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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 20:58
Voici un texte de Sabrina SENOUCI, en fait une réaction à une scène qui a suscité son indignation.

On est toujours le bougnoule de quelqu’un

Aujourd’hui, j’ai eu honte.
Je suis algérienne, et je vis en Espagne. Ce pays, que j’apprécie pour sa douceur de vivre, a pourtant, à mes yeux, un gros défaut qui m’empêche souvent d’en apprécier la saveur : l’Espagne a la mémoire courte.
Je m’explique : ces dix dernières années, l’économie espagnole a connu un envol sans précédent et un taux de croissance exceptionnel. Cet essor inespéré a, bien sûr, attiré son lot de… désespérés. Marocains, Algériens, Pakistanais, Colombiens peuplent les rues de Barcelone, où ils répondent souvent aux "doux" noms de Moros, Pakis et autres Sudacas. Ces termes peu flatteurs traduisent un racisme assez franc du collier, qui a le mérite de s’affirmer dans sa bêtise abyssale.
Combien de fois me suis-je vue rappeler à certains que leurs grands-parents avaient dû, eux aussi, aller traîner leurs poches vides et leurs têtes de misère sur les routes allemandes ou suisses, où ils se sont usés sur des chaînes de montage inhumaines ? Combien d’humiliations ces générations ont-elles subies, parce que plus pauvres, plus sales, moins éduquées ? Et combien de fois me suis-je indignée de l’attitude de ce même peuple face aux nouvelles diasporas de la misère s’échouant sur leurs rivages ?
 Ce matin, je suis arrivée à l’aéroport d’Alger. Un autre vol arrivait au même moment, de la compagnie Indian Airlines. Un groupe d’hommes jeunes, venant du Bangladesh, ouvriers de la construction sûrement, s’étiraient en une queue interminable. Eux aussi sont pauvres, eux aussi affichent ce même air humble des exilés de la mondialisation. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir l’accueil que leur réservèrent les policiers algériens ! A ces hommes ne comprenant ni le français ni l’arabe, ils parlaient comme à des idiots ne voulant pas comprendre. Elevant la voix, gesticulant, ils se plaignaient les uns aux autres, chacun geignant d’en avoir plus que le voisin dans sa file d’attente…
N’en croyant pas mes yeux, je revis mes compatriotes, il y a 40 ans, débarquant sur le port de Marseille, baragouinant deux mots de français et se faisant traiter comme des parasites gênants, des sous-hommes. Je revis mes compatriotes d’aujourd’hui, rasant les murs et essuyant les humiliations d’une fonctionnaire de la Préfecture de police les rabrouant durement pour passer ses nerfs et leur faire payer sa mauvaise journée.
Et j’ai eu honte. Honte d’être, cette fois, non pas du côté des hordes silencieuses des humiliés mais du côté de ceux qui humilient, qui briment et qui gesticulent en déversant leur bile sur leurs semblables. Tartarin de Tarascon disait, décrivant l’Algérie de la fin du XIX siècle, que les Européens y tapaient sur les Juifs, qui tapaient sur les Arabes, qui tapaient sur les Noirs et qui eux tapaient… sur leurs ânes.
On trouve toujours son bougnoule à portée de main, plus pauvre, plus humble, plus démuni. Et dans cette échelle absurde et mesquine du moins mal loti, mes compatriotes semblent, eux aussi, perdre vite la mémoire…

Sabrina SENOUCI, aéroport d’Alger, dimanche 3 mai 2009

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Published by Brahim Senouci
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commentaires

parsilie 02/12/2010 09:43


c'est Jacques Le Fataliste et son maître un chef d'oeuvre que je garde en mémoire , toujours d'actualité !
pour Sabrina
Parsilie


Brahim Senouci 02/12/2010 10:08



Ah c'est toi, Parsilie! Merci pour le commentaire.


Je t'embrasse ainsi que tes enfants. Que devient José?



ANDREANI 01/12/2010 15:19


Bonjour Brahim,

Merci pour cette description qui me rappelle une page de Jacques le fataliste

Jacques demanda à son maître síil níavait pas remarqué que, quelle que fût la misère des petites gens, níayant pas de pain pour eux, ils avaient tous des chiens ; síil níavait pas remarqué que ces
chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus
malheureuses bêtes du monde. Díoù il conclut que tout homme voulait commander à un autre ; et que líanimal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des derniers citoyens
commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quelquíun. « Eh bien ! dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis
est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme ; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud est le chien de líhomme du coin. Lorsque mon maître me fait
parler quand je voudrais me taire, ce qui, à la vérité, míarrive rarement, continua Jacques ; lorsquíil me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est très difficile ; lorsquíil me demande
líhistoire de mes amours, et quíil líinterrompt : que suis-je autre chose que son chien ? Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes
un ouvrage étudié il y a fort longtemps


Brahim Senouci 02/12/2010 07:51



Bonjour,


Est-ce bien Jacques Andréani?


J'ai dans ce cas plaisir à te saluer! Merci pour ce commentaire; Sache quand même qu'il est de ma fille Sabrina qui a réagi à un spectacle qui s'offrait à elle à l'aéroport d'Alger.


 


A bientôt, j'espère,



ziad 19/06/2009 13:37

C'est joliment bien écrit !!
comment çà va mon cher Ibrahim !
à propos du mot Bougnoule, apparemment il trouve son origine dans la 2ème guerre mondiale, visiblement les Allemands désignaient les Français par ce superlatif !!
Bises

Ziad

Mohamed Karaouzene 25/05/2009 09:37

Des manifestations de racisme "ordinaire" envers les Africains qui transitent par l'Algérie en direction de la terre des promesses sont assez fréquentes.
Dans les cars qui les amènent du sud algérien vers Oran puis Maghnia, souvent on ne les fait monter qu'en dernier et on leur assigne les places du fond. J'ai demandé une fois au receveur le pourquoi de cela, il m'a répondu que ce sont les autres voyageurs qui ne veulent pas les voir s'asseoir à côté d'eux. J'ai constaté par la suite que c'était souvent faux. Au contraire, il arrive que des voyageurs algériens se mettent à côté d'eux, les invitent à prendre un café lors des haltes et discutent chaleureusement avec eux. Ce n'est malheureusement pas toujours le cas.
Nous devons nous dire que si nous nous permettons des attitudes racistes envers ces exilés de la misère, nous nous dénions ainsi le droit de contester le racisme que nous aurions à subir de la part des Européens ou d'autres.

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