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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 07:29

 

8 mai 1945 : La mémoire des vaincus

 

Chaque année, le 8 mai, le monde occidental fête la victoire sur le nazisme. Il célèbre la fin de la barbarie et le retour de la civilisation. Des Gurkhas népalais aux tirailleurs sénégalais, des spahis algériens aux tabors marocains, cette victoire avait, ou plutôt aurait dû avoir, les couleurs de la diversité humaine. Elle aurait dû déboucher, selon les « vœux » exprimés par les autorités étasuniennes, sur un nouveau monde constitué de nations libres et égales. Elle aurait dû signer la fin de la colonisation, l’émancipation des peuples, l’avènement d’une démocratie-monde sur le modèle promis par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, déclaration signée le 10 décembre 1948 par les neuf personnalités suivantes, représentant un large éventail de l’humanité :

 Eleanor Roosevelt, États-Unis, Présidente du Comité de rédaction

 Peng Chun Chang, Chine, Vice-président du Comité de rédaction

Charles Habib Malik, Liban, Rapporteur du Comité de rédaction

William Hodgson, Australie, Membre de la Commission des droits de l'homme

Hernan Santa Cruz, Chili, Membre de la Commission des droits de l'homme

René Cassin, France, Membre de la Commission des droits de l'homme (Stéphane Hessel y participa aux côtés de René Cassin et prit une part active à son élaboration)

Alexander E. Bogomolov, URSS, Membre de la Commission des droits de l'homme

Charles Dukes, Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord / Membre de la         Commission des droits de l'homme

John Peters Humphrey, Canada, Directeur de la Division des droits de l'homme des Nations Unies.

 

Le préambule de la Déclaration souligne que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Son article 2 est non moins éloquent : « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation »

Stéphane Hessel soulignait que, dans l’esprit de ses rédacteurs, la Déclaration se voulait un manifeste en faveur de la libération des peuples. Elle s’appuyait sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, établie en 1789 lors de la Révolution Française et sur les « quatre libertés » énoncées comme buts fondamentaux par les gouvernements des pays Alliés durant la Seconde Guerre Mondiale : « la liberté d'expression, la liberté de religion, la liberté de vivre à l'abri du besoin et la liberté de vivre à l'abri de la peur ». La Déclaration a été votée par l’Assemblée Générale des Nations Unies par quarante-deux voix sur les cinquante que comptait alors l’ONU. Aucun pays ne s’y est opposé. Huit se sont abstenus, notamment l’Afrique du Sud qui y a vu une arme contre le régime d’apartheid ou l’Arabie Saoudite qui ne supportait pas l’idée de l’égalité des sexes.

Bien sûr, pendant ce temps, la majeure partie de l’humanité était exclue de l’Organisation et n’a donc pas pu prendre part à ce débat ni au vote qui lui a succédé. Il n’empêche que ce texte constituait une avancée indéniable dans la voie de l’égalité entre les peuples et qu’il aurait pu inaugurer une ère nouvelle. Cette ère n’est jamais advenue…

Le 8 mai 1945, a eu lieu la plus grande ratonnade de l’Histoire. Des dizaines de milliers d’Algériens de tous âges, de toutes conditions, hommes et femmes, ont été massacrés par des milices ivres de violence, appuyées par la marine et l’aviation françaises. Sétif, Guelma, Kherrata, Saïda ont été les théâtres de ces massacres indistincts, aveugles. Le jour même de la victoire sur le nazisme, le nazisme sévissait encore en Algérie.

Ainsi, les belles promesses de la naissance d’un monde nouveau se sont-elles noyées dans le sang des innocents…

La question digne d’intérêt est la suivante. Comment l’Occident parvient-il à concilier son discours de justice, de liberté et de morale, discours présenté comme universel, avec sa pratique qui le dément tous les jours ? Comment arrive-t-il à voter comme un seul homme la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et massacrer en Algérie, à Madagascar ou au Vietnam ? La raison est à chercher ailleurs que dans l’accusation classique d’hypocrisie ; en fait, elle est consubstantielle à l’Occident depuis sa création. L’Occident est incapable d’envisager la possibilité de l’existence d’un autre modèle que le sien. D’ailleurs, le représentant chinois au Comité de Rédaction de la Déclaration, Peng Chun Chang, s’est insurgé contre cette prétention et a invité ses huit collègues à se pencher sur l’œuvre de Confucius et à en faire une de leurss sources d’inspiration ! Cette invitation n’a guère connu d’écho favorable, d’autant moins qu’elle émanait d’un Asiatique vivant dans un pays totalement arriéré puisqu’il s’agissait de la Chine d’avant l’avènement de Mao-Tsé-Toung. Ainsi, en dépit de la présence de l’Arabe Charles Habib Malik, c’est bien d’une déclaration occidentale qu’il s’agit. Elle n’en est pas moins bienvenue mais le fait qu’elle soit portée par des pays qui conduisent par ailleurs des politiques colonialistes, impérialistes, ségrégationnistes, en réduit considérablement le sens.

Pour être tout à fait complet, il faut souligner que les neuf rédacteurs ne s’exprimaient pas au nom des Etats dont ils étaient les ressortissants mais ne représentaient qu’eux-mêmes (cela est désigné par la locution latine « intuitu personae »). Ainsi, même si la Déclaration a bénéficié de l’onction du vote onusien, elle n’est pas l’expression directe d’une volonté des puissances. Elle a simplement été dictée par les circonstances. La fin du nazisme devait être consacrée par la publication d’un message fort, quitte pour les puissances occidentales en question à le vider de sa substance. Elle l’ont fait d’autant plus facilement que l’idée d’établir une égalité parfaite entre tous les hommes leur est totalement étrangère. La pérennité de leur puissance repose précisément sur l’inégalité et sur un fond d’essentialisme qui ne s’est jamais vraiment démenti. La Déclaration, dans l’esprit de ses promoteurs, n’avait pas d’autre fonction que celle dévolue au discours sur le transfert de civilisation qui a rythmé les conquêtes coloniales et leurs cortèges de massacres.

En France, il y a eu très peu de voix pour s’indigner de la concomitance de la victoire sur le nazisme et des massacres de Sétif. Dans l’imaginaire de la France coloniale, le massacre d’indigènes n’était pas à même de dénaturer le sens de la défaite du nazisme. Au contraire, c’était la revendication indépendantiste qui faisait scandale !

Dans la matrice de l’Occident, il n’y a pas de place pour un monde de liberté partagée puisqu’il fonde sa prospérité sur l’exploitation des plus faibles. C’est donc en toute bonne foi qu’il vote la Déclaration Universelle tout en écartant l’idée que ce texte pourrait concerner les peuples qu’ils maintiennent sous leur domination impitoyable.

Nathan Wachtel est l’auteur d’un ouvrage intitulé « La vision des vaincus ». Comme l’indique le sous-titre de son livre « Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole », il entreprend de rendre compte de la conquête et de la domination espagnoles du point de vue des Indiens. Ainsi, un des événements fondateurs de l’Occident moderne, la conquête de l’Amérique, est raconté du point de vue des victimes qui ont connu la défaite et la ruine de leur civilisation. C’est une des rares œuvres qui rompt avec  une vision européocentriste de l’histoire en montrant comment un événement que le discours dominant présente comme positif a été pour d’autres une tragédie. En dépit de ses qualités, le livre de Wachtel ne suffit pas à bousculer des représentations que des siècles de propagande ont façonnées si bien que cet imaginaire a été largement intégré par des peuples qui en ont été les victimes.

Le 8 mai 1945, les historiens du monde entier ont donc célébré un événement refondateur de l’Occident. La victoire du nazisme devait démontrer sa capacité à surmonter ses propres démons. La boucherie algérienne n’a pas connu son Wachtel. La voix des quelques historiens algériens qui en ont rendu compte était bien trop faible pour perturber le chœur séraphique vantant la beauté du monde « libre ». Elle a même été trop faible pour toucher les Algériens eux-mêmes qui, après plus d’un siècle de servitude, trouvaient que la mort des leurs correspondait à une sorte d’ordre naturel. Bien sûr, cet événement a eu des conséquences : le peuple a pris les armes et a réussi à arracher son indépendance. Mais il n’a pas réussi à produire un discours alternatif à celui qu’il porte malgré lui, celui que les décennies de domination ont installé dans son imaginaire. Il n’a pas réussi sa mue parce que la parole lui a été confisquée immédiatement après le départ du dernier soldat français. Il n’a pas pu s’interroger sur les raisons qui l’ont mis dans la situation de subir une domination étrangère sans partage. De la même manière, il n’a pas pu solder les comptes de la décennie noire parce que le pouvoir avait décidé que la parenthèse devait être fermée et avait décrété l’amnistie, c’est-à-dire l’oubli.

Le silence est la pire des manières de solder les crises. Il entretient un sentiment de culpabilité diffuse et empêche toute velléité d’action collective. Il engendre le mépris et le soupçon. Il est un frein à la créativité et à l’ouverture. On ne fait même plus attention aux symboles. Sinon, comment ne pas être au moins gêné par la présence, en ce mercredi 8 mai, jour anniversaire des massacres de Sétif, du Président de la République Algérienne dans un hôpital militaire français ?

Le temps est venu d’une catharsis grandeur nature pour notre peuple. La catharsis désigne le fait de libérer ses émotions refoulées. Elle suppose la libération de la parole et la mise en représentation des événements douloureux, représentation nécessaire pour leur mise à distance, leur compréhension et leur dépassement. La mémoire algérienne est une mémoire de vaincus. Malgré notre victoire sur le colonialisme, elle continue de charrier les constituants de notre faiblesse persistante, de notre incapacité d’agir collectivement, de nous projeter vers un avenir dont nous aurions nous-mêmes tracé les contours. Nous devons produire notre propre récit national sans, naturellement, nous contenter du mauvais brouet naïf et mensonger qui nous est servi depuis un demi-siècle et auquel nous ne croyons plus. Nous devons revisiter d’un œil critique notre patrimoine. Ce sera le gage de la disparition des boulets silencieux qui nous lestent.

L’Algérie a payé un tribut formidable pour sa liberté. Nous avons le devoir envers nos martyrs de donner du sens à leur sacrifice, de construire un pays qui soit à la hauteur de leurs luttes, un pays moderne, puissant, que ses enfants n’auraient plus envie de fuir. Aucune Déclaration Universelle, si belle soit-elle, ne nous prémunira des manœuvres ni des attaques. Seule, notre force nous protégera.

Vaste programme. Il y faut de la volonté, du temps et de la patience. Nos suppliciés de Sétif, Kherrata, Guelma, Saïda, nos enfumés, nos emmurés, nos torturés, attendent…

 

 

 

 

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Published by Brahim Senouci
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