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24 mai 2009 7 24 /05 /mai /2009 13:40
Quelque chose d’extrême

Dévastation. Les enfants font la ronde autour d’un objet blanc fumant. Ils savent qu’ils ne doivent pas y toucher. Il laisserait son empreinte indélébile sur leurs corps malingres. Les mères se cachent sous de vieilles tentes en lambeaux. Près de chaque tente, elles ont planté un olivier. Pourquoi diable choisissent-elles systématiquement cet arbre à la longévité scandaleuse ? Elles savent bien pourtant que, longtemps après que la terre les aura recouvertes, elles et leurs misérables toits, l’olivier poursuivra son ascension céleste, à condition bien sûr de ne pas faire une mauvaise rencontre, celle d’un soldat chargé de le découper pour laisser place à un Mur. Les hommes sont assis en tailleur, ne sachant que faire de cette éternité dont ils se retrouvent dépositaires : pas de champ à cultiver, pas d’enfants à déposer à l’école…, juste la ronde imbécile des jours, la ronde autour du rêve blanc incendié, rêve de patrie, rêve de liberté. Ils savent qu’ils ne doivent pas y toucher. Sa morsure achèverait de consumer leurs corps secs comme des brandons.
Indifférence émue. Confort feutré des salons de l’Occident. Doctes Messieurs au front plissé discutant, pérorant, poétisant, s’attendrissant, versant parfois une larme subreptice. Qu’est-ce donc qui provoque une telle émotion ? La misère des autres, l’injustice qu’ils subissent ? Vous n’y êtes pas ! C’est le spectacle de leur propre grandeur d’âme qui les fait chavirer. C’est le reflet des visages douloureux qu’ils savent si bien se composer qui amène les larmes aux bords de leurs lourdes paupières. Ils soutiennent et arment les assassins tout en leur criant, vaguement indignés : « Moins de bruit, voyons ! », ou alors, « Vous ne pourriez pas faire ça ailleurs ? » ou encore, « Nous comprenons la nécessité de les tuer mais faites en sorte qu’on ne vous entende pas. Prenez en compte notre sensibilité d’Européens évolués, de gens qui ont accédé à la modernité, qui ont rompu définitivement avec la barbarie des temps anciens. Tuez-les, il le faut, certes. Ils sont bien trop vivants, bien trop humains, bien trop encombrants. Mais faites-le discrètement. Ces malheureux doivent disparaître mais nous ne pouvons empêcher nos cœurs de saigner quand nous entendons leurs cris de douleur. Cela nous rappelle la fois où il a fallu piquer notre vieille chatte cancéreuse, abattre notre cheval à la jambe brisée. Faites-le, mais faites-le vite, de grâce ! ».
Droits de l’Homme. Antienne lancinante. Droits de l’Homme, mais quel homme ? L’homme à l’allure altière, l’homme au talent d’artiste, le bel homme à la chevelure flamboyante, l’homme emprisonné dans une geôle verte, rouge, brune, et qui livre de temps à autre de si beaux vers, de si belles pensées ? Ou bien l’homme lesté de baluchons, courbé sous le poids de l’humiliation, l’homme qui baragouine, qui ne s’accorde pas au décor, l’homme de l’éternel exode vers nulle part, l’homme dont la seule œuvre d’art est une tente montée de guingois au milieu d’une mare putride, l’homme inélégant jusque dans la mort, avec son corps désarticulé et sa bouche ouverte sur de vilains chicots ?
L’Homme, mon semblable, mon frère, proclament les plateaux miséricordieux de la télévision. Les nouveaux prêtres, chevelure profuse, blancheur immaculée de la chemise ouverte, geste ample, pérorent, pérorent…
« Ce sont nos frères que nous défendons. Ils sont notre image, notre projection, l’étincelle de nos vies confortables. Voyez comme ils nous ressemblent. Quand nous avons des démangeaisons héroïques, c’est à eux que nous nous identifions. Quand nous dînons en ville, nous observons avec eux la grève de la faim. Quand nous poussons nos diatribes, nous rêvons que nous sommes jetés comme eux dans des culs de basse-fosse. Oui, nous le savons, ce n’est qu’un rêve mais, que voulez-vous, c’est notre drame d’iconoclastes vivant dans une société sans icônes, de Don Quichotte dépourvus du moindre moulin à vent. Bien sûr, nous objecterez-vous, si nous avions vraiment l’envie de combattre et le goût du risque, nous serions dans la savane africaine en train de combattre les tyranneaux qui la peuplent. Nous serions dans les maquis irakiens, les camps de réfugiés palestiniens, dans le Nord Kivu où des millions de personnes meurent pour que le coltan, âme de nos téléphones portables, continue d’être disponible à bas prix. Vous n’avez donc rien compris ! Voudriez-vous que l’on prenne le risque de mourir sans la moindre paillette de gloire ? Voudriez-vous que l’on quitte cette vie sans avoir vécu l’extase des tribunes, la jouissance des plateaux de télévision ? Oui, bien sûr, les damnés de la Terre ! Oui, nous voulons bien nous occuper d’eux, à condition d’être dans le champ des caméras, avec un sac de riz sur l’épaule (pas trop longtemps, c’est lourd, un sac de riz !), à condition qu’un porte-avions étatsunien croise dans les parages, qu’un avion, moteurs vrombissants, soit disponible pour nous ramener, sitôt accomplie notre pénitence, vers la civilisation.
Autre chose : nous sommes aux côtés des opprimés, naturellement, mais nous voulons tout de même voir la tête des oppresseurs. C’est qu’ils ne se valent pas tous. S’il s’agit de communistes cacochymes, de barbus intégristes, de pétro monarques ventrus, d’apprentis dictateurs africains, notre plume est acérée, prête à leur faire rendre gorge. Si ce sont des Occidentaux comme nous, s’ils oppriment en s’abritant derrière notre drapeau de la morale, des droits de l’Homme, de la démocratie, ce n’est pas la même chose. C’est aux opprimés que nous réservons nos flèches, en les admonestant pour leur inaptitude à savourer les bienfaits de la démocratie, en leur demandant de se prosterner devant ceux qui viennent les investir pour leur plus grand bien.  S’ils se mettaient à essayer, seulement essayer (nous sommes compréhensifs, voyons !) de nous ressembler, de quitter leurs satanés oripeaux, de devenir plus sérieux, sans doute serions-nous mieux disposés à leur égard. Mais non, ils s’obstinent à parler des langues étranges, à revendiquer la liberté en gardant leurs coutumes barbares. Alors, que voulez-vous, nous sommes contraints, le cœur saignant, de prendre parti pour les nôtres, ceux qui portent nos valeurs et qui les juchent sur des blindés, qu’ils inscrivent sur des bombes d’une tonne,  qui les délivrent avec fracas. »
Statistiques. En Afrique, au Moyen-Orient, on meurt par milliers, dizaines, centaines, milliers de milliers. Comment détacher un visage, un regard, une histoire, un rêve de cet amoncellement informe ? Quelqu’un a-t-il laissé un livre, un poème, un tableau ? Peut-être a-t-il livré au vent les mots doux qu’il a susurrés à l’oreille de sa bien-aimée ? Peut-être le néant recèle-t-il des traces des élans d’affection qui l’ont porté vers ses enfants ? Peut-être les nuits ont-elles bruissé de ses rêves ? Nul ne le saura jamais. Personne ne verra une ombre d’art dans ce cadavre disloqué, mêlant sa nudité grotesque à des centaines d’autres ; pas de quoi alimenter l’ordinaire des journaux télévisés, pas de quoi espérer une identification. Longue dame énigmatique de Birmanie, pasionaria de la jungle de Colombie, pourriez-vous détourner une parcelle de votre lumière vers ces damnés ?
Tombeau de Rachel. Bulldozer israélien, un talus improbable, touche de lumière d’une combinaison orange, tête blonde à la bouche ensanglantée. Rachel Corrie, écrasée par le bulldozer, voulait empêcher qu’on démolît une maison palestinienne ; un Palestinien meurt peu après. Les tiroirs de la morgue sont pleins. Il faudrait que celui qui abrite Corrie se libère. Les Israéliens refusent de la retirer. Ils n’ont aucune commisération pour cette jeune fille mais c’est elle qui capte la lumière ; c’est elle dont la mort gêne ; le Palestinien est dans son rôle quand il est tué ; il meurt en gros, en vrac, sans susciter l’émotion. On ne va tout de même pas déménager la belle étatsunienne "fourvoyée", certes haïssable, mais de "notre monde", au profit de quelqu’un d’"autre", d’un étranger irréductible, quelqu’un dont la mort ne saurait chambouler l’ordre des choses. Les amis de Rachel insistent : Enlevez Rachel ; ce n’est pas sa gloire que l’on célèbre ; c’est celle des milliers d’anonymes, ses frères et sœurs choisis, dont les cadavres pourrissent à l’abri des regards ; elle est des leurs ; mêlez leurs corps dans la même fosse commune. Ce n’est pas Rachel l’héroïne, c’est la Palestine qu’on assassine depuis plus de soixante ans. Belle et grande dame de Birmanie, belle et grande dame de Colombie, faites comme les amis de Rachel, vous dont les souffrances bien réelles ont la chance d’être connues de tous. Libérés de votre sort d’otages, refusez d’être les otages de ceux qui font de votre drame un écran de fumée à l’abri duquel se commettent de massives et obscures injustices. Saisissez-vous des projecteurs braqués sur vous et tournez-les vers les autres, les sans-grade, les OS de la tragédie, les soutiers du malheur, ceux qui meurent sans grâce, par millions, collés les uns aux autres dans une grappe monstrueuse que la terre a vite fait de recouvrir.
Oui, parfois, des figures se détachent, jeunes opprimés en colère ; Salah Hamouri, Palestinien (et aussi Français), désarmé, circulant en voiture, passant devant la maison d’un rabbin extrémiste, reconnu coupable du crime d’intention de tuer. Camp d’en face, celui de l’oppression ; Gilad Shalit, soldat israélien (et aussi Français), juché sur un blindé patrouillant en territoire occupé, kidnappé par un mouvement de résistance à l’occupation. Qui tient la vedette ? Qui a son portrait sur les "murs de nos villes" ? Qui bénéficie de la plus éminente des sollicitudes ? A contrario, qui est plongé dans la plus haute des solitudes ? Qui suscite l’embarras ? Qui est ignoré des professionnels de la compassion, des débitants d’indignations, de ceux qui savent ce composer un visage douloureux, ceux qui ont l’air de porter toute la misère du monde sur leurs maigres épaulettes ?
Mensonges. Texan déguisé en cowboy ; un million de morts sur une conscience insouciante qui joue au golf. Comment se sentir coupable quand on se tient à la droite du Seigneur ? Que pèse le million de morts si cela doit servir les desseins de la Providence ? Y a-t-il place pour le remords quand on est convaincu de n’être que l’instrument de la volonté divine ? Mais les autres ? Les philosophes, les écrivains, les journalistes, les bateleurs d’estrade, les marchands de vertu, les dealers d’opinion ? N’ont-ils rien à dire sur un mensonge qui a coûté la vie à un million d’êtres humains ? Trop occupés par le Hamas, le Hezbollah ? Ces derniers auraient-ils investi un pays, fait main basse sur ses richesses, provoqué le massacre de sa population ? Cela aurait-il échappé à la vigilance de nos directeurs de conscience ? Peut-être le Stetson qu’ils portent sous leurs crânes conditionne-t-il leur jugement ? Peut-être font-ils leur, en la détournant quelque peu, la maxime qui clôt le film de John Ford, L’homme qui tua Liberty Valance : "A l’Ouest, quand la légende (le mensonge ?) dépasse la réalité, on imprime la légende (le mensonge ?)" ?
L’Habitude, antichambre de la mort… L’approche de l’été ; crèmes bronzantes et cures d’amaigrissement se disputent les unes de nos magazines. Ailleurs, pas besoin de cela : corps desséchés, teint bistre, vie sous embargo, proximité familière de la mort. Ailleurs invisible, opacifié par l’habitude qui calcifie l’émotion, stérilise le sentiment.
Lumière. Indifférents à la danse imbécile des bulldozers et des sécateurs, les oliviers descendent les collines en une procession paresseuse. Les feuilles poursuivent l’antique dialogue qu’elles entretiennent avec la lumière. Elles la captent, la caressent, se l’adressent l’une à l’autre comme un bébé qui passe de mains en mains. Elles disent l’inanité de l’arrogance, l’éternité de l’Homme. Elles inscrivent dans le cours du temps quelque chose d’extrême, leur poème.

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Published by Brahim Senouci
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Mohamed Karaouzene 26/05/2009 13:44

Les oliviers glissent leurs racines sous le Mur pour le soulever et créer des brèches à leurs branches. Il permet alors aux lumières et à l'air des deux côtés de s'entremêler et de promettre un chant d'espoir. Encore faut-il se dresser contre les mains qui empêchent l'olivier de se raffermir.

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