Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 juin 2009 4 04 /06 /juin /2009 11:31
Un article qui date de trois ans...
Je le propose parce qu'il me semble qu'il contient des éléments qui restent très actuels, notamment dans la compréhension du triangle Etats-Unis, Iran, Israël.

Justice et écologie

Environnement et enjeux mondiaux

Les Etats-Unis consomment plus de 25% du pétrole produit dans le monde, l’Europe près de 30 %, le Japon un peu plus de 10 %. Ainsi, le dixième de la population absorbe plus de 65 % de l’énergie produite. Le pétrole en étant un très bon indicateur, on peut penser, sans grand risque de se tromper, que le taux de consommation est du même ordre de grandeur dans ces pays.

La Chine et l’Inde poursuivent leur marche forcée vers le développement. Ces deux nations sont quatre fois plus peuplées que l’ensemble des pays, ou groupes de pays, cités ci-dessus. Bien que l’écart qu’elles accusent par rapport aux pays occidentaux reste énorme, leur extrême dynamisme laisse présager qu’il sera comblé sous peu. L’enrichissement rapide (bien que largement inégal) y bouleverse les modes de consommation locaux qui tendent à se mettre au diapason des pays riches. Indiens et Chinois, forts de leur nouvelle prospérité, pourront bientôt, et à bon droit, revendiquer le droit au confort et à la consommation dont bénéficient les Etats-uniens, les Européens et les Japonais. Se posera alors un problème de taille. Pour y accéder, ils auront besoin de quatre fois plus de pétrole pour alimenter avions, climatiseurs, voitures. Ils auront besoin de quatre fois plus d’eau, de viande, de cobalt, de manganèse… que leurs congénères d’Europe, du Japon et des Etats-Unis. Si l’on s’en tient au pétrole, le simple alignement de ces populations sur les standards de consommation occidentaux exige qu’ils disposent de… 260 % des réserves disponibles. Il faudrait ainsi envisager un quadruplement de la production pétrolière pour satisfaire ces nouveaux appétits. Or, toutes les projections montrent au contraire que l’on se dirige vers un déclin de cette production. Admettons toutefois que, la disparition de la banquise aidant, un Nord moins hostile révèle de nouveaux gisements fabuleux. Scénario optimiste ? Voire.

Du fait de la consommation d’énergie actuelle, la planète suffoque, l’atmosphère est surchargée de polluants, les déserts avancent, les mers tendent à engloutir chaque jour davantage d’atolls, d’îles, avant de s’attaquer bientôt aux zones côtières largement urbanisées. Les primes des compagnies d’assurances suivent une courbe exponentielle. Qu’en sera-t-il si les rejets dans l’atmosphère sont quintuplés le jour où Indiens et Chinois pousseront leurs hauts fourneaux aux mêmes cadences qu’en Europe, au Japon et aux Etats-Unis ?

Ce scénario cauchemardesque suppose de plus que l’Afrique, l’Amérique Latine, une grande partie de l’Asie, soit plus de la moitié de l’humanité, reste confinée dans un sous-développement pérenne. Difficile d’imaginer que ces populations acceptent cette assignation à résidence dans la misère. Difficile d’imaginer que la majeure partie de l’humanité se résigne au rôle de lampiste.

Dès lors, le projet apparemment ambitieux de réduction de 20 ou 30 % de la consommation dans les pays riches apparaît dérisoire. Leurs dirigeants le savent bien. Ce projet de réduction n’est rien d’autre qu’un effet d’annonce. En réalité, leur obsession reste le maintien du niveau de vie de leurs populations. Souvenons-nous de la phrase mystérieuse de Georges Bush père : " Le mode de vie américain n’est pas négociable ". Toute la politique des Etats-Unis, relayée bon an mal an par leurs alliés de l’OCDE, doit être comprise à l’aune de cette déclaration. Le but est de freiner la marche vers le développement des pays émergents, futurs rivaux annoncés, en contrôlant leur approvisionnement en pétrole, plus exactement en se donnant les moyens de le contingenter en le limitant à la portion congrue.

C’est là un combat sans merci livré à un ennemi perçu comme une menace existentielle. Cet ennemi n’est pas le monde arabo-musulman, pas dans l’immédiat du moins. Pour l’heure, celui-ci est réduit au rang de comparse, tout juste bon à alimenter la boulimique machine à consommer occidentale. Bien sûr, il y a le terrorisme. Son pouvoir de nuisance est indéniable. Toutefois, il ne menace pas encore les régimes inféodés aux Etats-Unis. C’est juste un " mauvais prurit " de sociétés qui ne sortent de leur longue hibernation que par des manifestations de rage brute. Non, l’ennemi d’aujourd’hui, c’est le couple de la Chine et de l’Inde, civilisations millénaires qui comptent bien se propulser au sommet de la hiérarchie mondiale. Les Etats-Unis tentent bien d’essayer d’enfoncer un coin entre ces deux puissances. L’accord nucléaire qu’ls viennent de passer avec l’Inde, nonobstant le fait que ce pays refuse de signer le Traité de Non Prolifération, a pour but de susciter un contrepoids au mastodonte chinois. Cette tentative sera-t-elle couronnée de succès ? Rien n’est moins sûr. En visite à Delhi en avril 2005, le Premier Ministre chinois, Wen Jiabao a rappelé que la Chine et l’Inde ont établi des relations d’amitié durant les 99,9 % des deux mille deux cents dernières années. Le 0,1 % restant est une référence implicite à la guerre de 1962, perdue par l’Inde… Cette déclaration est loin d’être une simple boutade. Les échanges entre les deux pays ont été multipliés par sept depuis l’an 2000. Les Etats-Unis auraient tort de parier sur un antagonisme entre ces deux puissances tant l’histoire et la conjonction d’intérêts actuelle les rapprochent et tant les éloigne de Washington son insupportable prétention à un leadership éternel. A l’évidence, elles comprennent que la politique de la canonnière que mène Washington au Moyen-Orient est d’abord dirigée contre eux et, accessoirement, contre d’autres pays ayant vocation à émerger comme l’Indonésie, le Brésil…

Les stratégies de pérennisation de la suprématie états-unienne

 

L’écrasante majorité des commentateurs font des gorges chaudes sur le " fiasco " de l’expédition états-unienne en Irak. Mais quel en était le but ? Débarrasser le monde d’un dangereux tyran ? Y installer la démocratie ? Y fonder une nouvelle " modernité arabe " ? Billevesées ! Le but était de s’assurer d’une position de pompiste unique de la planète, d’obliger les menaçants émules à passer sous les fourches caudines de l’unique hyper puissance obsédée par la pérennité de son rang. De ce point de vue, l’échec reste à démontrer. La présence états-unienne en Irak, et, par voie de conséquence, dans tout le Moyen-Orient est durablement installée. D’ailleurs, c’est en Irak qu’est en train d’être construite la plus grande ambassade états-unienne du monde, ambassade qui va accueillir des milliers de fonctionnaires. Qui peut croire un instant à un désengagement des Etats-Unis alors même qu’ils sont en train de bâtir en Irak un lourd symbole de leur obsédante présence ? Que pèsent dans la balance les centaines de milliers de morts, que pèse la destruction d’un pays dont les racines se confondent avec celles de la civilisation ? Plus rien n’a d’importance au regard de l’obsession états-unienne de se maintenir au sommet de la hiérarchie mondiale, de garantir "pour l’éternité" à ses citoyens le confort feutré des appartements climatisés, la joie des virées en quatre-quatre et, surtout, la bonne foi inoxydable qui leur permet d’user de ces bienfaits sans la moindre pointe de remords.

L’Europe et le Japon suivent bien sûr. Ils savent bien que leur devenir en tant que puissances est lié à celui des Etats-Unis. Les réticences soulevées ici et là tiennent plus des pudeurs de rosières que de réelles oppositions à la politique états-unienne.

La question est de savoir jusqu’où iront les Etats-Unis dans leur tentative de modeler une carte du monde qui garantirait leur primauté (et, accessoirement, celle de leurs alliés) en matière d’accès aux ressources de la planète. Il est à craindre qu’ils iront loin, dangereusement loin.

Premier élément de réponse : la nature du soutien à Israël. Aucun des régimes précédant le règne de Bush fils n’a remis en cause l’alliance stratégique avec cet Etat. Toutefois, ce soutien pouvait être assorti de conditions "légères". On se souvient que Bush père avait obligé le Premier Ministre israélien Isaac Shamir à négocier avec les Palestiniens à Madrid en 1991, à l’issue de la première guerre du Golfe. Bush père, par la voix de James Baker, avait menacé de refuser de garantir une partie des prêts que les Etats-Unis accordaient généreusement à Israël. La conférence de Madrid a certes fait long feu mais, dans l’imaginaire arabe, elle avait conforté l’idée que les Etats-Unis pouvaient, à l’occasion, peser sur leur allié pour l’amener à accepter des compromis. Elle a également conforté l’idée somme toute rassurante que les intérêts des Etats-Unis et ceux d’Israël n’étaient pas nécessairement indissolubles, voire même qu’ils pouvaient devenir conflictuels et qu’ainsi, le dialogue politique pouvait reprendre son sens. Si on peut déplorer le cynisme de la Real Politique, on ne peut nier qu’elle permet un dialogue objectif entre partenaires aux intérêts clairement identifiés.

Depuis une décennie, une transition s’est opérée dans la nature de l’alliance avec Israël. De stratégique, elle est devenue exclusive et totalement inconditionnelle. Même quand des initiatives israéliennes ont à l’évidence mis en difficulté les Etats-Unis, ceux-ci n’ont pas protesté. Le lobby pro israélien n’a jamais été aussi visible, aussi puissant qu’actuellement. Une loi récente, d’inspiration démocrate, a ainsi imposé un sérieux frein à l’activité des groupes de pression à l’exception de ceux qui activent en faveur d’Israël … Des voix se sont élevées aux Etats-Unis pour mettre en garde les gouvernants contre une telle exclusive, non pas au nom de la morale mais au nom des intérêts même des Etats-Unis. Ainsi, John Mearsheimer, professeur au département des sciences politiques à l’université de Chicago et Stephen M. Walt, professeur à la John F. Kennedy School of Government de l’université de Harvard, ont publié un rapport qui a fait sensation… mais dans des cercles restreints. En effet, le lobby pro israélien a rapidement érigé un cordon sanitaire pour empêcher toute publicité autour de cet ouvrage. Ainsi, son commanditaire, un magazine états-unien, a finalement renoncé à le publier, ce dont a profité la London Review of Books. Plus récemment, l’ancien président James Carter a soulevé une immense polémique avec un livre (" Peace Not Apartheid "), très critique à l’égard de la politique israélienne. Il y a une différence entre ces deux ouvrages. Le second ressort plus de la colère contre un occupant et la compassion envers les Palestiniens. Le premier se veut scientifique ; il dénonce la trop grande proximité avec Israël parce qu’elle pourrait constituer une menace contre les intérêts des Etats-Unis. Il s’agit d’une attaque en règle contre une administration qui a choisi de sous-traiter les tâches de police au Proche et au Moyen-Orient à un collaborateur exclusif.

C’est bien le nœud du problème. Il y a une sorte d’effet de panique dans la conduite de la politique états-unienne. Rompant avec sa tradition de pragmatisme, l’administration actuelle a choisi de "mettre tous ses œufs dans le même panier" en scellant un pacte (que beaucoup décrètent "indissoluble") avec Israël. Le "péril jaune" et son cortège de populations nombreuses prêtes à faire main basse sur les champs de pétrole entraîne des conduites largement irrationnelles. La défense de la primauté états-unienne devient un combat déclaré contre l’Autre, irréductible antagoniste. Ce n’est plus le communisme qu’il faut endiguer mais le nouveau consumérisme asiatique. Pour cela, point de détail. On laisse carte blanche à Israël pour veiller à ce que le robinet moyen-oriental ne change pas de main. Pas question, naturellement, de régler la question palestinienne. Elle offre, cadeau inespéré, l’abcès de fixation qui justifie la permanence d’une puissance nucléaire israélienne à qui nul inspecteur de l’AIEA n’ira demander des comptes.

Le rapport Mearsheimer-Walt a été écrit avant le fiasco de l’équipée israélienne au Liban et avant que la crise iranienne ne prenne son caractère aigu actuel. L’impuissance d’Israël à détruire le Hezbollah a révélé au grand jour les limites du "gendarme". Pourtant, cette entreprise avait été menée avec la bénédiction des Etats-Unis qui escomptaient faire coup double : En finir avec un mouvement qui conteste la suprématie israélienne et envoyer un signal clair à l’Iran, parrain supposé du Hezbollah. L’échec a eu bien entendu l’effet inverse. Il a renforcé l’Iran et donné du corps à son ambition d’accéder au rang de puissance nucléaire régionale. Face à ce défi, l’administration états-unienne souhaite répondre par la force. Cette stratégie a les faveurs d’Israël qui n’attend qu’un feu orange pour lancer ses bombardiers sur les sites atomiques iraniens. C’est une entreprise à hauts risques, font remarquer les tenants pragmatiques d’une approche dialoguiste et gradualiste. Contrairement à l’Irak qui avait offert une cible unique à l’aviation israélienne, l’Iran a des installations enterrées et disséminées sur tout son territoire. Par ailleurs, le coût politique devrait être prohibitif. La situation en Irak passerait d’extrêmement difficile à infernale. Sans parler du mouvement de Mouqtada El Sadr, même les chiites modérés comme l’ayatollah Sistani prendraient fait et cause pour l’Iran. Ce ne serait plus 150.000 hommes mais un million de GI qu’il faudrait envoyer pour espérer contrôler si peu que ce soit la situation. Une autre stratégie consisterait à "diffuser" l’arme atomique dans la région. Les Etats-Unis pourraient ainsi aider l’Egypte (et peut-être l’Arabie Saoudite) à accéder à l’arme nucléaire. Ainsi, une sorte d’équilibre local de la terreur permettrait de neutraliser l’Iran. Ces deux stratégies ont en commun de rendre le Moyen-Orient encore moins sûr et une guerre atomique de moins en moins improbable.

James Baker propose comme solution alternative l’ouverture d’un dialogue avec l’Iran. Pourquoi et quels en seraient les termes ?

L’échec avéré d’Israël au Liban a engendré une forte inquiétude aux Etats-Unis sur les capacités réelles de cet Etat de maintenir une suprématie hégémonique dans la région. Le clan des pragmatiques, avec à sa tête James Baker, souhaiterait sans doute se concilier l’Iran, faute de le réduire. Appliquant le vieil adage qui dit que "quand des événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs", ce clan pourrait être tenté de nouer une alliance avec l’Iran. Faute de pouvoir s’y opposer, les Etats-Unis pourraient se résoudre à la nucléarisation de ce pays en lui demandant, en retour, d’user de sa nouvelle hégémonie pour garantir, avec Israël, l’ordre états-unien dans la région. Encore une fois, cette hypothèse est d’autant moins improbable qu’Israël ne peut plus, à lui seul, assurer cette mission. Par ailleurs, les vieux antagonismes arabo-perse, sunnite-chiite, sont bien plus enracinés dans la mémoire moyen-orientale que le tout récent différend israélo-iranien. On comprend dès lors la précipitation israélienne à vouloir bombarder l’Iran. Elle n’est pas due à la peur de l’anéantissement, hypothèse farfelue comme le rappelait, avant de se rétracter, Jacques Chirac. En effet, une bombe atomique partant d’Iran serait interceptée très rapidement après son lancement alors qu’à coup sûr, Téhéran serait rasée. En vérité, ce n’est pas un danger pour son existence qu’Israël souhaite éradiquer en frappant l’Iran, mais un concurrent qui menace sa suprématie. Aux Etats-Unis, le différend entre néoconservateurs et pragmatiques est en réalité un conflit profond. Il oppose les idéologues de la guerre à outrance, tenants du "choc des civilisations", le plus souvent liés à l’aile droite de la classe politique israélienne, aux politiques qui se fondent sur le principe de réalité et qui refusent l’injection d’une dose d’irrationnel dans les échanges internationaux.

Pour l’heure, aucune de ces deux lignes ne semble l’avoir emporté. Toutefois, la perspective de la fin de l’ère Bush, prélude à une durable mise à l’écart des néoconservateurs, provoque un emballement des tenants de la ligne dure, emballement orchestré par Israël et ses soutiens. Il est à craindre qu’ils arrivent à convaincre l’administration actuelle de créer une situation irréversible en bombardant l’Iran, directement ou par Israël interposé. Une telle initiative aurait pour effet de réduire toute velléité de dialogue et de contraindre tout futur président à revêtir les habits de soldat de l’Occident.

L’application de la stratégie néoconservatrice jusqu’auboutiste serait à l’évidence un coup mortel pour la paix du monde. Les dégâts de cette politique sont déjà incommensurables. L’Irak est un champ de ruines. La Palestineest étranglée, le Liban est au bord de l’explosion. La dissémination nucléaire devient chaque jour plus probable, de même que l’hypothèse d’un hyperterrorisme équipé d’armes de destruction massive. L’idée même de démocratie est largement discréditée. Pauvres militants démocrates du tiers-monde ! Naguère, explicitement ou non, ils avaient un modèle à proposer à leurs peuples. C’était le modèle occidental. Ils rêvaient qu’à l’instar des pays du Nord, ils en finiraient un jour avec l’oppression, l’arbitraire, l’obscurantisme, les discriminations ethniques. Ils payaient d’années de prison, de tortures, voire de leur vie, leur engagement. Mais l’espoir d’en finir avec les sanglants satrapes qui gouvernent encore un grand nombre de pays au Sud, de voir leurs peuples accéder à la liberté, à la prospérité que connaissent leurs voisins du Nord les a soutenus dans leur combat.

Ils ont obtenu quelques succès. L’idée démocratique s’est enracinée en Asie, en Amérique Latine et, depuis peu, en Afrique. Le temps des Bokassa et des Idi Amin Dada est révolu. Les dictateurs encore en activité sont sur la défensive. Grande première sur le continent noir, une femme a été élue à la présidence du Libéria, pays ravagé par une folle guerre civile. En Côte d’Ivoire, M. Konan Bédié avait inventé le funeste concept d’ "ivoirité" pour mettre au ban les populations du Nord du pays et empêcher le populaire Elassan Ouattara de se présenter aux élections présidentielles. Son successeur, M. Gbagbo a repris ce concept à son compte. La différence, c’est qu’aujourd’hui, il fait scandale et que ses pairs africains fuient son voisinage.

Il y aurait lieu de se réjouir de ces signaux positifs. Le paradoxe, c’est qu’au même moment, le modèle occidental se fissure, se craquelle. Le discours néoconservateur se diffuse dans le monde occidental. Ainsi, en France, le discours universaliste est catalogué "langue de bois". Le "courage" consiste aujourd’hui à railler une équipe de France de football composée de Noirs, à saluer les bienfaits de la colonisation qui aurait apporté la civilisation à des sauvages, à s’abstenir de dénoncer l’esclavage parce que ce dernier aurait eu un caractère "ambivalent"…

C’est une vaste régression. L’Occident, renouant brutalement avec les logiques qui avaient permis la colonisation et l’esclavage, renonce à son discours universaliste et ne songe plus qu’à ériger des murailles à l’abri desquels il croit pouvoir continuer de vivre dans le bien-être et la profusion.

A court terme, mais à court terme seulement, le scénario contenu en germe dans le rapport Baker est de loin préférable. Il évite dans l’immédiat l’embrasement, ce qui n’est pas rien. De plus, il n’interdit pas les adaptations futures à une réalité mouvante, à condition que cette adaptation soit indolore ou presque. Il ne faut pas se faire d’illusions toutefois. La préoccupation principale reste la prééminence de l’Occident. Si son maintien passe par une alliance avec l’Iran honni, que cela soit fait.

On l’aura compris, aucun de ces deux scénarios n’est vertueux. Aucun ne prend en compte la nécessité d’inclure la possibilité de l’accès au développement pour l’ensemble de l’humanité.

Une utopie ?

Les peuples du tiers monde ont longtemps cru en la possibilité d’une amélioration progressive de leur sort. Longtemps, le discours occidental s’est défaussé de sa culpabilité en pointant les causes endogènes du sous-développement, mauvaise gouvernance, absence de démocratie, corruption généralisée. Ce discours a produit paradoxalement des effets positifs. Jamais, la revendication de liberté n’a été aussi puissante. Jamais, la volonté de s’affranchir de potentats locaux n’a été aussi affirmée. Jamais, les trônes sur lesquels siègent les sanglants satrapes d’Afrique ou d’ailleurs n’ont autant vacillé. En Côte d’Ivoire, au Liban, en Iran, dans le Caucase, monte la même revendication de démocratie, de respect des droits de l’homme, se manifeste le même rejet de pouvoirs liberticides et anachroniques. Quelque chose sous-tend cette révolte. Il s’agit de la conviction que la démocratie est le point de passage obligé vers le développement et le bien-être.

Cette conviction est passée de mode. Les Etats-Unis, pour sauvegarder leur mode de vie dispendieux et attentatoire à l’équilibre écologique de la planète, ont délibérément fait le choix d’endiguer la montée en puissance de la Chine et de l’Inde et de maintenir la majeure partie du globe hors de la sphère du développement. Sous l’influence des néoconservateurs, ils le font par le fer et par le feu. D’autres, politiciens pragmatiques, voudraient arriver aux mêmes fins par des moyens plus sophistiqués. Personne ne propose de procéder à la révision dramatique du mode de vie états-unien qu’imposerait l’intégration de la possibilité de l’accès au bien-être pour tous.

Au contraire des Etats-Unis, l’Europe a connu les guerres, leur cortège de dévastations et de massacres de masse. L’opinion serait sans doute plus réceptive à un discours l’appelant à rompre avec ses habitudes de consommation pour permettre l’élargissement de la sphère du développement. L’Europe sait qu’elle ne pourra pas se mettre à l’abri derrière de hauts murs. Elle sait qu’elle ne pourra pas éternellement supporter une pression migratoire que la misère ne fera qu’intensifier. Et que dire des dégâts que les pays pauvres feront subir à leur environnement ? Faute de pétrole, il faudra couper des arbres. Faute d’unités d’épuration, les eaux seront polluées. Les maladies vont prospérer. Quel haut mur pourrait arrêter les effets induits par ces catastrophes en Europe même ?

Le discours du courage sera celui qui consistera à présenter à l’opinion publique européenne les termes réels du marché. Il faudra expliquer que le maintien de la configuration actuelle du monde est impossible et que l’enfermement derrière un cordon sanitaire ne fera que retarder l’échéance d’une fin annoncée. La véritable solution est de préparer dès aujourd’hui les conditions d’un développement harmonieux de l’ensemble de l’humanité. Une telle démarche implique le renoncement à l’exclusivité dans la consommation des ressources de la planète et donc, une révision radicale du mode de vie occidental. Ce sera à coup sûr une révision douloureuse. Il n’est pas facile de se défaire d’habitudes que la société de consommation a ancrées dans les comportements. Les peuples s’y résoudront s’ils savent qu’il en va de la survie, non d’un mode de vie, mais de l’humanité tout entière.

Peut-être ce XXIème siècle commençant sera celui de l’accès à la modernité, non la modernité occidentale des siècles précédents qui a porté dans sa matrice le colonialisme, l’esclavage, les déportations et la destruction des juifs d’Europe, mais une modernité qui donne comme horizon à l’humanité sa propre conservation.

Et si ce siècle était celui de l’opportunité d’en finir pour toujours avec la barbarie en proposant à l’humanité, enfin, un horizon qui la justifie, qui la prolonge…


Brahim SENOUCI

Partager cet article

Repost 0
Published by Brahim Senouci
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Brahim Senouci
  • Le blog de Brahim Senouci
  • : Billets d'humeur
  • Contact

Recherche

Liens