 

            L’archéologie est intrinsèquement liée au domaine universitaire et se pratique d’une manière inégale entre Israël et la Palestine. Premier décalage : en Israël il y a de nombreuses universités qui pratiquent l’archéologie comme une science, elles font de la recherche à haut niveau, en étroite collaboration avec les universités anglaises et étasuniennes ; il ne faut jamais oublier qu’Israël est un pays de structure occidentale et qu’en face, le monde oriental est en marche ; les universités israéliennes pratiquent une archéologie glorieuse aux résultats flatteurs. Entre gens de bonne science on se doit d’échanger les connaissances. Je ne me suis jamais senti en mesure de refuser de répondre à des questions légitimes que parfois on me pose, la science est la science… Le bon professeur Ernest Will qui, pour la première fois depuis 1947 visitait Jérusalem avec moi avait eu ce cri : « Ah, Jérusalem est restée une ville arabe ! » Il se sentait soulagé. Puis nous avons fait le tour des musées et rencontré quelques archéologues israéliens ; et il avait conclu : « Ils ont tant travaillé qu’ils ont des réponses à des questions que nous nous posons encore dans le reste de l’Orient ». La recherche archéologique israélienne est de bonne qualité, fécondée, soutenue par nombre de missions et de chercheurs occidentaux. Elle est dans la foulée de l’archéologie du Mandat britannique ; ils n’ont pas pris le train en marche, ils y étaient déjà bien assis avant 1948. Libérés de la tutelle anglaise, ils ont fait, dans les années cinquante, une archéologie nationaliste puisqu’ils inventaient une nation. Je ne sais plus qui a dit : « L’archéologie est une maladie infantile des jeunes nations ».

 

            L’évidente longueur d’avance est pourtant bridée de façon radicale par l’enfermement dans les limites territoriales qu’Israël s’est tracées, enserré comme dans un placard à la porte entrouverte. Ils sont très fiers de leur archéologie, imbus de « leur »  histoire, pilier biblique de la civilisation occidentale. L’étau politique qui les contraint de près s’est quand même depuis peu relâché quand deux frontières sont tombées : les archéologues israéliens se sont précipités vers des archéologies autrement plus riches que la leur, en Égypte, en Jordanie, en Turquie. L’archéologie de la Palestine est en effet un paradoxe : glorieuse et en même temps la plus modeste de l’Orient dans un territoire aux maigres ressources agricoles. Mais c’est le pays de la Bible et la revanche a pris pied.

 

            En face, l’archéologie des Palestiniens ne fait que démarrer. Leurs universités sont nouvelles qui cherchent une tradition. Elles souffrent du déficit que les chercheurs palestiniens de renommée internationale sont dans la diaspora, privés de la liberté de revenir dans le berceau, sans peut-être avoir le goût de se jeter dans un terrier squatté. Il y a une belle brochette d’archéologues et d’historiens palestiniens qui fécondent la recherche dans d’autres pays arabes. Les quelques uns qui sont à Bir Zeit, à Naplouse, à Al-Quds (Abu Dis) ne sont pas sans talents, mais ils manquent de personnel compétent et de moyens. L’archéologie palestinienne est embryonnaire. L’intérêt des chercheurs occidentaux qui devaient prêter assistance a fait défaut quand, en face, on s’empoigne pour les bons morceaux.

 

Une archéologie nationaliste

 

            Il n’y a pas si longtemps, quand on lui montrait un niveau de l’Age du Fer, l’archéologue israélien s’écriait « Ah ! nous étions là ! ». Il a fait depuis des efforts pour être moins naïf. En 40 ans, l’archéologie israélienne a fait des pas de géant, favorisés par des budgets parfois plus que confortables, par la technologie de pointe, avec en plus un soutien médiatique remarquablement organisé ; elle jouit de la ferveur des sociétés religieuses, de préférence anglo-saxonnes, pour lesquelles le nouvel Israël marche sur la Terre sainte et touche de ses mains un socle divin. Tout cela avec une certaine dose de duplicité puisque, confortée par une benoîte naïveté, Israël laisse faire et profite.

 

            L’archéologie y est un sport national, et puisque les places sont chères, les générations d’archéologues, depuis 1948, ont progressivement diversifié le panorama. Les premiers pionniers ont remonté le temps et creusé les origines, l’Âge du Fer de préférence, royal, davidique, guerrier vainqueur en même temps que doux psalmiste, parfumé de l’érotisme épanoui du Cantique des cantiques. Les pères avaient fait dans le patriarcal, les fils ont ignoré le dogme et descendu le temps : époques perse, hellénistique, romaine, byzantine, médiévale. Aujourd’hui toutes les périodes sont couvertes, tous les domaines sont inventoriés. Le décalage avec la Palestine s’accentue car de graves difficultés apparaissent : les universités israéliennes ont des bonnes facultés concernant le monde arabe, la culture arabe, chrétienne et islamique. Leurs experts en histoire, philologie, épigraphie, littérature profane et religieuse, théologie, architecture, et musique arabes ont une réputation internationale. Les bibliothèques sont à jour, la collecte des archives, toutes catégories confondues, ne subit aucune relâche. Le monde arabe dans son ensemble prend conscience peu à peu que la maîtrise culturelle et intellectuelle de leur patrimoine glisse irrémédiablement de l’autre côté du mur de barbelés. Un monopole se dessine. Le monopole de l’histoire manipule l’avenir. Je n’accepte pas la formule anglo-saxonne, qui traduit un désir plus qu’une certitude, souvent entendue dans différentes sociétés palestiniennes : « Qui n’a pas de passé n’a pas d’avenir » (Orwell), car elle conduit à une duperie en laissant croire que les jeux sont faits, malgré tout. On peut avoir, hélas ! un passé sans avenir. L’Histoire l’a dit. Je commenterai plus loin une formule plus exacte à mon sens : « Qui n’a pas de passé n’a pas de patrimoine ».

 

L’archéologie palestinienne

 

            L’archéologie palestinienne existe : il y a un service des Antiquités qui dépend malheureusement du ministère du tourisme de l’Autorité Palestinienne, et c’est déjà tout un programme décalé, ou une voie biaisée. Et comme la Bande de Gaza a été détachée de la Cisjordanie, il existe un service des Antiquités gaziote, parallèle, créé par le Hamas ; l’équipe qui œuvrait au temps du Fatah, jusqu’en 2006 était à peu près valable, celle qui lui a succédé l’est moins. Les deux services mènent des travaux de terrain avec courage et la volonté de réussir. Les conditions budgétaires sont draconiennes et la liberté d’action est circonscrite à la zone A qui, grosso modo, concerne les aires densément peuplées, en conséquence peu accessibles. Dans la zone B, où l’archéologie est théoriquement palestinienne, les projets sont gênés par le strict contrôle israélien.

 

            On compte plus de dix universités palestiniennes dont cinq à Gaza. Celles des Territoires pratiquent et enseignent l’archéologie malgré les entraves que l’on a signalées. Il est réconfortant de voir des étudiants s’y intéresser en dépit du manque cruel de débouché. L’université islamique de Gaza, la plus importante, est de loin la meilleure, mais sans archéologie par manque de compétences et de budget. Leur département d’histoire mentionne, du bout des lèvres, une archéologie qui, au fond, pose problème. L’archéologie leur est, pour eux comme pour nous, une illustration tangible de l’histoire. Mais la notion d’histoire dans le monde islamique se condense dans une écriture où les chroniques sont consignées. Or l’archéologie ébranle l’histoire. Le principe est dangereux. Je ne parle pas des universitaires avertis et certainement pas des excellents chercheurs arabes de la diaspora. Travailler en Palestine permet de traverser toutes les couches sociales des lieux où l’on s’investit ; on s’y heurte vite à un consensus comme à une barrière. L’obligation de la critique historique n’est pas honorée parce que l’histoire est texte et le contexte muet ; il oblige au respect scrupuleux de son autorité. La distinction entre profane et religieux n’est pas nette et la vérité ne peut être sujette à vérification. Notre histoire est au contraire une permanente remise en question, elle est balancée par le contexte qui passe derrière le texte et par l’enquête incisive des intentions de ceux qui ont écrit.

 

            Ma pratique de l’archéologie dans le monde arabe s’est trouvée confrontée à ce problème là. À plus forte raison quand elle fraye avec l’histoire religieuse. Nous percevons, ici et là, des colorations wahabites où le passé est récusé et où seul le futur est juste ; l’archéologie serait une faute parce qu’elle remue une chose morte, toucher les morts n’est pas légitime. L’archéologie est prise dans ce piège, les conclusions de l’archéologie sont suspectes ou ne sont pas toujours avouables.

 

Archéologie et idéologie

 

            J’en viens à mon deuxième point, archéologie et idéologie, croisement orageux, pétri de faux-semblants, l’archéologie est une proie facile. Israël politise l’archéologie et compromet l’archéologie dans le politique, tout en chassés-croisés.

 

            Pour les lois internationales, Jérusalem, n’étant pas en Israël, est un corpus separatum, et selon les lois internationales ; il est interdit d’effectuer des fouilles archéologiques dans un territoire occupé et d’en récupérer le patrimoine sous quelle que forme que ce soit. Abraham Biran, directeur des Antiquités, en son temps, s’était écrié  : « Faut-il prouver que Jérusalem est en Israël ? » ; la question ne se posait pas pour lui quand il nous fallait répondre : oui ! Jérusalem, capitale d’Israël est une erreur. L’Israël ancien est le petit royaume du nord qui n’a duré que 200 ans, tombé à tout jamais sous les coups des Assyriens au VIIIe s. av. J.-C. La capitale d’Israël était Samarie (le village palestinien de Sabastiyeh) et certainement pas Jérusalem en Judée. Lorsque Paul de Tarse écrit : « Et tout Israël sera sauvé », il entend l’ensemble des fidèles juifs, de Babylone jusqu’à Rome. Israël regroupait ceux qui obéissent à la Loi juive. Le concept est simplement religieux. Lorsque la communauté juive de Palestine a décidé en 1948 de fonder un État, l’adoption de Jérusalem comme capitale « éternelle », qui ne l’a jamais été, était un abus historique. La ville avait été capitale de la Judée, nom qui aurait dû être celui du nouvel État.

 

            Le talentueux Ronny Reich, qui fouille la « Ville de David », commence ses conférences en déclarant avec fierté : « Jérusalem est la ville la plus fouillée  au monde », ce qui est probable. Si l’interdiction de fouiller est formelle, le pays occupant a le devoir de protéger et de gérer le patrimoine de l’occupé : porte ouvertes à tous les abus quand l’archéologie de Jérusalem est un tremplin idéologique sans précédent. Les découvertes qui concernent le monde juif, assez saillantes pour être médiatisées, font sur le Net le tour du monde en moins de 24 heures. Quelques vestiges chrétiens font l’objet d’annonces sans grand danger puisque le petit peuple chrétien de Jérusalem n’est plus un problème. Je rappellerai l’émotion, dans la chrétienté, consécutive à la découverte de « l’ossuaire de Jacques, frère de Jésus » qui serait un faux ; de l’exhumation à Qumrân « du sarcophage de Jean-Baptiste » qui n’était qu’une tôle bédouine ; plus fort encore, de l’identification d’une tombe qui aurait été celle de Jésus, de sa femme et de sa famille, parfum de scandale. Vrai ou faux l’émoi est toujours publicitaire. Il faut arroser le monde de tracts qui densifient le caractère juif ; Jérusalem est juive, la dimension chrétienne est sans danger, sans conséquence, et la dimension musulmane est sous scellés.

 

            Les fouilles dans Jérusalem se développent à une allure vertigineuse. On fouille partout autour du cœur historique et les résultats pleuvent. Je me souviens de ce qui était enseigné sur les entrailles de Jérusalem lorsque je suis arrivé dans le pays il y a plus de 40 ans. Je constate qu’aujourd’hui le potentiel des informations a été décuplé. La convoitise des pionniers s’était d’abord portée sur la ville israélite et les espérances étaient grandes d’atteindre le Xe siècle avec l’empreinte royale des rois David et Salomon ; les résultats furent maigres car les carriers Romains avaient exploité la ville jusqu’au rocher. Qu’à cela ne tienne ! L’enthousiasme revint avec des constructions cyclopéennes au pied du mont, mais elles étaient du Bronze et du XVIIe siècle av. J.-C. Les rois tombés dans la trappe, on se contenta de la ville juive, celle d’Hérode qui n’était certes pas à l’honneur du temps des pionniers. Par chance, le cadeau était d’importance, ce qui permet de bétonner la judéité de Jérusalem. L’effort porte sur tout vestige juif, antérieur à la destruction de la ville par Titus en 70. On se complait dans la douleur du désastre que l’on peut toucher du doigt en même temps que l’on étale avec orgueil les réalisations spectaculaires d’Hérode qui fut un grand constructeur. Tout cela conforte surtout l’adage de la nouvelle propagande: « Israël est un pays juif pour les juifs ». Plus récemment, l’engouement pour la ville romaine, celle d’Hadrien, étonne. Il est vrai que les Romains sont rentrés à Rome et qu’ils ne menacent plus. N’oublions cependant pas que la Jérusalem dans laquelle on marche aujourd’hui est aussi une ville chrétienne, certes lucrative, où les pèlerins viennent et repartent, sans danger d’installation ; rappelons qu’elle est encore une ville où les pèlerins musulmans ne peuvent venir et qui recèle des trésors d’architecture mamelouke et ottomane. Le Dôme de la Roche, achevé en 694, est un des plus beaux monuments que l’Antiquité nous ait laissés. Il est vrai que des fous de Dieu juifs cherchent à le détruire. Ici le débat sort les griffes sur des fondements religieux. Il est épineux et les épines pour certains représentent un gain.

 

            Le nœud de l’archéologie à Jérusalem enserre l’argument religieux qui s’y attache : l’enchaînement des trois monothéismes dont la cristallisation historique gît dans un même lieu. Il faudrait ici ouvrir le gros livre de l’archéologie biblique, et le temps me manque, elle est la cuirasse de l’idéologie. La Palestine historique est le territoire exclusif de l’archéologie biblique, apologétique et confessionnelle en ses débuts il y a un siècle, grevée d’idéologie religieuse aujourd’hui. L’archéologie touche du bout du doigt le point le plus sensible que l’on nomme de deux manières différentes : « Le Mont du Temple » pour les uns, « Le Noble Sanctuaire » pour les autres. L’endroit  fut celui du rassemblement religieux, idéologique et politique du judaïsme tout au premier millénaire avant notre ère ; sur sa destruction le christianisme s’est fondé ; l’islam lui a redonné un statut fédérateur ; l’Israël moderne le revendique comme le lieu d’une re-fondation qui fait long feu. Sa convoitise tourne alentour, tente de l’atteindre par dessous. Or pour l’archéologue, il s’agit d’un dossier purement virtuel. Qu’un vide suscite tant d’attraction est remarquable. Du temple on ne connaît rien, pas une pierre, pas même son emplacement exact, sauf l’enceinte. Pour les juifs et les musulmans tout converge vers le Lieu. Pour les chrétiens, du temple tout diverge.

 

            Si pour Israël le temple manque, pour l’islam le lieu est sien, sans équivoque. Ici s’opposent l’islam historique, religieux, et l’islam moderne, politique. Le musulman de Jérusalem prend peur et se trouve complètement démuni devant la revendication juive du Lieu et la menace redoutable de la destruction du troisième lieu saint de l’islam. Israël veut reconstruire le temple en place du Dôme de la Roche. Dans le quartier juif de la vieille ville, on vend des cartes postales du Mur des lamentations où le dôme musulman qui le surmonte a été effacé. Des tentatives d’agression contre le Dôme, la volonté annoncée, avérée de le détruire font craindre le pire. On a pu vérifier au fil des ans que lorsque les Israéliens veulent quelque chose, ils y parviennent, puisqu’en fin de compte, aucune nation ne s’y oppose. La parade palestinienne est naïvement décalée qui déclare péremptoirement que le temple juif n’était pas là mais plus bas, n’importe où mais pas à l’emplacement du Dôme. Difficile de leur faire admettre que justement le sanctuaire de la Roche est à cet endroit parce que le temple était là. Nous ne pouvons pas hésiter : lorsque les premiers musulmans sont arrivés à Jérusalem ils ont cherché un lieu dans cette ville célèbre, la «Ville sainte » la « Haghia Polis » byzantine, traduite « Al Quds » dans leur langue. Or Mahomet a été un réformateur du judéo-christianisme et à ce titre, le temple s’est imposé comme le lieu qui convenait le mieux pour assurer une filiation voulue, le Lieu, signe de la légitimité religieuse. Les musulmans célèbrent en cet endroit le lieu où le Prophète enlevé au ciel a vu Dieu en face et reçu le sceau de sa révélation.

 

La confiscation de l’histoire

 

            Il ne faut pas récuser que Jérusalem soit le point de focalisation de la foi juive. Jérusalem, ville juive ? Oui ! Mais il faut définir ce qui fait qu’un caractère juif est identifiable comme tel, et choisir caractère politique ou religieux. Comment Jérusalem se montre-t-elle juive ? Les pieux et les puristes revendiqueront des signes religieux, et sur ce point précis, le déficit est net. Nous comptons trois synagogues médiévales lourdement restaurées, deux autres dans le style pompeux de la fin du XIXe s. Caractère politique ? Il faudrait assurément prouver que les réalisations juives sont de ce fait israéliennes. La magnifique synagogue de Doura-Europos est un des joyaux du patrimoine syrien, elle n’a rien d’israélien. Pour l’Antiquité, nous l’avons dit : les vestiges asmonéens, hérodiens, romains, byzantins sortent de terre comme de jeunes pousses au printemps. Si les princes étaient juifs, les murs, les fontaines, les portiques et les pavements sont hellénistiques et romains car ils ont été construits dans le goût de l’Orient du temps. Les vestiges ne montrent aucun caractère juif. De quel côté faut-il se tourner ? L’archéologie se roule dans les draps de l’histoire et il y a une histoire juive. J’en arrive à désigner le couvercle idéologique et politique qui couvre la marmite. Il faut « capter » l’histoire quelle qu’elle soit, de quelque coté qu’elle vienne, sous quelque forme que ce soit… Qui maîtrise l’histoire tient plantées dans sa serre chaude les racines des sociétés, ce qu’elles étaient et sont, ce qu’elles peuvent devenir. Et l’on greffe à loisir. Israël s’est taillé sans mal le monopole de l’histoire. Je veux risquer une formule audacieuse. Lorsque l’on répète stupidement, jusqu’à en être corrompu, qu’« Israël a droit à sa sécurité » on veut dire tout simplement que la Palestine n’y a pas droit. Alors, on peut la décalquer en écho : Israël possède l’histoire, et la Palestine ne la possède pas. L’histoire est le creuset de la manipulation. Israël rafle la mise et la Palestine demeure debout, dépouillée, nue.

 

            Les conséquences en sont sérieuses et graves. Les universités israéliennes comptent nombre de spécialistes performants du monde arabe, chrétien et musulman, histoire médiévale et moderne, origine du coran, théologie sunnite et chiite, etc. ; et encore l’histoire moderne du Levant et de la Palestine en particulier. Les publications abondent et de bonne tenue. Il vaut mieux bien connaître celui que l’on veut vaincre. Si en revanche, l’histoire du monde arabo-musulman est au meilleur niveau en Occident, souvent entre les mains d’arabes en exil, elle est discrète en Palestine. Les professeurs ne rentrent pas au bercail : Israël veille de près à ce que la classe intellectuelle ne se renforce ni se développe. Israël n’en a pas besoin. En Palestine, l’histoire, surtout moderne, est certes à l’honneur dans le cadre d’une excellente recherche, sans être populaire. Elle n’y est pas, en tout cas, un ressort politique efficace. L’action qui assure le présent et fonde l’avenir prime sur la conscience d’une identité patrimoniale.

 

Manipulation de l’Histoire, manipulation de l’Archéologie.

 

            Je rappelle qu’au cours des dernières quinze années, le deuxième Département israélien des Antiquités, celui de l’armée qui exerce son activité archéologique dans les Territoires palestiniens, a délivré 6000 permis de fouilles. Les archéologues israéliens qui pensent bien (il en existe) ont stigmatisé un pillage. L’archéologie de l’armée d’occupation, infiltrée par les colons a un but : exhiber des traces juives dans les Territoires. L’objectif sans détour vise à judaïser la terre. La découverte des synagogues du VIe s. est une priorité, objets de fierté, restaurées à grands frais, ouvertes au tourisme. On rebaptise avec des noms hébreux les villages, les ruines, les montagnes et les vallées et la référence à la Bible est omniprésente. La signalisation sur les routes les diffuse sans économie. La coupure est voulue profonde. Le prétexte est de renouer un fil qui a été interrompu depuis plus de mille ans, avec la volonté d’une Restauration. Dites-vous : et l’entre-deux, « le monde arabe » ? « C’est une erreur de l’histoire ».

 

            La réplique attendue est apparue. Les archéologues palestiniens se sont mobilisés. Dans l’embellie 1993 - 2000 dans laquelle nous avons cru un avenir possible, la Palestine a créé, avec un vrai dynamisme, un service du Patrimoine et de l’Archéologie, malheureusement dépendant du tourisme, or le tourisme n’est pas le but de l’archéologie. Des fouilles archéologiques palestiniennes, restreintes aux zones dites autonomes, ont vu le jour avec courage, avec des compétences limitées et sans budget. Les projets qui se voulaient d’envergure se sont arrêtés d’eux-mêmes. L’archéologie israélienne est née dans les bottes de l’archéologie britannique, l’archéologie palestinienne devait naître dans les pas de l’archéologie européenne. Nous avons été heureux et fiers de venir prêter main forte. Cependant, derrière le rideau du théâtre, le rêve d’une archéologie palestinienne pour les Palestiniens s’était vite imposée dans la logique des choses. Question de dignité pour un statut de citoyen palestinien. La liberté consiste d’abord à écarter les tutelles. Pourtant l’archéologie n’est pas un sport facile, à plus forte raison quand on exige d’elle, aujourd’hui, un luxe de technicité et qu’elle engage une responsabilité quand au sédiment que l’on démonte ou détruit. Le rôle que nous devions tenir fut plus complexe que prévu. Le décalage qui ne cesse de jalonner tout au long le sujet dont nous traitons, est  réapparu. Notre but visait à rafraîchir l’histoire de Gaza et de remettre le patrimoine de Gaza dans les mains de Gaza. Mais qu’est-ce que le patrimoine ?

 

            Je suis presque gêné de dire que l’archéologie me semble de plus en plus clairement une délicatesse occidentale, un luxe de pays nantis. Cette autopsie du passé lointain ressemble, en Orient, à une malle encombrant le vestibule, et contenant un mètre cube de lettres de gens qui ne sont pas connus et qui ne disent rien. À plus forte raison quand les lettres sont dans une langue inconnue. Puisque l’oncle d’Amérique y tient comme à la prunelle de ses yeux, on la garde fermée. Il ne faut pas réfléchir longtemps pour comprendre qu’à Gaza les urgences sont ailleurs. L’archéologie intéresse parce qu’elle fait partie des obligations d’un État moderne, et l’on ne peut éviter qu’elle y apparaisse comme un néo-colonialisme, dans certains cas une ingérence. Il serait indécent de parler d’archéologie aujourd’hui à Gaza quand on cherche encore les cadavres dans les décombres.

 

Palestine, terre de passages, territoire colonial ?

 

            Le Palestinien a le sentiment fort d’avoir été toujours dans un pays opprimé et occupé par les Hébreux, Assyriens, Babyloniens, Grecs, Romains, Byzantins, Francs, Turcs, et maintenant Israéliens. La vision est en trompe-l’œil. Toutes les dénominations de périodes, ces découpages chronologiques, les synthèses historiques sont les nôtres, l’expression de ce que nous avons compris de l’histoire. Nous en sommes totalement responsables. Le Palestinien dit : période hellénistique ? nous ne sommes pas grecs ; période romaine ? nous ne sommes pas romains. C’est nous, occidentaux, qui avons découpé les périodes selon un concept historique qui n’est pas le leur. Effectivement lorsque les Palestiniens me disent : ce que tu racontes de Gaza est votre histoire, pas la nôtre ! cela signifierait-il que fouiller en Palestine consiste à ne traiter que ce que les étrangers y ont laissé, et que ce seraient nos racines que nous cherchons ? De fait, les termes utilisés sont trompeurs. Il faudrait expliquer que du temps des Grecs, les Grecs n’occupaient pas le pays, il s’agit plus d’un impérialisme culturel et politique que d’une occupation. Et impérialisme est encore un mot trop lourd. Désamorcer le soupçon de néo-colonialisme est un obstacle imprévu à franchir : nous viendrions en Orient chercher nos racines qui ne sont pas les leurs. « Pourquoi ne fouillez-vous pas les sites musulmans ? ». La formule se voulait sévère, cependant le potentiel n’est pas considérable et les grands monuments omeyyades ont été dégagés et étudiés, tôt et bien ; la couche suivante mamelouke est des plus minces, avec heureusement de belles mosquées qui ne sont pas à fouiller. Y aurait-il deux archéologies, la leur et la nôtre ? Dans le casier patrimoine, ce qu’ont laissé les pères, que faut-il mettre ?

 

            Il faut renverser ce qui est accepté comme un dogme. Difficile de faire admettre qu’il ne faut pas confondre occupation et influence culturelle ; qu’il faut croire en la permanence du peuplement de la Palestine depuis des millénaires ; que les religions sont aussi des entités culturelles à géométrie variable ; que les vestiges pris pour des traces étrangères sont, le plus souvent, les fruits de l’adoption consentie par les Palestiniens des modes de vie de leur puissants voisins. Les juifs de l’Antiquité n’ont pas fait autre chose et leur culture est un caméléon. La Palestine s’est faite positivement et non négativement.

 

            Les idéologues se tiennent à la confluence du religieux et du politique, et l’histoire le montre. La Palestine est un creuset. Les Hébreux ne sont pas un peuple venu d’ailleurs, ils ont surgi de l’intérieur, fédérés par une religion éventuellement venue d’ailleurs. Les musulmans de Palestine ne sont pas un peuple venu du Hedjaz, ils sont ceux qui ont adopté une religion venue d’ailleurs. Que les Israéliens soient venus d’ailleurs est la source du conflit. Dans tous les cas, le propos ne plaît à personne. L’idéologie consiste pour chacun à contourner là où le bât blesse. L’archéologie n’a pas de frontières et notre Orient souffre d’une envie de frontières.

 

Le vieux fonds populaire,  une raison d’espérer

 

            Il y a quelques raisons d’espérer, il faut compter sur le vieux fonds populaire avec son bon sens et le poids des traditions. Patrimoine, ce qu’ont laissé les pères ? Je me souviens d’une bonne dame qui passait chaque jour avec son cabas rempli de tomates, sur la route le long de laquelle nous dégagions un large pavement de mosaïques. Elle s’arrêtait, regardait, puis repartait… Comme on avait fait un auvent avec une toile pour mettre l’eau au frais avec une chaise, elle a fini par s’asseoir. Le soleil était cruel et elle avait trouvé l’ombre pour une halte propice ; je lui demandai un jour - « Comment vois-tu tout ça ? » Elle répondit : - « C’est tellement beau et je suis très fière parce que je sais que ce sont mes grands-pères qui l’ont fait ! » Une opinion à l’encontre de ce que l’on pense dans les bureaux. Plus réconfortant encore : l’année dernière le ministre de la culture du Hamas à Gaza me demande d’aller expertiser un site découvert, par hasard, dans le nord à Beit Lahya, qui a été copieusement bombardé depuis. Et là au fond d’un entonnoir, gisait une mosaïque assez jolie. On me demande : - « Est-ce une église ? ». Ignorant leur sentiment quant à la chose, je réponds prudemment craignant leur rigueur religieuse. - « Non, ce n’est pas une église puisque le pavement était orienté vers le nord et non vers l’est, comme il se doit ». - « Où est l’église ? ». - « Les chambres sont attenantes et l’église est devant ». - « On va fouiller devant ». - « Là où il y a des maisons ?». - « On les détruira » . - « Elles sont habitées ». - « Peu importe ! On relogera les habitants, on les déplacera ! ». Très perplexe, au retour j’interroge la chauffeur du taxi : - « Pourquoi tant d’excitation pour fouiller une église ? - « Pour nous musulmans, une église est un lieu sacré ». Tiens ! Un lieu qui attire, comme s’il était inscrit dans les gènes. Qui a dit patrimoine ? L’espoir pointe à l’horizon.

 

Patrimoine, héritage, terroir ?

 

            Le terme patrimoine est difficile à traduire. En anglais cultural héritage n’a pas tout à fait le même contenu. Dans la société arabe traditionnelle, le patrimoine se résume à ce que l’on possède. Dans la tradition bédouine c’est le troupeau de moutons hérité de son père. Pour nous en France, au moins, le patrimoine s’offre au contraire comme un bien communautaire et civique, il a une enveloppe nationale. Il s’augmente par tranches géographiques de profils « terroir ». Le village, le canton, la région sont fiers de leurs vins, de leurs fromages, de leur accent, tout ce qui est le fruit de la fusion du travail des hommes et de la terre, une transpiration vivante du sol. Il y faut au moins vingt générations, plusieurs siècles de savoir-faire, de domestication des sols et de l’adaptation au climat. Le terroir s’identifie en ce qu’il est spécifiquement attaché à la terre, à l’argile. Le patrimoine-terroir s’efface, hélas ! avec l’émigration, avec l’exil. Il ne s’emporte pas collé aux bottes. Les réfugiés palestiniens ont perdu leur patrimoine qui est à reconstruire : les Galiléens ne sont pas des Gaziotes. Un Alsacien n’est pas un Breton. Il s’agit d’un lent processus de dépossession. Les conséquences sont décisives : la société israélienne est un agglomérat de déracinés, sans terroir, donc sans patrimoine. L’authentique patrimoine-terroir  juif de Casablanca, de Sanaa, de Cochin a été abandonné sur place. Ce qu’Israël dit posséder est acquis par la force et la revendication patrimoniale biblique touche à l’imposture. En revanche, le terroir est arabe, chrétien et musulman, en pleine mutation et vivace. On arrive au paradoxe que les Palestiniens n’ont pas vraiment conscience qu’ils sont les dépositaires de tout le patrimoine que les Israéliens revendiquent en exigeant l’exclusivité. Le patrimoine israélien est acquis au marché noir.

 

            Une anecdote, telle une allégorie, pour conclure : Apollon est apparu l’année dernière à Gaza… qui s’est trompé de plage, disait un archéologue israélien qui a de l’humour. Il arrivait à point nommé pour devenir l’orgueil et le symbole du patrimoine de Gaza. Mais que faire dans la Gaza islamique d’un grand bronze romain, tout nu ? Une idole sans pudeur ! Le bon peuple en serait outragé. Cependant, lorsque ceux qui cachaient le beau dieu dans leur cave ont appris qu’il avait été mis aux enchères sur internet au Canada, ils ont été stupéfaits des prix annoncés, ils ont cru qu’il était en or. Ils ont gratté les mollets et fondu deux doigts. Alors, comment donc cette horreur peut-elle avoir une telle valeur ? Qu’en faire ? Le politique, sans attendre, s’en est mêlé et l’Apollon a disparu. La maison où il était caché a elle aussi disparu sous les bombardements de juillet. On raconte qu’on aurait retrouvé sa tête. La pudeur est sauve.

 

J.-B. Humbert

 

On peut consulter :

 

Elias Sanbar : Figures du Palestinien – Identité des origines, identité de devenir, Gallimard, 2004

Elias Sanbar a consacré son dernier essai "La Palestine expliquée à tout le monde" à décrypter l’héritage culturel et l’identité du peuple palestinien, Seuil (2013)

J.-B. Humbert, « Le patrimoine palestinien en soufrance dans une gare », Patrimoine en Palestine, enjeux et obstacles de sa mise en valeur, Paris 2014, R. Elter, ed.

Gilles Kraemer,  ……… ?

Et sous l’impulsion de Sandrine Geith et Chantal Abu-Eisheh, Hébron et ses environs, Hébron 2013

 

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Published by Brahim Senouci
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